Article 11

Lénine et l’essor des mouvements de libération nationale

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 29 mars 2017

Un dia­logue dif­fi­cile dès l’origine

Au moment de son avè­ne­ment, le socia­lisme euro­péen s’inscrit dans les grandes luttes démo­cra­tiques et sociales euro­péennes. Pour Marx, le capi­ta­lisme est à la fois l’obstacle que doivent sur­mon­ter les mou­ve­ments socia­listes et la matrice d’une réor­ga­ni­sa­tion fon­da­men­tale de la société. Marx pense que le capi­ta­lisme est « révo­lu­tion­naire » parce qu’il confronte l’ordre ancien (le féo­da­lisme), mais aussi parce que, par nature, il bous­cule les rap­ports sociaux(1). D’autre part il crée ses propres fos­soyeurs, les pro­lé­taires modernes, qui vont mettre fin à l’accumulation du capi­tal et même à l’État. Cette vision opti­miste de Marx ins­pi­rée en partie d’Hegel fait en sorte que la marche de l’histoire se joue en Europe dans les pays indus­tria­li­sés, alors qu’ailleurs, les peuples sont essen­tiel­le­ment des spec­ta­teurs. Plus encore, le capi­ta­lisme euro­péen de par ses pous­sées impé­ria­listes ouvre la voie. En Inde notam­ment, au-delà des pré­da­tions et des mas­sacres, le colo­nia­lisme bri­tan­nique, estime Marx, impose des trans­for­ma­tions néces­saires.

Après l’échec des révo­lu­tions euro­péennes du dix-neu­vième siècle cepen­dant, Marx tem­père ses élans sur la « marche iné­luc­table » de l’histoire. Il observe que l’histoire n’est pas linéaire, qu’il n’y a pas d’évolution « natu­relle » vers une cer­taine moder­nité. D’autre part estime-t-il, le capi­ta­lisme dans sa ver­sion occi­den­tale n’est pas la seule voie. Les for­ma­tions sociales évo­luent en fonc­tion des luttes de classes, du rôle des États et des orga­ni­sa­tions, de la conjonc­ture éco­no­mique, des fac­teurs cultu­rels et his­to­riques. Peu à peu, une conclu­sion s’impose à Marx : si le capi­ta­lisme trans­planté dans la péri­phé­rie prend des aspects sin­gu­liers, les résis­tances anti­ca­pi­ta­listes sont elles-mêmes sin­gu­lières. Dans sa cor­res­pon­dance avec la socia­liste russe Véra Zassoulitch, Marx affirme que la lutte en Russie, à la fois anti­ca­pi­ta­liste et anti­féo­dale, pour­rait (au condi­tion­nel) porter, en germes tout au moins, une société éman­ci­pée à partir des anciennes com­munes rurales, « régé­né­rées » pour construire les fon­de­ments d’une société capitaliste(2) .

L’impasse de la « ques­tion colo­niale »

Au tour­nant du ving­tième siècle, les partis socia­listes en Allemagne, en Angleterre et en France, deve­nus de grandes forces par­le­men­taires. La nou­velle Deuxième inter­na­tio­nale, tout en espé­rant l’avènement du socia­lisme, constate, sans vrai­ment s’y oppo­ser, la nou­velle conquête du monde qui s’opère en Afrique, en Asie et dans les Amériques. Tout en adop­tant des pro­fes­sions de foi inter­na­tio­na­listes, les socia­listes res­tent ambi­gus, voire hési­tants. Les nations oppri­mées n’ont qu’à être patientes, car le socia­lisme, lorsqu’il triom­phera en Europe, pourra les libé­rer. Cette opi­nion est à peu près par­ta­gée par tout le monde, tant la social-démo­cra­tie ins­ti­tu­tion­na­li­sée des grands partis euro­péens que les sec­teurs plus radi­caux tels Rosa Luxembourg pour qui le socia­lisme doit pro­mou­voir une stra­té­gie de lutte « classe contre classe »(3), et com­battre les pro­jets natio­na­listes qui ne contri­buent en rien à l’émancipation : « Dans la société de classe, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio­po­li­tique homo­gène. En revanche dans chaque nation, il y a des classes et aux inté­rêts et aux “droits” anta­go­nistes »(4) .

Une rup­ture inat­ten­due

Au tour­nant des années 1910, le car­nage de la Première Guerre mon­diale change la donne. Bien qu’elle se déroule sur­tout en Europe, la guerre devient mon­diale et s’étend dans les colo­nies et les autres pays que les impé­ria­listes convoitent. Autre élé­ment du drame, la social-démo­cra­tie aban­donne l’internationalisme. Mais il y a cepen­dant une grosse excep­tion : c’est la Russie.

Depuis la révo­lu­tion de 1905 dans l’empire tsa­riste, l’impitoyable répres­sion ne fait plus peur aux masses. En péri­phé­rie, les natio­na­li­tés ne cessent de se révol­ter. L’opposition frag­men­tée se réor­ga­nise. Aussi en février 1917, un régime qui per­dure depuis presque 400 ans tombe comme un châ­teau de cartes. Aussitôt surgie du néant, la révo­lu­tion sovié­tique est confron­tée. Elle est menée par un sec­teur très avancé du pro­lé­ta­riat et de l’intelligentsia, mais ce pays est semi-féodal, très majo­ri­tai­re­ment paysan. Sous l’influence de Lénine, ces deux réa­li­tés sont récon­ci­liées via une alliance révo­lu­tion­naire et démo­cra­tique qui met de l’avant les reven­di­ca­tions des pay­sans.

Plus tard, Lénine appro­fon­dit sa démarche. La révo­lu­tion socia­liste, pense-t-il, ne sur­vien­dra pas de l’Europe, malgré l’importance des forces socia­listes, mais des vastes masses oppri­mées de l’ « Orient ». Le capi­ta­lisme contem­po­rain, sous sa forme impé­ria­liste, y est confronté par une révolte sans limites. Également estime-t-il, les nations colo­ni­sées ne sont pas seule­ment des vic­times, mais des acteurs cen­traux de la lutte des classes à l’échelle mondiale(5). Loin d’être un « front secon­daire » qui doit patiem­ment « attendre » la révo­lu­tion dans les pays capi­ta­listes avan­cés, le mou­ve­ment de libé­ra­tion dans les colo­nies « menace le capi­tal dans ses domaines d’exploitation les plus pré­cieux »(6) . Lénine rap­pelle que « 70 % de la popu­la­tion du globe appar­tient aux peuples oppri­més qui, ou bien se trouvent placés sous le régime de dépen­dance colo­niale directe, ou bien consti­tuent des États semi-colo­niaux »(7) . C’est là où la lutte déci­sive sera loca­li­sée, estime-t-il. De plus pré­cise-t-il plus tard, les pays colo­ni­sés ne sont pas « condam­nés » d’avance à passer à tra­vers l’« étape » du capi­ta­lisme, car ils peuvent, sous l’impulsion des masses pro­lé­ta­riennes et rurales radi­ca­li­sées, construire un pou­voir socia­liste et sovié­tique.

En 1919, la nou­velle Internationale com­mu­niste est mise en place. Lors de son qua­trième congrès, elle affirme sou­te­nir « tout mou­ve­ment natio­nal-révo­lu­tion­naire dirigé contre l’impérialisme »(8). L’inflexion est accen­tuée avec le Congrès des peuples d’Orient convo­qué à Bakou en sep­tembre 1920 et où l’on retrouve des mou­ve­ments d’une qua­ran­taine de colo­nies. Au nom de l’Internationale, Grigori Zinoviev appelle à une lutte pour mettre fin à un monde divisé entre peuples oppri­més et peuples oppresseurs(9). Peu à peu, cette pers­pec­tive d’un virage « vers l’Est » se ren­force. En 1922, l’Internationale estime que l’insurrection est immi­nente :

L’Internationale com­mu­niste sou­tient tout mou­ve­ment natio­nal-révo­lu­tion­naire dirigé contre l’impérialisme. Toutefois, elle ne perd pas de vue en même temps que, seule, une ligne révo­lu­tion­naire consé­quente, basée sur la par­ti­ci­pa­tion des grandes masses à la lutte active et la rup­ture sans réserve avec tous les par­ti­sans de la col­la­bo­ra­tion avec l’impérialisme peut amener les masses oppri­mées à la victoire(10).

La base popu­laire de cette révo­lu­tion en germe est pay­sanne :

Le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire d’Orient ne peut être cou­ronné de succès que s’il est basé sur l’action des mul­ti­tudes pay­sannes. C’est pour­quoi les partis révo­lu­tion­naires d’Orient doivent déter­mi­ner leur pro­gramme agraire et exiger la sup­pres­sion totale du féo­da­lisme et de ses sur­vi­vances qui trouvent leur expres­sion dans la grande pro­priété fon­cière et dans l’exemption de l’impôt fon­cier. Aux fins d’une par­ti­ci­pa­tion active des masses pay­sannes à la lutte pour l’affranchissement natio­nal, il est indis­pen­sable de pro­cla­mer une modi­fi­ca­tion radi­cale du sys­tème de jouis­sance du sol(11).

Les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires en Orient doivent faire deux choses en même temps :

Deux tâches confon­dues en une seule incombent aux partis com­mu­nistes colo­niaux et semi-colo­niaux : d’une part, ils luttent pour une solu­tion radi­cale des pro­blèmes de la révo­lu­tion démo­cra­tique bour­geoise ayant pour objet la conquête de l’indépendance poli­tique ; d’autre part, ils orga­nisent les masses ouvrières et pay­sannes pour leur per­mettre de lutter pour les inté­rêts par­ti­cu­liers de leur classe et uti­lisent à cet effet toutes les contra­dic­tions du régime natio­na­liste démo­cra­tique bour­geois. En for­mu­lant des reven­di­ca­tions sociales, ils sti­mulent et libèrent l’énergie révo­lu­tion­naire qui ne se trou­vait point d’issue dans les reven­di­ca­tions libé­rales bourgeoises(12) .

L’héritage

Cet appel de l’Internationale reçoit un grand écho. Un peu avant et sur­tout après la mort de Lénine (1924), des forces révo­lu­tion­naires se mettent en place sous le dra­peau de l’anti-impérialisme. Quelques partis com­mu­nistes sont créés, notam­ment en Chine et dans quelques autres pays colo­niaux.

Mais en URSS, le débat s’enlise. Devant la mort immi­nente de Lénine, le Parti com­mu­niste revient à une pos­ture hos­tile aux natio­na­lismes et aux luttes de libé­ra­tion natio­nale, notam­ment dans cet Orient sovié­tique où les Républiques membres de l’URSS réclament davan­tage d’autonomie. En partie à cause de ces convul­sions internes, la stra­té­gie de l’Internationale pié­tine en Asie. Le « modèle » sovié­tique centré sur le pro­lé­ta­riat urbain conduit à des défaites ter­ribles, comme en Chine en 1927. Plus tard l’URSS aban­donne la pos­si­bi­lité d’une révo­lu­tion mon­diale, y com­pris en Orient. Pour autant, l’héritage de Lénine n’est pas liquidé sur la ques­tion de l’anti-impérialisme et de la révo­lu­tion en Orient puisque d’autres mou­ve­ments en Chine, au Vietnam et ailleurs recons­ti­tuent des alliances démo­cra­tiques et révo­lu­tion­naires.

(1)Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti com­mu­niste, dans Œuvres choi­sies, tome 1, Moscou, Éditions du pro­grès, 1970. pages 100-142.

(2)Karl Marx, « Lettre à Véra Zassoulitch », dans Centre d’études et de recherches mar­xistes, Sur les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, textes choi­sis de Marx, Engels, Lénine, Paris, Éditions sociales, 1970.

(3)Gilbert Badia, « L’analyse du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste chez Rosa Luxembourg », Institut Giangiacomo Feltrinelli, Histoire du mar­xisme contem­po­rain, tome 2, Paris, UGE, 1976, p. ???.

(4)Rosa Luxembourg, « La ques­tion natio­nale et l’autonomie », dans Haupt, Löwy et Weill, op. cit., p. 194.

(5)Vladimir I. Lénine, « Rapport sur la situa­tion inter­na­tio­nale et les tâches fon­da­men­tales de l’Internationale com­mu­niste », Œuvres com­plètes, tome 33 (avril-décembre 1920. < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​o​e​u​v​r​e​s​/​v​o​l​_​3​1.htm >.

(6)Vladimir I. Lénine, L’impérialisme stade suprême du capi­ta­lisme, Œuvres choi­sies, tome 1, Moscou, Éditions du pro­grès, 1971, p. 752.

(7)Vladimir I. Lénine, « Rapport de la com­mis­sion natio­nale et colo­niale au deuxième congrès de l’IC », Œuvres choi­sies, tome 3, Moscou, Éditions du pro­grès, 1968, p. 467.

(8) Thèses géné­rales sur la ques­tion de l’Orient, Quatrième congrès de l’internationale com­mu­niste, 1922, < http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​i​n​t​e​r​_​c​o​m​/​1​9​2​2​/​i​c​4​_​0​8.htm >.

(9)Congress of the Peoples of the East (1920), < www​.mar​xists​.org/​h​i​s​t​o​r​y​/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​c​o​m​i​n​t​e​r​n​/​b​a​k​u​/​c​h​0​0.htm >.

(10)Quatrième congrès de l’Internationale com­mu­niste, Thèses géné­rales sur la ques­tion de l’Orient, < www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​i​n​t​e​r​_​c​o​m​/​1​9​2​2​/​i​c​4​_​0​8.htm >

(11)Idem

(12)Idem

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