Article 24

Trente ans après la Révolution russe

Par Mis en ligne le 09 octobre 2017

La contre-révolution

Les années 1938-1939 marquent un nou­veau tour­nant déci­sif. À la faveur des « épu­ra­tions » impla­cables, la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions, comme celle des mœurs et des cadres de l’État encore dit sovié­tique, bien qu’il ne le soit plus du tout, s’est ache­vée. Un sys­tème par­fai­te­ment tota­li­taire en résulte puisque ses diri­geants sont les maîtres abso­lus de la vie sociale, éco­no­mique, poli­tique, spi­ri­tuelle du pays, l’individu et les masses ne jouis­sant en réa­lité d’aucun droit. La condi­tion maté­rielle des huit neu­vièmes de la popu­la­tion s’est sta­bi­li­sée à un niveau très bas. Le conflit ouvert avec la pay­san­ne­rie se pro­longe sous des formes atté­nuées. On se rend compte de ce qu’une véri­table contre-révo­lu­tion a peu à peu triom­phé. L’U.R.S.S. inter­ve­nant alors dans la guerre civile d’Espagne tente de contrô­ler le gou­ver­ne­ment de la répu­blique espa­gnole et s’oppose par les pires moyens – cor­rup­tion, chan­tage, répres­sion, assas­si­nat – au mou­ve­ment ouvrier qui s’inspire de ses idéaux d’autrefois ; la défaite de la République espa­gnole consom­mée, non sans que Staline ait sa grande part de res­pon­sa­bi­lité, l’U.R.S.S. pac­tise aus­si­tôt, d’abord en secret, avec le troi­sième Reich.

Au plus fort de la crise euro­péenne, on voit tout à coup les deux puis­sances, la fas­ciste et l’antifasciste, la bol­che­vik et l’antibolchevik, lais­ser tomber les masques et s’unir pour le par­tage de la Pologne. L’U.R.S.S. étend, avec l’assentiment de l’Allemagne nazie, son hégé­mo­nie sur les pays baltes qui se sont déta­chés de la Russie pen­dant les luttes de 1917-1919. Ce revi­re­ment de la poli­tique inter­na­tio­nale ne s’explique du côté russe que par des inté­rêts d’une caste diri­geante avide et inquiète, réduite à une capi­tu­la­tion morale en pré­sence du troi­sième Reich dont elle redoute par-dessus tout la supé­rio­rité tech­nique. Les res­sem­blances internes des deux dic­ta­tures l’ont gran­de­ment faci­lité.

Quel effroyable chemin avons-nous fait en ces trente ans ! L’événement le plus chargé d’espoir, le plus gran­diose de notre temps, semble s’être retourné tout entier contre nous. Des enthou­siasmes inou­bliables de 1917, que reste-t-il ? Beaucoup d’hommes de ma géné­ra­tion, qui furent des com­mu­nistes de la pre­mière heure, ne nour­rissent plus envers la Révolution russe que des sen­ti­ments de ran­cœur. Des par­ti­ci­pants et des témoins presque per­sonne ne survit. Le Parti de Lénine et de Trotski a été fusillé. Les docu­ments ont été détruits, cachés ou fal­si­fiés. Survivent seuls en assez grand nombre des émi­grés qui furent tou­jours les adver­saires de la révo­lu­tion. Ils écrivent des livres, ils enseignent, ils ont l’appui du conser­va­tisme, encore puis­sant, qui ne sau­rait, à notre époque de bou­le­ver­se­ment mon­dial, ni désar­mer ni faire preuve d’objectivité…

Une pauvre logique, nous mon­trant du doigt le noir spec­tacle de l’U.R.S.S. sta­li­nienne, affirme la faillite du bol­che­visme, donc celle du mar­xisme, donc celle du socia­lisme… Escamotage facile en appa­rence des pro­blèmes qui tiennent le monde et ne le lâche­ront pas de sitôt. Oubliez-vous les autres faillites ? Qu’a fait le chris­tia­nisme pen­dant les catas­trophes sociales ? Qu’est devenu le libé­ra­lisme ? Qu’a pro­duit le conser­va­tisme éclairé ou réac­tion­naire ? N’a-t-il pas engen­dré Mussolini, Hitler, Salazar et Franco ? S’il s’agissait de peser hon­nê­te­ment les faillites d’idéologies, nous aurions du tra­vail pour long­temps. Et rien n’est fini…

Le sort tragique des révolutions

Tout évé­ne­ment est à la fois défi­ni­tif et tran­si­toire. Il se pro­longe dans le temps sous des aspects sou­vent impré­vi­sibles. Avant d’ébaucher un juge­ment sur la révo­lu­tion russe, rap­pe­lons-nous les chan­ge­ments de visages et de pers­pec­tives de la révo­lu­tion fran­çaise. L’enthousiasme de Kant en appre­nant la prise de la Bastille… La Terreur, Thermidor, le Directoire, Napoléon. Entre 1789 et 1802, la répu­blique liber­taire, éga­li­taire et fra­ter­nelle parut se renier com­plè­te­ment. Les conquêtes napo­léo­niennes, créa­trices d’un ordre nou­veau, moins le mot, si l’on exa­mine la carte, frappent par leur simi­li­tudes avec celles d’Hitler. L’empereur devint « l’Ogre ». Le monde civi­lisé se ligua contre lui, la Sainte-Alliance pré­ten­dit réta­blir et sta­bi­li­ser dans l’Europe entière l’ancien régime… On voit cepen­dant que la révo­lu­tion fran­çaise, par l’avènement de la bour­geoi­sie, de l’esprit scien­ti­fique et de l’industrie, a fécondé le XIX° siècle. Mais trente ans après, en 1819, au temps de Louis XVIII et du tsar Alexandre I°, n’apparaissait-elle pas comme le plus coû­teux des échecs his­to­riques ? Que de têtes cou­pées, que de guerres, pour en arri­ver à une piètre res­tau­ra­tion monar­chique ! Il est natu­rel que la fal­si­fi­ca­tion des l’histoire soit aujourd’hui à l’ordre du jour. Parmi les sciences inexactes, l’histoire est celle qui lèse le plus d’intérêts maté­riels et psy­cho­lo­giques. Les légendes, les erreurs, les inter­pré­ta­tions ten­dan­cieuses pul­lulent autour de la révo­lu­tion russe, bien qu’il soit facile de s’informer sur les faits… Mais il est plus com­mode évi­dem­ment d’écrire et de parler sans s’informer.

La révolution russe : un coup de force ?

On affirme sou­vent que « le coup de force bol­che­vik d’octobre-novembre 1917 ren­versa une démo­cra­tie nais­sante ». Rien n’est plus faux. La répu­blique n’était pas encore pro­cla­mée en Russie, aucune ins­ti­tu­tion démo­cra­tique n’existait sérieu­se­ment en dehors des Soviets ou Conseils des ouvriers, des pay­sans et des sol­dats… Le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire, pré­sidé par Kerenski, s’était refusé à accom­plir la réforme agraire, refusé à ouvrir les négo­cia­tions de paix récla­mée par la volonté popu­laire, refusé à prendre des mesures effec­tives contre la réac­tion. Il vivait dans le tran­si­toire entre deux vastes com­plots per­ma­nents : celui des géné­raux et celui des masses révo­lu­tion­naires. Rien ne per­met­tait de pré­voir l’établissement paci­fique d’une démo­cra­tie socia­li­sante, la seule qui eût été hypo­thé­ti­que­ment viable. A partir de sep­tembre 1917, l’alternative est celle de la dic­ta­ture des géné­raux réac­tion­naires ou de la dic­ta­ture des Soviets. Deux his­to­riens oppo­sés s’accordent plei­ne­ment là-dessus : Trotski et l’homme d’État libé­ral de droite, Milioukov. La révo­lu­tion sovié­tique ou bol­che­vik fut le résul­tat de l’incapacité de la révo­lu­tion démo­cra­tique, modé­rée, instable et inopé­rante que la bour­geoi­sie libé­rale et les partis socia­listes tem­po­ri­sa­teurs diri­geaient depuis la chutez de l’autocratie.

On affirme encore que l’insurrection du 7 novembre (25 octobre, vieux style) 1917 fut l’œuvre d’une mino­rité de conspi­ra­teurs, le Parti bol­che­vik. Rien n’est plus contraire aux faits véri­tables. 1917 fut une année d’action de masses éton­nante par la mul­ti­pli­cité, la variété, la puis­sance, la per­sé­vé­rance des ini­tia­tives popu­laires dont la pous­sée sou­le­vait le bol­che­visme. Les troubles agraires s’étendaient à toute la Russie. L’insubordination anni­hi­lait dans l’armée la vieille dis­ci­pline. Cronstadt et la flotte de la Baltique avaient caté­go­ri­que­ment refusé l’obéissance au gou­ver­ne­ment pro­vi­soire et l’intervention de Trotski auprès du Soviet de la base navale avait seule évité un conflit armé. Le Soviet de Tachkent, au Turkestan, avait pris le pou­voir pour son propre compte… Kerenski mena­çait le Soviet de Kalouga de son artille­rie… Sur la Volga, une armée de 40 000 hommes refu­sait l’obéissance. Dans les fau­bourg de Petrograd et de Moscou, des gardes rouges ouvrières se for­maient. La gar­ni­son de Petrograd se pla­çait aux ordres du Soviet. Dans les Soviets, la majo­rité pas­sait paci­fi­que­ment et sans fraude des socia­listes modé­rés aux bol­che­viks, du reste sur­pris eux-mêmes de ce chan­ge­ment. Les socia­listes modé­rés se détour­naient de Kerenski. Celui-ci ne pou­vait plus comp­ter que sur des mili­taires deve­nus tout à fait impo­pu­laires. C’est pour­quoi l’insurrection vain­quit à Petrograd presque sas effu­sion de sang, dans l’enthousiasme. Que l’on relise sur le sujet les bonnes pages de John Reed et de Jacques Sadoul , témoins ocu­laires. Le com­plot bol­che­vik fut lit­té­ra­le­ment porté par une colos­sale vague mon­tante.

L’écroulement de l’ancien régime

Il convient de rap­pe­ler que l’empire s’était écroulé en février-mars 1917 sous la pous­sée du peuple désarmé des fau­bourgs de Petrograd. La fra­ter­ni­sa­tion spon­ta­née de la gar­ni­son avec les mani­fes­ta­tions ouvrières décida du sort de l’autocratie. On recher­cha plus tard les incon­nus qui avaient pris l’initiative de cette fra­ter­ni­sa­tion ; on en recon­nut plu­sieurs, la majo­rité d’entre eux demeura dans l’anonymat… Les diri­geants et les mili­tants les plus qua­li­fiés de tous les partis révo­lu­tion­naires étaient à ce moment à l’étranger ou en cap­ti­vité. Les petits groupes exis­tants à Petrograd furent si sur­pris et dépas­sés par les évé­ne­ments que le groupe bol­che­vik envi­sa­gea la publi­ca­tion d’un appel à la reprise du tra­vail dans les usines ! Quatre mois plus tard, l’expérience du gou­ver­ne­ment de coa­li­tion des socia­listes modé­rés et de la bour­geoi­sie libé­rale sus­ci­tait déjà une si pro­fonde colère qu’au début du mois de juillet, la gar­ni­son et les fau­bourg orga­nisent d’eux-mêmes une vaste mani­fes­ta­tion armée sous le mot d’ordre du pou­voir des Soviets. Les bol­che­viks désap­prouvent cette ini­tia­tive prise par des incon­nus, désap­prouvent cette ini­tia­tive prise par des incon­nus, se joignent à contre­cœur au mou­ve­ment pour le conduire à une liqui­da­tion dou­lou­reuse et dan­ge­reuse. Ils estiment, pro­ba­ble­ment avec raison, que le pays ne sui­vrait pas la capi­tale. Ils deviennent natu­rel­le­ment des boucs-émis­saires. La per­sé­cu­tion et la calom­nie (« agents de l’Allemagne ») s’abattent sur eux. A partir de ce moment, ils savent que s’ils ne se mettent pas à la tête du mou­ve­ment des masses, ils devien­dront impo­pu­laires et les géné­raux accom­pli­ront leur coup de force.

Le géné­ral Kornilov se jette dans l’aventure en sep­tembre 1917, avec la com­pli­cité mani­feste d’une partie du gou­ver­ne­ment Kerenski. Lénine et Zinoviev se cachent, Trotski est en prison, les bol­che­viks sont tra­qués. Les troupes de Kornilov se désa­grègent d’elles-mêmes au contact des che­mi­nots et des agi­ta­teurs ouvriers. Les fonc­tion­naires de l’autocratie virent très bien venir la révo­lu­tion ; ils ne surent pas l’empêcher. Les partis révo­lu­tion­naires l’attendaient ; ils ne surent pas, ils ne pou­vaient pas la pro­vo­quer. L’événement déclen­ché, il ne res­tait aux hommes qu’à y par­ti­ci­per avec plus ou moins de clair­voyance et de volonté…

L’irruption des masses

Les bol­che­viks assu­mèrent le pou­voir parce que, dans la sélec­tion natu­relle qui s’était faite entre les partis révo­lu­tion­naires, ils se mon­trèrent les plus aptes à expri­mer de façon cohé­rente, clair­voyante et volon­taire, les aspi­ra­tions des masses actives. Ils gar­dèrent le pou­voir, ils vain­quirent dans la guerre civile parce que les masses popu­laires les sou­tinrent fina­le­ment, en dépit de bien des hési­ta­tions et des conflits, de la Baltique au paci­fique. Ce grand fait his­to­rique a été reconnu par la plu­part des enne­mis russes du bol­che­visme. Mme Hélène Kousslova, publi­ciste libé­rale de l’émigration, écri­vait encore tout récem­ment qu’il est « incon­tes­table que le peuple ne sou­tint ni le mou­ve­ment des Blancs […] ni la lutte pour l’Assemblée consti­tuante [… ] ». Les Blancs repré­sen­taient la contre-révo­lu­tion monar­chiste, les Constituants, l’antibolchevisme démo­cra­tique. Ainsi, jusqu’à la fin de la guerre civile, en 1920-1921, la révo­lu­tion russe nous appa­raît comme un immense mou­ve­ment popu­laire auquel le Parti bol­che­vik pro­cure un cer­veau et un sys­tème ner­veux, des diri­geants et des cadres.

On affirme que les bol­che­viks vou­lurent tout de suite le mono­pole du pou­voir. Autre légende ! Ils redou­taient l’isolement du pou­voir. Nombre d’entre eux furent, au début, par­ti­sans d’un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion socia­liste. Lénine et Trotski firent reje­ter en prin­cipe la coa­li­tion avec les partis socia­listes modé­rés qui avaient conduit la révo­lu­tion de mars à l’échec et refu­saient de recon­naître le régime des Soviets. Mais le Parti bol­che­vik sol­li­cita et obtint la col­la­bo­ra­tion du Parti socia­liste-révo­lu­tion­naire de gauche, parti paysan dirigé par des intel­lec­tuels idéa­listes plutôt hos­tiles au mar­xisme. A partir de novembre 1917 jusqu’au 6 juillet 1918, les socia­listes-révo­lu­tion­naires de gauche par­ti­ci­pèrent au gou­ver­ne­ment. Ils refu­sèrent, comme un bon tiers des bol­che­viks connus, d’admettre la paix de Brest-Litovsk et, le 6 juillet 1918, livrèrent à Moscou une bataille insur­rec­tion­nelle en pro­cla­mant leur inten­tion de « gou­ver­ner seuls » et de « recom­men­cer la guerre contre l’impérialisme alle­mand ». Leur mes­sage radio­dif­fusé ce jour-là fut la pre­mière pro­cla­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment de parti unique ! Ils furent vain­cus et les bol­che­viks durent gou­ver­ner seuls. A partir de ce moment, leur res­pon­sa­bi­lité s’alourdit, leur men­ta­lité change.

La tradition autoritaire

Formaient-ils aupa­ra­vant, depuis la scis­sion du Parti ouvrier social-démo­crate russe en majo­ri­taires (bol­che­viks) et mino­ri­taires (men­che­viks) un parti pro­fon­dé­ment dif­fé­rent des autres partis révo­lu­tion­naires russes ? On leur impute volon­tiers un carac­tère auto­ri­taire, into­lé­rant, amoral dans le choix des moyens ; une orga­ni­sa­tion cen­tra­li­sée et dis­ci­pli­née conte­nant en germe l’étatisme bureau­cra­tique ; un carac­tère dic­ta­to­rial et inhu­main. Des auteurs éru­dits et des auteurs igno­rants citent à ce propos l’« amo­ra­lisme » de Lénine, son « jaco­bi­nisme pro­lé­ta­rien », son « révo­lu­tion­na­risme pro­fes­sion­nel ». Une men­tion du roman-pam­phlet de Dostoïevski, Les Possédés , et l’essayiste croit avoir éclairci les pro­blèmes qu’il vient d’obscurcir.

Tous les partis révo­lu­tion­naires russes, depuis les années 1870-1880, furent en effet auto­ri­taires, for­te­ment cen­tra­li­sés et dis­ci­pli­nés dans l’illégalité, pour l’illégalité ; tous for­mèrent des « révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels », c’est-à-dire des hommes qui ne vivaient que pour le combat ; tous pour­raient être occa­sion­nel­le­ment accu­sés d’un cer­tain amo­ra­lisme pra­tique, bien qu’il soit équi­table de leur recon­naître à tous un idéa­lisme ardent et dés­in­té­ressé. Presque tous furent imbus d’une men­ta­lité jaco­bine, pro­lé­ta­rienne ou non. Tous pro­dui­sirent des héros et des fana­tiques. Tous, à l’exception des men­che­viks, aspi­raient à la dic­ta­ture, et les men­che­viks géor­giens eurent recours à des pro­cé­dés dic­ta­to­riaux. Tous les grands partis étaient éta­tiques par leur struc­ture et par la fina­lité qu’ils s’assignaient. En réa­lité, il y avait au-delà des diver­gences doc­tri­nales impor­tantes, une men­ta­lité révo­lu­tion­naire unique.

Rappelons-nous le tem­pé­ra­ment auto­ri­taire de l’anarchiste Bakounine et ses pro­cé­dés d’organisation clan­des­tine au sein de la pre­mière Internationale. Dans sa Confession, Bakounine pré­co­nise une dic­ta­ture éclai­rée, mais sans merci, exer­cée pour le peuple… Le Parti socia­liste-révo­lu­tion­naire, imbu d’un idéal répu­bli­cain, plus radi­cal que socia­liste, consti­tua, pour com­battre l’autocratie par le ter­ro­risme, un « appa­reil » rigou­reu­se­ment cen­tra­lisé, dis­ci­pliné, auto­ri­taire, qui devint un ter­rain pro­pice à la pro­vo­ca­tion poli­cière. La social-démo­cra­tie russe, dans son ensemble, visait à la conquête de l’État. Nul ne tint à propos de la future révo­lu­tion russe un lan­gage plus jaco­bin que son diri­geant, Plékhanov. Le gou­ver­ne­ment Kerenski, dont les socia­listes-révo­lu­tion­naires et les men­che­viks fai­saient la force, tint sans cesse un lan­gage dic­ta­to­rial, pure­ment vel­léi­taire, il est vrai. Les anar­chistes eux-mêmes, dans les régions occu­pées par l’Armée Noire de Nestor Makhno, exer­cèrent une dic­ta­ture authen­tique, accom­pa­gnée de confis­ca­tions, de réqui­si­tions, d’arrestations et d’exécutions. Et Makhno fut « batko », petit-père, chef…

Les social-démo­crates men­che­viks de droite, comme Dan et Tsérételli, sou­hai­taient un pou­voir fort. Tsérételli recom­manda la sup­pres­sion du bol­che­visme avant qu’il ne fût trop tard. Les men­che­viks de gauche, de la ten­dance Martov , semblent avoir été le seul groupe poli­tique si pro­fon­dé­ment atta­ché à une concep­tion démo­cra­tique de la révo­lu­tion qu’il consti­tue, d’un point de vue phi­lo­so­phique, une heu­reuse excep­tion.

La force du bolchévisme

Les carac­té­ris­tiques propres au bol­che­visme, qui lui confèrent une indé­niable supé­rio­rité sur les partis rivaux dont il par­tage lar­ge­ment la men­ta­lité com­mune sont : a) la convic­tion mar­xiste ; b) la doc­trine de l’hégémonie du pro­lé­ta­riat dans la révo­lu­tion ; c) l’internationalisme intran­si­geant ; d) l’unité de la pensée et de l’action. Chez nombre d’hommes, l’unité de la pensée et de l’action abou­tit à la foi en leur propre volonté.

Le réa­lisme mar­xiste de 1917 nous paraît aujourd’hui quelque peu sché­ma­tique. Le monde a changé, les luttes sociales sont deve­nues beau­coup plus com­plexes qu’elles ne l’étaient alors. Pendant la révo­lu­tion russe, ce réa­lisme, sou­tenu par de fortes connais­sances éco­no­miques et his­to­riques, fut à la hau­teur des cir­cons­tances. Il conte­nait des anti­dotes effi­caces contre la phra­séo­lo­gie libé­rale, le double jeu, l’atermoiement inté­ressé, l’abdication hono­rable et hypo­crite. Les socia­listes modé­rés esti­maient que la Russie accom­plis­sait une « révo­lu­tion bour­geoise », des­ti­née à ouvrir au capi­ta­lisme une ère de déve­lop­pe­ment ; et que, dès lors, le pays ne pou­vait se donner que le statut poli­tique d’une démo­cra­tie bour­geoise… Les bol­che­viks esti­maient que le pro­lé­ta­riat seul pou­vait faire la révo­lu­tion « bour­geoise » et dès lors ne pou­vait pas la dépas­ser ; que le socia­lisme ne pou­vait pas triom­pher dans un pays aussi arriéré, mais qu’il appar­tien­drait à une Russie socia­li­sante de donner l’impulsion au mou­ve­ment ouvrier euro­péen. Lénine n’envisageait pas, en 1917, la natio­na­li­sa­tion com­plète de la pro­duc­tion, mais le contrôle ouvrier de celle-ci ; plus tard, il songea à un régime mixte, de capi­ta­lisme et d’étatisation ; ce fut en juillet 1918 que le déchaî­ne­ment de la guerre civile imposa des natio­na­li­sa­tions com­plètes en tant que mesures immé­diates de défense…. L’intransigeance inter­na­tio­na­liste des bol­che­viks repo­sait sur la foi en une révo­lu­tion euro­péenne pro­chaine, plus mûre et plus féconde que la révo­lu­tion russe… Cette vision de l’avenir ne leur appar­te­nait pas en propre. Elle par­ti­ci­pait du fonds commun de l’idéologie socia­liste euro­péenne, bien qu’en fait les grands partis ne crussent plus à la révo­lu­tion. Le conti­nua­teur alle­mand de Marx, Karl Kautsky , avait été, jusqu’en 1908, un théo­ri­cien de la pro­chaine révo­lu­tion socia­liste ; Rosa Luxembourg , Franz Mehring , Karl Liebknecht pro­fes­saient la même convic­tion. La dif­fé­rence entre les bol­che­viks et les autres socia­listes semble avoir été de nature psy­cho­lo­gique et due à la for­ma­tion par­ti­cu­lière de l’intelligentsia révo­lu­tion­naire et du pro­lé­ta­riat russes. Il n’y avait place dans l’Empire des tsars ni pour l’opportunisme par­le­men­taire ni pour les com­pro­mis quo­ti­diens ; une réa­lité sociale simple et bru­tale engen­drait une foi active et entière… En ce sens, les bol­che­viks furent plus russes, et plus à l’unisson des masses russes, que les socia­listes-révo­lu­tion­naires et es men­che­viks dont les cadres s’étaient bien péné­trés d’une men­ta­lité occi­den­tale, évo­lu­tion­niste, démo­cra­tique selon les tra­di­tions des pays capi­ta­listes avan­cés.

Raisons et déraisons

Ouvrons le cha­pitre dif­fi­cile des erreurs et des fautes. Non sans regret­ter que, dans une étude aussi brève, il ne nous soit pas pos­sible de consi­dé­rer les erreurs, les fautes et les crimes des puis­sances et des partis qui com­bat­tirent la révo­lu­tion sovié­tique-bol­che­vik. Sans ce contexte déci­sif, nous sommes obli­gés de nous conten­ter d’une vue uni­la­té­rale.

J’écrivais, en 1939, dans mon Portrait de Staline, publié à Paris (Grasset) :

[…] l’erreur la plus incom­pré­hen­sible – parce qu’elle a été déli­bé­rée – que ces socia­listes (les bol­che­viks) si péné­trés de connais­sances his­to­riques com­mirent, ce fut de créer la Commission extra­or­di­naire de répres­sion de la Contre-Révolution, de la Spéculation, de l’Espionnage, de la Désertion, deve­nue par abré­via­tion la Tchéka, qui jugeait les accu­sés et les simples sus­pects sans les entendre ni les voir, sans leur accor­der par consé­quent aucune pos­si­bi­lité de défense […], pro­non­çait ses arrêts en secret et pro­cé­dait de même aux exé­cu­tions. Qu’était-ce si ce n’était une Inquisition ? L’état de siège ne va pas sans rigueur, une âpre guerre civile ne va pas sans mesures extra­or­di­naires, sans doute ; mais appar­te­nait-il à des socia­listes d’oublier que la publi­cité des procès est la seule garan­tie véri­table contre l’arbitraire et la cor­rup­tion et de rétro­gra­der ainsi au-delà des pro­cé­dures expé­di­tives de Fouquier-Tinville ? L’erreur et la faute sont patentes, les consé­quences en ont été effroyables puisque le Guépéou, c’est-à-dire la Tchéka, ampli­fiée sous un nom nou­veau, a fini par exter­mi­ner la géné­ra­tion révo­lu­tion­naire bol­che­vik tout entière […].

Il ne reste qu’à noter en faveur du Comité cen­tral de Lénine quelques cir­cons­tances atté­nuantes sérieuses aux yeux du socio­logue. La jeune répu­blique vivait sous des périls mor­tels. Son indul­gence envers des géné­raux tels que Krasnov et Kornilov devait lui coûter des flots de sang. L’ancien régime avait maintes fois usé de la ter­reur. L’initiative de la ter­reur avait été prise par les Blancs, dès novembre 1917, par le mas­sacre des ouvriers de l’arsenal du Kremlin ; et reprise par les réac­tion­naires fin­lan­dais dans les pre­miers mois de 1918, sur la plus large échelle, avant que la « ter­reur rouge » n’ait été pro­cla­mée en Russie. Les guerres sociales du XIXe siècle, depuis les jour­nées de juin 1848 à Paris et la Commune de Paris en 1871, avaient été carac­té­ri­sées par l’extermination en masse des pro­lé­taires vain­cus. Les révo­lu­tions russes savaient ce qui les atten­dait en cas de défaite. Néanmoins, la Tchéka fut bénigne à ses débuts, jusqu’à l’été 1918. Et quand la « ter­reur rouge » pro­cla­mée après des sou­lè­ve­ments contre-révo­lu­tion­naires, après les assas­si­nats des bol­che­viks Volodarski et Ouritski, après deux atten­tats contre Lénine, la Tchéka se mit à fusiller des otages, des sus­pects et des enne­mis, elle cher­chait encore à endi­guer, cana­li­ser, contrô­ler la fureur popu­laire. Dzerjinski redou­tait les excès des Tchéka locales ; la sta­tis­tique des tché­kistes eux-mêmes fusillés serait à ce sujet édi­fiante. Rouvrant der­niè­re­ment un petit livre déplo­ra­ble­ment tra­duit en fran­çais, les Souvenirs d’un com­mis­saire du peuple du socia­liste-révo­lu­tion­naire de gauche Steinberg, j’y retrou­vai ces deux épi­sodes signi­fi­ca­tifs. Deux coups de feu ayant été tirés sur Lénine à la fin de 1917, une délé­ga­tion ouvrière vint dire à Vladimir Illich que si la contre-révo­lu­tion fai­sait couler une goutte de son sang, le pro­lé­ta­riat de Petrograd le ven­ge­rait au cen­tuple… Steinberg, qui col­la­bo­rait alors avec Lénine, note l’embarras de celui-ci. L’affaire n’est pas ébrui­tée, jus­te­ment afin d’éviter des consé­quences tra­giques. Je sais par ailleurs que les deux sol­dats arrê­tés, épar­gnés, et plus tard don­nèrent leur adhé­sion au Parti bol­che­vik… Deux ex-ministres libé­raux, Chingariov et Kokochkine, étaient malades en prison ; leur trans­fert à l’hôpital fut ordonné. Ils furent assas­si­nés dans leurs lits ; Lénine, informé de ce crime, fut bou­le­versé, le gou­ver­ne­ment com­mença une inves­ti­ga­tion et décou­vrit que les auteurs de ce crime étaient des marins révo­lu­tion­naires, sou­te­nus et pro­té­gés par l’ensemble de leurs cama­rades. Désapprouvant la « man­sué­tude » des hommes au pou­voir, les marins y avaient sup­pléé par une ini­tia­tive ter­ro­riste. En fait, les équi­pages de la flotte refu­sèrent de livrer les cou­pables. Les com­mis­saires du peuple durent « lais­ser tomber » l’affaire. Pouvaient-ils, au moment où le dévoue­ment des marins était chaque jour néces­saire au salut de la révo­lu­tion, ouvrir un conflit avec le ter­ro­risme spon­tané ?

La répression était-elle évitable ?

En 1920, la peine de mort fut abolie en Russie. On croyait la guerre civile près de finir. J’avais le sen­ti­ment que tout le monde dans le Parti sou­hai­tait une nor­ma­li­sa­tion du régime, la fin de l’état de siège, un retour à la démo­cra­tie sovié­tique, la limi­ta­tion des pou­voirs de la Tchéka, sinon la sup­pres­sion de celle-ci…Tout cela était pos­sible et c’est dire que le salut de la révo­lu­tion était pos­sible. Le pays épuisé vou­lait com­men­cer la recons­truc­tion. Ses réserves d’enthousiasme et de foi demeu­raient grandes. L’été 1920 marque une date fatale. Il faut beau­coup de mau­vaise foi aux his­to­riens pour ne jamais le consta­ter. Toute la Russie vivait sur un espoir de paci­fi­ca­tion au moment où Pilsudski jeta les armées polo­naises sur l’Ukraine. Cette agres­sion coïn­cida avec la recon­nais­sance accor­dée par la France et l’Angleterre au géné­ral baron Wrangel qui occu­pait la Crimée. Le rai­dis­se­ment de la révo­lu­tion fut ins­tan­tané. La Pologne battue, le Comité cen­tral pensa à y pro­vo­quer une révo­lu­tion sovié­tique. L’échec de l’Armée Rouge devant Varsovie fit échouer le des­sein de Lénine, mais le pis ce fut qu’au len­de­main de cette guerre pénible, dans un pays saigné et appau­vri, il ne fut plus ques­tion ni d’abolir la peine de mort ni de com­men­cer la recons­truc­tion sur les bases d’une démo­cra­tie sovié­tique… La misère et le danger sclé­ro­saient l’État-Parti dans ce régime éco­no­mique, into­lé­rable pour la popu­la­tion et non viable en soi, que l’on a appelé le « com­mu­nisme de guerre ». Au début de 1921, le sou­lè­ve­ment des marins de Cronstadt fut pré­ci­sé­ment une pro­tes­ta­tion contre ce régime éco­no­mique et la dic­ta­ture du Parti. Quelles que soient ses inten­tions et sa pro­bité, un parti qui gou­verne un pays affamé ne sau­rait garder sa popu­la­rité. La spon­ta­néité des masses s’était éteinte ; les sacri­fices et les pri­va­tions usaient la mino­rité active de la révo­lu­tion. Les hivers glacés, les rations insuf­fi­santes, les épi­dé­mies, les réqui­si­tions dans les cam­pagnes répan­daient la ran­cune, une sorte de déses­poir, l’idéologie confuse de la contre-révo­lu­tion pour le pain blanc. Si le Parti bol­che­vik lâchait les rênes du pou­voir, qui, dans cette situa­tion, pren­drait sa suc­ces­sion ? Son devoir n’était-il pas de tenir ? Il eut raison de tenir. Il eut tort de s’affoler devant Cronstadt insurgé, car il lui était loi­sible de tenir de plu­sieurs façons dif­fé­rentes, et nous le savions tous, nous qui étions sur place, à Petrograd.

Cronstadt

Les erreurs et les fautes du pou­voir se nouent autour de Cronstadt-1921. Les marins ne se révol­tèrent pas que parce que Kalinine refusa bru­ta­le­ment de les entendre. Où il fal­lait de la per­sua­sion et de la com­pré­hen­sion, le pré­sident du Comité exé­cu­tif des Soviets n’employa que la menace et l’insulte. La délé­ga­tion de Cronstadt au Soviets de Petrograd, au lieu d’être fra­ter­nel­le­ment reçue pour des négo­cia­tions, fut arrê­tée par la Tchéka. La vérité sur le conflit fut cachée au pays et au parti par la presse qui, pour la pre­mière fois, mentit au grand jour en publiant qu’un géné­ral blanc, Kozlovski, exer­çait l’autorité à Cronstadt. La média­tion pro­po­sée par des anar­chistes amé­ri­cains influents et bien­veillants, Emma Goldman et Alexandre Berkman, fut repous­sée. Les canons ton­nèrent dans une bataille fra­tri­cide et la Tchéka, ensuite, fusilla ses pri­son­niers. Si, comme l’indique Trotski, les marins avaient changé depuis 1918, et n’exprimaient plus que les aspi­ra­tions de la pay­san­ne­rie arrié­rée, il faut recon­naître que le pou­voir, lui aussi, avait changé.

Lénine, en pro­cla­mant la fin du « com­mu­nisme de guerre » et la « nou­velle poli­tique éco­no­mique », satis­fit les reven­di­ca­tions éco­no­miques de Cronstadt, après la bataille et le mas­sacre. Il recon­nut ainsi que le Parti et lui-même s’étaient enfer­rés en main­te­nant un régime inte­nable et dont Trotski avait du reste dénoncé les périls et pro­posé le chan­ge­ment un an aupa­ra­vant.

La nou­velle poli­tique éco­no­mique abo­lis­sait les réqui­si­tions dans les cam­pagnes, rem­pla­cées par un impôt en nature, réta­blis­sait la liberté du com­merce et de la petite nature, des­ser­rait en un mot l’armature mor­telle de l’étatisation com­plète de la pro­duc­tion et des échanges. Il eût été natu­rel de des­ser­rer en même temps l’armature du gou­ver­ne­ment, par une poli­tique de tolé­rance et de récon­ci­lia­tion envers les élé­ments socia­listes et liber­taires dis­po­sés à se placer sur le ter­rain de la consti­tu­tion sovié­tique. Raphaël Abramovitch reproche avec raison aux bol­che­viks de n’être pas entrés en 1921 dans cette voie. Le Comité cen­tral, au contraire, mit les men­che­viks et les anar­chistes hors la loi. Un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion socia­liste, s’il s’était formé à l’époque, eût impli­qué des dan­gers inté­rieurs cer­tains, moins grands, tou­te­fois, la preuve en est faite, que ceux du mono­pole du pou­voir… En effet, le mécon­ten­te­ment du Parti et de la classe ouvrière obli­gea le Comité cen­tral à éta­blir désor­mais l’état de siège, un état de siège clé­ment, il est vrai, dans le Parti même. L’opposition ouvrière fut condam­née, une épu­ra­tion entraîna des exclu­sions.

Quelles rai­sons pro­fondes moti­vèrent la déci­sion du Comité cen­tral de main­te­nir et for­ti­fier le mono­pole du pou­voir ? Tout d’abord, dans ces crises, les bol­che­viks n’avaient de confiance qu’en eux-mêmes. Portant seuls de très lourdes res­pon­sa­bi­li­tés, sin­gu­liè­re­ment aggra­vées par le drame de Cronstadt, ils redou­taient d’ouvrir la com­pé­ti­tion poli­tique avec les social-démo­crates men­che­viks et le parti « paysan » des socia­listes-révo­lu­tion­naires de gauche. Enfin et sur­tout, ils croyaient à la révo­lu­tion mon­diale, c’est-à-dire à la révo­lu­tion euro­péenne immi­nente, immi­nente en Europe cen­trale. Un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion socia­liste et démo­cra­tique eût affai­bli l’Internationale com­mu­niste appe­lée à diri­ger les pro­chaines révo­lu­tions…

L’erreur fondamentale

Peut-être tou­chons-nous à l’erreur la plus grande et la plus grave du Parti de Lénine-Trotski. Comme tou­jours dans la pensée créa­trice, l’erreur se mêle ici à la vérité, au sen­ti­ment volon­taire, à l’intuition sub­jec­tive. On n’entreprend rien sans croire à l’entreprise, sans en mesu­rer les don­nées tan­gibles, sans vou­loir le succès, sans empié­ter sur le pro­blé­ma­tique et l’incertain. Toute action se pro­jette au pré­sent réel vers l’avenir inconnu. L’action jus­ti­fiée au regard de l’intelligence est celle qui se pro­jette en avant à bon escient. La doc­trine de la révo­lu­tion euro­péenne était-elle jus­ti­fiée sous cet angle ? Je ne crois pas que nous soyons en mesure de répondre à cette ques­tion de façon satis­fai­sante. Je n’entends que la déli­mi­ter

Il ne fait plus de doute à pré­sent que le régime capi­ta­liste stable, gran­dis­sant, rela­ti­ve­ment paci­fique, du XIX° siècle finisse par la pre­mière guerre mon­diale. Les mar­xistes révo­lu­tion­naires qui annoncent alors une ère de révo­lu­tions embra­sant la pla­nète tout entière et, si le socia­lisme ne réus­sit pas à s’imposer dans les prin­ci­paux pays d’Europe, une ère de bar­ba­rie et un autre cycle de guerres et de révo­lu­tions, selon le mot de Lénine, qui d’ailleurs citait Engels, ont eu raison. Les conser­va­teurs, les évo­lu­tion­nistes et les réfor­mistes qui crurent à l’avenir de l’Europe bour­geoise, savam­ment décou­pée par le traité de Versailles, replâ­trée à Locarno, abreu­vée de phrases creuses par la Société des nations, font aujourd’hui figures de poli­ti­ciens aveugles. Que vivons-nous, si ce n’est une trans­for­ma­tion mon­diale des rap­ports sociaux, des régimes de pro­duc­tion, des rela­tions inter­con­ti­nen­tales, des équi­libres de forces, des idées et des mœurs, c’est-à-dire une révo­lu­tion mon­diale aussi vivante en Indonésie qu’incertaine et tâton­nante en Europe ? L’Amérique, avec ses pro­grès tech­niques pro­di­gieux, ses res­pon­sa­bi­li­tés mon­diales écra­santes, ses pous­sées sociales contra­dic­toires, y tient une place pri­vi­lé­giée, comme il se doit au pays indus­triel le plus riche et le mieux orga­nisé ; mais rien de ce qui se passe en Grèce, au Japon, rien de ce qui se construit dans le secret absolu des zones arc­tiques de l’U.R.S.S., rien de ce qui se fait ou se trame à Trieste ou Madrid ne lui est étran­ger… Les mar­xistes révo­lu­tion­naires de l’école bol­che­vik sou­hai­taient, vou­laient, la trans­for­ma­tion sociale de l’Europe et du monde par la prise de conscience des masses labo­rieuses, par l’organisation ration­nelle et équi­table d’une société nou­velle ; ils enten­daient tra­vailler pour que l’homme domi­nât enfin son propre destin. Là ils se sont trom­pés puisqu’ils ont été vain­cus. La trans­for­ma­tion du monde s’accomplit dans la confu­sion des ins­ti­tu­tions, des mou­ve­ments et des croyances, sans avè­ne­ment de la conscience claire, sans avè­ne­ment d’un huma­nisme renou­velé, et même en met­tant en péril toutes les valeurs, toutes les espé­rances des hommes. Les ten­dances géné­rales en sont pour­tant celles que le socia­lisme d’action indi­quait dès 1917-1920 : vers la col­lec­ti­vi­sa­tion et la pla­ni­fi­ca­tion de l’économie, vers l’internationalisation du monde, vers l’émancipation des peuples des colo­nies, vers la for­ma­tion de démo­cra­ties de masses d’un type nou­veau. L’alternative demeure aussi celle que le socia­lisme pré­voyait : la bar­ba­rie et la guerre, la guerre et la bar­ba­rie, le monstre étant à deux têtes.

En attente de la révolution européenne

Les bol­che­viks voyaient, avec raison, semble-t-il, le salut de la révo­lu­tion russe dans la vic­toire pos­sible d’une révo­lu­tion alle­mande. La Russie agri­cole et l’Allemagne indus­trielle, sous des régimes socia­listes, eussent eu un déve­lop­pe­ment paci­fique et fécond assuré. La répu­blique des Soviets eût ignoré, dans cette hypo­thèse, l’étouffement bureau­cra­tique à l’intérieur… L’Allemagne eût échappé aux ténèbres du nazisme et à la catas­trophe. Le monde eût sans doute connu d’autres luttes, mais rien ne nous auto­rise à penser que ces luttes eussent pu pro­duire les machi­ne­ries infer­nales de l’hitlérisme et du sta­li­nisme. Tout nous porte à croire au contraire qu’une révo­lu­tion alle­mande triom­phant au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale eût été infi­ni­ment féconde pour le déve­lop­pe­ment social de l’humanité. De telles spé­cu­la­tions sur les variantes pos­sibles de l’histoire sont légi­times et même néces­saires si l’on veut com­prendre le passé, s’orienter dans le pré­sent ; pour les condam­ner, il fau­drait consi­dé­rer l’histoire comme un enchaî­ne­ment de fata­li­tés méca­niques et non plus comme le dérou­le­ment de la vie humaine dans le temps.

En se bat­tant pour la révo­lu­tion, les spar­ta­kistes alle­mands, les bol­che­viks russes et leurs cama­rades de tous les pays se bat­taient pour empê­cher le cata­clysme mon­dial auquel nous venons de sur­vivre. Ils le savaient. Ils étaient mûs par une géné­reuse volonté de libé­ra­tion. Quiconque les appro­cha ne l’oubliera jamais. Peu d’hommes furent aussi dévoués à la cause des hommes. C’est main­te­nant une mode que d’imputer aux révo­lu­tion­naires des années 1917-1927, une inten­tion d’hégémonie et de conquête mon­diale, mais nous voyons très bien quelles ran­cunes et quels inté­rêts tra­vaillent à déna­tu­rer de la sorte la vérité his­to­rique.

Dans l’immédiat, l’erreur du bol­che­visme fut néan­moins patente. L’Europe était instable, la révo­lu­tion socia­liste y parais­sait théo­ri­que­ment pos­sible, ration­nel­le­ment néces­saire, mais elle ne se fit pas. L’immense majo­rité de la classe ouvrière des pays d’Occident se refusa à enga­ger ou sou­te­nir le combat ; elle croyait à la reprise du pro­grès social d’avant-guerre ; elle retrouva assez de bien-être pour craindre les risques ; elle se laissa nour­rir d’illusions. La social-démo­cra­tie alle­mande, menée par des diri­geants médiocres et modé­rés, crai­gnit les frais géné­raux d’une révo­lu­tion faci­le­ment com­men­cée en novembre 1918 et suivit les voies démo­cra­tiques de la répu­blique de Weimar… Quand on reproche aux bol­che­viks d’avoir accom­pli une révo­lu­tion par la vio­lence et la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, il ne serait que juste de consi­dé­rer que l’expérience contraire, celle du socia­lisme modéré, réfor­miste, qui tenta d’épuiser les pos­si­bi­li­tés de la démo­cra­tie bour­geoise, s’est pour­sui­vie en Allemagne jusqu’à l’avènement d’Hitler.

Les bol­che­viks se sont trom­pés sur la capa­cité poli­tique et l’énergie des classes ouvrières d’Occident et d’abord de la classe ouvrière alle­mande. Cette erreur de leur idéa­lisme mili­tant entraîna les consé­quences les plus graves. Ils per­dirent le contact avec les masses d’Occident. L’Internationale com­mu­niste devint une annexe de l’État-Parti sovié­tique. La doc­trine du « socia­lisme dans un seul pays » naquit enfin de la décep­tion. A leur tour, les tac­tiques stu­pides et même scé­lé­rates de l’Internationale sta­li­ni­sée faci­li­tèrent en Allemagne le triomphe du nazisme.

Dix ans plus tard

Un pre­mier bilan de la révo­lu­tion russe doit être dressé vers 1927. Dix années se sont écou­lées. La dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat est deve­nue depuis 1920-1921, dates approxi­ma­tives et dis­cu­tables, la dic­ta­ture du Parti com­mu­niste, lui-même soumis à la dic­ta­ture de la « vieille garde bol­che­vik ». Cette « vieille garde » consti­tue en géné­ral une élite remar­quable, intel­li­gente, dés­in­té­res­sée, active, opi­niâtre. Les résul­tats acquis sont gran­dioses. A l’étranger, l’U.R.S.S.est res­pec­tée, recon­nue, sou­vent admi­rée. A l’intérieur, la recons­truc­tion éco­no­mique s’est ache­vée, sur les ruines lais­sées par les guerres, avec les seules res­sources du pays et de l’énergie popu­laire. Un nou­veau sys­tème de pro­duc­tion col­lec­ti­viste a été sub­sti­tué au capi­ta­lisme et il fonc­tionne assez bien. Les masses labo­rieuses en Russie ont démon­tré leur capa­cité de vaincre, d’organiser et de pro­duire. De nou­velles mœurs, un nou­veau sen­ti­ment de dignité du tra­vailleur se sont sta­bi­li­sés. Le sen­ti­ment de la pro­priété privée, que les phi­lo­sophes de la bour­geoi­sie consi­dé­raient comme inné, est en voie d’extinction natu­relle. L’agriculture s’est recons­ti­tuée, à un niveau qui rejoint et com­mence à dépas­ser celui de 1913. Le salaire réel des tra­vailleurs dépasse assez sen­si­ble­ment le niveau de 1913, c’est-à-dire celui de l’avant-guerre. Une nou­velle lit­té­ra­ture pleine de vigueur a surgi. Le bilan de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne est net­te­ment posi­tif.

Mais il ne s’agit plus de recons­truire, il s’agit de construire : d’élargir la pro­duc­tion, de créer des indus­tries nou­velles (auto­mo­bile, avia­tion, chimie, alu­mi­nium…); il s’agit de remé­dier à la dis­pro­por­tion entre une agri­cul­ture réta­blie et une indus­trie faible. L’U.R.S.S. est isolée et mena­cée. Il s’agit de pour­voir à sa défense. Les mar­xistes n’ont pas d’illusion sur le pacte Briand-Kellog qui met la guerre « hors la loi »… Le régime est au car­re­four, le Parti déchiré par la lutte pour le pou­voir, et pour le pro­gramme du pou­voir, qui dresse de vieux bol­che­viks les uns contre les autres. Les conti­nua­teurs les plus lucides des temps héroïques sont grou­pés autour de Trotski. Ils peuvent com­mettre des fautes tac­tiques, ils peuvent for­mu­ler des thèses insuf­fi­santes, ils peuvent tâton­ner, leur mérite et leur cou­rage ne seront pas niables. Ils pré­co­nisent l’industrialisation pla­ni­fiée, la lutte contre les forces réac­tion­naires et tout d’abord contre la bureau­cra­tie, l’internationalisme mili­tant, la démo­cra­ti­sa­tion du régime à com­men­cer par celle du Parti. Ils sont vain­cus par la hié­rar­chie des secré­taires qui se confond avec la hié­rar­chie des com­mis­saires du Guépéou, sous l’égide du secré­taire géné­ral, l’obscur Géorgien de naguère, Staline.

Des mil­liers de fon­da­teurs de l’U.R.S.S., don­nant l’exemple du dévoue­ment à l’idée socia­liste, passent alors du pou­voir en prison ou en dépor­ta­tion. Les thèses qu’on leur oppose sont contra­dic­toires et peu importe. Le grand fait essen­tiel, c’est qu’en 1927-1928, par un coup de force per­pé­tué dans le Parti, l’État-Parti révo­lu­tion­naire devient un État poli­cier-bureau­cra­tique, réac­tion­naire, sur le ter­rain social créé par la révo­lu­tion. Le chan­ge­ment d’idéologie s’accentue bru­ta­le­ment. Le mar­xisme des plates for­mules éla­bo­rées par les bureaux se sub­sti­tue au mar­xisme cri­tique des hommes pen­sants. Le culte du Chef s’établit. Le « socia­lisme dans un seul pays » devient le cliché passe-par­tout des par­ve­nus qui n’entendent que conser­ver leurs pri­vi­lèges. Ce que les oppo­si­tions ne font qu’entrevoir avec angoisse, c’est qu’un nou­veau régime se pro­file, vain­queur de l’opposition trots­kyste, les Boukharine , Rykov , Tomski, Rioutine, quand ils s’en aper­çoivent, sont pris d’épouvante et passent eux-mêmes à la résis­tance. Trop tard.

Le grand tournant

La lutte de la géné­ra­tion révo­lu­tion­naire contre le tota­li­ta­risme durera dix ans, de 1927 à 1937. Les péri­pé­ties confuses et quel­que­fois dérou­tantes de cette lutte ne doivent pas nous en obs­cur­cir la signi­fi­ca­tion. Les per­son­na­li­tés ont pu s’affronter les unes les autres, se com­battre, se récon­ci­lier, se trahir même ; elles ont pu s’égarer, s’humilier devant la tyran­nie, ruser avec le bour­reau, s’user, se révol­ter déses­pé­ré­ment. L’État tota­li­taire jouait des uns contre les autres, d’autant plus effi­ca­ce­ment qu’il avait prise sur les âmes. Le patrio­tisme du Parti et de la révo­lu­tion, cimenté par les sacri­fices, les ser­vices, les résul­tats obte­nus, l’attachement à de pro­di­gieuses visions d’avenir, le sen­ti­ment du péril commun, obli­té­rait le sens de la réa­lité dans les cer­veaux les plus clairs. Il reste que la résis­tance de la géné­ra­tion révo­lu­tion­naire, à la tête de laquelle se trou­vaient la plu­part des vieux socia­listes bol­che­viks, fut si tenace qu’en 1936-1938, à l’époque des procès de Moscou, cette géné­ra­tion dut être exter­mi­née tout entière pour que le nou­veau régime se sta­bi­li­sât. Ce fut le coup de force le plus san­glant de l’histoire. Les bol­che­viks périrent par dizaines de mil­liers, les citoyens sovié­tiques péné­trés de l’idéalisme condamné, par mil­lions. Quelques dizaines de com­pa­gnons de Lénine et Trotski consen­tirent à se désho­no­rer eux-mêmes, par un suprême acte de dévoue­ment envers le Parti, avant d’être fusillés. Quelques mil­liers d’autres furent fusillés dans des caves. Les camps de concen­tra­tion les plus vastes du monde se char­gèrent de l’anéantissement phy­sique de masses de condam­nés.

Ainsi la san­glante rup­ture fut com­plète, entre le bol­che­visme, forme russe ardente et créa­trice du socia­lisme, et le sta­li­nisme, forme éga­le­ment russe, c’est-à-dire condi­tion­née par tout le passé et le pré­sent de la Russie, du tota­li­ta­risme. Afin que ce der­nier terme ait bien son sens précis, défi­nis­sons-le : le tota­li­ta­risme, tel qu’il s’est établi en U.R.S.S., dans le troi­sième Reich, et fai­ble­ment ébau­ché en Italie fas­ciste et ailleurs, est un régime carac­té­risé par l’exploitation des­po­tique du tra­vail, la col­lec­ti­vi­sa­tion de la pro­duc­tion, le mono­pole bureau­cra­tique et poli­cier (mieux vau­drait dire ter­ro­riste) du pou­voir, la pensée asser­vie, le mythe du chef-sym­bole. Un régime de cette nature tend for­cé­ment à l’expansion, c’est-à-dire à la guerre de conquête puisqu’il est incom­pa­tible avec l’existence de voi­sins dif­fé­rents et plus humains ; puisqu’il souffre inévi­ta­ble­ment de ses propres psy­choses d’inquiétude ; puisqu’il vit sur la répres­sion per­ma­nente de forces explo­sives de l’intérieur…

Un auteur amé­ri­cain, M. James Burnham , s’est plu à sou­te­nir que Staline est le véri­table conti­nua­teur de Lénine. Le para­doxe, poussé à ce degré hyper­bo­lique, ne manque pas d’un cer­tain attrait sti­mu­lant à l’endroit de la pensée pares­seuse et igno­rante… Il va de soi qu’un par­ri­cide demeure le conti­nua­teur bio­lo­gique de son père. Il est tou­te­fois autre­ment évident que l’on ne conti­nue pas un mou­ve­ment en le mas­sa­crant, une idéo­lo­gie en la reniant, une révo­lu­tion de tra­vailleurs par la plus noire exploi­ta­tion des tra­vailleurs, l’œuvre de Trotski en fai­sant assas­si­ner Trotski et mettre ses livres au pilon… Ou les mots conti­nua­tion, rup­ture, néga­tion, renie­ment, des­truc­tion n’auraient plus de sens intel­li­gible, ce qui peut au reste conve­nir à des intel­lec­tuels brillam­ment obs­cu­ran­tistes. Je ne songe pas à clas­ser James Burnham dans cette caté­go­rie. Le para­doxe qu’il a déve­loppé, sans doute par amour de la théo­rie irri­tante, est aussi faux que dan­ge­reux. Sous mille formes plates, il se retrouve dans la presse et les livres de ce temps de pré­pa­ra­tion à la troi­sième guerre mon­diale. Les réac­tion­naires ont un inté­rêt évident à confondre le tota­li­ta­risme sta­li­nien, exter­mi­na­teur des bol­che­viks, avec le bol­che­visme, afin d’atteindre la classe ouvrière, le socia­lisme, le mar­xisme, et jusqu’au libé­ra­lisme…

Pourquoi ?

Le cas per­son­nel de Staline, ex-vieux bol­che­vik lui-même, tout comme Mussolini fut un ex-vieux socia­liste de l’Avanti ! est tout à fait secon­daire à l’échelle du pro­blème socio­lo­gique. Que l’autoritarisme, l’intolérance et cer­taines erreurs du bol­che­visme aient fourni au tota­li­ta­risme sta­li­nien un ter­rain favo­rable, qui le contes­tera ? Une société contient tou­jours, comme un orga­nisme, des germes de mort. Encore faut-il que les cir­cons­tances his­to­riques leur faci­litent l’éclosion. Ni l’intolérance ni l’autoritarisme des bol­che­viks (et de la plu­part de leurs adver­saires) ne per­mettent de mettre en ques­tion leur men­ta­lité socia­liste ou l’acquis des dix pre­mières années de la révo­lu­tion. Si réel, cet acquis, que deux savants amé­ri­cains étu­diant le déve­lop­pe­ment cyclique des orga­nismes et des socié­tés, constatent qu’en 1917-1918, la Russie entra dans un nou­veau cycle de crois­sance, de sorte qu’elle appa­raît aujourd’hui comme la plus jeune des grandes nations du monde.

Au moment où éclate la révo­lu­tion russe, les effec­tifs orga­ni­sés de tous les partis révo­lu­tion­naires sont infé­rieurs à 1 % de la popu­la­tion de l’Empire. Les bol­che­viks ne consti­tuent qu’une frac­tion de ce moins-d’un-pour-cent. L’infime levain servit et s’épuisa. La révo­lu­tion d’octobre-novembre 1917 fut diri­gée par un parti d’hommes jeunes. L’aîné d’entre eux, Lénine, avait 47 ans ; Trotski 38 ans ; Boukharine 29 ans ; Kamenev et Zinoviev , 34 ans. De dix à vingt ans plus tard, la résis­tance au tota­li­ta­risme fut le fait d’une géné­ra­tion vieillis­sante. Et cette géné­ra­tion ne suc­comba pas seule­ment sous le poids d’une jeune bureau­cra­tie poli­cière âpre­ment cram­pon­née aux pri­vi­lèges du pou­voir, mais encore sous la pas­si­vité poli­tique de masses sur­me­nées, sous-ali­men­tées, para­ly­sées par le sys­tème ter­ro­riste et l’intoxication de la pro­pa­gande. Elle se trouva en outre sans le moindre appui effi­cace à l’extérieur. Pendant qu’elle résis­tait en U.R.S.S., la montée des forces réac­tion­naires dans le monde fut presque inin­ter­rom­pue. Les puis­sances démo­cra­tiques ména­geaient ou encou­ra­geaient Mussolini et Hitler. L’élan des fronts popu­laires, ce combat d’arrière-garde des masses labo­rieuses d’Occident, fut brisé en Espagne, au moment précis où les bour­reaux de Staline pro­cé­daient en Russie à la liqui­da­tion du bol­che­visme…

La révo­lu­tion russe nous laisse-t-elle, après ses dix pre­mières années exal­tantes, et les vingt années noires qui sui­virent, quelque chose à défendre ? Une immense expé­rience his­to­rique, les sou­ve­nirs les plus fiers, des exemples inap­pré­ciables, ce serait déjà beau­coup. La doc­trine et les tac­tiques du bol­che­visme, en revanche, néces­sitent l’étude cri­tique. Tant de chan­ge­ments se sont pro­duits dans ce monde chao­tique que nulle concep­tion mar­xiste – ou autre­ment socia­liste – valable en 1920 ne sau­rait plus trou­ver main­te­nant d’application pra­tique sans des mises à jour essen­tielles. Je ne crois pas que dans un sys­tème de pro­duc­tion où le labo­ra­toire acquiert par rap­port à l’atelier une pré­pon­dé­rance crois­sante, l’hégémonie du pro­lé­ta­riat puisse s’imposer, si ce n’est sous des formes morales et poli­tiques impli­quant en réa­lité le renon­ce­ment à l’hégémonie. Je ne crois pas que la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » puisse revivre dans les luttes de l’avenir. Il y aura sans doute des dic­ta­tures plus ou moins révo­lu­tion­naires ; la tâche du mou­ve­ment ouvrier sera tou­jours, j’en demeure convaincu, de leur main­te­nir un carac­tère démo­cra­tique, non plus au béné­fice du seul pro­lé­ta­riat, mais au béné­fice de l’ensemble des tra­vailleurs et même des nations. En ce sens, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne n’est plus, à mes yeux, notre fin : la révo­lu­tion que nous enten­dons servir ne peut être que socia­liste, au sens huma­niste du mot, et plus exac­te­ment socia­li­sante , démo­cra­ti­que­ment, liber­tai­re­ment accom­plie… En dehors de la Russie, la théo­rie bol­che­vik du Parti a com­plè­te­ment échoué. La variété des inté­rêts et des for­ma­tions psy­cho­lo­giques n’a pas permis de consti­tuer la cohorte homo­gène de mili­tants dévoués à une œuvre com­mune si noble­ment louée par le pauvre Boukharine… La cen­tra­li­sa­tion, la dis­ci­pline, l’idéologie gou­ver­née ne peuvent désor­mais que nous ins­pi­rer une juste méfiance, quelque besoin que nous ayons d’organisations sérieuses…

L’univers concentrationnaire

Et que reste-t-il à défendre au peuple russe ? L’accablante ironie de l’histoire en fait le peuple qui n’a que ses chaînes à perdre ! Je sou­haite que l’on tra­duise bien­tôt en fran­çais le livre objec­ti­ve­ment impla­cable de David J. Dallin et Boris I. Nicolaevski sur Le tra­vail forcé en Russie sovié­tique . Il nous apprend qu’en 1928, à l’époque du Thermidor sovié­tique, les camps de concen­tra­tion du Guépéou ne conte­naient qu’une tren­taine de mil­liers de condam­nés. En revanche, il est impos­sible de savoir le nombre de mil­lions d’esclaves aujourd’hui enfer­més dans les camps de Staline. Les recou­pe­ments les plus modestes l’évaluent à dix ou douze (mil­lions), soit, d’après ces auteurs, 16 % au moins de la popu­la­tion adulte mâle et un pour­cen­tage de femmes sen­si­ble­ment moindre. Je sou­li­gnais récem­ment dans Masses l’importance déci­sive de ces don­nées. Admettant le chiffre de 15 % de pri­vi­lé­giés du régime, jouis­sant en U.R.S.S. d’une condi­tion moyenne d’Européens civi­li­sés, chiffre pro­ba­ble­ment opti­miste en ce moment et qu’il y a lieu de divi­ser par deux pour obte­nir le pour­cen­tage des tra­vailleurs adultes pri­vi­lé­giés, j’écrivais : « Dès lors : 7 % de tra­vailleurs adultes pri­vi­lé­giés, 15 % de parias, 78 % d’exploités vivant pau­vre­ment ou misé­ra­ble­ment [… ] » Comment voulez-vous qua­li­fier cette struc­ture sociale ? Est-elle défen­dable ?

A l’extérieur, l’influence de cet « uni­vers concen­tra­tion­naire » s’est révé­lée capable d’empêcher la marche du socia­lisme et la réor­ga­ni­sa­tion de l’Europe. La tra­gé­die n’est plus spé­cia­le­ment russe, elle est uni­ver­selle. La troi­sième guerre mon­diale semble devoir en être l’aboutissement logique. Ne nous rési­gnons pas tou­te­fois aux solu­tions catas­tro­phiques, tant qu’il en est d’autres en vue. L’agressivité du régime sta­li­nien à l’extérieur est condi­tion­née par la gra­vité de sa situa­tion à l’intérieur. La révolte latente des masses russes et non russes contre ce régime a été prou­vée par le défai­tisme des popu­la­tions qui, au début de l’invasion, accueillirent les enva­his­seurs en libé­ra­teurs ; prou­vée par les troubles du len­de­main de la vic­toire ; par le mou­ve­ment beau­coup plus com­plexe qu’on ne le croit de l’armée Vlassov qui se battit tour à tour contre les Nazis et contre eux ; par les deux ou trois cent mille réfu­giés russes d’Allemagne ; par le peu­ple­ment des camps de concen­tra­tion. Je tiens que les régimes tota­li­taires consti­tuent de colos­sales fabriques de révol­tés. Celui-ci plus qu’un autre en raison de sa tra­di­tion révo­lu­tion­naire.

La docu­men­ta­tion sur l’état d’esprit des masses russes s’accroît tous les jours. Quiconque connaît la Russie sait que, sous la cara­pace d’airain du régime, une vita­lité pro­fonde se main­tient. Les neuf dixièmes des hommes qui tra­vaillent, bâtissent, inventent, admi­nistrent, pour­raient, si leurs chaînes étaient bri­sées, deve­nir d’un mois à l’autre les citoyens d’une démo­cra­tie du tra­vail… Pourront-ils briser leurs chaînes à temps pour qu’une Russie socia­liste pré­vienne le déchaî­ne­ment de la guerre ?

Ce que le sta­li­nisme a fait pour incul­quer à ses oppri­més l’horreur et le dégoût du socia­lisme est inima­gi­nable : des cou­rants de réac­tion sont à pré­voir en Russie et plus encore chez les peuples non russes, sur­tout chez les musul­mans de l’Asie cen­trale, depuis long­temps tra­vaillés par les aspi­ra­tions pan­is­la­miques. J’estime tou­te­fois, en me fon­dant sur beau­coup d’observations faites en U.R.S.S. même, pen­dant des années par­ti­cu­liè­re­ment cruelles aux masses, que la grande majo­rité du peuple russe se rend clai­re­ment compte de l’imposture du socia­lisme offi­ciel. Aucun retour à l’ancien régime ou même au grand capi­ta­lisme n’étant pos­sible, en raison du haut degré de déve­lop­pe­ment atteint par la pro­duc­tion éta­ti­sée, au moment où l’Europe entière est ache­mi­née vers les natio­na­li­sa­tions et la pla­ni­fi­ca­tion, la démo­cra­tie russe ne pour­rait qu’assainir, décras­ser, réor­ga­ni­ser dans l’intérêt des pro­duc­teurs la pro­duc­tion socia­li­sée. L’intérêt tech­nique de la pro­duc­tion, le sens de la jus­tice sociale, la liberté retrou­vée se conju­gue­raient par la force des choses pour remettre l’économie au ser­vice de la com­mu­nauté…

Tout n’est pas perdu puisque cette espé­rance ration­nelle, for­te­ment moti­vée, nous reste.

Mexico, juillet-août 1947.

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