Article 25

L’Opposition ouvrière

(début 1921)

Par Mis en ligne le 09 octobre 2017

I. Les racines de l’Opposition ouvrière

Avant d’éclaircir les rai­sons de la rup­ture crois­sante entre l’Opposition ouvrière et le point de vue offi­ciel de nos diri­geants, il faut atti­rer l’attention sur deux points :

  1. L’Opposition ouvrière est issue du pro­lé­ta­riat indus­triel de la Russie sovié­tique. Elle n’est pas née seule­ment des condi­tions into­lé­rables de vie et de tra­vail où se trouvent sept mil­lions d’ouvriers ; elle est aussi le pro­duit de volte-face, des inco­hé­rences et même des dévia­tions que montre notre poli­tique sovié­tique, par rap­port aux prin­cipes de classe ini­tia­le­ment expri­més dans le pro­gramme communiste.
  2. L’Opposition n’est pas ori­gi­naire d’un centre par­ti­cu­lier, elle n’est pas le fruit d’une que­relle ou d’un anta­go­nisme per­son­nel, mais au contraire, elle s’étend à toute la Russie sovié­tique et ren­contre une audience réceptive.

Actuellement l’opinion pré­vaut que toute la contro­verse née entre l’Opposition ouvrière et les nom­breuses frac­tions diri­geantes consiste uni­que­ment en une dif­fé­rence de vues sur les pro­blèmes qu’affrontent les syn­di­cats. Ceci n’est pas la vrai : la rup­ture est bien plus pro­fonde. Les repré­sen­tants de l’Opposition ne sont pas tou­jours capables de l’exprimer et de la défi­nir clai­re­ment, mais, dès qu’on touche à une ques­tion vitale concer­nant la recons­truc­tion de notre répu­blique, des contro­verses sur­gissent sur toute une série de pro­blèmes essen­tiels, éco­no­miques et politiques.

Pour la pre­mière fois les deux points de vue, tels qu’ils sont expri­més par les diri­geants de notre Parti et les repré­sen­tants des ouvriers orga­ni­sés, se sont reflé­tés dans le 9° Congrès du Parti, quand il dis­cuta la ques­tion : « Direction col­lec­tive ou direc­tion indi­vi­duelle dans l’industrie ? » Il n’y avait alors aucune oppo­si­tion de la part d’un groupe orga­nisé, mais il est très signi­fi­ca­tif que la direc­tion col­lec­tive était défen­due par tous les repré­sen­tants des syn­di­cats, tandis qu’y étaient oppo­sés tous les diri­geants du Parti, habi­tués qu’ils sont à juger tous les pro­blèmes du point de vue ins­ti­tu­tion­nel. Ceux-ci doivent être assez rusés et adroits pour pou­voir plaire à des groupes sociaux aussi hété­ro­gènes et aux aspi­ra­tions poli­tiques aussi contra­dic­toires que le pro­lé­ta­riat, les petits pro­prié­taires, la pay­san­ne­rie, et la bour­geoi­sie en la per­sonne de spé­cia­listes et de pseudo-spé­cia­listes de toute espèce.

Pourquoi les syn­di­cats étaient-ils alors seuls à défendre avec opi­niâ­treté le prin­cipe de la direc­tion col­lec­tive, même s’ils ne pou­vaient appor­ter aucun argu­ment scien­ti­fique en sa faveur ? Et pour­quoi les « spé­cia­listes » au même moment défen­daient-ils le prin­cipe de la « direc­tion par un seul » ? La raison est que dans cette contro­verse, même si des deux côtés on niait qu’il s’agissait d’une que­relle de prin­cipe, deux points de vue his­to­ri­que­ment incon­ci­liables s’opposaient. Le prin­cipe de la « direc­tion par un seul homme » est un pro­duit de la concep­tion indi­vi­dua­liste de la classe bour­geoise. La « direc­tion par un seul homme » est dans son prin­cipe la volonté libre illi­mi­tée et isolée d’un seul homme séparé de la collectivité.

Cette concep­tion se reflète dans tous les aspects de l’activité humaine : depuis la nomi­na­tion d’un sou­ve­rain à la tête d’un état, jusqu’au direc­teur tout-puis­sant d’une usine. C’est la sagesse suprême de la pensée bour­geoise. La bour­geoi­sie ne croit pas au pou­voir d’un corps col­lec­tif. Pour elle les masses ne sont qu’un trou­peau obéis­sant à fouet­ter et à mener là où elle le veut.

La classe ouvrière et ses porte-parole ont conscience au contraire, que les nou­velles aspi­ra­tions com­mu­nistes ne peuvent être réa­li­sées que par l’effort col­lec­tif des tra­vailleurs eux-mêmes. Plus les masses ont déve­loppé leur capa­cité d’exprimer leur volonté col­lec­tive et leur pensée com­mune, plus vite et pro­fon­dé­ment seront réa­li­sées les aspi­ra­tions de la classe ouvrière : car alors pourra être créée une indus­trie com­mu­niste nou­velle, homo­gène, uni­fiée, bien ordon­née. Seuls, ceux qui sont direc­te­ment liés à la pro­duc­tion peuvent y intro­duire des inno­va­tions qui l’animent.

Le rejet d’un prin­cipe – le prin­cipe de la direc­tion col­lec­tive dans l’industrie – fut un com­pro­mis tac­tique de notre Parti, un acte d’adaptation ; il a été, de plus, une dévia­tion de la poli­tique de classe que nous avons déve­lop­pée et défen­due avec achar­ne­ment pen­dant la pre­mière phase de la révolution.

Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment notre Parti, mûri et trempé dans le combat révo­lu­tion­naire, a-t-il pu s’éloigner du droit chemin pour s’engager sur le sen­tier tor­tueux des com­pro­mis, que nous avions autre­fois sévè­re­ment condam­nés comme opportunistes ?

Nous répon­drons plus tard à cette ques­tion. Mais avant, nous devons nous deman­der com­ment fut formée et déve­lop­pée l’Opposition ouvrière.

*

Le 9° Congrès du Parti Communiste Russe eut lieu au prin­temps. Pendant l’été l’Opposition ne s’est pas mani­fes­tée. Il n’en fut pas ques­tion pen­dant les débats ora­geux du 2° Congrès de l’Internationale Communiste ; mais, pro­fon­dé­ment, l’expérience et la pensée cri­tique s’accumulaient. On trouve une pre­mière expres­sion de ce pro­ces­sus encore incom­plète, à la confé­rence du Parti, en sep­tembre 1920. Pour un temps, il ne s’est agi que de cri­tiques et de négo­cia­tions. L’Opposition n’avait for­mulé aucune pro­po­si­tion propre. Mais il était clair que le Parti entrait dans une nou­velle période de sa vie. Les élé­ments de base demandent la liberté de cri­tique, pro­clament for­te­ment que la bureau­cra­tie les étrangle, ne leur laisse aucune liberté d’action, aucune initiative.

Les lea­ders du Parti eurent conscience de ce cou­rant ; aussi Zinoviev fit maintes pro­messes ver­bales concer­nant la liberté de cri­tique, l’élargissement du domaine de l’activité auto­nome des masses, la condam­na­tion des diri­geants qui s’écartaient des prin­cipes de la démo­cra­tie, etc. Beaucoup fut dit, et bien dit ; mais des paroles aux actes, il y a une dis­tance consi­dé­rable. La Conférence de sep­tembre, pas plus que le dis­cours de Zinoviev, plein de pro­messes, n’a rien changé, soit dans le Parti, soit dans la vie des masses. La racine d’où est née l’Opposition n’était pas détruite. La base était agitée par une insa­tis­fac­tion mal for­mu­lée, un esprit de cri­tique et d’indépendance.

Cette fer­men­ta­tion inor­ga­ni­sée a été remar­quée même par les diri­geants du Parti chez les­quels elle a pro­vo­qué, de façon inat­ten­due, des dis­cus­sions très vives. Il est signi­fi­ca­tif mais aussi très natu­rel, que celles-ci por­tèrent sur le rôle que doivent jouer les syn­di­cats. Actuellement, ce sujet de diver­gence entre l’Opposition et les lea­ders du Parti, sans être le seul, repré­sente le pro­blème essen­tiel de notre poli­tique intérieure.

Bien avant que l’Opposition ouvrière soit appa­rue avec ses Thèses et ait for­mulé la base sur laquelle doit à son avis repo­ser la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat dans le domaine de la recons­truc­tion indus­trielle, les diri­geants du Parti s’étaient trou­vés en forte diver­gence entre eux au sujet du rôle des orga­ni­sa­tions ouvrières dans la recons­truc­tion de l’industrie sur une base com­mu­niste. Le Comité cen­tral du Parti était divisé en plu­sieurs groupes : le cama­rade Lénine s’opposait à Trotsky tandis que Boukharine avait une posi­tion intermédiaire

C’est seule­ment au 8° Congrès et aus­si­tôt après, qu’il devint clair qu’un groupe s’était formé à l’intérieur du Parti, unifié par des thèses et des prin­cipes com­muns concer­nant les syn­di­cats. Ce groupe, l’Opposition, bien que n’ayant guère de grands théo­ri­ciens et malgré la résis­tance réso­lue des lea­ders les plus popu­laires du Parti, a vite grossi, et s’est étendu à tra­vers le monde ouvrier de la Russie. Il ne se trouve pas qu’à Moscou et Leningrad. Du bassin du Donetz, de l’Oural, de Sibérie et d’autres centre indus­triels, le Comité cen­tral a reçu des rap­ports indi­quant que l’Opposition ouvrière s’était consti­tuée et agis­sait. Bien sûr, l’Opposition n’est pas par­tout en com­plet accord avec les ouvriers de Moscou. Parfois les for­mules, les motifs et les reven­di­ca­tions de l’Opposition sont bien vagues, mes­quins et même absurdes ; par­fois même sur les points essen­tiels il peut y avoir des dif­fé­rences ; cepen­dant, par­tout on retrouve la même ques­tion : qui déve­lop­pera les puis­sances créa­trices dans la recons­truc­tion de l’économie ? Est-ce que ce sera les organes de classe unis à l’industrie par des liens vitaux – c’est-à-dire, les syn­di­cats d’industrie – ou bien l’appareil des Soviets qui est séparé de l’activité indus­trielle et dont la com­po­si­tion sociale est mélan­gée ? Voilà la racine de la diver­gence. L’Opposition ouvrière défend le pre­mier prin­cipe ; les diri­geants du Parti, eux, quelques soient leurs diver­gences sur divers points secon­daires, sont com­plè­te­ment d’accord sur le point essen­tiel, et défendent le second principe.

Quelle est la signi­fi­ca­tion de tout cela ?

C’est que notre Parti tra­verse sa pre­mière crise sérieuse de la période révo­lu­tion­naire. On ne pourra pas reje­ter rapi­de­ment l’Opposition en la trai­tant de « syn­di­ca­lisme ». Tous les cama­rades doivent consi­dé­rer le pro­blème avec le plus grand sérieux. Qui a raison : les diri­geants ou les masses ouvrières et leur sain ins­tinct de classe ?

Avant d’envisager les points essen­tiels de la contro­verse entre les diri­geants de notre Parti et l’Opposition ouvrière, nous devons répondre à la ques­tion : com­ment notre Parti – aupa­ra­vant fort, puis­sant et invin­cible cause de sa poli­tique de classe ferme et claire – a-t-il com­mencé à dévier de son programme ?

Plus le Parti com­mu­niste nous est cher, pré­ci­sé­ment parce qu’il a accom­pli un tel pas résolu pour libé­rer les tra­vailleurs du joug du capi­tal, moins avons nous le droit de fermer les yeux sur les erreurs des centres dirigeants.

Le pou­voir du Parti doit repo­ser sur la capa­cité de nos centres diri­geants à déce­ler les pro­blèmes et les tâches qu’affrontent les ouvriers et à choi­sir la ten­dance, qui permet aux masses de conqué­rir un stade his­to­rique plus avancé. Ainsi fai­sait le Parti dans le passé ; ainsi ne fait-il plus aujourd’hui. Notre Parti non seule­ment est en perte de vitesse : il regarde de plus en plus sou­vent « sage­ment » en arrière et se demande : « N’avons-nous pas été trop loin ? N’est-ce pas le moment de s’arrêter ? Ne fau­drait-il pas être plus pru­dent et éviter les expé­riences auda­cieuses jamais faites dans l’histoire ? ».

Pourquoi cette « pru­dence rai­son­nable » (expri­mée en par­ti­cu­lier par la méfiance des centres diri­geants du Parti sur les capa­ci­tés de ges­tion éco­no­mique et indus­trielle des syn­di­cats), pru­dence qui a der­niè­re­ment sub­mergé tous les diri­geants ? Quelle en est la cause ?

Si nous cher­chons à com­prendre pour­quoi une telle contro­verse s’est élevée dans notre Parti, il devient clair qu’il y a trois causes fon­da­men­tales à la crise que le Parti traverse.

La pre­mière, prin­ci­pale et fon­da­men­tale, c’est l’environnement dévasté dans lequel notre Parti doit tra­vailler et agir.

Le Parti com­mu­niste russe doit construire le Communisme et faire passer son pro­gramme dans les faits :

  1. Dans les condi­tions d’une des­truc­tion com­plète et d’un effon­dre­ment de la struc­ture de l’économie.
  2. Face à la pres­sion bru­tale et inces­sante des États impé­ria­listes et des Gardes blancs.
  3. A la classe ouvrière russe a été imparti de construire le com­mu­nisme, créer de nou­velles formes com­mu­nistes d’économie dans un pays éco­no­mi­que­ment arriéré avec une popu­la­tion en majo­rité pay­sanne, où les condi­tions éco­no­miques néces­saires à la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion manquent, et où le capi­ta­lisme n’a pas encore été capable d’achever le cycle de son déve­lop­pe­ment (du pre­mier stade de lutte concur­ren­tielle illi­mi­tée à sa forme la plus avan­cée – la régu­la­tion de la pro­duc­tion par des syn­di­cats capi­ta­listes, les trusts).

Il est natu­rel que tous ces fac­teurs nous empêchent de réa­li­ser notre pro­gramme (sur­tout dans son aspect essen­tiel : la recons­truc­tion des indus­tries sur une base nou­velle) et intro­duisent dans notre poli­tique éco­no­mique des influences diverses et un manque d’uniformité.

De cette pre­mière raison résultent les deux autres. D’abord le retard éco­no­mique de la Russie et la pré­do­mi­nance de la pay­san­ne­rie créent cette diver­sité et font inévi­ta­ble­ment dévier la poli­tique effec­tive de notre Parti d’une orien­ta­tion de classe cohé­rente avec sa théo­rie et ses principes.

N’importe quel parti à la tête d’un État sovié­tique hété­ro­gène est obligé de prendre en consi­dé­ra­tion les aspi­ra­tions des pay­sans, leurs ten­dances : petites-bour­geoises et leur hos­ti­lité au com­mu­nisme, de prêter une oreille aux nom­breux élé­ments petits-bour­geois, restes de l’ancien capi­ta­lisme russe, à toutes les sortes de com­mer­çants, d’intermédiaires, de fonc­tion­naires qui se sont très vite adap­tés aux ins­ti­tu­tions sovié­tiques, occupent des places res­pon­sables dans les centres, font partie de divers com­mis­sa­riats etc. Il n’est pas éton­nant que Tsiurupa, Commissaire du Peuple à l’approvisionnement, décla­rait au 8° Congrès que dans les ser­vices du Commissariat il y avait : 17 % d’ouvriers, 13 % de pay­sans, moins de 20 % de spé­cia­listes et donc le reste, plus de la moitié, étaient des com­mer­çants, repré­sen­tants de com­merce ou élé­ments sem­blables en majo­rité « anal­pha­bètes » (selon les propres paroles de Tsiurupa). Dans l’esprit de Tsiurupa ceci est la preuve que ces com­mis­sa­riats sont consti­tués démo­cra­ti­que­ment, même s’ils n’ont rien à voir avec les pro­lé­taires, avec les pro­duc­teurs de toute richesse, avec les ouvriers d’usine.

Voilà les élé­ments – les élé­ments de la petite-bour­geoi­sie lar­ge­ment répan­dus dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, les élé­ments de la classe moyenne avec leur hos­ti­lité au com­mu­nisme, leur pré­di­lec­tion pour les cou­tumes immuables du passé, leur haine, leur peur des actes révo­lu­tion­naires – voilà les élé­ments qui apportent la dégé­né­res­cence dans nos ins­ti­tu­tions sovié­tiques, et y créent une atmo­sphère qui écœure en fin de compte la classe ouvrière. Ce sont deux mondes dif­fé­rents et hos­tiles. Et pour­tant nous, en Russie sovié­tique, nous sommes obli­gés de per­sua­der la classe ouvrière et nous-mêmes que les petits-bour­geois et les classes moyennes (sans parler des pay­sans aisés) peuvent tous s’accommoder du même slogan : « tout le pou­voir aux Soviets », oubliant ainsi que les inté­rêts pra­tiques et quo­ti­diens des ouvriers doivent s’opposer à ceux des classes moyennes et de la pay­san­ne­rie rem­plies de men­ta­lité petite-bour­geoise, ren­dant ainsi contra­dic­toire notre poli­tique sovié­tique, et défor­mant ses clairs prin­cipes de classe.

*

En plus des petits pro­prié­taires vil­la­geois et des élé­ments bour­geois des villes, la poli­tique de notre Parti doit comp­ter avec l’influence exer­cée par les repré­sen­tants de la bour­geoi­sie riche qui font leur appa­ri­tion main­te­nant en la per­sonne de spé­cia­listes, de tech­ni­ciens, d’ingénieurs et d’anciens direc­teurs d’entreprises indus­trielles et finan­cières qui, par leur expé­rience passée sont liés au sys­tème capi­ta­liste de la pro­duc­tion. Ils ne peuvent même pas ima­gi­ner un autre sys­tème de pro­duc­tion en dehors de celui qui se situe dans les limites tra­di­tion­nelles de l’économie capi­ta­liste.

Plus la Russie sovié­tique éprouve le besoin de spé­cia­listes dans le domaine de la tech­nique et de la direc­tion de la pro­duc­tion, plus forte devient l’influence de ces élé­ments étran­gers à notre classe ouvrière, sur le déve­lop­pe­ment de notre éco­no­mie. Ayant été reje­tés pen­dant la pre­mière période la révo­lu­tion, et étant obli­gés de prendre une atti­tude d’attentisme pru­dent et par­fois même ouver­te­ment hos­tile envers les auto­ri­tés sovié­tiques en par­ti­cu­lier pen­dant les mois les plus dif­fi­ciles de sabo­tage his­to­rique par les intel­lec­tuels, ce groupe social de cer­veaux uti­li­sés par la pro­duc­tion capi­ta­liste, ser­vi­teurs obéis­sants, ache­tés, gras­se­ment payés du capi­tal, acquièrent une influence et une impor­tance poli­tique chaque jour plus grandes.

A-t-on besoin de noms ? Chaque cama­rade ouvrier qui suit atten­ti­ve­ment notre poli­tique inté­rieure et exté­rieure se rap­pelle plus d’un nom de ce type.

Aussi long­temps que le centre de notre vie rési­dait sur les fronts de guerre, l’influence de ces Messieurs qui dirigent notre éco­no­mie sovié­tique, sur­tout dans le domaine de la recons­truc­tion indus­trielle, était com­pa­ra­ti­ve­ment négligeable.

Les spé­cia­listes, reste du passé, liés étroi­te­ment par toute leur nature au sys­tème bour­geois que nous vou­lons détruire, com­mencent peu à peu à péné­trer dans notre Armée Rouge, ils y intro­duisent l’atmosphère du passé (subor­di­na­tion aveugle, obéis­sance ser­vile, déco­ra­tions, rangs hié­rar­chiques, la volonté arbi­traire du supé­rieur à la place de la dis­ci­pline de classe, etc.) mais ils n’avaient pas étendu leur influence à l’activité poli­tique géné­rale de la répu­blique Soviétique.

Le pro­lé­ta­riat ne met­tait pas en ques­tion leur capa­cité supé­rieure dans les affaires mili­taires, com­pre­nant plei­ne­ment par un sain ins­tinct de classe que dans le domaine mili­taire la classe ouvrière en tant que classe ne peut pas for­mu­ler des idées nou­velles et est inca­pable d’introduire des chan­ge­ments sub­stan­tiels dans le sys­tème mili­taire – de le recons­truire sur une base de classe. Le mili­ta­risme pro­fes­sion­nel – héri­tage des siècles passés – le mili­ta­risme, les guerres, ne trou­ve­ront pas de place dans la société com­mu­niste. La lutte suivra d’autres voies, pren­dra les formes net­te­ment dif­fé­rentes, incon­ce­vables pour notre ima­gi­na­tion. L’esprit mili­taire vit ses der­niers jours pen­dant la phase tran­si­toire de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat ; il n’est donc pas éton­nant que les ouvriers, en tant que classe, ne purent y intro­duire rien de nou­veau et d’important pour le déve­lop­pe­ment futur de la société. Pourtant, même dans l’Armée Rouge la classe ouvrière apporta des chan­ge­ments ; mais la nature du mili­ta­risme resta la même et la direc­tion des affaires mili­taires par les anciens offi­ciers et géné­raux de la vieille armée n’a pas fait dévier la poli­tique sovié­tique dans le domaine mili­taire au point où les tra­vailleurs pour­raient éprou­ver des pré­ju­dices, eux-mêmes ou leurs inté­rêts de classe.

Mais dans le domaine éco­no­mique les choses sont tout à fait dif­fé­rentes. La pro­duc­tion, son orga­ni­sa­tion consti­tuent l’essentiel du com­mu­nisme. Exclure les tra­vailleurs de l’organisation de la pro­duc­tion, les priver (eux ou leurs orga­ni­sa­tions propres) de la pos­si­bi­lité de créer de nou­velles formes de pro­duc­tion dans l’industrie par le moyen de leurs syn­di­cats, refu­ser ces expres­sions de l’organisation de classe du pro­lé­ta­riat pour se fier entiè­re­ment à l’habileté de spé­cia­listes habi­tués et entraî­nés à opérer la pro­duc­tion sous un sys­tème tout à fait dif­fé­rent, c’est quit­ter les rails de la pensée mar­xiste scien­ti­fique. C’est pour­tant ce que sont pré­ci­sé­ment en train de faire les diri­geants de notre Parti.

Tenant compte de l’écroulement total de nos indus­tries, tout en res­pec­tant le sys­tème capi­ta­liste de pro­duc­tion (rému­né­ra­tion du tra­vail par l’argent, échelle de salaires selon le tra­vail effec­tué) les diri­geants du parti, méfiants à l’égard des capa­ci­tés créa­trices des col­lec­ti­vi­tés ouvrières, cherchent le salut pour sortir du chaos indus­triel, mais où donc ? Chez les dis­ciples des anciens hommes d’affaires, tech­ni­ciens, bour­geois capi­ta­listes, dont les capa­ci­tés créa­trices dans la pro­duc­tion sont sou­mises à la rou­tine, aux habi­tudes et aux méthodes de la pro­duc­tion et de l’économie capi­ta­listes. Ce sont eux qui intro­duisent l’idée ridi­cu­le­ment naïve qu’il est pos­sible de construire le com­mu­nisme par des moyens bureau­cra­tiques. Ce sont eux qui « décrètent » là où il est main­te­nant néces­saire de créer et de pous­ser la recherche.

Plus le front mili­taire s’efface devant le front éco­no­mique, plus nos besoins deviennent pres­sants, plus s’accroît l’influence de ce groupe qui n’est pas seule­ment intrin­sè­que­ment étran­ger au com­mu­nisme, mais abso­lu­ment inca­pable de déve­lop­per les qua­li­tés néces­saires à l’introduction de nou­velles formes d’organisation du tra­vail, de nou­velles moti­va­tions pour aug­men­ter la pro­duc­tion, de nou­velles façons d’envisager la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Tous ces tech­ni­ciens, hommes pra­tiques, expé­ri­men­tés dans les affaires, qui appa­raissent main­te­nant à la sur­face de la vie sovié­tique, font pres­sion sur les diri­geants de notre Parti à l’intérieur des ins­ti­tu­tions sovié­tiques, par l’influence qu’ils exercent sur la poli­tique économique.

*

Le Parti est donc dans une situa­tion dif­fi­cile et embras­sante pour exer­cer un contrôle sur l’état sovié­tique et doit prêter une oreille et s’adapter aux trois groupes éco­no­miques hos­tiles de la popu­la­tion, dont chacun est d’une struc­ture sociale dif­fé­rente. Les ouvriers demandent une poli­tique nette, sans com­pro­mis, un pro­grès rapide à marches for­cées, vers le com­mu­nisme ; tandis que la pay­san­ne­rie, avec ses pen­chants et ses sym­pa­thies petits-bour­geois, demande diverses sortes de « liber­tés », y com­pris la liberté de com­merce et la non-immix­tion dans les affaires. Elle est rejointe dans cette demande par la classe bour­geoise en la per­sonne de fonc­tion­naires sovié­tiques, de com­mis­saires aux armées, etc., qui se sont déjà adap­tés au régime sovié­tique et poussent notre poli­tique vers des lignes petites-bourgeoises.

Dans la capi­tale l’influence de ces élé­ments petits-bour­geois est négli­geable, mais en pro­vince et dans les Soviets locaux elle est impor­tante et nocive. Enfin il y a un autre groupe d’hommes, celui des anciens gérants et diri­geants des indus­tries capi­ta­listes. Ce ne sont pas les magnats du capi­tal, comme Riabutshinsky ou Rublikoff, dont la République Soviétique s’est débar­ras­sée pen­dant la pre­mière phase de la révo­lu­tion, mais ce sont les ser­vi­teurs les plus talen­tueux du sys­tème capi­ta­liste, « le cer­veau et le génie » du capi­ta­lisme, ses véri­tables créa­teurs et pro­mo­teurs. Approuvant cha­leu­reu­se­ment les ten­dances cen­tra­listes du gou­ver­ne­ment sovié­tique dans le domaine éco­no­mique, com­pre­nant bien les béné­fices d’une « trus­ti­fi­ca­tion » et d’une régu­la­tion de l’économie (ce qui, soit dit en pas­sant, est en train d’être fait par le capi­tal dans tous les pays indus­triels avan­cés), ils s’efforcent d’obtenir une seule chose : que cette régu­la­tion soit faite non pas par les orga­ni­sa­tions ouvrières des syn­di­cats d’industrie), mais par eux-mêmes, sous le cou­vert des ins­ti­tu­tions éco­no­miques sovié­tiques, des comi­tés indus­triels cen­traux, des organes indus­triels du Conseil Supérieur de l’Economie Nationale, où ils sont déjà for­te­ment enra­ci­nés : L’influence de ces mes­sieurs sur la poli­tique « sobre » de nos diri­geants est grande, bien plus grande qu’il n’est sou­hai­table. Cette influence se reflète dans la poli­tique qui défend et cultive le bureau­cra­tisme (et qui n’essaye pas de le chan­ger entiè­re­ment, mais seule­ment de l’améliorer). Cette poli­tique est par­ti­cu­liè­re­ment évi­dente dans notre com­merce exté­rieur avec les états capi­ta­listes, qui vient juste de prendre son essor : les rela­tions com­mer­ciales se passent au-dessus de la tête des ouvriers orga­ni­sés, russes aussi bien qu’étrangers. Elle trouve aussi son expres­sion dans toute une série de mesures visant à réduire l’activité auto­nome des masses et à donner l’initiative aux émules du monde capitaliste.

Entre ces diverses couches de la popu­la­tion notre Parti, en essayant de trou­ver une voie moyenne, est obligé de prendre une orien­ta­tion qui ne com­pro­mette pas l’unité des inté­rêts de l’Etat. La poli­tique claire du Parti de s’identifier avec les ins­ti­tu­tions de l’état sovié­tique, se trans­forme peu à peu en une poli­tique d’une classe supé­rieure, ce qui n’est rien d’autre, dans son essence, qu’une adap­ta­tion de nos centres diri­geants aux inté­rêts diver­gents et incon­ci­liables de cette popu­la­tion socia­le­ment hété­ro­gène. Cette adap­ta­tion conduit inévi­ta­ble­ment à des hési­ta­tions, des fluc­tua­tions, des dévia­tions et des erreurs. Il suffit de men­tion­ner la route en zigzag de notre poli­tique pay­sanne qui passa de l’« appui au paysan pauvre » au sou­tien des « pro­prié­taires labo­rieux ». Supposons que cette poli­tique soit une preuve du « réa­lisme » de nos diri­geants, et de leur « sagesse d’hommes d’Etat » ; mais l’historien futur qui ana­ly­sera sans pré­jugé les étapes de notre pou­voir, décou­vrira et mon­trera que c’est là une dan­ge­reuse dévia­tion de la ligne de classe vers l’« adap­ta­tion » et grosse de pers­pec­tives et de résul­tats nocifs.

Examinons encore la ques­tion du com­merce exté­rieur. Il existe dans notre poli­tique une ambi­va­lence évidente.

Ceci se reflète dans la fric­tion inces­sante entre le Commissariat des affaires étran­gères et le Commissariat du com­merce exté­rieur. La nature de cette fric­tion n’est pas seule­ment admi­nis­tra­tive ; sa cause est plus pro­fonde et, si on expo­sait ouver­te­ment aux élé­ments de base le tra­vail secret des centres direc­teurs, qui si où condui­rait la contro­verse entre le Commissariat aux affaires étran­gères et les repré­sen­tants com­mer­ciaux à l’étranger ?

Cette fric­tion en appa­rence admi­nis­tra­tive est en fait sérieuse, pro­fonde, sociale, cachée à la base du Parti ; elle oblige à adap­ter la poli­tique sovié­tique aux trois couches diver­gentes de la popu­la­tion (ouvriers, pay­sans, anciens bour­geois) ; elle consti­tue une autre cause de crise de notre parti. Nous ne pou­vons pas igno­rer cette cause ; elle est trop symp­to­ma­tique, trop grosse de pers­pec­tives. Au nom de son unité et de son acti­vité future, ce doit être la tâche de notre Parti d’y réflé­chir et de tirer la leçon de l’insatisfaction géné­rale qu’elle pro­voque chez les mili­tants de base.

*

Tant que la classe ouvrière, pen­dant la pre­mière phase de la révo­lu­tion sen­tait qu’elle por­tait seule le com­mu­nisme, il y avait une una­ni­mité par­faite dans le Parti. Dans les jours qui sui­virent immé­dia­te­ment la révo­lu­tion d’octobre, per­sonne ne pou­vait même ima­gi­ner qu’il y avait des gens « en haut » et des gens « en bas », car les ouvriers avan­cés étaient enga­gés fié­vreu­se­ment dans la réa­li­sa­tion, point après point, de notre pro­gramme com­mu­niste de classe. Le paysan qui avait reçu la terre ne s’affirmait pas alors comme un citoyen de plein droit de la République Soviétique. Les intel­lec­tuels, hommes d’affaires qui montent (toute la petite bour­geoi­sie et les pseudo-spé­cia­listes, main­te­nant société sovié­tique, dégui­sés en « spé­cia­listes ») se tenaient à l’écart dans une expec­ta­tive vigi­lante, si bien que les masses ouvrières avan­cées avaient toute liberté de déve­lop­per leurs capa­ci­tés créatrices.

Maintenant, c’est juste le contraire. L’ouvrier sent, voit et com­prend à chaque ins­tant que le spé­cia­liste et, ce qui est plus grave, des pseudo-spé­cia­listes illet­trés et inex­pé­ri­men­tés, le mettent à l’écart et occupent tous les hauts postes admi­nis­tra­tifs des ins­ti­tu­tions indus­trielles et éco­no­miques. Et, au lieu de frei­ner cette ten­dance issue d’éléments com­plè­te­ment étran­gers à la classe ouvrière et au com­mu­nisme, le Parti l’encourage et cherche à sortir du chaos indus­triel en s’appuyant non sur les ouvriers, mais pré­ci­sé­ment sur ces élé­ments. Le Parti ne met pas sa confiance dans les ouvriers, dans leurs orga­ni­sa­tions syn­di­cales, mais dans ces élé­ments. Les masses ouvrières le sentent et au lieu de l’unanimité et de l’unité dans le Parti il appa­raît une cassure.

Les masses ne sont pas aveugles. Pour cacher les dévia­tions d’une poli­tique de classe et les com­pro­mis avec les pay­sans et le capi­ta­lisme mon­dial, la confiance qu’ils accordent aux dis­ciples du sys­tème capi­ta­liste de pro­duc­tion, les diri­geants les plus popu­laires du Parti peuvent bien employer toutes les paroles du monde ; les classes ouvrières sentent où com­mence la déviation.

Les ouvriers peuvent nour­rir une affec­tion ardente et un amour pour une per­son­na­lité comme celle de Lénine ; ils peuvent être fas­ci­nés par l’incomparable élo­quence de Trotsky et ses capa­ci­tés d’organisation ; ils peuvent res­pec­ter un cer­tain nombre d’autres lea­ders – en tant que lea­ders ; mais quand les masses sentent qu’on n’a plus confiance en elles, alors il est natu­rel qu’elles disent : « Non. Halte. Nous refu­sons de vous suivre aveu­gle­ment. Examinons la situa­tion. Votre poli­tique qui choi­sit le milieu du chemin entre trois groupes sociaux oppo­sés est, certes, habile mais elle sent l’adaptation et l’opportunisme dont nous avons déjà l’expérience. Aujourd’hui nous pou­vons peut-être gagner quelque chose avec votre poli­tique « réa­liste », mais fai­sons atten­tion de ne pas nous retrou­ver fina­le­ment sur une fausse route, dont les zig­zags et les tour­nants nous condui­ront du futur aux ruines du passé. »

La méfiance des lea­ders à l’égard des ouvriers aug­mente constam­ment, et, plus les diri­geants deviennent « réa­listes », plus ils se trans­forment en hommes d’état intel­li­gents qui glissent sur la lame d’un cou­teau acéré entre le com­mu­nisme et le com­pro­mis avec le passé bour­geois, – plus s’approfondit le fossé entre le « haut » et le « bas », moins il y a de com­pré­hen­sion et plus pénible et inévi­table devient la crise à l’intérieur du Parti lui-même.

La troi­sième raison de la crise du parti est qu’en fait, durant ces trois années de la révo­lu­tion, la situa­tion éco­no­mique de la classe ouvrière, de ceux qui tra­vaillent dans les usines, non seule­ment ne s’est pas amé­lio­rée, mais est deve­nue encore plus into­lé­rable. Cela, per­sonne n’ose le nier. L’insatisfaction répri­mée mais éten­due parmi les ouvriers (ouvriers, enten­dez bien) est réel­le­ment justifiée.

Seuls les pay­sans gagnèrent quelque chose direc­te­ment ; quant aux classes moyennes, elles se sont très intel­li­gem­ment adap­tées aux nou­velles condi­tions, de même que les repré­sen­tants de la haute bour­geoi­sie qui ont occupé tous les postes diri­geants et res­pon­sables dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques (sur­tout dans le domaine de la direc­tion de l’économie de l’état, dans les orga­ni­sa­tions indus­trielles et le réta­blis­se­ment des rela­tions com­mer­ciales avec l’étranger). Seule la classe fon­da­men­tale de la répu­blique sovié­tique, qui a sup­porté en tant que masse tous les far­deaux de la dic­ta­ture, mène une exis­tence scan­da­leu­se­ment pitoyable.

La République ouvrière contrô­lée par les com­mu­nistes, par l’avant-garde de la classe ouvrière qui, pour citer les propres paroles de Lénine, « a absorbé toute l’énergie révo­lu­tion­naire de la classe », n’a pas eu assez de temps pour réflé­chir à la condi­tion de tous les ouvriers et l’améliorer ; pas de ceux des indus­tries dites « de choc » qui ont pu rete­nir l’attention du Conseil des Commissaires du peuple mais de tous les ouvriers, pour amener leurs condi­tions d’existence à un niveau humain.

Le Commissariat du tra­vail est l’institution la plus stag­nante de tous les Commissariats. Dans toute la poli­tique sovié­tique, on n’a jamais sou­levé et dis­cuté sérieu­se­ment, à une échelle natio­nale, la ques­tion : Face à l’effondrement com­plet de l’industrie et une situa­tion inté­rieure très défa­vo­rable que doit-on, et que peut-on faire pour amé­lio­rer les condi­tions des ouvriers, pour pré­ser­ver leur santé en vue du tra­vail pro­duc­tif ulté­rieur et amé­lio­rer leur sort dans les ateliers ?

Jusqu’à récem­ment, la poli­tique sovié­tique n’avait pas de plan éla­boré pour amé­lio­rer le sort des ouvriers et leurs condi­tions de vie. Tout ce qui fut fait dans ce domaine le fut inci­dem­ment ou par hasard, par des auto­ri­tés locales sous la pres­sion des masses elles-mêmes. Pendant trois ans de guerre civile le pro­lé­ta­riat a héroï­que­ment apporté sur l’autel de la révo­lu­tion ses innom­brables sacri­fices. Il atten­dit patiem­ment mais main­te­nant, à un tour­nant des affaires, quand le centre vital de la République est de nou­veau trans­féré au front éco­no­mique, l’ouvrier de base ne com­prend plus la néces­sité de « souf­frir et d’attendre ». Pourquoi ? N’est-il pas le créa­teur de la vie sur une base com­mu­niste ? Prenons en main la recons­truc­tion, car nous savons mieux que les mes­sieurs des centres diri­geants où ça nous blesse le plus.

A la base l’ouvrier observe. Il voit que jusqu’à pré­sent les pro­blèmes d’hygiène, de la santé, de l’amélioration des condi­tions de tra­vail dans l’usine – en d’autres termes, de l’amélioration du sort des ouvriers, – ont occupé la der­nière place dans notre poli­tique. A part le loge­ment des ouvriers dans des mai­sons bour­geoises mal adap­tées, nous n’avons pas avancé dans la solu­tion du pro­blème du loge­ment et, ce qui est pire, nous n’avons même pas effleuré en pra­tique la ques­tion du loge­ment des ouvriers. A notre honte, dans le cœur du pays, à Moscou même, les ouvriers vivent encore dans des quar­tiers sales, sur­peu­plés, sans hygiène ; en les visi­tant, on pense qu’il n’y a pas eu de révo­lu­tion du tout. Nous savons tous qu’on ne peut résoudre le pro­blème du loge­ment dans quelques mois ni même dans quelques années, qu’étant donné notre pau­vreté, sa solu­tion ren­con­trera bien des dif­fi­cul­tés, mais l’inégalité crois­sante entre les groupes pri­vi­lé­giées de la popu­la­tion en Russie Soviétique et les ouvriers de base, « l’ossature de la dic­ta­ture », nour­rit et entre­tient le mécontentement.

L’ouvrier voit com­ment vivent les fonc­tion­naires sovié­tiques, et les gens qui se débrouillent, et com­ment il vit, lui – lui sur lequel repose la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Il ne peut que voir que pen­dant la révo­lu­tion la vie et la santé des ouvriers dans les usines n’attiraient pas la moindre atten­tion ; que là où avant la révo­lu­tion les condi­tions étaient plus ou moins tolé­rables elles sont encore main­te­nues par les comi­tés d’atelier – mais là où de telles condi­tions n’existaient pas, où l’air empoi­sonné par les gaz et l’humidité minaient la santé des tra­vailleurs, la situa­tion reste inchan­gée. « Nous ne pou­vions pas nous occu­per de cela ; excu­sez nous, il y avait le front mili­taire ». Et pour­tant, quand il fal­lait faire des répa­ra­tions dans un immeuble occupé par les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, on trou­vait le maté­riel et les ouvriers néces­saires. Qu’arriverait-il si nous essayions de loger nos spé­cia­listes ou nos « experts », occu­pés par les tran­sac­tions com­mer­ciales avec l’étranger, qu’arriverait-il si nous les logions dans les gour­bis où vivent et tra­vaillent la masse des ouvriers ? Ils pous­se­raient de tels cris qu’il fau­drait mobi­li­ser le dépar­te­ment du loge­ment en entier pour amé­lio­rer « ces condi­tions chao­tiques » qui entravent la pro­duc­ti­vité de nos spécialistes.

*

Le ser­vice rendu par l’Opposition ouvrière consiste en ceci, qu’elle a inclus le pro­blème de l’amélioration du sort des ouvriers et d’autres reven­di­ca­tions ouvrières secon­daires dans la poli­tique éco­no­mique géné­rale. La pro­duc­ti­vité du tra­vail ne peut être aug­men­tée sans que la vie des ouvriers ait été orga­ni­sée sur une nou­velle base communiste.

Moins on entre­prend et on pré­pare cela, plus l’incompréhension, l’éloignement et la méfiance mutuelle entre les diri­geants et les ouvriers deviennent pro­fonds. Il n’y a pas d’unité, il n’y a pas le sens de l’identité de leurs besoins, de leurs reven­di­ca­tions et de leurs aspi­ra­tions. « Les diri­geants sont une chose, et nous une chose tota­le­ment dif­fé­rente. Il est peut-être vrai que les diri­geants savent mieux com­ment diri­ger le pays, mais ils n’arrivent pas à com­prendre nos besoins, notre vie dans l’usine, ses exi­gences, ses besoins immé­diats ; ils ne com­prennent et ils ne savent pas », De ce rai­son­ne­ment découle le mou­ve­ment ins­tinc­tif vers le syn­di­cat et par suite l’abandon du Parti. « Il est vrai qu’ils viennent de nous, mais dès qu’ils entrent dans ces centres ils nous aban­donnent ; ils com­mencent à vivre dif­fé­rem­ment ; si nous souf­frons est-ce qu’ils s’en sou­cient ? Nos peines ne sont plus les leurs ».

Plus le Parti attire les meilleurs élé­ments de nos syn­di­cats et de nos usines en les envoyant au front ou dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, plus devient faible la liai­son entre les ouvriers de la base et les centres direc­teurs du Parti. L’hiatus s’approfondit, et c’est pour­quoi main­te­nant cette divi­sion appa­raît dans les rangs du Parti lui-même. Les ouvriers, par l’intermédiaire de leur Opposition ouvrière, demandent : « Que sommes-nous ? Sommes-nous vrai­ment le fer de lance de la dic­ta­ture de classe, ou bien sim­ple­ment un trou­peau obéis­sant qui sert de sou­tien, à ceux qui, ayant coupé tous les liens avec les masses, mènent leur propre poli­tique et construisent l’industrie sans se sou­cier de nos opi­nions et de nos capa­ci­tés créa­trices, sous le cou­vert du nom du Parti ? »

*

Quoi que puissent faire les diri­geants du parti pour repous­ser l’Opposition ouvrière, celle-ci res­tera tou­jours cette saine force de classe, des­ti­née à injec­ter une éner­gie revi­ta­li­sante dans la vie éco­no­mique aussi bien que dans le Parti qui com­mence à perdre ses contours et à décli­ner. On a vu qu’il y a trois causes qui créent la crise au sein de notre Parti. Il y a d’abord les condi­tions objec­tives domi­nantes sous les­quelles le com­mu­nisme est appli­qué et se réa­lise en Russie (la guerre civile, l’arriération éco­no­mique du pays, l’effondrement indus­triel com­plet causé par de longues années de guerre). La seconde cause est la com­po­si­tion hété­ro­gène de notre popu­la­tion (7 mil­lions d’ouvriers, la pay­san­ne­rie, les classes moyennes, et fina­le­ment l’ancienne bour­geoi­sie, hommes d’affaires de toute pro­fes­sions qui influencent la poli­tique des ins­ti­tu­tions sovié­tiques et pénètrent dans le parti). La troi­sième cause est l’inertie du parti concer­nant l’amélioration immé­diate de la vie des ouvriers et la fai­blesse des ins­ti­tu­tions sovié­tiques cor­res­pon­dantes et leur inca­pa­cité de s’occuper de ces pro­blèmes et de les résoudre.

Que veut donc l’Opposition ouvrière. En quoi est-elle utile ?

Son uti­lité réside en ce qu’elle pose devant le Parti toutes les ques­tions trou­blantes ; elle donne forme à tout ce qui n’était qu’une agi­ta­tion dif­fuse dans les masses et qui éloi­gnait un peu plus du Parti les ouvriers qui n’y mili­taient pas ; elle pro­clame net­te­ment et sans peur au diri­geants : « Arrêtez-vous, regar­dez autour de vous, réflé­chis­sez ! Où est-ce que vous nous condui­sez ? Ne quit­tons-nous pas la bonne route ? Il sera très grave pour le Parti de se sépa­rer du fon­de­ment de la dic­ta­ture, res­tant de son côté, tandis que la classe ouvrière reste du sien. Voilà où réside je plus grand danger pour la révolution. »

La lâche du Parti dans sa crise actuelle est d’affronter sans peur ses erreurs et de prêter l’oreille à l’appel de classe des larges masses ouvrières. Grâce au pou­voir créa­teur de la classe mon­tante incarné par des syn­di­cats d’industrie, nous avan­ce­rons vers la recons­truc­tion et vers le déve­lop­pe­ment des forces créa­trices du pays ; vers l’épuration du Parti des élé­ments étran­gers à la classe : vers un redres­se­ment de l’activité du Parti par un retour à la démo­cra­tie, à la liberté d’opinion et de cri­tique à l’intérieur du Parti.

II. Les syndicats : leur rôle et leurs problèmes

Nous avons déjà exposé briè­ve­ment les causes fon­da­men­tales de la crise à l’intérieur du Parti. Nous allons main­te­nant éclair­cir les points les plus impor­tants de la contro­verse entre les diri­geants de notre Parti et l’Opposition ouvrière. II y a deux points prin­ci­paux : Le rôle et les pro­blèmes des syn­di­cats dans la période de recons­truc­tion de l’économie natio­nale, en liai­son avec l’organisation de la pro­duc­tion sur une base com­mu­niste ; et la ques­tion de l’action auto­nome des masses, en liai­son avec la bureau­cra­tie dans le Parti et dans les soviets.

Répondons d’abord à la pre­mière ques­tion, car la seconde n’en est qu’une consé­quence. La période de « rédac­tion de thèses » est ter­mi­née dans notre Parti. Nous avons devant nous six plates-formes dif­fé­rentes, six ten­dances au sein du Parti. Jamais le Parti n’a connu une telle diver­sité de ten­dances et une variété aussi fine de nuances, entre les ten­dances ; jamais la pensée du Parti n’a été aussi riche en for­mules concer­nant une seule et même ques­tion. C’est donc que cette ques­tion est fon­da­men­tale. Et de fait, elle l’est. Toute la contro­verse se réduit à une seule ques­tion de base : qui construira l’économie com­mu­niste, et com­ment sera-t-elle construite ? Cette ques­tion est, en plus, l’essence de notre pro­gramme, elle en est le cœur ; elle est ni moins, ni plus impor­tante que la ques­tion de la prise de pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat. Seul le groupe de Boubnoff, le soi-disant « cen­tra­lisme poli­tique » est assez myope pour sous-esti­mer son impor­tance et décla­rer « la ques­tion syn­di­cale n’a pas actuel­le­ment d’importance et ne pré­sente -aucune dif­fi­culté théorique ».

Il est natu­rel que cette ques­tion agite sérieu­se­ment le Parti, car en fait elle revient à ceci : dans quelle direc­tion allons-nous tour­ner la roue de l’histoire, irons-nous vers l’avant ou retour­ne­rons-nous en arrière ? Il est éga­le­ment natu­rel qu’il n’y ait pas un seul com­mu­niste dans le Parti qui puisse rester neutre pen­dant la dis­cus­sion de cette ques­tion. Comme résul­tat, nous avons donc six ten­dances différentes.

Si nous com­men­çons cepen­dant à ana­ly­ser en détail toutes les thèses de ces groupes si fine­ment dif­fé­ren­ciés, nous trou­vons que sur la ques­tion fon­da­men­tale – qui construira l’économie com­mu­niste et orga­ni­sera la pro­duc­tion sur une base nou­velle ? – Il n’y a que deux points de vue. L’un est exprimé et for­mulé par la décla­ra­tion des prin­cipes de l’Opposition ouvrière, et l’autre est celui qui réunit tontes les autres ten­dances, qui ne dif­fèrent que dans les nuances mais sont iden­tiques sur le fond.

Que sou­tient la plate-forme de l’Opposition ouvrière ? Et quel rôle assigne-t-elle aux syn­di­cats ou plus exac­te­ment aux syn­di­cats indus­triels dans la période actuelle ?

« Nous croyons que le pro­blème de la recons­truc­tion et du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives de notre pays ne pourra être résolu que par un chan­ge­ment com­plet du sys­tème de contrôle de l’économie » (rap­port de Chliapnikov, Déc. 1920). Remarquez bien, cama­rades, « par un chan­ge­ment com­plet du sys­tème de contrôle de l’économie ». Que signi­fie cela ? « La base de la contro­verse », conti­nue ce rap­port, « tourne autour de la ques­tion : par quels moyens le Parti peut-il réa­li­ser sa poli­tique éco­no­mique dans cette période de trans­for­ma­tion ? Par l’intermédiaire des ouvriers orga­ni­sés dans leurs syn­di­cats, ou par-dessus leurs têtes, par des moyens bureau­cra­tiques, par des fonc­tion­naires cano­ni­sés de l’État ? »

La ques­tion est là : réa­li­se­rons-nous le com­mu­nisme avec les ouvriers ou par-dessus leur tête, par les fonc­tion­naires des soviets ? Réfléchissons cama­rades, s’il est pos­sible de construire une éco­no­mie com­mu­niste en uti­li­sant les moyens et les capa­ci­tés créa­trices des reje­tons de l’autre classe, tout impré­gnés de la rou­tine du passé. Si nous pen­sons en mar­xistes, en hommes de science, nous répon­drons caté­go­ri­que­ment et expli­ci­te­ment : « Non ! »

*

La racine de la contro­verse et la cause de la crise se trouve dans la croyance que les « réa­listes », tech­ni­ciens, spé­cia­listes et orga­ni­sa­teurs de la pro­duc­tion capi­ta­liste peuvent d’un seul coup se libé­rer de leurs concep­tions tra­di­tion­nelles sur la façon de gérer le tra­vail, concep­tions qui se sont pro­fon­dé­ment impri­mées dans leur chair pen­dant les années qu’ils ont pas­sées au ser­vice du capi­tal, et qu’il peuvent deve­nir capables de créer de nou­velles formes de pro­duc­tion, d’organisation du tra­vail et de moti­va­tion des tra­vailleurs. Croire cela c’est oublier l’incontestable vérité que ce n’est pas quelques génies isolés qui peuvent chan­ger un sys­tème de pro­duc­tion, mais seule­ment les besoins d’une classe.

Imaginez juste un ins­tant que pen­dant la phase tran­si­toire du sys­tème féodal fondé sur le tra­vail des serfs au sys­tème de pro­duc­tion capi­ta­liste avec son tra­vail soi-disant libre­ment loué, la classe bour­geoise, qui man­quait alors de l’expérience néces­saire à l’organisation de la pro­duc­tion capi­ta­liste, ima­gi­nez qu’elle ait fait appel aux diri­geants habiles, intel­li­gents, expé­ri­men­tés, des pro­prié­tés féo­dales, habi­tués à avoir affaire à des serfs, et leur confie la tâche d’organiser la pro­duc­tion sur une nou­velle base capi­ta­liste. Que serait-il alors arrivé ? Ces spé­cia­listes, habi­tués au fouet pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vité du tra­vail, auraient-ils réussi à manier un « pro­lé­taire libre », bien qu’affamé, qui s’était libéré de la malé­dic­tion du tra­vail forcé pour deve­nir un soldat ou un tra­vailleur à la jour­née ? Ces spé­cia­listes n’auraient-ils pas com­plè­te­ment détruit la pro­duc­tion capi­ta­liste nais­sante ? Individuellement, des gardes-chiourmes des esclaves enchaî­nés, des anciens pro­prié­taires et leurs régis­seurs furent capables de s’adapter aux nou­velles formes de pro­duc­tion. Mais ce n’est pas dans leurs rangs qu’ont été recru­tés les véri­tables créa­teurs et les construc­teurs de l’économie bour­geoise capitaliste.

L’instinct de classe souf­flait aux pre­miers pro­prié­taires d’usines capi­ta­listes qu’il vaut mieux aller pru­dem­ment et rem­pla­cer l’expérience par le bon sens pour éta­blir les liens entre le capi­tal et le tra­vail, plutôt que d’emprunter les anciennes et inutiles méthodes d’exploitation du tra­vail, créées par le vieux sys­tème du passé.

L’instinct de classe gui­dait cor­rec­te­ment les pre­miers capi­ta­listes durant la pre­mière phase du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste : à la place du garde-chiourme et du fouet ils devaient uti­li­ser un sti­mu­lant : la riva­lité, l’ambition per­son­nelle des ouvriers face au chô­mage et à la misère. Ayant saisi ce nou­veau sti­mu­lant au tra­vail, les capi­ta­listes furent assez intel­li­gents pour s’en servir afin de déve­lop­per les formes bour­geoises capi­ta­listes de pro­duc­tion en aug­men­tant la pro­duc­ti­vité du tra­vail « libre » loué jusqu’à un niveau très élevé.

II y a cinq siècles la bour­geoi­sie agis­sait de manière pru­dente, écou­tant soi­gneu­se­ment ses ins­tincts de classe. Elle s’appuyait plus sur son bon sens que sur l’expérience des spé­cia­listes entraî­nés qui avaient orga­nisé la pro­duc­tion dans les éta­blis­se­ments féo­daux. La bour­geoi­sie avait par­fai­te­ment raison, comme l’histoire nous fa montré.

Nous pos­sé­dons une grande arme pour nous aider à trou­ver le plus court chemin vers la vic­toire de la classe ouvrière, pour en dimi­nuer les souf­frances et amener plus vite un nou­veau sys­tème de pro­duc­tion, le com­mu­nisme. Cette arme, c’est la concep­tion maté­ria­liste de l’histoire. Cependant au lieu de nous en servir, en élar­gis­sant notre expé­rience et en cor­ri­geant nos recherches en confor­mité à l’histoire, nous sommes prêts à jeter cette arme et à suivre la route encom­brée et hasar­deuse d’une expé­ri­men­ta­tion aveugle.

Quelle que soit notre détresse éco­no­mique, nous n’avons pas le droit d’aller si loin dans le déses­poir ; le déses­poir ne peut sub­mer­ger que les gou­ver­ne­ments capi­ta­listes, qui se trouvent le dos au mur ; après avoir épuisé toutes les pos­si­bi­li­tés créa­trices du sys­tème capi­ta­liste, ils ne trouvent plus de solu­tion à leurs problèmes.

En ce qui concerne la Russie ouvrière il n’y pas de raison de déses­pé­rer, car la révo­lu­tion d’octobre y a ouvert une pers­pec­tive nou­velle, incon­nue, de créa­tion éco­no­mique, et de déve­lop­pe­ment de formes de pro­duc­tions com­plè­te­ment nou­velles, avec un accrois­se­ment immense de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Non seule­ment il ne faut pas emprun­ter au passé, mais au contraire, on doit libé­rer com­plè­te­ment les pou­voirs créa­teurs de l’avenir. – C’est le pro­gramme de l’Opposition ouvrière.

Qui construira l’économie com­mu­niste ? Une classe – la classe ouvrière et non quelques génies indi­vi­duels qui appar­tiennent au passé. Car la classe ouvrière est liée orga­ni­que­ment aux nou­velles formes de pro­duc­tion, plus pro­duc­tives et plus par­faites, qui naissent avec dif­fi­culté. Quel organe – les syn­di­cats indus­triels pure­ment ouvriers ou les ins­ti­tu­tions éco­no­miques sovié­tiques hété­ro­gènes – peut for­mu­ler et résoudre les pro­blèmes de créa­tion d’une orga­ni­sa­tion de la nou­velle éco­no­mie et de la nou­velle pro­duc­tion ? L’Opposition ouvrière consi­dère que seuls peuvent le faire les col­lec­ti­vi­tés d’ouvriers, et non une col­lec­ti­vité bureau­cra­tique de fonc­tion­naires socia­le­ment hété­ro­gène et conte­nant une forte dose d’éléments du vieux type capi­ta­liste, aux esprits per­clus par la vieille routine.

« Les syn­di­cats doivent passer de leur atti­tude pré­sente de résis­tance pas­sive à l’égard des ins­ti­tu­tions éco­no­miques à une par­ti­ci­pa­tion active à la direc­tion de toute la struc­ture éco­no­mique du pays ». (Thèses de l’Opposition ouvrière). Chercher, décou­vrir et créer des formes nou­velles et plus par­faites d’économie ; trou­ver de nou­veaux sti­mu­lants à la pro­duc­ti­vité du tra­vail – tout cela ne peut être que l’œuvre des col­lec­ti­vi­tés de tra­vailleurs liés étroi­te­ment aux nou­velles formes de pro­duc­tion. Eux seuls peuvent tirer, à partir de leur expé­rience quo­ti­dienne, des conclu­sions sur la manière de gérer le tra­vail dans un nouvel État ouvrier où la misère, la pau­vreté, le chô­mage et la concur­rence sur le marché de tra­vail cessent d’être des sti­mu­lants au tra­vail ; conclu­sions à pre­mière vue seule­ment pra­tiques, qui contiennent cepen­dant des élé­ments théo­riques pré­cieux. Trouver un sti­mu­lant, une inci­ta­tion au tra­vail – voilà la plus grande tâche de la classe ouvrière au seuil du com­mu­nisme. Personne, sauf la classe ouvrière elle-même orga­ni­sée en col­lec­ti­vité, ne peut résoudre ce grand problème.

La solu­tion du pro­blème que pro­posent les syn­di­cats indus­triels consiste à donner aux ouvriers liberté com­plète d’expérimenter, d’adapter et de décou­vrir les nou­velles formes de pro­duc­tion, d’organiser la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle sur des bases de classe, d’exprimer et de déve­lop­per leurs capa­ci­tés créa­trices. C’est la façon dont l’Opposition ouvrière conçoit la solu­tion de ce pro­blème dif­fi­cile, d’où le point essen­tiel de ces thèses : « L’organisation du contrôle de l’économie sociale est la pré­ro­ga­tive du Congrès pan­russe des pro­duc­teurs, unis dans leurs syn­di­cats et éli­sant le corps cen­tral diri­geant toute la vie éco­no­mique de la République ». Ce point assure la liberté d’exprimer les capa­ci­tés créa­trices de la classe ouvrière sans qu’elles soient res­treintes et muti­lées par la machine bureau­cra­tique satu­rée de l’esprit de rou­tine du sys­tème bour­geois capi­ta­liste de pro­duc­tion et de contrôle. L’Opposition ouvrière a confiance dans le pou­voir créa­teur de sa propre classe : la classe ouvrière. De cette pré­misse, découle le reste de son programme.

A partir de ce point, com­mence le désac­cord de l’Oppositions ouvrière avec la ligne des diri­geants du Parti.

Méfiance à l’égard de la classe ouvrière (non dans la sphère poli­tique mais dans la sphère des capa­ci­tés créa­trices éco­no­miques) : voilà l’essence des thèses signées par les diri­geants de notre Parti. Ils ne croient pas que les mains gros­sières des ouvriers, tech­ni­que­ment inex­pé­ri­men­tés, puissent créer les bases de formes éco­no­miques qui dans le cours du temps for­me­ront un sys­tème har­mo­nieux de pro­duc­tion communiste.

Tous – Lénine, Trotsky, Zinoviev, Boukharine -, pensent que la pro­duc­tion est une affaire « si déli­cate » qu’elle est impos­sible sans l’assistance des « directeurs ».

Il faut d’abord édu­quer les ouvriers, leur « apprendre » et seule­ment après, quand ils auront grandi, on pourra les débar­ras­ser de tous les « édu­ca­teurs » du Conseil Supérieur de l’Economie Nationale et lais­ser les syn­di­cats prendre le contrôle de la pro­duc­tion. Il est très signi­fi­ca­tif que toutes les thèses rédi­gées par les lea­ders du Parti se rejoignent sur un point essen­tiel : Actuellement, nous ne devons pas donner le contrôle de la pro­duc­tion aux syn­di­cats ; actuel­le­ment, il « faut attendre ». Il est juste de recon­naître que Trotsky, Lénine, Zinoviev et Boukharine donnent des rai­sons dif­fé­rentes pour expli­quer qu’on ne peut pas encore faire confiance aux ouvriers pour faire fonc­tion­ner l’industrie ; mais ils sont tous d’accord sur le fait que pour l’instant, la direc­tion de la pro­duc­tion doit se faire par dessus la tête des ouvriers, par le moyen d’un sys­tème bureau­cra­tique hérité du passé.

Là-dessus l’accord est com­plet entre les lea­ders. « Le centre de gra­vité du tra­vail des syn­di­cats doit actuel­le­ment être déplacé vers le domaine éco­no­mique et indus­triel », déclare le groupe des Dix dans ses thèses. « Les syn­di­cats en tant qu’organisations de classe des tra­vailleurs construits en confor­mité avec leurs fonc­tions indus­trielles, doivent assu­mer le tra­vail prin­ci­pal d’organisation de la pro­duc­tion ». « Travail prin­ci­pal » est un terme trop vague qui permet bien des inter­pré­ta­tions, pour­tant il sem­ble­rait que la plate-forme des Dix laisse plus de liberté aux syn­di­cats dans la ges­tion indus­trielle que le cen­tra­lisme de Trotsky. Mais, plus loin, les thèses des Dix com­mencent à expli­quer ce qu’il faut entendre par le « tra­vail prin­ci­pal » des syn­di­cats : « La par­ti­ci­pa­tion la plus active dans les centres qui régle­mentent la pro­duc­tion, contrôlent, enre­gistrent et répar­tissent la force de tra­vail, orga­nisent l’échange entre villes et vil­lages, com­battent le sabo­tage et font appli­quer les décrets sur le tra­vail obli­ga­toire, etc. » C’est tout. Rien de neuf, rien de plus que ce que les syn­di­cats ont déjà fait, et qui ne peut sauver notre pro­duc­tion ni aider à résoudre la ques­tion essen­tielle – aug­men­ter et déve­lop­per les forces pro­duc­tives de notre pays.

Pour rendre un peu plus clair le fait que le pro­gramme des « Dix » ne donne aux syn­di­cats aucune fonc­tion diri­geante, mais leur assigne un rôle d’auxiliaire dans la ges­tion indus­trielle, les auteurs ajoutent : « A un stade déve­loppé (pas actuel­le­ment, mais à un stade déve­loppé) les syn­di­cats, sui­vant leur pro­ces­sus de révo­lu­tion sociale, doivent deve­nir des organes de l’autorité sociale, tra­vaillant comme tels et subor­don­nés à d’autres orga­ni­sa­tions, à faire appli­quer les nou­veaux prin­cipes d’organisation de la vie éco­no­mique ». Par cela ils veulent dire que les syn­di­cats doivent tra­vailler en subor­di­na­tion au Conseil Supérieur de l’Économie Nationale et à ses départements.

Quelle est la dif­fé­rence alors entre cette posi­tion et celle de « l’unification par la crois­sance », pro­po­sée par Trotsky ? Il n’y a qu’une dif­fé­rence de méthode. Les thèses des « Dix » mettent l’accent sur le rôle édu­ca­teur des syn­di­cats. Dans leur for­mu­la­tion du pro­blème des syn­di­cats, sur­tout dans le domaine de l’organisation, de l’industrie et de l’éducation, nos lea­ders – en poli­ti­ciens intel­li­gents – se conver­tissent sou­dain en « professeurs ».

Cette diver­gence par­ti­cu­lière ne tourne pas autour du sys­tème de ges­tion dans l’industrie mais essen­tiel­le­ment autour du sys­tème d’éducation des masses. En fait, quand on tourne les pages des procès-ver­baux sté­no­gra­phiés et des dis­cours de nos diri­geants les plus en vue, on est étonné par leurs ten­dances péda­go­giques mani­fes­tées de façon inat­ten­due. Chaque rap­por­teur pro­pose la méthode la plus par­faite d’éduquer les masses, mais tous ces sys­tèmes « d’éducation » refusent à ceux à qui l’on enseigne la liberté d’expérimenter, de culti­ver et d’exprimer leurs capa­ci­tés créa­trices. Dans ce domaine aussi, tous nos péda­gogues sont bien en retard sur notre époque.

Le mal­heur c’est que Lénine, Trotsky, Boukharine et les autres limitent les fonc­tions des syn­di­cats non au contrôle de la pro­duc­tion ou à la ges­tion des indus­tries, mais à une simple école pour édu­quer les masses. Pendant la dis­cus­sion, il a semblé à quelques-uns de nos cama­rades que Trotsky était pour « une absorp­tion gra­duelle des syn­di­cats par l’État », pas d’un coup, mais gra­duel­le­ment, et vou­lait leur réser­ver le droit du contrôle ultime sur la pro­duc­tion (comme l’exprime notre pro­gramme). Ce point sem­blait d’abord mettre Trotsky sur le même ter­rain que l’Opposition à un moment où le groupe repré­senté par Lénine et Zinoviev, opposé à « l’absorption par l’État » voyait l’objet de l’activité syn­di­cale et son pro­blème comme celui de « l’éducation au communisme ».

« Les syn­di­cats », tonnent Lénine et Zinoviev, « sont néces­saires pour le tra­vail gros­sier ». (p. 22 du rap­port du 30 décembre). Trotsky, lui, serait semble-t-il d’un avis dif­fé­rent : pour lui le tra­vail essen­tiel des syn­di­cats consiste à orga­ni­ser la pro­duc­tion. En ceci il a par­fai­te­ment raison. Il a éga­le­ment raison quand il dit : « Dans la mesure où les syn­di­cats sont des écoles de com­mu­nisme, ils le sont non en dif­fu­sant de la pro­pa­gande géné­rale (dans un tel cas ils joue­raient le rôle de « clubs »), non en mobi­li­sant leurs membres pour le tra­vail mili­taire ou la col­lecte de l’impôt sur les pro­duits, mais pour four­nir à tous leurs membres une édu­ca­tion géné­rale sur la base de leur par­ti­ci­pa­tion à la pro­duc­tion » (rap­port de Trotsky, 30 déc.). Tout ceci est vrai, mais il y a une grave omis­sion ; les syn­di­cats ne sont pas seule­ment des écoles de com­mu­nisme, ils en sont aussi les créateurs.

Trotsky perd de vue la créa­ti­vité de la classe ouvrière. Il lui sub­sti­tue l’initiative des « véri­tables orga­ni­sa­teurs de la pro­duc­tion », les com­mu­nistes à l’intérieur des syn­di­cats (rap­port de Trotsky, 30 déc.). Quels com­mu­nistes ? Selon Trotsky, les com­mu­nistes nommés par le parti pour occu­per des posi­tions admi­nis­tra­tives res­pon­sables à l’intérieur des syn­di­cats pour des rai­sons qui n’ont sou­vent rien à voir avec des consi­dé­ra­tions rela­tives aux pro­blèmes indus­triels et éco­no­miques des syn­di­cats. Trotsky est franc. Il ne croit pas les ouvriers prêts à créer le com­mu­nisme, capables à tra­vers les peines et les souf­frances, de cher­cher, de se trom­per et pour­tant, de créer les nou­velles formes de pro­duc­tion. Cela Trotsky l’a exprimé fran­che­ment et ouver­te­ment. Il a déjà réa­lisé son sys­tème « d’éducation par clubs » des masses et de leur entraî­ne­ment au rôle de « diri­geants », dans l’Organe Administratif Central des Chemins de Fer, en adop­tant toutes les méthodes d’éducation des masses qui furent employées par les com­pa­gnons d’autrefois sur leurs appren­tis. Il est vrai qu’en cognant sur sa tête on peut faire d’un apprenti un com­pa­gnon, mais non un bou­ti­quier accom­pli ; et pour­tant, aussi long­temps que le bâton du maître-patron pend au-dessus de sa tête, il tra­vaille et produit.

Voilà, selon l’opinion de Trotsky, com­ment on va dépla­cer le pro­blème cen­tral « de la poli­tique vers les pro­blèmes indus­triels ». L’essentiel est d’augmenter la pro­duc­ti­vité, même tem­po­rai­re­ment, par tous les moyens. Selon Trotsky c’est vers ce but qu’il faut aussi orien­ter toute l’éducation dans les syndicats.

Les cama­rades Lénine et Zinoviev cepen­dant ne sont pas d’accord avec Trotsky : Ils sont des « édu­ca­teurs » d’une « façon de penser moderne ». Il a été déclaré bien des fois que les syn­di­cats sont des écoles de com­mu­nisme. Qu’est-ce que cela veut dire ? Si nous pre­nons cette défi­ni­tion sérieu­se­ment, elle veut dire que dans une telle école il est d’abord néces­saire d’enseigner et d’éduquer mais non de com­man­der (cette allu­sion à la posi­tion de Trotsky sou­lève des applau­dis­se­ments). Plus loin, Zinoviev ajoute : Les syn­di­cats accom­plissent une grande tâche, à la fois pour les pro­lé­taires et la cause com­mu­niste. C’est là le rôle fon­da­men­tal que les syn­di­cats ont à jouer. Actuellement, pour­tant, nous l’oublions et pen­sons que nous pou­vons trai­ter le pro­blème des syn­di­cats de façon trop impru­dente, trop bru­tale, trop sévère.

Il est néces­saire de se rap­pe­ler que ces orga­ni­sa­tions ont des tâches par­ti­cu­lières – non de com­man­der, de super­vi­ser ou de diri­ger — mais des tâches qui toutes reviennent à celle-ci : atti­rer les masses d’ouvriers dans le mou­ve­ment orga­nisé du pro­lé­ta­riat. Ainsi, le pro­fes­seur Trotsky est allé trop loin dans son sys­tème d’éducation des masses ; mais que pro­pose le cama­rade Zinoviev lui-même ? De donner à l’intérieur des syn­di­cats les pre­mières leçons de com­mu­nisme « de leur ensei­gner (aux masses) les élé­ments du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien ». Comment ? Par une expé­rience concrète, par la créa­tion pra­tique de nou­velles formes de pro­duc­tion (ce que demande l’Opposition) ? Pas du tout. Le groupe Lénine-Zinoviev pro­pose un sys­tème d’éducation fait de lec­tures, de leçons de morale, de bons exemples bien choi­sis. Nous avons 500.000 com­mu­nistes (parmi les­quels, nous regret­tons de le dire, bien des étran­gers – des traî­nards de l’autre monde) face à 7 mil­lions d’ouvriers.

Selon le cama­rade Lénine, le parti a attiré en son sein « l’avant-garde du pro­lé­ta­riat », et les meilleurs com­mu­nistes — en coopé­ra­tion avec les spé­cia­listes des ins­ti­tu­tions éco­no­miques sovié­tiques – cherchent dur dans leurs labo­ra­toires pour décou­vrir les nou­velles formes de la pro­duc­tion com­mu­niste. Ces com­mu­nistes tra­vaillent à pré­sent couvés par de « bons maîtres » dans le Conseil Supérieur de l’Économie Nationale ou dans d’autres centres. Ces Jean et ces Pierre sont les meilleurs élèves, c’est vrai, mais les masses ouvrières dans les syn­di­cats doivent regar­der ces êtres exem­plaires et apprendre quelque chose d’eux, sans tou­cher avec leurs propres mains le gou­ver­nail du contrôle ; il est encore trop tôt main­te­nant, elles n’ont pas encore assez appris.

Selon l’opinion de Lénine, les syn­di­cats – c’est-à-dire les orga­ni­sa­tions de la classe ouvrière – ne sont pas les créa­teurs des formes com­mu­nistes de l’économie du peuple, ils servent seule­ment de cour­roie de trans­mis­sion entre l’avant-garde et les masses : « les syn­di­cats dans leur tra­vail quo­ti­dien doivent per­sua­der les masses, les masses de cette classe qui… etc. »

Ce n’est pas le sys­tème de Trotsky, un sys­tème médié­val d’éducation. C’est le sys­tème alle­mand de Froebel et Pestalozzi, qui fonde l’éducation sur l’étude d’exemples. Les syn­di­cats ne doivent rien faire de vital dans l’industrie, mais per­sua­der les masses, les main­te­nir en contact avec l’avant-garde, avec le Parti, qui (rete­nez bien cela) n’organise pas la pro­duc­tion comme une col­lec­ti­vité, mais crée seule­ment les ins­ti­tu­tions sovié­tiques éco­no­miques de com­po­si­tion hété­ro­gène, dans les­quelles il nomme des communistes.

Quel sys­tème est le meilleur ? Voilà la ques­tion. Le sys­tème de Trotsky, quel que soit l’opinion qu’on en ait d’un autre point de vue, est plus clair, donc plus réaliste.

A lire des livres et à étu­dier des exemples emprun­tés à des Pierre et des Jean bien inten­tion­nés, on ne peut pas avan­cer bien loin dans l’éducation. Il faut se rap­pe­ler cela, bien se le rappeler.

Le groupe de Boukharine se situe au milieu, ou plutôt essaye de coor­don­ner les sys­tèmes d’éducation. Il faut remar­quer, cepen­dant, que lui aussi ne recon­naît pas le prin­cipe d’une créa­ti­vité syn­di­cale indé­pen­dante dans l’industrie. Selon lui, les syn­di­cats jouent un double rôle (c’est ce que pro­clament ses thèses) : d’un côté, une « école de com­mu­nisme » et de l’autre une fonc­tion d’intermédiaire entre le parti et les masses (cette opi­nion est emprun­tée au groupe Lénine) ; en d’autres termes, le syn­di­cat doit jouer le rôle d’une machine ame­nant les masses pro­lé­ta­riennes à la vie active (remar­quez bien, cama­rades : « à la vie active », mais non à la créa­tion d’une nou­velle forme d’économie, à la recherche de nou­velles formes de pro­duc­tion). En plus il doit deve­nir à un degré crois­sant partie aussi bien de l’appareil éco­no­mique que du pou­voir d’Etat. Ceci est emprunté, à la théo­rie de « l’absorption pro­gres­sive » de Trotsky.

La contro­verse, une fois de plus, ne tourne pas autour du pro­blème des syn­di­cats, mais autour des méthodes d’éducation des masses par les syn­di­cats. Trotsky est, ou plutôt était, pour un sys­tème qui, avec l’aide de celui qui a été intro­duit pour les ouvriers du chemin de fer, mar­tèle dans la tête des ouvriers orga­ni­sés la sagesse de la recons­truc­tion com­mu­niste ; et qui, grâce à un per­son­nel nommé d’en haut, à des rema­nie­ments, et à toutes sortes de mesures mira­cu­leuses pro­mul­guées dans l’esprit du « sys­tème des chocs », puisse remo­de­ler les syn­di­cats de façon qu’ils se fondent dans les ins­ti­tu­tions éco­no­miques sovié­tiques et en deviennent les ins­tru­ments obéis­sants uti­li­sés à réa­li­ser les plans éco­no­miques pré­pa­rés par le Conseil Supérieur de l’Économie Nationale.

Zinoviev et Lénine ne sont pas pres­sés pour amal­ga­mer les syn­di­cats avec l’appareil éco­no­mique. Les syn­di­cats, disent-ils, doivent rester des syn­di­cats. Quant à la pro­duc­tion, elle sera gérée par les hommes que nous aurons choi­sis. Lorsque les syn­di­cats auront éduqué des quan­ti­tés de Pierre et de Jean obéis­sants et labo­rieux, nous les « intro­dui­rons » dans les ins­ti­tu­tions éco­no­miques sovié­tiques, et ainsi gra­duel­le­ment les syn­di­cats dis­pa­raî­tront, se dissoudront.

La créa­tion de nou­velles formes d’économie natio­nale, nous la confions aux ins­ti­tu­tions bureau­cra­tiques sovié­tiques ; les syn­di­cats, nous leur lais­sons le rôle « d’école ».

« De l’éducation, encore de l’éducation, plus d’éducation » : voilà le mot d’ordre de Lénine – Zinoviev. Boukharine, lui, veut cepen­dant tabler sur le radi­ca­lisme concer­nant le sys­tème d’éducation syn­di­cale et évi­dem­ment, a bien mérité les remon­trances de Lénine et le surnom de « Simidicomiste » Boukharine et son groupe, tout en met­tant l’accent sur le rôle édu­ca­tif du syn­di­cat dans la situa­tion poli­tique pré­sente, est par­ti­san d’une démo­cra­tie pro­lé­ta­rienne com­plète à l’intérieur des syn­di­cats — de l’octroi aux syn­di­cats de larges pou­voirs élec­to­raux, non seule­ment des prin­cipes d’élection géné­ra­le­ment appli­qués, mais pour une élec­tion incon­di­tion­nelle de délé­gués nommés par le syn­di­cat. Eh bien ! quelle démo­cra­tie ! Ceci sent son Opposition, à une dif­fé­rence près. L’Opposition ouvrière voit dans les syn­di­cats les orga­ni­sa­teurs et Ies créa­teurs de l’économie com­mu­niste, tandis que Boukharine, comme Lénine et Trotsky leur laisse seule­ment le rôle « d’école de com­mu­nisme », rien de plus. Pourquoi Boukharine ne joue­rait-il pas avec le prin­cipe de l’élection, quand on sait bien que cela n’affectera en rien, ni en bien ni en mal, le sys­tème de ges­tion indus­trielle ? Car en fait, le contrôle de l’industrie res­tera tou­jours en dehors des syn­di­cats, au-delà de leur prise — dans les mains des ins­ti­tu­tions sovié­tiques. Boukharine nous fait penser à ces pro­fes­seurs qui éduquent, selon le vieux sys­tème, au moyen de « livres » : « Vous devez apprendre jusque là, et pas plus loin », tandis que par ailleurs ils encou­ragent « l’activité auto­nome » des élèves s’il s’agit d’organiser des bals, des dis­trac­tions, etc.

De cette façon, les deux sys­tèmes peuvent très bien s’accorder et coha­bi­ter. Mais quelle sera l’issue de cela ? Et quelles tâches les élèves de ces pro­fes­seurs d’éclectismes pour­ront-ils accom­plir ? Ça, c’est une autre ques­tion. Si le cama­rade Lounatcharsky devait désap­prou­ver les « héré­sies éclec­tiques » de réunions d’éducateurs comme celle-ci, la posi­tion du Commissariat du Peuple à l’Éducation devien­drait bien précaire.

*

Cependant, il ne faut pas sous-esti­mer les méthodes édu­ca­tives de nos cama­rades diri­geants en ce qui concerne les syn­di­cats. Tous, Trotsky inclus, com­prennent qu’en matière d’éducation, « l’activité auto­nome des masses » n’est pas le moindre fac­teur. C’est pour­quoi ils sont en train de cher­cher un sys­tème où les syn­di­cats, sans léser le sys­tème bureau­cra­tique exis­tant de ges­tion indus­trielle, puissent déve­lop­per leur ini­tia­tive et leurs capa­ci­tés éco­no­miques créa­trices. Le domaine le moins nui­sible où les masses ouvrières peuvent expri­mer leur acti­vité auto­nome et « par­ti­ci­per à la vie active » (selon Boukharine) est celui de l’amélioration du sort des ouvriers. L’Opposition ouvrière accorde une grande atten­tion à cette ques­tion, et pour­tant elle sait que le domaine de base de la créa­tion de classe c’est la créa­tion de nou­velles formes d’économie indus­trielle dont l’amélioration du sort des ouvriers n’est qu’une partie.

Selon l’opinion de Trotsky et de Zinoviev, la créa­tion et l’adaptation en matière de pro­duc­tion doit être la tâche des ins­ti­tu­tions sovié­tiques, tandis que les syn­di­cats doivent se can­ton­ner au rôle res­treint, bien qu’utile, d’amélioration du sort des ouvriers. Par exemple le cama­rade Zinoviev voit dans la dis­tri­bu­tion de vête­ments le « rôle éco­no­mique » des syn­di­cats, et explique : « Il n’y a pas de pro­blème plus impor­tant que celui de l’économie ; répa­rer un éta­blis­se­ment de bains à Petrograd est actuel­le­ment dix fois plus impor­tant que cinq bonnes conférences. »

Qu’est-ce que cela ? Une erreur naïve, ou une sub­sti­tu­tion consciente aux tâches créa­tives dans la pro­duc­tion et au déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés créa­trices, de tâches res­treintes d’économie ména­gère ? Dans un lan­gage un peu dif­fé­rent, Trotsky exprime la même pensée. Très géné­reu­se­ment, il pro­pose aux syn­di­cats de mani­fes­ter la plus grande ini­tia­tive pos­sible dans le domaine économique.

Mais où doit donc s’exprimer cette ini­tia­tive ? En « rem­pla­çant les vitres » de l’atelier ou en « rem­blayant une mare devant l’usine » (Discours de Trotsky au Congrès des Mineurs). Camarade Trotsky, ayez pitié de nous ! Cela n’est que de l’entretien domes­tique, et si vous enten­dez réduire la créa­ti­vité des syn­di­cats à cela, alors les syn­di­cats seront non pas des écoles de com­mu­nisme, mais des écoles de for­ma­tion pour concierges. Il est vrai que le cama­rade Trotsky essaie d’élargir le domaine de l’ « acti­vité auto­nome des masses ». Il leur permet de par­ti­ci­per à l’amélioration de leurs propres condi­tions de tra­vail non pas indé­pen­dam­ment, sur le tra­vail même (seule la « folie » de l’Opposition ouvrière va si loin), mais en sui­vant les leçons du Conseil Supérieur de l’Économie Nationale. Toutes les fois qu’on doit déci­der d’une ques­tion concer­nant les ouvriers par exemple de la dis­tri­bu­tion de la nour­ri­ture ou de la répar­ti­tion de la force de tra­vail, il est néces­saire que les syn­di­cats sachent exac­te­ment (non qu’ils par­ti­cipent eux-mêmes à la réso­lu­tion de la ques­tion, mais seule­ment qu’ils sachent), qu’ils sachent, non de manière géné­rale comme de simples citoyens, mais en détail tout le tra­vail cou­rant fait par le Conseil Supérieur de l’Économie Nationale. (Discours de déc. 1920). Les pro­fes­seurs de ce Conseil non seule­ment forcent les syn­di­cats à « appli­quer » leurs plans, mais aussi « expliquent leurs décrets à leurs élèves ». C’est déjà un pas en avant par rap­port au sys­tème qui fonc­tionne actuel­le­ment dans les che­mins de fer.

Cependant, tout tra­vailleur qui réflé­chit s’aperçoit bien que rem­pla­cer des vitres, aussi utile que ce soit, n’a rien à voir avec la ges­tion de la pro­duc­tion ; les forces pro­duc­tives et leur déve­lop­pe­ment ne s’expriment pas dans ce tra­vail. La ques­tion vrai­ment impor­tante reste : com­ment déve­lop­per ces forces, com­ment construire une éco­no­mie telle que la nou­velle vie et la pro­duc­tion cor­res­pondent l’une à l’autre et le tra­vail impro­duc­tif soit sup­primé autant que pos­sible. Un Parti peut former un soldat de l’Armée Rouge, un tra­vailleur poli­tique, un cadre qui fera appli­quer des plans déjà pré­pa­rés, mais il ne peut former des créa­teurs d’une éco­no­mie com­mu­niste ; seul un syn­di­cat offre la pos­si­bi­lité de déve­lop­per les capa­ci­tés créa­trices sur de nou­velles bases.

Bien plus, ceci n’est pas la tâche du Parti. Le Parti doit créer les condi­tions – c’est-à-dire donner la liberté aux masses ouvrières unies par des buts éco­no­miques com­muns, de manière qu’elles fassent surgir les ouvriers-créa­teurs, qu’elles trouvent de nou­velles inci­ta­tions à tra­vailler, qu’elles éla­borent une nou­velle façon d’utiliser la force du tra­vail, qu’elles puissent savoir com­ment la répar­tir pour recons­truire la société, et créer ainsi un nouvel ordre éco­no­mique sur des fon­de­ments com­mu­nistes. Mais seuls des ouvriers peuvent engen­drer dans leur esprit de nou­velles méthodes pour orga­ni­ser le tra­vail et gérer l’industrie.

*

Ceci est une simple vérité mar­xiste. Pourtant les diri­geants de notre Parti ne la par­tagent pas avec nous. Pourquoi ? Parce qu’ils font davan­tage confiance aux tech­ni­ciens bureau­crates héri­tiers du passé, qu’à la saine créa­ti­vité élé­men­taire de classe des masses ouvrières. Dans tout autre domaine – l’éducation, le déve­lop­pe­ment de la science, l’organisation de l’armée, la santé publique – on petit hési­ter quant à savoir qui doit contrô­ler – la col­lec­ti­vité ouvrière ou les spé­cia­listes bureau­crates ; mais il y a un domaine, l’économie, où la ques­tion qui doit contrô­ler est très simple, et claire pour qui n’a pas oublié histoire.

Tout mar­xiste sait bien que la recons­truc­tion indus­trielle et le déve­lop­pe­ment des forces créa­trices d’un pays dépendent de deux fac­teurs : le déve­lop­pe­ment de la tech­nique et l’organisation effi­cace du tra­vail qui cherche à aug­men­ter la pro­duc­ti­vité et à trou­ver de nou­veaux sti­mu­lants au tra­vail. Cela a été vrai pour chaque période de trans­for­ma­tion d’un stade infé­rieur de déve­lop­pe­ment éco­no­mique à un stade plus élevé, tout au long de l’histoire humaine.

Dans une répu­blique ouvrière le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives par le moyen de la tech­nique joue un rôle secon­daire en com­pa­rai­son avec le second fac­teur, l’organisation effi­cace du tra­vail et la créa­tion d’un nou­veau sys­tème éco­no­mique. Même si la Russie sovié­tique réus­sit à appli­quer com­plè­te­ment son projet d’électrification géné­rale, sans intro­duire de chan­ge­ments essen­tiels dans le sys­tème de contrôle et d’organisation de l’économie et de la pro­duc­tion, elle réus­si­rait seule­ment à rat­tra­per les pays capi­ta­listes avan­cés en matière de développement.

Pourtant dans l’utilisation effi­cace de la force de tra­vail et la construc­tion d’un nou­veau sys­tème de pro­duc­tion, les tra­vailleurs russes se trouvent dans des cir­cons­tances excep­tion­nel­le­ment favo­rables, qui leur donnent la pos­si­bi­lité en matière de déve­lop­pe­ment des fermes pro­duc­tives de lais­ser loin der­rière tous les pays capi­ta­listes. Le chô­mage, en tant que sti­mu­lant du tra­vail, a dis­paru en Russie sovié­tique. C’est pour­quoi, de nou­velles pos­si­bi­li­tés sont ouvertes à la classe ouvrière, libé­rée du joug du capi­tal, d’exprimer sa propre créa­ti­vité en trou­vant de nou­veaux sti­mu­lants au tra­vail, et en ins­ti­tuant de nou­velles formes de pro­duc­tion qui n’auront eu aucun pré­cé­dent dans toute l’histoire humaine.

Mais qui peut déve­lop­per la créa­ti­vité et l’invention néces­saires dans ce domaine ? Les élé­ments bureau­cra­tiques et la tête des ins­ti­tu­tions sovié­tiques, ou les syn­di­cats indus­triels dont les membres, au cours de leur acti­vité orga­ni­sant les ouvriers de l’usine, ren­contrent des méthodes créa­trices concrètes, utiles qui peuvent être appli­quées dans la réor­ga­ni­sa­tion de tout le sys­tème économique ?

L’Opposition ouvrière affirme que l’administration de l’économie doit être l’affaire des syn­di­cats ; elle est ainsi plus mar­xiste dans sa pensée que les diri­geants si bien formés théoriquement.

L’Opposition ouvrière n’est pas igno­rante au point de més­es­ti­mer la grande valeur du pro­grès tech­nique ou l’utilité des tech­ni­ciens. Elle ne pense donc pas qu’après avoir élu son propre organe de contrôle sur l’industrie, elle puisse tran­quille­ment licen­cier le Conseil Supérieur de l’Économie Nationale, le Comité Central de l’Industrie, les divers centres éco­no­miques, etc. Pas du tout. Mais l’Opposition ouvrière pense qu’elle doit assu­rer son propre contrôle sur ses centres admi­nis­tra­tifs tech­ni­que­ment pré­cieux ; qu’elle doit leur donner des tâches théo­riques et uti­li­ser leurs ser­vices, comme les capi­ta­listes le fai­saient quand ils louaient les tech­ni­ciens pour appli­quer leurs propres pro­jets. Les spé­cia­listes peuvent assu­ré­ment faire du tra­vail pré­cieux pour déve­lop­per les indus­tries, ils peuvent rendre le tra­vail manuel plus facile ; ils sont néces­saires, indis­pen­sables, comme la science est indis­pen­sable à toute classe mon­tante. Mais les spé­cia­listes bour­geois, même si on leur plaque dessus l’étiquette de com­mu­niste, sont phy­si­que­ment et men­ta­le­ment impuis­sants à déve­lop­per les forces pro­duc­tives d’un état non capi­ta­liste, à trou­ver de nou­velles méthodes d’organisation du tra­vail, de nou­veaux sti­mu­lants pour l’intensification du tra­vail. Dans ce domaine, le der­nier mot appar­tient à la classe ouvrière aux syn­di­cats industriels.

Quand la classe bour­geoise mon­tante, au seuil des temps modernes, entama la bataille éco­no­mique avec la classe décli­nante des sei­gneurs féo­daux, elle ne pos­sé­dait aucun avan­tage tech­nique sur la der­nière. Le mar­chand – le pre­mier capi­ta­liste — était obligé d’acheter les mar­chan­dises à l’artisan et au com­pa­gnon qui avec des limes à main, des cou­teaux et des rouets pri­mi­tifs les pro­dui­sait à la fois pour son « maître », le sei­gneur, et pour les com­mer­çants exté­rieurs avec qui il enga­geait une rela­tion com­mer­ciale « libre ». L’économie féo­dale ayant atteint le point culmi­nant de son orga­ni­sa­tion, cessa de pro­duire un sur­plus, un déclin de la crois­sance des forces pro­duc­tives com­mença. L’humanité eut à faire face à l’alternative d’un déclin éco­no­mique ou d’une décou­verte de nou­veaux sti­mu­lants au tra­vail, donc de la créa­tion d’un nou­veau sys­tème éco­no­mique qui aug­mente la pro­duc­ti­vité, élar­gisse le champ de la pro­duc­tion et ouvre de nou­velles pos­si­bi­li­tés de déve­lop­pe­ment des forces productives.

Qui aurait pu décou­vrir et déve­lop­per les nou­velles méthodes d’organisation indus­trielles ? Personne d’autre que les repré­sen­tants de cette classe qui n’était pas liée à la rou­tine du passé, qui com­pre­nait que le rouet et les ciseaux dans les mains d’esclaves enchaî­nés pro­duisent infi­ni­ment mains que dans les mains d’un ouvrier soi-disant « libre­ment engagé » poussé par le sti­mu­lant de la néces­sité économique.

Ainsi, ayant trouvé le sti­mu­lant fon­da­men­tal au tra­vail, la classe mon­tante a bâti là-dessus un sys­tème com­plexe, grand à sa manière, le sys­tème de pro­duc­tion capitaliste.

Ce n’est que bien plus tard que les tech­ni­ciens sont venus à l’aide des capi­ta­listes. La base, c’était le nou­veau sys­tème d’organisation du tra­vail et les nou­velles rela­tions éta­blies entre le capi­tal et le travail.

La même chose vaut pour le pré­sent. Aucun spé­cia­liste, aucun tech­ni­cien habi­tué à la rou­tine du sys­tème capi­ta­liste ne peut appor­ter une moti­va­tion créa­trice nou­velle, une inno­va­tion vivi­fiante dans l’organisation du tra­vail, dans la créa­tion et l’ajustement de l’économie com­mu­niste. Cette fonc­tion appar­tient à la classe ouvrière. Le grand mérite de l’Opposition ouvrière est d’avoir posé éle­vant le Parti fran­che­ment et ouver­te­ment cette ques­tion d’une impor­tance suprême.

Le cama­rade Lénine consi­dère que nous pou­vons exé­cu­ter le plan éco­no­mique com­mu­niste grâce au Parti. Est-ce vrai ? D’abord, exa­mi­nons com­ment le Parti fonc­tionne. Selon le cama­rade Lénine, « il attire toute l’avant-garde ouvrière » ; il la dis­perse ensuite dans les diverses ins­ti­tu­tions sovié­tiques (seule une partie de l’avant-garde revient dans les syn­di­cats, où les membres com­mu­nistes de toute façon n’ont aucune pos­si­bi­lité de diri­ger et construire l’économie). Dans ces ins­ti­tu­tions, ces com­mu­nistes-éco­no­mistes, bien formés, fidèles et peut-être talen­tueux, se décom­posent et déclinent. Dans une telle atmo­sphère, l’influence de ces cama­rades s’affaiblit ou se perd complètement.

C’est tout autre­ment dans les syn­di­cats. Là, l’atmosphère de classe est plus dense, la com­po­si­tion des forces plus homo­gène. Les tâches qu’affronte la col­lec­ti­vité sont plus direc­te­ment liées à la vie immé­diate, aux besoins de tra­vail des pro­duc­teurs eux-mêmes, des membres des comi­tés d’usine et d’atelier, de la direc­tion de l’usine et des centres syn­di­caux. C’est seule­ment au sein de cette col­lec­ti­vité natu­relle de classe que peuvent naître la créa­ti­vité, la recherche de nou­velles formes de pro­duc­tion, de nou­veaux sti­mu­lants au tra­vail, qui accroissent la pro­duc­ti­vité. Seule l’avant-garde de la classe peut faire la révo­lu­tion. Mais seule la tota­lité de la classe, grâce à son expé­rience quo­ti­dienne et au tra­vail pra­tique de ses orga­ni­sa­tions de base, peut créer.

Qui ne croit pas à l’esprit d’une col­lec­ti­vité de classe — et cette col­lec­ti­vité est repré­sen­tée le plus com­plè­te­ment par le syn­di­cat – doit mettre une croix sur la recons­truc­tion com­mu­niste de la société. Ni Krestinsky ni Preobrajensky, ni Lénine ni Trotsky ne peuvent pous­ser à la pre­mière ligne, par le moyen de leur appa­reil de Parti, sans une erreur, ces ouvriers qui sont capables de décou­vrir et de mon­trer de nou­velles façons de conce­voir la pro­duc­tion. De tels ouvriers, seule l’expérience de la vie peut les faire sortir des rangs de ceux qui effec­ti­ve­ment pro­duisent et en même temps orga­nisent la production.

Pourtant, si claire qu’elle soit pour tout homme pra­tique, cette idée est perdue de vue par les diri­geants du parti. Il est impos­sible de décré­ter le com­mu­nisme. Il ne peut naître que dans un pro­ces­sus de recherche pra­tique, avec des erreurs peut-être, mais à partir des forces créa­trices de la classe ouvrière elle-même.

*

Le point car­di­nal de la contro­verse entre les diri­geants du Parti et l’Opposition ouvrière est le sui­vant : à qui le parti confiera-t-il la construc­tion de l’économie com­mu­niste ? Au Conseil Supérieur de l’Économie Nationale avec tous ses dépar­te­ments bureau­cra­tiques, ou aux syn­di­cats indus­triels : Le cama­rade Trotsky veut « réunir » les syn­di­cats au Conseil Supérieur, de manière qu’avec l’aide de celui-ci, il devienne pos­sible d’engloutir ceux-là. Les cama­rades Lénine et Zinoviev, d’autre part, veulent « édu­quer » les masses et les amener à un niveau de com­pré­hen­sion du com­mu­nisme tel qu’elles puissent être résor­bées sans peine dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques. Boukharine et les autres frac­tions expriment essen­tiel­le­ment la même théo­rie ; la dif­fé­rence porte seule­ment sur la manière de la pré­sen­ter ; l’essence est la même. L’Opposition ouvrière seule exprime une théo­rie com­plè­te­ment dif­fé­rente, en défen­dant le point de vue de classe du pro­lé­ta­riat dans l’accomplissement de ses tâches. Pendant la période tran­si­toire actuelle, l’organe d’administration éco­no­mique de la République ouvrière doit être direc­te­ment élu par les pro­duc­teurs eux-mêmes. Le reste des admi­nis­tra­tions éco­no­miques sovié­tiques doivent servir seule­ment de centres exé­cu­tifs de la poli­tique éco­no­mique de l’organe éco­no­mique suprême de la République ouvrière. Tout le reste n’est qu’une échap­pa­toire qui mani­feste de la méfiance à l’égard des capa­ci­tés créa­trices des ouvriers, méfiance incom­pa­tible avec les idéaux pro­cla­més par notre Parti dont la force même réside dans l’esprit per­ma­nent de créa­ti­vité du prolétariat.

Il ne faudra pas s’étonner si, au pro­chain Congrès du Parti, les dif­fé­rents pro­mo­teurs de réformes éco­no­miques, à la seule excep­tion de l’Opposition ouvrière, arrivent à un point de vue commun après des com­pro­mis et conces­sions mutuels ; car il n’y a pas de diver­gence essen­tielle entre eux. Seule l’Opposition ouvrière ne peut et ne doit pas faire de com­pro­mis. Ceci ne signi­fie pas qu’elle « pousse à une scis­sion ». Pas du tout. Son rôle est tout dif­fé­rent. Même en cas de défaite au Congrès, l’Opposition doit rester dans le Parti, et défendre pied à pied son point de vue, sauver le Parti, cla­ri­fier sa ligne de classe.

Une fois de plus, en bref, quel est le pro­gramme de l’Opposition ouvrière ?

  1. Un organe doit être formé par les ouvriers-pro­duc­teurs eux-mêmes, qui admi­nistre l’économie.
  2. A cette fin, c’est-à-dire pour que les syn­di­cats se trans­forment, cessent d’être des assis­tants pas­sifs des organes éco­no­miques, par­ti­cipent acti­ve­ment et expriment leur ini­tia­tive créa­trice, l’Opposition ouvrière pro­pose une série de mesures pré­li­mi­naires qui per­mettent d’atteindre gra­duel­le­ment et nor­ma­le­ment ce but.
  3. Le trans­fert des fonc­tions admi­nis­tra­tives de l’industrie dans les mains des syn­di­cats n’a lieu que lors­que le Comité Exécutif Central Panrusse des Syndicats a constaté que les syn­di­cats consi­dé­rés sont capables et suf­fi­sam­ment pré­pa­rés pour cette tâche.
  4. Toutes les nomi­na­tions à des postes d’administration éco­no­mique se feront avec l’accord des syn­di­cats. Tous les can­di­dats nommés par les syn­di­cats sont irré­vo­cables. Tous les fonc­tion­naires res­pon­sables nommés par le syn­di­cat sont res­pon­sables devant lui et peuvent être révo­qués par lui.
  5. Pour appli­quer toutes ces pro­po­si­tions, il faut ren­for­cer les noyaux de base dans les syn­di­cats, et pré­pa­rer les comi­tés d’usine et d’atelier à gérer la production.
  6. Par la concen­tra­tion en un seul organe de toute l’administration de l’économie natio­nale (sup­pri­mant ainsi le dua­lisme actuel entre le Conseil Supérieur de l’Economie Nationale et le Comité Exécutif Central Panrusse des Syndicats), il faut créer une volonté unique qui rendra facile l’application du plan et la nais­sance du sys­tème com­mu­niste de production.

Est-ce que cela est du syn­di­ca­lisme ? N’est-ce pas, au contraire, ce qui est écrit dans le pro­gramme de notre Parti ? Et les prin­cipes signés par les autres cama­rades, ne dévient-ils pas de ce programme ?

III. Sur la bureaucratie et l’activité autonome des masses

Est-ce que ce sera la bureau­cra­tie ou l’activité auto­nome des masses ? C’est le second point de la contro­verse entre les diri­geants du Parti et l’Opposition ouvrière. La ques­tion de la bureau­cra­tie fut sou­le­vée mais n’a été dis­cu­tée que super­fi­ciel­le­ment au Huitième Congrès des Soviets. Ici, exac­te­ment comme dans la ques­tion du rôle qui doit être joué par les syn­di­cats, la dis­cus­sion s’orienta dans une fausse direc­tion. La contro­verse sur cette ques­tion est plus fon­da­men­tale qu’il ne sem­ble­rait. En voici l’essentiel : durant la période de créa­tion de la base éco­no­mique pour le com­mu­nisme, quel sys­tème d’administration dans une République ouvrière offre le plus de liberté à la puis­sance créa­trice de la classe : un sys­tème de bureau­cra­tie d’État, ou un sys­tème repo­sant sur une large acti­vité auto­nome pra­tique des masses ouvrières ? Le pro­blème se réfère au sys­tème d’administration et il y a diver­gence entre deux prin­cipes radi­ca­le­ment oppo­sés : bureau­cra­tie ou acti­vité auto­nome ? Et pour­tant, on essaie de le réduire au pro­blème qui concerne seule­ment les méthodes pour « animer les ins­ti­tu­tions sovié­tiques ». Ici encore, nous voyons la même sub­sti­tu­tion de sujets dis­cu­tés que nous avons obser­vée dans les débats sur les syn­di­cats. Il faut décla­rer, clai­re­ment et une fois pour toutes, que les demi-mesures, les chan­ge­ments de rela­tions entre les organes cen­traux et les organes éco­no­miques locaux, et autres petites inno­va­tions non essen­tielles comme l’introduction de membres du Parti dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques où ils subissent toutes les mau­vaises influences du sys­tème bureau­cra­tique qui ,y pré­vaut et se décom­posent parmi les élé­ments de l’ancienne classe bour­geoise, tout cela n’apportera pas la « démo­cra­ti­sa­tion » ou la vie dans les ins­ti­tu­tions soviétiques.

Là n’est pas la ques­tion cepen­dant. Tout enfant en Russie Soviétique sait que le pro­blème vital est d’entraîner les larges masses ouvrières, pay­sannes et autres dans la recons­truc­tion de l’économie de l’état pro­lé­ta­rien, et de trans­for­mer les condi­tions de vie en consé­quence ; en d’autres termes, la tâche est claire : réveiller l’initiative et l’activité auto­nome des masses ; mais qu’est-ce qu’on fait pour encou­ra­ger et déve­lop­per cette ini­tia­tive ? Rien du tout. Bien au contraire. A chaque réunion certes, nous invi­tons les ouvriers et les ouvrières à « créer une nou­velle vie, à construire et à aider les auto­ri­tés sovié­tiques », mais dès que les masses ou des groupes d’ouvriers prennent cette invi­ta­tion au sérieux et entre­prennent de l’appliquer dans la vie, cer­taines ins­ti­tu­tions bureau­cra­tiques, se sen­tant igno­rées, se dépêchent de couper court aux efforts de ces ini­tia­teurs trop zélés.

Tout cama­rade peut se rap­pe­ler des cen­taines d’exemples, quand les ouvriers ont essayé d’organiser des réfec­toires, des crèches, des trans­ports de bois, etc., et quand à chaque fois l’intérêt immé­diat et vivant de l’entreprise s’est éteint dans la pape­ras­se­rie, les inter­mi­nables négo­cia­tions avec diverses ins­ti­tu­tions qui n’apportaient aucun résul­tat, ou un refus ou de nou­velles demandes, etc. Toutes les fois qu’existait une occa­sion – sous la pres­sion des masses elles-mêmes – d’équiper un réfec­toire, de consti­tuer des stocks de bois, d’organiser une crèche, les refus des ins­ti­tu­tions cen­trales suc­cé­dèrent aux refus, avec des expli­ca­tions comme quoi il n’y avait pas d’équipement pour le réfec­toire, qu’il man­quait de che­vaux pour trans­por­ter le bois, qu’il n’y avait pas de bâti­ment conve­nable pour une crèche. Combien d’amertume, parmi les ouvriers et les ouvrières quand ils voient et savent que si on leur avait donné le droit et la pos­si­bi­lité d’agir, ils auraient pu réa­li­ser eux-mêmes le projet. Qu’il est pénible de se voir refu­ser des maté­riaux néces­saires, quand les ouvriers eux-mêmes les ont déjà trou­vés et four­nis. Aussi l’initiative s’affaiblit, le désir d’agir meurt. S’il en est ainsi, « que les fonc­tion­naires s’occupent de nous ». Il en résulte une divi­sion très nocive : nous sommes ceux qui tra­vaillent, et eux sont les fonc­tion­naires sovié­tiques de qui tout dépend. Voilà tout le malheur.

*

Entre temps, que font les diri­geants de notre Parti ? Essaient-ils de trou­ver la cause du mal ? Admettent-ils ouver­te­ment que le sys­tème lui-même, qui est venu au monde par l’intermédiaire des Soviets, para­lyse et sclé­rose les masses, bien qu’il fut ori­gi­nel­le­ment des­tiné à encou­ra­ger leur ini­tia­tive ? Non ; nos diri­geants ne font rien de la sorte. Au contraire. Au lieu de trou­ver des moyens d’encourager l’initiative des masses qui s’adapterait sous cer­taines condi­tions très bien à nos ins­ti­tu­tions sovié­tiques flexibles, nos diri­geants prennent sou­dain le rôle de défen­seurs et de che­va­liers de la bureau­cra­tie. Combien de cama­rades, sui­vant l’exemple de Trotsky, répètent que « si nous souf­frons ce n’est pas pour avoir adapté le mau­vais côté de la bureau­cra­tie, mais pour ne pas en avoir encore appris les bons côtés ». (Pour un plan commun, par Trotsky).

La bureau­cra­tie, telle qu’elle est, est une néga­tion directe de l’activité auto­nome des masses. C’est pour­quoi, celui qui veut faire par­ti­ci­per acti­ve­ment les masses à la direc­tion des affaires, qui recon­naît que cette par­ti­ci­pa­tion est la base du nou­veau sys­tème dans la République ouvrière ne peut pas cher­cher les bons et les mau­vais côtés de la bureau­cra­tie, mais doit réso­lu­ment et ouver­te­ment condam­ner ce sys­tème inuti­li­sable. La bureau­cra­tie n’est pas une pro­duc­tion de la misère, comme le cama­rade Zinoviev tâche de nous en convaincre, ni un réflexe de « subor­di­na­tion aveugle » aux supé­rieurs, engen­dré par le mili­ta­risme, comme d’autres l’affirment. Le phé­no­mène a une cause plus pro­fonde. C’est un sous-pro­duit de la même cause qui explique notre poli­tique à double face à l’égard des syn­di­cats : l’influence crois­sante dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques des élé­ments qui sont hos­tiles non seule­ment au Communisme, mais aux aspi­ra­tions élé­men­taires de la classe ouvrière. La bureau­cra­tie est une peste qui pénètre jusqu’à la moelle de notre Parti et des ins­ti­tu­tions sovié­tiques. Ce n’est pas seule­ment l’Opposition ouvrière qui insiste sur ce fait ; bien des cama­rades qui n’appartiennent pas à ce groupe le recon­naissent. Des res­tric­tions à l’initiative sont impo­sées non seule­ment concer­nant l’activité des masses sans parti (ce qui serait rai­son­nables et logique dans la lourde atmo­sphère de la guerre civile), mais aux membres du Parti eux-mêmes. Toute ten­ta­tive indé­pen­dante, toute pensée nou­velle qui a subi la cen­sure de notre centre direc­teur, sont consi­dé­rées comme une héré­sie, une vio­la­tion de la dis­ci­pline du Parti, une ten­ta­tive d’empiéter sur les pré­ro­ga­tives du centre qui doit « pré­voir » tout et décré­ter tout. Si une chose n’est pas décré­tée, il faut attendre ; le temps vien­dra où le centre, à son loisir, la décré­tera, et alors, dans des limites très étroites, on pourra expri­mer son « ini­tia­tive ». Qu’arriverait-il si quelques membres du Parti Communiste Russe – ceux par exemple qui aiment beau­coup les oiseaux – déci­daient de former une société pour la pré­ser­va­tion des oiseaux ? L’idée elle-même semble très utile et ne mine en aucune façon les « pro­jets de l’État » ; mais cela n’est qu’apparent. Car il sur­gi­rait aus­si­tôt une ins­ti­tu­tion bureau­cra­tique qui récla­me­rait le droit de diri­ger cette entre­prise ; cette ins­ti­tu­tion « incor­po­re­rait » immé­dia­te­ment la société dans l’appareil sovié­tique, tuant ainsi l’initiative directe. A la place de celle-ci, il appa­raî­trait un tas de décrets et de règle­ments qui don­ne­raient assez de tra­vail à d’autres cen­taines de fonc­tion­naires et com­pli­que­raient le tra­vail des postes et des transports.

Le mal que fait la bureau­cra­tie ne réside pas seule­ment dans la pape­ras­se­rie, comme quelques cama­rades vou­draient nous le faire croire quand ils limitent la dis­cus­sion à « l’animation des ins­ti­tu­tions sovié­tiques » ; mais il réside sur­tout dans la manière dont on résout les pro­blèmes : non par un échange ouvert d’opinions, ou par les efforts de tous ceux qui sont concer­nés, mais par des déci­sions for­melles prises dans les ins­ti­tu­tions cen­trales par une seule ou un très petit nombre de per­sonnes et trans­mises toutes faites vers le bas, tandis que les per­sonnes direc­te­ment inté­res­sées sont sou­vent com­plè­te­ment exclues. Une troi­sième per­sonne décide de votre sort : voilà l’essence de la bureaucratie.

Face à la souf­france crois­sante de la classe ouvrière due à la confu­sion de la période tran­si­toire pré­sente, la bureau­cra­tie se trouve par­ti­cu­liè­re­ment faible et impuis­sante. Le miracle de l’enthousiasme pour sti­mu­ler les forces pro­duc­tives et amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail ne peut être réa­lisé que par l’initiative vivante des tra­vailleurs inté­res­sés eux-mêmes, sans qu’ils soient répri­més, et limi­tés à chaque pas par une hié­rar­chie de « per­mis­sions et de décrets ».

Tous les mar­xistes, en par­ti­cu­lier les bol­che­viks, doivent leur force au fait qu’ils n’étaient pas pour une poli­tique de succès immé­diat du mou­ve­ment ouvrier (poli­tique tou­jours suivie par les oppor­tu­nistes), mais ont tou­jours essayé de mettre les ouvriers dans des condi­tions telles qu’ils aient l’occasion de trem­per leur volonté révo­lu­tion­naire et de déve­lop­per leurs capa­ci­tés créa­trices. L’initiative des ouvriers nous est indis­pen­sable et pour­tant nous ne lui don­nons pas la pos­si­bi­lité de se déve­lop­per. La peur de la cri­tique et de la liberté de penser, com­bi­nées à la bureau­cra­tie, pro­duisent sou­vent des résul­tats ridicules.

Il ne peut y avoir d’activité auto­nome, sans liberté de pensée et d’opinion ; car l’activité auto­nome ne s’exprime pas seule­ment dans l’action et le tra­vail, mais tout aussi dans la pensée indé­pen­dante. Nous ne don­nons aucune liberté à l’activité de la classe, nous avons peur de la cri­tique, nous avons cessé de nous appuyer sur les masses. C’est pour­quoi la bureau­cra­tie est chez nous. C’est pour­quoi l’Opposition ouvrière consi­dère que la bureau­cra­tie est notre ennemi, notre peste, et le plus grave danger pour l’existence future du Parti com­mu­niste lui-même.

*

Pour chas­ser la bureau­cra­tie qui s’abrite dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, il faut d’abord se débar­ras­ser de la bureau­cra­tie dans le Parti lui-même. C’est là que nous devons faire face à la lutte immé­diate contre le sys­tème. Dès que le Parti – non en théo­rie, mais en pra­tique recon­naît que l’activité auto­nome des masses est la base de notre état, alors les ins­ti­tu­tions sovié­tiques rede­vien­dront auto­ma­ti­que­ment ces ins­ti­tu­tions vivantes char­gées d’appliquer le pro­gramme com­mu­niste et ces­se­ront d’être les ins­ti­tu­tions pape­ras­sières, les labo­ra­toires de décrets mort-nés, en quoi elles ont très vite dégénéré.

Que devons-nous faire pour détruire la bureau­cra­tie dans le Parti et y intro­duire la démo­cra­tie ouvrière : D’abord il faut com­prendre que nos diri­geants ont tort quand ils disent : « juste en ce moment, nous sommes d’accord pour relâ­cher un peu les rênes ». Car il n’y a pas de danger immé­diat sur le front mili­taire, mais, dès que nous sen­ti­rons reve­nir le danger nous appli­que­rons de nou­veau le « sys­tème mili­taire » dans le Parti. Ils ont tort. Il faut se sou­ve­nir que c’est grâce à l’héroïsme qu’on sauva Petrograd, qu’on défen­dit bien des fois Lougansk, d’autres villes, et des régions entières. Etait-ce l’Armée Rouge seule qui orga­nisa la défense ? Non ; il y avait en plus l’héroïque acti­vité et l’initiative des masses elles-mêmes. Tout cama­rade se sou­vient que durant les moments de danger suprême, le Parti a tou­jours fait appel à l’activité auto­nome des masses, car il voyait en elles la planche de salut. Il est bien vrai qu’au moment d’un danger mena­çant, la dis­ci­pline de parti et de classe doivent être plus strictes, qu’il doit y avoir plus de sacri­fices, plus d’exactitude à rem­plir les tâches, etc., mais entre ces mani­fes­ta­tions de l’esprit de classe et la « subor­di­na­tion aveugle » qui a été récem­ment déve­lop­pée par le Parti, il y a une grande différence.

L’Opposition ouvrière, conjoin­te­ment à un groupe d’ouvriers res­pon­sables à Moscou au nom de la régé­né­ra­tion du Parti et de l’élimination de la bureau­cra­tie dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques, réclame une réa­li­sa­tion com­plète de tous les prin­cipes démo­cra­tiques, non seule­ment pen­dant la période actuelle de répit, mais aussi pen­dant les moments de ten­sion inté­rieure et exté­rieure. C’est la condi­tion pre­mière et fon­da­men­tale de la régé­né­ra­tion du Parti, de son retour aux prin­cipes de son pro­gramme, dont il dévie de plus en plus sous la pres­sion d’éléments étran­gers à lui.

La seconde condi­tion, sur laquelle insiste éner­gi­que­ment l’Opposition ouvrière, est l’expulsion du Parti de tous les élé­ments non-pro­lé­ta­riens. Plus l’autorité sovié­tique devient forte, plus grand est le nombre d’éléments de la classe moyenne, par­fois même ouver­te­ment hos­tile, qui rejoignent le Parti. L’élimination de ces élé­ments doit être com­plète, et ceux qui en sont char­gés doivent prendre en consi­dé­ra­tion le fait que tous les élé­ments les plus révo­lu­tion­naires parmi les non-ouvriers avaient rejoint le Parti durant la pre­mière période de la Révolution d’octobre. Le Parti doit deve­nir un parti ouvrier ; car seule­ment alors il pourra repous­ser avec force toutes les influences appor­tées par les élé­ments petits-bour­geois, les pay­sans, ou par les ser­vi­teurs fidèles du capi­tal – les spécialistes.

L’Opposition ouvrière pro­pose d’enregistrer tous les membres qui ne sont pas ouvriers et qui ont rejoint le Parti depuis 1919, et de leur réser­ver le droit de faire appel dans un délai de trois mois contre les déci­sions qui seront prises, de manière qu’ils puissent reve­nir au Parti.

En même temps, il est néces­saire d’établir un « statut de tra­vailleur » pour tous les élé­ments non-ouvriers qui essaie­ront de reve­nir au Parti, en sti­pu­lant que pour adhé­rer au Parti il faut avoir tra­vaillé pen­dant un cer­tain temps à un tra­vail manuel dans les condi­tions com­munes, avant de pou­voir être admis dans le Parti.

Le troi­sième pas déci­sif vers la démo­cra­ti­sa­tion du Parti est l’élimination de tous les élé­ments non-ouvriers des posi­tions admi­nis­tra­tives ; autre­ment dit, les comi­tés cen­traux pro­vin­ciaux et locaux du Parti doivent être com­po­sés de manière que des ouvriers étroi­te­ment liés aux masses tra­vailleuses y aient la majo­rité abso­lue. En rela­tion étroite avec ce point, l’Opposition ouvrière réclame que tous les organes du Parti, du Comité Exécutif Central aux Comités de Province, cessent d’être des ins­ti­tu­tions char­gées de tra­vail quo­ti­dien de rou­tine, et deviennent des ins­ti­tu­tions contrô­lant la poli­tique soviétique.

Nous avons déjà remar­qué que la crise dans notre Parti est le pro­duit direct de l’opposition de trois cou­rants qui cor­res­pondent aux trois couches sociales dif­fé­rentes : la classe ouvrière, la pay­san­ne­rie, la classe moyenne et les élé­ments de l’ancienne bour­geoi­sie – spé­cia­listes, tech­ni­ciens et hommes d’affaires.

Les ques­tions d’importance natio­nale forcent les ins­ti­tu­tions sovié­tiques locales et cen­trales, y com­pris même le Conseil des Commissaires du Peuple et le Comité Exécutif Central Panrusse, à prêter l’oreille et à se confor­mer aux trois ten­dances dif­fé­rentes des groupes qui com­posent la popu­la­tion russe ; il en résulte que la poli­tique de classe est brouillée ; la sta­bi­lité néces­saire est perdue. Les inté­rêts de l’État com­mencent à peser plus lourd que les inté­rêts des ouvriers.

Pour que le Comité Central et les autres comi­tés du Parti res­tent sur une ferme ligne de classe et rap­pellent â l’ordre les ins­ti­tu­tions sovié­tiques chaque fois qu’une ques­tion déci­sive pour la poli­tique sovié­tique appa­raît (comme, par exemple, sur la ques­tion des syn­di­cats), il est néces­saire de dis­so­cier les pou­voirs de fonc­tion­naires qui occupent simul­ta­né­ment des postes res­pon­sables à la fois dans le Parti et dans les ins­ti­tu­tions soviétiques.

Nous devons nous rap­pe­ler que la Russie sovié­tique n’est pas jusqu’ici socia­le­ment homo­gène ; elle repré­sente, au contraire, un conglo­mé­rat social hété­ro­gène, et par consé­quent, l’autorité éta­tique est obli­gée de récon­ci­lier tous ces inté­rêts, par­fois hos­tiles, en choi­sis­sant une ligne médiane.

Pour que le Comité Central du Parti devienne le centre suprême de notre poli­tique de classe, l’organe de la pensée de classe et de contrôle de la poli­tique concrète des soviets et la per­son­ni­fi­ca­tion spi­ri­tuelle de notre pro­gramme fon­da­men­tal, il est néces­saire, sur­tout au Comité Central, de res­treindre à un mini­mum l’occupation simul­ta­née de plu­sieurs postes par des per­sonnes qui tout en étant membres du Comité Central occupent des posi­tions res­pon­sables dans les ins­ti­tu­tions sovié­tiques. A cette fin, l’Opposition ouvrière pro­pose la for­ma­tion de centres du Parti, qui ser­vi­raient réel­le­ment comme organes de contrôle idéo­lo­gique des ins­ti­tu­tions sovié­tiques, et orien­te­raient les actions de celles-ci selon des lignes claires de classe. De plus, pour accroître l’activité du Parti, il est néces­saire d’appliquer par­tout la mesure sui­vante : au moins un tiers des membres effec­tifs du Parti qui appar­tiennent aux centres diri­geants doivent se voir inter­dire d’agir simul­ta­né­ment comme membres du Parti et fonc­tion­naires soviétiques.

*

La qua­trième reven­di­ca­tion de l’Opposition ouvrière est la sui­vante : Le Parti doit reve­nir au prin­cipe de l’éligibilité des responsables.

Les nomi­na­tions ne doivent être tolé­rées qu’à titre d’exception ; récem­ment elles ont com­mencé à deve­nir la règle. La nomi­na­tion des res­pon­sables est une carac­té­ris­tique de la bureau­cra­tie ; cepen­dant, actuel­le­ment cette pra­tique est géné­rale, légale, quo­ti­dienne, recon­nue. La pro­cé­dure de nomi­na­tion crée une atmo­sphère mal­saine dans le Parti, et détruit la rela­tion d’égalité entre ses membres, par la récom­pense des amis et la puni­tion des enne­mis, comme aussi par d’autres pra­tiques non moins nui­sibles dans la vie du Parti et des Soviets. Le prin­cipe de la nomi­na­tion dimi­nue le sens du devoir et la res­pon­sa­bi­lité devant les masses. Ceux qui sont nommés ne sont pas res­pon­sables devant les masses, ce qui aggrave la divi­sion entre les diri­geants et les mili­tants de base.

En fait, toute per­sonne nommée est au-dessus de tout contrôle, car les diri­geants ne peuvent sur­veiller en détail son acti­vité, tandis que les masses ne peuvent pas lui deman­der des comptes et le révo­quer si néces­saire. En règle, tout res­pon­sable nommé s’entoure d’une atmo­sphère d’officialité, de ser­vi­lité, de subor­di­na­tion aveugle qui infecte tous les subor­don­nés et dis­cré­dite le Parti. La pra­tique des nomi­na­tions s’oppose com­plè­te­ment au prin­cipe du tra­vail col­lec­tif ; il nour­rit l’irresponsabilité. Il faut donc en finir avec les nomi­na­tions par les diri­geants, et reve­nir au prin­cipe de l’éligibilité dans tous les étages du Parti. Des confé­rences et des Congrès seuls doivent élire les can­di­dats pou­vant occu­per des postes admi­nis­tra­tifs responsables.

Enfin, pour éli­mi­ner la bureau­cra­tie et rendre le Parti plus sain il faut reve­nir à l’état de choses où toutes les ques­tions impor­tantes concer­nant l’activité du Parti et la poli­tique sovié­tique sont sou­mises aux mili­tants de base et ne sont super­vi­sées par les lea­ders que par la suite. Il en était ainsi, même quand le Parti tra­vaillait dans la clan­des­ti­nité, et même encore au moment de la signa­ture du traité de Brest-Litovsk.

Actuellement, il en va tout autre­ment. En dépit des pro­messes faites par la Conférence Panrusse du Parti en sep­tembre et ample­ment clai­ron­nées, une ques­tion aussi impor­tante que celle des conces­sions fut déci­dée sans consul­ter les masses. Et c’est seule­ment grâce à la contro­verse sou­le­vée dans les centres du Parti que la ques­tion des syn­di­cats fit l’objet d’un débat ouvert.

*

Large cir­cu­la­tion de l’information, liberté d’opinion et de dis­cus­sion, droit de cri­tique à l’intérieur du Parti et parmi les membres des syn­di­cats, tels sont les pas déci­sifs qui peuvent mettre fin au sys­tème bureau­cra­tique domi­nant. Liberté de cri­tique, droit pour les dif­fé­rentes frac­tions d’exprimer libre­ment leur point de vue dans les réunions du Parti, liberté de dis­cus­sion, toutes ces reven­di­ca­tions ne sont plus propres à l’Opposition ouvrière. Sous la pres­sion crois­sante des masses, toute une série de mesures récla­mées par les mili­tants de base, bien avant le Congrès de sep­tembre, sont main­te­nant recon­nues et pro­mul­guées offi­ciel­le­ment. En lisant les pro­po­si­tions du Comité de Moscou concer­nant la struc­ture du Parti, on peut être fiers de notre influence sur les centres du Parti. Sans l’Opposition ouvrière, le Comité de. Moscou n’aurait jamais pris un tel « tour­nant à gauche ». Il ne faut cepen­dant pas sur­es­ti­mer ce « gau­chisme » ; il s’agit seule­ment d’une décla­ra­tion de prin­cipe en vue du Congrès. Comme ça c’est déjà très sou­vent passé avec les déci­sions de nos diri­geants pen­dant ces der­nières années, il peut arri­ver qu’on oublie ces décla­ra­tions radi­cales : car, en règle géné­rale, les centres du Parti acceptent de telles pro­po­si­tions quand la pres­sion des masses est forte ; mais dès que la vie reprend son cours normal, les déci­sions sont oubliées. N’est-ce pas ce qui est arrivé à la déci­sion du Huitième Congrès d’expulser du Parti tous les élé­ments qui y adhé­rèrent pour des motifs égoïstes, de passer au crible les élé­ments non ouvriers avant de les accep­ter ? Qu’est-il advenu de la déci­sion prise par la Conférence du Parti en 1920, de rem­pla­cer la pra­tique des nomi­na­tions par celle de la recom­man­da­tion ? L’inégalité existe encore dans le Parti, malgré les mul­tiples réso­lu­tions prises à ce sujet. En ce qui concerne la per­sé­cu­tion dont sont vic­times les cama­rades qui osent s’opposer aux décrets pris en haut, elle conti­nue tou­jours. Si ces déci­sions ne sont pas appli­quées, alors il faut éli­mi­ner la cause de leur inap­pli­ca­tion, c’est-à-dire expul­ser du Parti tous ceux qui ont peur de la dif­fu­sion de l’information, de la res­pon­sa­bi­lité abso­lue devant la base, de la liberté de critique.

Les membres non ouvriers du Parti et ceux parmi les ouvriers qui sont tombés sous leur influence, ont peur de tout cela. Il ne suffit pas d’épurer le Parti par l’enregistrement de tous les membres non pro­lé­ta­riens d’accroître le contrôle au moment de l’adhésion etc., il faut sim­pli­fier l’admission des ouvriers, leur four­nir ides occa­sions pour qu’ils adhèrent, créer une atmo­sphère plus ami­cale dans le Parti, de façon que les ouvriers s’y sentent chez eux, qu’ils ne conti­nuent pas de voir les fonc­tion­naires res­pon­sables du Parti comme des supé­rieurs, mais comme des cama­rades plus expé­ri­men­tés qui sont prêts à par­ta­ger avec eux leur savoir, leur expé­rience, leur habi­leté, et envi­sagent sérieu­se­ment les besoins et les inté­rêts des ouvriers. Combien des cama­rades, sur­tout de jeunes ouvriers ne s’éloignent-ils pas du Parti sim­ple­ment parce que nous nous mon­trons avec eux impa­tients, supé­rieurs et sévères, au lieu de leur apprendre, de les édu­quer dans l’esprit du Communisme ?

En plus de l’esprit bureau­cra­tique, une atmo­sphère de fonc­tion­na­risme pom­peux pèse dans notre Parti. S’il y a encore de la cama­ra­de­rie dans le Parti, elle n’existe qu’à la base.

Le Congrès du Parti doit admettre cette réa­lité déplai­sante et réflé­chir à la ques­tion sui­vante : pour­quoi l’Opposition ouvrière insiste-t-elle pour intro­duire l’égalité, pour éli­mi­ner tous les pri­vi­lèges dans le Parti, pour placer sous la stricte res­pon­sa­bi­lité vis-à-vis des masses les fonc­tion­naires admi­nis­tra­tifs élus par elles ?

*

Dans la lutte pour éta­blir la démo­cra­tie dans le Parti et éli­mi­ner toute bureau­cra­tie, l’Opposition ouvrière met en avant trois prin­cipes fondamentaux :

  1. Retour au prin­cipe de l’élection à tous les éche­lons et éli­mi­na­tion de la bureau­cra­tie en ren­dant tous les fonc­tion­naires res­pon­sables devant les masses.
  2. Large dif­fu­sion d’informations dans le Parti, concer­nant aussi bien les ques­tions géné­rales que les ques­tions d’individus ; atten­tion plus grande accor­dée à la voix des mili­tants de base (large dis­cus­sion de toutes les ques­tions par la base, et conclu­sion par les diri­geants ; admis­sion de n’importe quel membre aux réunions des centres du Parti, sauf quand les pro­blèmes dis­cu­tés exigent le secret), éta­blis­se­ment de la liberté d’opinion et d’expression (non seule­ment en don­nant le droit de cri­ti­quer libre­ment pen­dant les dis­cus­sions, mais en per­met­tant d’utiliser des fonds du Parti pour publier la lit­té­ra­ture des dif­fé­rentes frac­tions du Parti).
  3. Faire du Parti un parti plus ouvrier ; limi­ter le nombre de ceux qui occupent des posi­tions de res­pon­sable à la fois dans le Parti et dans les ins­ti­tu­tions soviétiques.

Cette der­nière exi­gence est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante ; en effet, notre Parti ne doit pas seule­ment construire le com­mu­nisme, mais édu­quer et pré­pa­rer les masses à une période pro­lon­gée de combat contre le capi­ta­lisme mon­dial qui peut prendre des formes nou­velles et inat­ten­dues. Il serait puéril de croire que, l’invasion des gardes blancs et de l’impérialisme repous­sée sur les fronts mili­taires, nous sommes main­te­nant à l’abri d’une nou­velle attaque du capi­ta­lisme mon­dial ; celui-ci essaye de s’emparer de la Russie sovié­tique par des moyens détour­nés ; il essaie de péné­trer dans notre propre vie et d’utiliser la République sovié­tique à ses propres fins. Voilà le grand danger contre lequel nous devons nous garder et voilà le pro­blème qu’affronte le Parti : com­ment faire face à cet ennemi bien pré­paré, com­ment réunir toutes les forces pro­lé­ta­riennes autour des pro­blèmes de classe (les autres groupes de la popu­la­tion gra­vi­te­ront tou­jours autour du capi­ta­lisme). Se pré­pa­rer à cette nou­velle page de notre his­toire révo­lu­tion­naire, voilà le devoir de nos dirigeants.

La solu­tion cor­recte de cette ques­tion sera pos­sible seule­ment lorsque nous réus­si­rons à réta­blir, de haut en bas, la cohé­sion du Parti non seule­ment avec les ins­ti­tu­tions sovié­tiques mais aussi avec les syn­di­cats. Dans ce deuxième cas, le fait que les mêmes per­sonnes occupent des postes dans les deux orga­nismes (le Parti et les syn­di­cats), non seule­ment ne consti­tue pas une dévia­tion de la ligne claire de classe, mais au contraire immu­nise le Parti contre l’influence du capi­ta­lisme mon­dial dans la période qui vient, influence qui s’exerce par les conces­sions d’entreprises et les accords com­mer­ciaux. Faire du Comité Central un Comité Central ouvrier, c’est en faire un comité où les repré­sen­tants des couches infé­rieures, liés aux masses, ne joue­raient pas les couches « en parade » ou les invi­tés à un repas de mariage, et res­te­raient en étroit contact avec les larges masses des sans-parti dans les syn­di­cats, gar­dant ainsi la capa­cité de for­mu­ler les mots d’ordre de l’époque, d’exprimer les besoins et les aspi­ra­tions des ouvriers, et de diri­ger la poli­tique du Parti sui­vant une ligne de classe.

Telle est la ligne de l’Opposition ouvrière ; telle est sa tâche his­to­rique. Les diri­geants de notre Parti peuvent se moquer de nous, l’Opposition est la seule force vitale dont le Parti est obligé de tenir compté, et à laquelle il devra accor­der son attention.

Reste la ques­tion : l’Opposition est-elle néces­saire ? Est-il néces­saire de saluer sa for­ma­tion, du point de vue de la libé­ra­tion du pro­lé­ta­riat mon­dial de l’étreinte du capi­tal ? Ou n’est-elle qu’un mou­ve­ment indé­si­rable, qui nuit à l’énergie com­bat­tante du Parti, et désor­ga­nise ses rangs ?

Tout cama­rade qui n’a pas de pré­jugé contre l’Opposition, et qui veut donc abor­der cette ques­tion l’esprit ouvert, et l’analyser sans se sou­cier de ce que disent les auto­ri­tés recon­nues, verra même à partir de ce bref exposé que l’Opposition ouvrière est utile et néces­saire. Elle est utile d’abord parce qu’elle a réveillé la pensée som­no­lente du Parti. Durant ces années de révo­lu­tion, nous avons été si pré­oc­cu­pés avec des affaires pres­santes, que nous avons cessé de juger nos actions du point de vue des prin­cipes et de la théo­rie. Nous avons oublié que le pro­lé­ta­riat peut com­mettre de graves erreurs et tomber dans les marais de l’opportunisme, non seule­ment dans la période de combat pour la conquête du pou­voir, mais même pen­dant la phase de dic­ta­ture. De telles erreurs sont pos­sibles, sur­tout quand de tous côtés, nous sommes entou­rés par l’orage impé­ria­liste et que la République sovié­tique est obli­gée d’agir dans un envi­ron­ne­ment capi­ta­liste. Dans de tels moments, nos diri­geants ne doivent pas être seule­ment des sages poli­ti­ciens – « hommes d’État » – ils doivent aussi diri­ger le Parti et toute la classe ouvrière sur une ligne de réuni­fi­ca­tion et de créa­ti­vité de classe, les pré­pa­rer à un combat pro­longé contre les nou­velles formes sous les­quelles les influences bour­geoises du capi­ta­lisme mon­dial tendent à s’emparer de la République sovié­tique. « Soyons prêts, soyons clairs, mais sur une ligne de classe » : tel doit être le mot d’ordre de notre Parti, main­te­nant plus que jamais.

L’Opposition ouvrière a mis toutes ces ques­tions à l’ordre du jour, ren­dant ainsi un ser­vice his­to­rique. La pensée com­mence de nou­veau à bouger ; les membres du Parti com­mencent à ana­ly­ser ce qui a déjà été fait. Et là où il y a cri­tique et ana­lyse, là où la pensée bouge et tra­vaille, il y a de la vie, du pro­grès, de l’avance vers l’avenir. Rien n’est plus ter­rible et plus nui­sible qu’une pensée sclé­ro­sée et rou­ti­nière. Nous nous sommes reti­rés dans la rou­tine ; nous aurions pu, sans y faire atten­tion, nous égarer de la route de classe qui mène au com­mu­nisme, si l’Opposition ouvrière n’était pas inter­ve­nue à un moment où nos enne­mis étaient prêts à se réjouir le plus. Maintenant c’est déjà impos­sible. Le Congrès, et donc le Parti, seront obli­gés de tenir compte du point de vue exprimé par l’Opposition ouvrière et, sous son influence et sa pres­sion, de par­ve­nir à un accord ou de lui faire des conces­sions essentielles.

Le second ser­vice rendu par l’Opposition ouvrière est d’avoir posé la ques­tion : qui sera en fin de compte chargé de créer les nou­velles formes d’économie : est-ce que ce seront les tech­ni­ciens, les hommes d’affaires, liés psy­cho­lo­gi­que­ment au passé, et les fonc­tion­naires sovié­tiques avec quelques com­mu­nistes épar­pillés parmi eux, ou bien la col­lec­ti­vité ouvrière repré­sen­tée par les syndicats ?

L’Opposition ouvrière ne fait que répé­ter ce qui a été écrit par Marx et Engels dans le Manifeste Communiste : « La créa­tion du com­mu­nisme sera l’œuvre des masses ouvrières elles-mêmes. La créa­tion du com­mu­nisme n’appartient qu’aux ouvriers. »

Enfin, l’Opposition ouvrière s’est élevée contre la bureau­cra­tie, et a osé dire que la bureau­cra­tie entrave l’activité auto­nome et la créa­ti­vité de la classe ouvrière ; qu’elle para­lyse la pensée, empêche l’initiative et l’expérimentation de nou­velles méthodes de pro­duc­tion – empêche, en un mot, le déve­lop­pe­ment de nou­velles formes de pro­duc­tion et de vie.

Au lieu d’un sys­tème bureau­cra­tique, elle pro­pose un sys­tème d’activité auto­nome des masses. A cet égard, les diri­geants du Parti sont en train de faire des conces­sions et de « recon­naître » que ces dévia­tions sont nui­sibles au com­mu­nisme et aux inté­rêts de la classe ouvrière (rejet du cen­tra­lisme). Le Dixième Congrès, nous pré­su­mons, fera une autre série de conces­sions à l’Opposition ouvrière. Ainsi, bien que l’Opposition ouvrière ne soit appa­rue que comme un simple groupe au sein du Parti il y a seule­ment quelques mois, elle a déjà rempli sa mis­sion et obligé la direc­tion du Parti à écou­ter l’avis sain des ouvriers. Maintenant, quelle que soit la colère contre l’Opposition ouvrière, celle-ci a déjà l’avenir his­to­rique de son côté.

Précisément parce que nous avons foi dans les forces vitales de notre Parti, nous savons qu’après quelques hési­ta­tions, quelques résis­tances, quelques manœuvres poli­tiques, notre Parti, suivra à nou­veau la route qui a été déblayée par les forces élé­men­taires du pro­lé­ta­riat orga­nisé. II n’y aura pas de scis­sion. Si cer­tains groupes quittent le Parti, ce ne sera pas ceux qui forment l’Opposition ouvrière. Seuls s’en iront ceux qui ont voulu ériger en prin­cipe les dévia­tions tem­po­raires du pro­gramme com­mu­niste, que la guerre civile pro­lon­gée a impo­sées au Parti, et qui y tiennent comme si elles étaient l’essence de notre ligne politique.

Toute l’aile du Parti qui est habi­tuée à reflé­ter le point de vue de classe du pro­lé­ta­riat constam­ment crois­sant, absor­bera tout ce que l’Opposition ouvrière a dit de juste, de pra­tique et de sain. Rassuré et conci­liant, l’ouvrier de base ne dira pas en vain : « Ilyitch (Lénine) réflé­chira, nous écou­tera et déci­dera d’orienter le Parti sur la ligne de l’Opposition. De nou­veau, Ilyitch sera avec nous. ».

Plus tôt les diri­geants du Parti pren­dront en consi­dé­ra­tion le tra­vail de l’Opposition et sui­vront la route tracée par les mili­tants de base, plus vite nous tra­ver­se­rons la crise du Parti à un moment si dif­fi­cile, et plus tôt nous mar­che­rons vers le temps où l’humanité s’étant libé­rée des lois éco­no­miques objec­tives pro­fi­tant des tré­sors de savoir de la col­lec­ti­vité ouvrière, com­men­cera à créer consciem­ment l’histoire humaine de l’époque communiste.


Source : Socialisme ou Barbarie n°35 (jan­vier-mars 1964).

Le texte y est pré­senté comme une tra­duc­tion de la ver­sion anglaise publiée dans Workers Dreadnought en 1921, réim­pri­mée par Solidarity en 1962.

Cette ver­sion, com­plète, rem­place notre pré­cé­dente tra­duc­tion d’extraits d’après l’édition amé­ri­caine des Industrial Workers of the World.

Les commentaires sont fermés.