Dakar - le Caire - Tunis : même combat

Le Forum social mondial et les processus de mobilisation politique

Par , Mis en ligne le 15 février 2011

70 000 per­sonnes ont défilé le 6 février der­nier dans les rues de Dakar pour la marche d’ouverture du Forum social mon­dial (FSM). Par la suite, et jusqu’au 11 février, plu­sieurs dizaines de mil­liers de par­ti­ci­pants ont cir­culé sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop à la recherche d’un ate­lier, d’une confé­rence ou d’une mani­fes­ta­tion afin de penser et construire un monde dif­fé­rent, plus juste, soli­daire et démo­cra­tique.

Parallèlement, les sou­lè­ve­ments popu­laires en Égypte ont mobi­lisé l’attention média­tique. Ces mobi­li­sa­tions fai­saient suite à la « révo­lu­tion de Jasmin » en Tunisie, et sus­citent de nom­breuses aspi­ra­tions au chan­ge­ment dans d’autres pays de la région. Les peuples des­cendent dans la rue pour braver le pou­voir auto­ri­taire des gou­ver­ne­ments en place depuis des décen­nies. Doit-on voir dans ces deux séries d’événements plus qu’un paral­lèle ?

Haro sur les forums sociaux

Plusieurs voix se sont éle­vées cette semaine au sein du FSM pour déplo­rer le manque de liens concrets entre les mou­ve­ments récents de contes­ta­tion en Égypte et en Tunisie, ou même encore en Grèce et en France ces der­niers mois, et les ren­contres des acteurs sociaux du type du FSM à Dakar. La cri­tique est telle qu’elle a pu remettre en ques­tion la per­ti­nence de tenir des évé­ne­ments comme celui-ci. Si le FSM n’est pas capable d’être à l’avant-garde de la pro­tes­ta­tion mon­diale des peuples, mieux vau­drait diri­ger les éner­gies ailleurs ou, au moins, tra­vailler à le trans­for­mer.

Ce dis­cours est récur­rent au sein des pro­ces­sus des forums sociaux mon­diaux, depuis le pre­mier tenu en 2001 à Porto Alegre (Brésil), jusqu’à aujourd’hui. C’est le dis­cours de ceux qui pensent que l’horizontalité, la diver­sité et l’ouverture c’est bien, mais pas trop long­temps parce que ce n’est pas effi­cace ; ceux qui rêvent de l’alignement des mul­tiples com­po­santes de la mou­vance alter­mon­dia­liste der­rière un pro­gramme unique et claire ; ceux qui vou­draient que le FSM laisse la place à une Cinquième inter­na­tio­nale avec ses lea­ders cha­ris­ma­tiques et sa nou­velle doxa. Nous aime­rions ici ques­tion­ner cette pers­pec­tive, mino­ri­taire et euro­péenne d’ailleurs.

Il est vrai qu’il n’y a pas de lien direct et clai­re­ment établi entre le FSM et l’embrasement des peuples d’Afrique du Nord et du Moyen Orient. Les sou­lè­ve­ments tuni­sien et égyp­tien sont avant tout une affaire interne, qui répond à des dyna­miques poli­tiques propres aux pays concer­nés. Ce ne sont pas des révo­lu­tions alter­mon­dia­listes. Ceci dit, il ne faut pas non plus croire que ces mobi­li­sa­tions résultent d’une érup­tion spon­ta­née déta­chée du contexte global de la mon­dia­li­sa­tion et de sa contes­ta­tion. En fait, il nous appa­raît un peu abrupte de dire qu’il n’y a pas de lien entre ces deux formes de mobi­li­sa­tion poli­tique.

C’est une ques­tion qu’il fau­drait véri­fier auprès des acteurs égyp­tiens et tuni­siens. Qui nous dit que ces mou­ve­ments ne sont pas liés à des orga­ni­sa­tions elles-mêmes impli­quées dans la mou­vance alter­mon­dia­listes ? De plus, suite à notre expé­rience durant ce FSM 2011 et ses édi­tions pré­cé­dentes, il nous appa­raît assez évident que cet espace n’a pas de fron­tières et qu’il génère des idées, des ana­lyses, des dis­cours qui conti­nuent d’exister après le forum et qui sont à la dis­po­si­tion de tous, créant ainsi un climat géné­ral où exer­cer son esprit cri­tique et oser penser le chan­ge­ment rede­viennent légi­times. Revenons sur ces deux aspects.

Un espace sans fron­tières

Le forum n’appartient à per­sonne et, à la condi­tion d’accepter les prin­cipes de base énon­cés dans sa Charte, tout le monde y est bien­ve­nue, sans res­tric­tion aucune. À Dakar, le forum fut très lar­ge­ment ouvert, il n’y avait pas de contrôle à l’entrée et fina­le­ment tout le monde pou­vait assis­ter aux confé­rences, ate­liers et évè­ne­ments gra­tui­te­ment. Bien sûr, encore fal­lait-il avoir les moyens de se rendre dans la capi­tale séné­ga­laise. De ce point de vue, il est évident que la par­ti­ci­pa­tion des popu­la­tions afri­caines, pré­sentent d’ailleurs en très grand nombre à Dakar, était plus facile, tout comme celle des Européens géo­gra­phi­que­ment plus proches.

Afin de sti­mu­ler encore plus l’accessibilité du forum par-delà les fron­tières, l’initiative « Dakar étendu » a été mise en place, qui ren­dait le FSM acces­sible à tous, via le web, en temps réel, durant les confé­rences. Certes des ques­tions tech­niques liées à la connec­ti­vité ont par­fois limité les acti­vi­tés, mais plu­sieurs ate­liers d’importance se sont tenues via Internet et ont permis de rejoindre du monde par­tout sur la pla­nète. À titre d’exemple, pour le seul cas de la France, plus de 70 évé­ne­ments locaux se sont tenus durant le FSM de Dakar et en lien avec lui.

Par ailleurs, à côté du FSM, nous assis­tons à une mul­ti­pli­ca­tion des forums sociaux à toutes les échelles d’action (régio­nales, conti­nen­tales, natio­nales, locales, par quar­tier). Depuis le début des années 2000, des forums sociaux se sont tenus par­tout dans la région, en Afrique, dans les pays du Maghreb, au Moyen Orient. Il n’y a pas de pro­priété intel­lec­tuelle sur les forums sociaux, nous pou­vons les consi­dé­rer comme des biens publics et chacun peut en reprendre la for­mule pour le répli­quer dans son envi­ron­ne­ment afin de sti­mu­ler la par­ti­ci­pa­tion et le dyna­misme des mou­ve­ments sociaux.

Un géné­ra­teur d’analyse et de dis­cours alter­na­tifs

Le FSM a permis de déve­lop­per une com­pré­hen­sion très appro­fon­die du contexte de mon­dia­li­sa­tion dans lequel évo­luent les socié­tés depuis près de 30 ans, de prendre conscience des crises qui se mani­festent aujourd’hui et d’élaborer des stra­té­gies de chan­ge­ment social afin d’y faire face. À titre d’exemple, les méca­nismes per­vers qui ont conduit à la crise finan­cière de 2008 ont été mis à nu depuis plu­sieurs années au sein des forums sociaux, avant même que la crise ne sur­vienne au cœur du capi­ta­lisme mon­dial. Cela rend les pro­po­si­tions de stra­té­gie de sortie de crise d’autant plus per­ti­nentes que cela fait long­temps que cer­taines orga­ni­sa­tions de la société civile tra­vaillent sur des pistes de solu­tion (Taxe Tobin sur les tran­sac­tions finan­cière, abo­li­tion des para­dis fis­caux…).

Par ailleurs, à Dakar, toute une réflexion sur la ques­tion des liens intrin­sèques entre la moder­nité à l’européenne (ou à l’américaine) et le colo­nia­lisme, et la néces­sité de sortir de cette dua­lité pour pou­voir déve­lop­per de réelles alter­na­tives fut lar­ge­ment dis­cu­tée. L’analyse des crises actuelles conduit à les inter­pré­ter plus glo­ba­le­ment comme une « crise de civi­li­sa­tion ». Cette ana­lyse, qui est née dans les Amériques portée par les mou­ve­ments autoch­tones et qui s’appuie sur les notions du bien-vivre (et non du bien-être), des biens com­muns, de la jus­tice cli­ma­tique, du res­pect de la diver­sité, et qui pro­longe la réflexion sur les arti­cu­la­tions mul­tiples et pos­sibles entre mou­ve­ments sociaux et partis poli­tiques, a trouvé un écho à Dakar.

Bien sûr si on met­tait bout à bout toutes les pro­po­si­tions mises de l’avant dans chacun des 1000 ate­liers qui se sont tenus au FSM 2011, on ver­rait qu’il n’y a pas de cohé­rence entre les diverses pro­po­si­tions. Il n’y a pas d’unité pro­gram­ma­tique ou d’idéologie par­ta­gée comme dirait les tenants d’un FSM qui serait le fer de lance du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire mon­dial. Certaines de ces pro­po­si­tions sont même for­te­ment contra­dic­toires. Un exemple parmi des cen­taines, un ate­lier sur l’éducation au Sénégal où se sont oppo­sées, d’une part, la vision des femmes en « lutte contre les abus sexuel faites aux filles » et, d’autre part, la per­cep­tion de cer­tains des par­ti­ci­pants qui retournent la ques­tion : la vio­lence que les filles « mal vêtues » (lire pas assez) exercent sur les pauvres jeunes hommes aux hor­mones incon­trô­lables… Les mots n’ont pas le même sens pour tous….

Un incu­ba­teur du chan­ge­ment social

Le FSM nous appa­raît comme un espace de prise de parole et d’expression plu­riel et inter­cul­tu­rel qui ne rem­place pas les autres stra­té­gies de contes­ta­tion (et ne devrait pas en avoir la pré­ten­tion non plus) mais qui par­ti­cipe d’une dyna­mique com­mune de chan­ge­ment social. Depuis 10 ans, les FSM, avec leur slogan « un autre monde est pos­sible !», sont por­teurs d’espoir. L’esprit et l’objectif des forums sociaux est de favo­ri­ser une réap­pro­pria­tion du poli­tique. Comme le sou­ligne Chico Whitaker, fon­da­teur des forums sociaux mon­diaux, l’esprit du FSM est de ren­ver­ser la struc­ture pyra­mi­dale des socié­tés où chacun doit se confor­mer à des direc­tives impo­sées, pour lui sub­sti­tuer une orga­ni­sa­tion en réseaux où chacun peut contri­buer selon ses habi­li­tés, savoirs et éner­gies au projet col­lec­tif.

Les FSM et les révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne par­tagent une même concep­tion du monde qui ins­pire le chan­ge­ment, fondé sur la réap­pro­pria­tion du poli­tique par les popu­la­tions qui choi­sissent désor­mais de prendre leur destin col­lec­tif en main, en prô­nant la libre expres­sion des idées, et la par­ti­ci­pa­tion.

Il est pos­sible, dans cette pers­pec­tive, de consi­dé­rer que l’esprit du FSM anime en partie les mani­fes­tants au Caire et à Tunis, et qu’il en moti­vera d’autres ailleurs, ne serait-ce qu’en matra­quant son slogan, très simple, mais por­teur d’espoir : d’autres mondes sont pos­sibles !

Pascale Dufour (pro­fes­seure, Université de Montréal) et Raphaël Canet (pro­fes­seur au CEGEP du Vieux Montréal)

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