Le tournant éco-territorial en Amérique latine

Maristella Svampa[1]

En Amérique du Sud, une des conséquences de l’essor actuel des pratiques extractivistes a été l’explosion des conflits socio-environnementaux. Un peu partout, on observe l’expansion des luttes ancestrales pour la terre menées par les mouvements indigènes et paysans, ainsi que l’émergence de nouvelles formes de mobilisation citoyenne, axée sur la défense du commun, de la biodiversité et de l’environnement. Ces conflits expriment des conceptions différentes sur le territoire, la nature et l’environnement. Ils questionnent les concepts de développement et proposent d´autres formes de démocratie. Dans la mesure où de multiples mégaprojets tendent à reconfigurer les territoires, des mobilisations les mettent en échec tout en confrontant les normes légales et donc en créant une spirale de criminalisation et de répression.

Nouveaux acteurs

Ces luttes des autochtones et des paysans se multiplient pendant qu’émergent parallèlement de nouveaux mouvements socio-environnementaux, ruraux et urbains, pluri-classistes, accompagnés d’ONG environnementales, d’intellectuels et experts, qui s’investissent dans l’action des organisations et des mouvements sociaux. Comme cela arrive souvent dans d’autres domaines de lutte, la dynamique organisationnelle est dominée par des jeunes acteurs, dont beaucoup de femmes, dont le rôle est également crucial tant dans les grandes structures organisationnelles que dans les petits groupes de soutien aux actions.

En continuité avec le nouvel internationalisme des luttes, se créent alors des réseaux denses d’organisations et de lieux de passage, au niveau national, régional et international et où s’articulent des échanges et même des coordinations.[2] En ce sens, la caractéristique la plus innovante est l’articulation entre différents acteurs, ce qui favorise un dialogue entre connaissances et disciplines, caractérisées par la valorisation des savoirs locaux ainsi que le développement d’une expertise indépendante des discours dominants. C’est de cette articulation qu’organisations et mouvements développent des diagnostics communs, qui dépassent les problèmes locaux et nationaux. On constate alors une diversification des stratégies de lutte, en combinant la mobilisation de la base et l’articulation des réseaux sociaux, avec le partage et l’application de différents instruments techniques et juridiques (protection collective, consultations publiques, élaboration de projets de lois pour la protection de l’environnement et les droits des peuples autochtones, etc.).

Partout des luttes

Actuellement, dans tous les pays d’Amérique latine se multiplient des projets extractivistes et donc des luttes. Selon l’Observatoire des conflits miniers en Amérique latine (OCMAL), on comptait 217 conflits, impliquant 227 projets et 331 communautés, notamment au Pérou (39 conflits), au Mexique (37), au Chili (36), en Argentine (26), au Brésil (20), en Colombie (14) et en Équateur (7)[3]. Parmi plusieurs sites de luttes, on note les faits suivants :

  • Le Pérou connaît une tradition d’exploitation minière à grande échelle, et où les conflits liés à l’exploitation minière représentent 68% de l’ensemble des conflits sociaux (2016). La Confédération nationale des communautés affectées (CONACAMI), qui a été l’une des organisations pionnières au niveau continental dans la lutte contre les méga-mines, aujourd´hui est deplacée par des jeunes organisations locales et régionales, notamment les « rondes paysannes ».
  • En Bolivie, la vague extractiviste inclut l’exploitation minière, l’exploitation d’hydrocarbures et la progression de l’agro-industrie. Une des luttes les plus connues a été celle concernant le territoire indigène du parc national sécurisé d’Isidoro (TIPNIS), où le gouvernement projetait de construire une autoroute. Entre-temps, le gouvernement s’est engagé dans une campagne de dénigrement contre des organisations autochtones critiques et, notamment des ONG, dont celles qui effectuent des travaux de recherche sur l’extractivisme et l’expansion de l’agro-industrie. En 2016, le gouvernement a promulgué une loi pour restreindre la liberté d’association pour des ONG qui ne seraient pas conformes au Plan de développement national.
  • En Colombie, sous le gouvernement du président précédent (J. Manuel Santos), des projets miniers ont généré d’énormes résistances, parmi lesquels celui La Colosa, qui menaçait sérieusement les localités du département de Tolima, le grenier agricole de la Colombie. Des comités environnementaux pour la défense de la vie ont été formés, pour exiger des consultations publiques. Finalement ce mégaprojet a été suspendu après quelques consultations publiques, dont les résultats ont clairement exprimé un refus de ce qu´on appelle « la licence sociale ».
  • Au Mexique, l’Assemblée nationale des personnes atteintes de l’environnement (ANAA) lutte depuis 2008 contre les méga-mines, les barrages hydroélectriques et l’urbanisation sauvage. Le Conseil des Ejidos et des communautés en opposition au barrage de La Perota à Guerrero réunit des paysans autochtones, sous le slogan : « Nous sommes les gardiens de l’eau ».
  • En Argentine, dans le cœur du capitalisme agraire, les résistances sont plus difficiles à organiser, malgré le rôle pionnier des Madres del Barrio Ituzaingó, à Córdoba. Depuis 2007, il y a la campagne « Arrêter la pulvérisation », promue par le Centre de protection de la nature de Santa Fe, qui développe des mobilisations, des camps, des ateliers avec des résidents locaux, avec l’aide notamment du « Réseau des médecins de villages fauchés ». Entre 2003 et 2009, la lutte contre les projets méga-miniers s´est exprimé dans l´interdiction de cette type d´activité dans 7 provinces (dans ce pays, les ressources naturelles appartient aux provinces). À la fin de 2016, 37 localités ont réussi à obtenir des injonctions contre le fracking. Toutes ses résistances éco-territoriales bloquent des stratégies d’accaparement des terres (par des mégaprojets agro-industriels, méga-miniers ou d’urbanisme), et protègent des écosystèmes fragiles.

Dans ce contexte de plus en plus conflictuel, la violence s’aggrave. Selon divers organismes de défense des droits, 908 meurtres ont été documentés entre 2002 et 2013 parmi les militants écologistes, dont 83,7% (760 cas) ont eu lieu en Amérique latine. En 2015, le Brésil est à la tête de ce classement sinistre, avec 45 meurtres.  En mars 2016, Berta Cáceres, du Conseil civique des organisations populaires et autochtones du Honduras (COPIN H), bien connue pour son opposition au barrage de Zarca, a été assassinée. La criminalisation des mouvements est également inquiétante en Équateur, où environ 230 personnes ont été accusées de « sabotage » et de « terrorisme », sous le gouvernement de Rafael Correa (2007-2017) Un peu partout, des paysans, des mouvements autochtones, ainsi que des mobilisations socio-environnementales, sont menacés.

Le tournant éco-territorial

La dynamique des luttes socio-environnementales en Amérique latine débouche sur un « tournant éco-territorial », s’exprimant par un récit commun sur la résistance collective et la défense de la terre et du territoire, ce qui est plus évident parmi les organisations autochtones et paysannes en raison de la relation étroite que ces groupes établissent entre terre et territoire, et en termes de communauté de vie. Ce que nous appelons le tournant éco-territorial se réfère à la construction de cadres d’action collective, où se formulent des structures de sens et des systèmes d’interprétation contestataires. Ces cadres rebelles ont tendance à développer une capacité mobilisatrice importante, pour installer de nouveaux thèmes, langages et slogans, tout en guidant la dynamique interactive vers la production d’une subjectivité collective commune dans l’espace latino-américain des luttes.

Ce virage éco-territorial interagit avec les mouvements de justice environnementale. La notion de justice environnementale implique le droit à un environnement sûr, sain et productif pour tous, où l’environnement est considéré dans son intégralité, y compris ses dimensions écologiques, physiques, sociales, politiques, esthétiques et économiques.

L’un des concepts les plus mobilisateurs érigé ces dernières années est le « Buen Vivir » (en quechua : sumak kawsay). Intraduisible, l’idée indique un horizon utopique, en référence à une pluralité de visions du monde autochtone. Cela serait trompeur de l’enfermer dans une formule vernaculaire unique, attribuable à un peuple ou à une culture, ou un nouveau schéma binaire qui finirait par fusionner avec les dichotomies déjà établies à partir du discours colonial.

En fait, ce concept en construction postule de nouvelles formes de rapports entre humains, entre ceux-ci et la nature, ainsi qu’avec d’autres formes de vie. Dit autrement, c’est le passage d’un paradigme anthropocentrique à un autre d’un caractère socio-biocentrique. Dans les lignes directrices de ce nouveau paradigme, la civilisation abandonne l’idée de développement, de la croissance économique illimitée, en faveur d’une économie solidaire et durable et d’autres rapports de production n’impliquant pas l’exploitation de l’homme par l’homme. D’autre part, Buen vivir définit le rapport de l’homme avec la nature en tant que partie intégrante de celui-ci. De cette façon, il implique d’autres langages de valorisation (écologiques, religieux, esthétique, culturel) par rapport à la nature, où la croissance économique doit être soumise à la préservation de la vie. Cela conduit à la reconnaissance des droits de la nature, et donc le respect intégral de son existence et le maintien et la régénération de ses cycles de vie, structure, fonctions et processus évolutifs. Reconnaître les droits de la nature impliquent un changement civilisationnel en profondeur, qui remet en question les logiques anthropocentriques dominantes.

Cette vision a plusieurs conséquences. Premièrement, le nouveau paradigme souligne l’importance d’amorcer un processus de dé-marchandisation progressif et essentiel de la nature. Deuxièmement, la dignité, le fondement des droits de l’homme, présuppose que chaque être humain a une valeur intrinsèque. En troisième lieu, le paradigme des droits de la nature reconnaît également les valeurs intrinsèques ou inhérentes de la nature. L’égalité doit transcender l’humain pour reconnaître dans la nature une vie qui doit être respectée. Quatrièmement, la reconnaissance des droits de la nature exige d’intégrer dans la justice la justice écologique, dont l’objectif n’est pas d’imposer des pénalités pour les dommages causés, mais une recomposition environnementale indépendante de son coût économique. Le critère de justice doit assurer les processus vitaux et non pas chercher une compensation économique. Ce passage vise à préserver l’intégrité des processus naturels, garantissant les flux d’énergie et de matériaux dans la biosphère, tout en préservant la biodiversité de la planète.

Cette vision est à contre du « développement durable », qui implique sous le paradigme de « modernisation écologique » et maintenant de l` « économie verte » un approfondissement de la marchandisation de la nature, ce qui entraînera l’accentuation des dommages et des inégalités, augmentant tant l’appropriation des territoires des communautés locales et autochtones par les entreprises transnationales que les effets néfastes du néo-extractivisme.

Contrairement à cette tendance, des mouvements de résistance, au Sud comme au Nord, développent le concept des Communs, qui apparaît aujourd’hui comme l’une des clés de la recherche d’un paradigme alternatif, au-delà du marché et de l’État. La grammaire du commun s’établit sur un préjugé favorable au public, c’est-à-dire contre les politiques d’ajustement et de privatisation (néolibéralisme), contre l’expropriation de la connaissance (le capitalisme cognitif) et, plus récemment, contre l’extractivisme « développementaliste », qui aggrave les processus d’accaparement des terres, la privatisation des semences et la surexploitation des biens naturels.

Vers la construction d’une alternative

Les différents thèmes du virage éco-territorial traduisent la nouvelle grammaire des luttes ; de la gestation d’un langage alternatif de forte résonance dans l’espace latino-américain des luttes, émerge un cadre commun de significations, ce qui indique l’expansion des frontières du droit. Être dans une langue de défense du territoire et des biens communs, des droits de l’homme, des droits de la nature implique une démocratisation avancée, le droit des peuples de dire « non » à des projets qui affectent leurs conditions de vie et compromettent l’avenir des générations. Par ailleurs, les nouvelles structures de signification, exprimant une tendance associée aux luttes socio-environnementales, ont une résonance dans le la société, à travers son inscription dans l’agenda politique, mais elles sont loin d’être intégrées en profondeur dans les débats de la société. Les attentes économiques et politiques de nombreux citoyens latino-américains face aux politiques publiques et les politiques sociales restent en plan. Les pratiques des États restent opaques et tendent à neutraliser ces structures alternatives de signification.

Les obstacles d’autre part ne viennent pas seulement des gouvernements. Les mouvements et organisations restent souvent empêtrés dans certains imaginaires sociaux autour du concept de « développement ».  Malgré le fait que l’extractivisme, et en particulier l’exploitation minière, illustre une histoire longue et sombre en Amérique latine, l’opinion dans les pays où il existe une forte tradition minière, comme en Bolivie et au Pérou par exemple, est divisée, entre ceux qui refusent le « modèle » et ceux qui continuent de considérer l’exploitation minière comme une forme de développement. Ainsi, il y a une ligne de démarcation entre ceux qui parient d’une manière ou d’une autre sur l’idée de compensation et d’autres, qui rejettent l’exploitation minière et questionnent le modèle de développement. Dans les mouvements sociaux eux-mêmes coexistent différentes visions.

Dans les anciennes zones minières, les revendications de la population visent à changer les conditions économiques et à mesurer les impacts sociaux et culturels de l’exploitation minière. Là où il n’y a pas d’activité minière, les populations font preuve d’une plus grande résistance. Dans d´autres cas, par exemple dans les projets d’exploitation minière ciel ouvert, il n’y a pas d’imaginaire extractif disponible et en général, les populations ont tendance à rejeter ceux-ci défendant d’autres modèles productifs et en assumant des positions plus radicales.

Tension des territorialités

De manière schématique, on peut dire qu’il existe différentes logiques de la territorialité. Les logiques territoriales des entreprises et des élites économiques s’insèrent au sein d’un paradigme économiste, qui souligne l’importance de transformer ces espaces où les ressources sont considérées comme stratégiques, en territoires « efficaces » et « productifs ». La logique d’État pour sa part est d’abord orientée vers le contrôle des revenus provenant des projets extractivistes.

Pour les peuples autochtones et leurs organisations, l’idée de territoire et la territorialité sont liées à l’autonomie, comprise comme autodétermination. Devant le discours hégémonique des entreprises et des gouvernements, qui cherchent à imposer une « coexistence » entre différents modèles productifs (par exemple, la coexistence entre le modèle agroalimentaire et l’agriculture familiale et organique, ou bien entre les mines et l’exploitation pétrolière et l`agriculture régionale), les opposants soulignent l’incompatibilité entre une matrice productive régionale (généralement liée à l’agriculture) et le modèle extractif. Il n’y a pas de place pour ces deux réalités si on considère la concurrence effective pour l’eau, l’énergie et le territoire. L’avancée des grandes entreprises extractives et la logique de l’occupation intensive du territoire qu’elle suppose, génère un réel danger de déplacement et le remplacement de la matrice productive régionale, une reconfiguration socio-territoriale, de forts impacts économiques, sociaux et environnementaux.

Plusieurs organisations impliquées dans des luttes socio-environnementales sont localisées sur des territoires ruraux, plus ou moins isolés, où résident des populations paysannes et autochtones. Le déplacement des frontières de l’exploitation menace ces territoires, que les pouvoirs essayent de réduire à un regard misérabiliste, qui cache mal une stratégie de dévaluation des économies locales. Les territoires sont définis comme des « déserts » ou « socialement vides »). De même, les mégaprojets s’étendent sur de petites villes moyennes et moyennes, dont le pouvoir de pression est le plus faible, en ce qui concerne autres grands centres urbains. De tout cela ressortent des interprétations différentes pour ne pas dire conflictuelles entre la campagne et la ville, la Sierra, la jungle et la côte, comme au Pérou et en Colombie; ou entre les petites localités et les grandes villes d’Argentine, dans la mesure où les mégaprojets (mines, hydrocarbures, barrages, entre autres) n’affectent qu’indirectement les villes. La définition de ce qui est une « vie meilleure » semble être associée principalement à la consommation, quelque chose qui pour les secteurs populaires, devient une possibilité avec l’impact des grands projets.

Conclusion : le moment féministe

Finalement, l´une des choses á souligner est que dans les derniers temps, nous assistons un peu partout au passage du moment « indigéniste » au moment « féministe » des luttes, visible dans la croissance de la mobilisation des femmes, à travers des diverses formes d´engagements. Cette puissante vague féministe donne plus de visibilité aux femmes des zones marginales, des petits et moyens centres urbaines, des secteurs populaires et peuples originaires. L`axe corps-territoire devient l´une des clés d´un nouveau récit contre-hégémonique, capable de réunir d´autres langages sur le territoire, et l´éthique du soin avec l`idée d`interdépendance, lu comme éco-dépendance.

[1] Extraits d’un texte de Maristella Svampa, Del Cambio de epoca. Al fin del ciclo. Gobiernos progresistas, extractivisnmo y movimientos sociales en America Latina, Buenos Aires, Edhasa 2017. (Traduction par Pierre Beaudet)

[2] Tels Via Campesina, le Forum social mondial et ses déclinaisons thématiques (sur l’eau, les ressources, etc.), les plateformes communes contre les traités de libre-échange et les méga projets, etc.)

[3] Observatorio de conflictos mineros de America Latina: https://www.ocmal.org/