Le phénomène Occupons : l’Agora moderne

Par Mis en ligne le 15 novembre 2011

Malgré une cou­ver­ture média­tique axées davan­tage sur les aspects sécu­ri­taires des cam­pe­ments plutôt que les idées bras­sées par ces der­niers, le phé­no­mène Occupons, reçoit tou­jours un appui favo­rable de la popu­la­tion comme en témoigne le der­nier son­dage Nanos mon­trant que 60% des Canadiens et 70% des Québécois sont « favo­rables » ou « plutôt favo­rables » au mou­ve­ment. Quelques remarques sur l’origine et la portée de ce phé­no­mène.

Couramment asso­cié au mou­ve­ment des « indi­gna­dos » en Europe ou aux révo­lu­tions arabes, le phé­no­mène Occupons repré­sente, dans un pre­mier temps, l’expression spon­ta­née d’un cri de désar­roi de la part de ceux qui refusent d’être de simples vic­times, en l’occurrence, de la démo­cra­tie libé­rale capi­ta­liste. S’il est vrai qu’il existe tou­jours des ins­ti­ga­teurs der­rière des mou­ve­ments de masse, ceux-ci ne mobi­li­se­ront jamais assez si un sen­ti­ment puis­sant d’indignation ne cir­cule pas déjà parmi une large frange de la popu­la­tion. Profondément heur­tées maté­riel­le­ment et psy­chi­que­ment, l’angoisse et la colère des gens débordent dans les rues ; versent là où il reste un sem­blant d’espace public, autre­fois lieu de véri­table déli­bé­ra­tion poli­tique. Il y a donc un pre­mier fait d’ensemble : une sorte de souf­france col­lec­tive, un sen­ti­ment d’injustice géné­ra­li­sée qui se répand parmi ceux qui refusent d’être les simples vic­times des crises qui frappent le sys­tème actuel. Ce sen­ti­ment inter­pelle une masse cri­tique fai­sant émer­ger une pos­ture com­mune qui incite à l’action. En ce sens souf­frir ensemble est le pre­mier pas vers une sub­jec­ti­va­tion poli­tique. C’est une expé­rience col­lec­tive fon­da­trice qui permet de ques­tion­ner le réel, remettre en ques­tion les pos­sibles poli­tiques.

Mais cette explo­sion spon­ta­née se mani­feste, par défi­ni­tion, à tra­vers des formes mul­tiples, des causes indi­vi­duelles et col­lec­tives diverses. Autrement dit, s’identifient au phé­no­mène Occupons des chauf­feurs d’autobus, des ensei­gnants, des sans-abris, des infir­mières, des étu­diants, des intel­lec­tuels, des libraires, et même des ban­quiers et des vété­rans du Vietnam. Le sym­bole du contrôle du pou­voir à tra­vers l’économie et la finance que repré­sente Wall Street cana­lise l’insatisfaction de gens aux allé­geances poli­tiques variées, par­fois oppo­sées. Le sym­bole choisi, deuxième déno­mi­na­teur commun, ras­semble néga­ti­ve­ment, à tra­vers une même cible ; ce qui est perçu comme l’origine sys­té­mique des pro­blèmes sociaux des 99%. Bref, se déve­loppe une souf­france col­lec­tive qui désigne un même cou­pable des mal­heurs maté­riels des gens.

Dans un deuxième temps, cepen­dant, cette injus­tice struc­tu­relle liée à la place déme­su­rée de la « haute finance » dans nos vies, fait émer­ger une réflexion plus pro­fonde sur les valeurs même qui régissent nos socié­tés, sur les normes inter­na­li­sées deve­nues invi­sibles car pro­fon­dé­ment enra­ciné dans le quo­ti­dien des gens. Le dépas­se­ment de soi, le bien-être per­son­nel, le bon­heur indi­vi­duel cessent d’être les sacro­saints prin­cipes régis­sant impé­ra­ti­ve­ment nos vies. Des ques­tions comme le sacri­fice per­son­nel au nom d’une cause qui nous dépasse deviennent sou­dai­ne­ment légi­times d’être pen­sées et dis­cu­tées.

Toutefois, des dif­fi­cul­tés appa­raissent lorsqu’il est ques­tion de regrou­per posi­ti­ve­ment les mobi­li­sés. Divisés sur les dif­fé­rentes façons de penser une société juste, chaque occu­pant exprime son opi­nion propre qui ne coïn­cide pas tou­jours avec celle des autres. Des consen­sus sont néan­moins atteints et se sont tra­duits par la mise en place d’Assemblées géné­rales, d’actions ciblées comme les marches, des for­ma­tions sur le fonc­tion­ne­ment de l’économie, la créa­tion d’équipes médi­cale et, dans le cas de New York, l’énonciation de valeurs fon­da­trices retrou­vées dans la Déclaration de l’occupation de la ville de New York. Plutôt que de pro­po­ser une liste de demandes spé­ci­fiques, les occu­pants inves­tissent un espace public en édi­fiant une micro­so­ciété qui, guidée par l’idée de jus­tice, inter­roge les normes et les valeurs sur les­quelles reposent les rap­ports sociaux actuels. Autrement dit, par-delà leurs diver­gences, pour une grande partie des occu­pants et occu­pantes, l’important est d’essayer de mettre une com­mu­nauté en mou­ve­ment : une com­mu­nauté qui réflé­chit sur elle-même, qui ques­tionne des prin­cipes, des valeurs et des ins­ti­tu­tions, en appa­rence inébran­lables dans nos socié­tés actuelles, et pro­pose d’autres manières de fonder un commun, de faire société. Ce pro­ces­sus d’appropriation d’un espace public afin de le trans­for­mer en véri­table Agora grecque, donne un sens poli­tique au phé­no­mène. À tra­vers une remise en ques­tion des règles du jeu actuelles, il permet une inter­ro­ga­tion plus large sur nos modes de vie et nos com­por­te­ments indi­vi­duels. Cette expé­rience en soi est déjà une vic­toire signi­fi­ca­tive du phé­no­mène Occupons. Ainsi, les cri­tiques du mou­ve­ment qui dénoncent l’absence de demandes com­munes spé­ci­fiques, devraient davan­tage obser­ver les occu­pa­tions comme l’incarnation vécue de ces exi­gences.

Être dans l’idéologie, c’est croire que la réa­lité est auto-évi­dente. Qu’elle est donnée en soi, immuable. Que l’on peut saisir le réel une fois pour toute, sans l’interroger constam­ment. Que des concepts comme la tolé­rance, par exemple, ont tou­jours teinté les dis­cours mili­tants contre la dis­cri­mi­na­tion raciale et sexuelle. Comme le dit Zizek[1], Martin Luther King n’aurait jamais pensé construire le mou­ve­ment des droits civils en affir­mant que les blancs doivent apprendre à être plus « tolé­rants » envers les noirs. En ce sens, être radi­cal, ou inter­ro­ger la racine des choses, signi­fie remettre en ques­tion ces évi­dences don­nées du réel. Et cette remise en ques­tion, dans sa forme la plus radi­cale, se pré­sente sous la forme du vécu quo­ti­dien de ceux et celles qui la réflé­chissent et en prennent acte.



[1] Slavov Zizek, entre­vue accor­dée à Tom Ackerman, Al Jazzera, 29 octobre 2011.

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