Figures de la barbarie moderne au XXe siècle

Par Mis en ligne le 15 février 2011

Le mot « bar­bare » est d’origine grecque : il dési­gnait, dans l’Antiquité, les nations non-grecques, consi­dé­rées pri­mi­tives, incultes, arrié­rées et bru­tales. L’opposition entre civi­li­sa­tion et bar­ba­rie est donc ancienne. Elle trouve une nou­velle légi­ti­mité dans la phi­lo­so­phie des Lumières, et sera héri­tée par la gauche.

Le terme « bar­ba­rie » a selon le dic­tion­naire (Petit Robert) deux signi­fi­ca­tions dis­tinctes mais reliées : « manque de civi­li­sa­tion » et « cruauté de bar­bare ». L’histoire du XXe siècle nous oblige à dis­so­cier ces deux accep­tions et à réflé­chir sur le concept – appa­rem­ment contra­dic­toire, mais en fait par­fai­te­ment cohé­rent – de « bar­ba­rie civi­li­sée ».

En quoi consiste le « pro­ces­sus de civi­li­sa­tion » ? Comme l’a si bien montré Norbert Elias, un de ses aspects les plus impor­tants c’est que la vio­lence n’est plus exer­cée de façon spon­ta­née, irra­tion­nelle et émo­tion­nelle par les indi­vi­dus, mais est mono­po­li­sée et cen­tra­li­sée par l’Etat, plus pré­ci­sé­ment par l’armée et la police. Grâce au pro­ces­sus de civi­li­sa­tion, les émo­tions sont maî­tri­sées, la vie sociale paci­fiée et la coer­ci­tion phy­sique concen­trée dans les mains du pou­voir poli­tique. (1) Ce qu’Elias ne semble pas avoir perçu, c’est l’envers dia­lec­tique de cette brillante médaille : le for­mi­dable poten­tiel de vio­lence accu­mu­lée par l’Etat… Inspiré par une phi­lo­so­phie opti­miste du pro­grès, il pou­vait écrire, encore en 1939 : « Mesurée à la fureur du com­bat­tant abys­si­nien (…) où à celle des tribus de l’époque des grandes migra­tions, l’agressivité des nations les plus bel­li­queuses du monde civi­lisé semble modé­rée (…) ; elle ne se mani­feste plus dans sa force bru­tale et déchaî­née qu’en rêve et dans quelques éclats que nous qua­li­fions de ’patho­lo­giques’ ». (2)

Quelques mois après que ces lignes furent écrites com­men­çait une guerre entre nations « civi­li­sées », où des actes furent commis, dont la « force bru­tale et déchaî­née » est tout sim­ple­ment impos­sible à com­pa­rer – telle est la dis­pro­por­tion – avec la pauvre « fureur » des com­bat­tants éthio­piens. Le côté sinistre du « pro­ces­sus de civi­li­sa­tion » et de la mono­po­li­sa­tion éta­tique de la vio­lence s’est alors mani­festé dans toute sa ter­rible puis­sance.

Si nous nous réfé­rons au deuxième sens du mot « bar­bare » – actes cruels, inhu­mains, la pro­duc­tion déli­bé­rée de la souf­france et le meurtre déli­béré de non-com­bat­tants (en par­ti­cu­lier enfants) – aucun siècle dans l’histoire n’a connu des mani­fes­ta­tions de bar­ba­rie aussi éten­dues, aussi mas­sives, aussi sys­té­ma­tiques que le XXe. Certes, l’histoire humaine est riche en actes bar­bares, commis autant par les nations « civi­li­sés » que par les tribus « sau­vages ». L’histoire moderne, depuis la conquête des Amériques, semble une suc­ces­sion d’actes de ce genre : le mas­sacre des indi­gènes des Amériques, le trafic négrier, les guerres colo­niales. Il s’agit d’une bar­ba­rie « civi­li­sée », c’est-à-dire portée par les Empires colo­niaux éco­no­mi­que­ment les plus avan­cées.

Karl Marx était un des cri­tiques les plus féroces de ce type de pra­tiques, qu’il asso­cie aux besoins de l’accumulation du capi­tal. Dans le Capital, notam­ment dans le cha­pitre sur l’accumulation pri­mi­tive, on trouve une cri­tique radi­cale des hor­reurs de l’expansion colo­niale : l’asservissement ou l’extermination des indi­gènes, les guerres de conquête, la traite des noirs. Ces « bar­ba­ries et atro­ci­tés exé­crables » – qui selon Marx (citant appro­ba­ti­ve­ment M.W.Howitt) « n’ont pas de paral­lèle dans aucune autre ère de l’histoire uni­ver­selle, chez aucune race si sau­vage, si gros­sière, si impi­toyable, si éhon­tée qu’elle fut » – ne sont pas sim­ple­ment passé aux pro­fits et pertes du pro­grès his­to­rique, mais pro­pre­ment dénon­cées comme une « infa­mie ». (3)

Considérant cer­taines des mani­fes­ta­tions les plus sinistres du capi­ta­lisme comme les lois des pauvres ou les wor­khouses – ces « bas­tilles des ouvriers » – Marx écrit en 1847 ce pas­sage éton­nant et pro­phé­tique, qui semble annon­cer l’Ecole de Francfort : « La bar­ba­rie réap­pa­raît, Mais cette fois elle est engen­drée au sein même de la civi­li­sa­tion et en fait partie inté­grante. C’est la bar­ba­rie lépreuse, la bar­ba­rie comme lèpre de la civi­li­sa­tion ». (4)

Mais avec le XXe siècle un seuil est trans­gressé, on passe à un niveau supé­rieur : la dif­fé­rence est qua­li­ta­tive. Il s’agit d’une bar­ba­rie spé­ci­fi­que­ment moderne, du point de vue de son ethos, de son idéo­lo­gie, de ses moyens, de sa struc­ture. Nous y revien­drons.

La pre­mière guerre mon­diale a inau­guré ce nou­veau stade de la bar­ba­rie civi­li­sée. Deux auteurs ont, les pre­miers, tiré la son­nette d’alarme, en 1914-15 : Rosa Luxemburg et Franz Kafka. Malgré leurs évi­dentes dif­fé­rences, Ils ont en commun d’avoir eu l’intuition – chacun à sa manière – que quelque chose sans pré­cé­dent qui était en train de se consti­tuer au cours de cette guerre.

En écri­vant, dans sa bro­chure La crise de la social-démo­cra­tie de 1915 (signée du pseu­do­nyme « Junius »), le mot d’ordre « socia­lisme ou bar­ba­rie », Rosa Luxemburg a rompu avec la concep­tion – d’origine bour­geoise, mais adop­tée par la IIe Internationale – de l’histoire comme pro­grès irré­sis­tible, inévi­table, « garanti » par les lois « objec­tives » du déve­lop­pe­ment éco­no­mique ou de l’évolution sociale. Ce mot d’ordre se trouve sug­géré dans cer­tains textes de Marx ou d’Engels, mais c’est Rosa Luxemburg qui lui donne cette for­mu­la­tion expli­cite et tran­chée. Elle implique une per­cep­tion de l’histoire comme pro­ces­sus ouvert, comme série de « bifur­ca­tions », où le « fac­teur sub­jec­tif » – conscience, orga­ni­sa­tion, ini­tia­tive – des oppri­més devient déci­sif. Il ne s’agit plus d’attendre que le fruit « mûrisse », selon les « lois natu­relles » de l’économie ou de l’histoire, mais d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Parce que l’autre branche de l’alternative est un sinistre péril : la bar­ba­rie. Dans un pre­mier temps, elle semble consi­dé­rer la « rechute dans la bar­ba­rie » comme « l’anéantissement de la civi­li­sa­tion », une déca­dence ana­logue à celle de la Rome antique. (5) Mais elle se rend bien­tôt compte qu’il ne s’agit pas d’une impos­sible « régres­sion » à un passé tribal, pri­mi­tif ou « sau­vage » mais plutôt d’une bar­ba­rie émi­nem­ment moderne, dont la Première Guerre Mondiale don­nait un exemple frap­pant, bien pire dans son inhu­ma­nité meur­trière que les pra­tiques guer­rières des conqué­rants « bar­bares » de la fin de l’Empire Romain. Jamais dans le passé des tech­no­lo­gies aussi modernes – les tanks, le gaz, l’aviation mili­taire – n’avaient été mis au ser­vice d’une poli­tique impé­ria­liste de mas­sacre et d’agression à une échelle aussi immense. Les intui­tions de Kafka sont d’une tout autre nature. C’est sous forme lit­té­raire et ima­gi­naire qu’il décrit la nou­velle bar­ba­rie. Il s’agit d’une nou­velle inti­tu­lée La colo­nie péni­ten­tiaire : dans une colo­nie fran­çaise, un soldat « indi­gène » est condamné à mort par des offi­ciers dont la doc­trine juri­dique résume en peu de mots la quin­tes­sence de l’arbitraire : « la culpa­bi­lité ne doit jamais être mise en doute ! ». Son exé­cu­tion doit être accom­plie par une machine à tor­tu­rer qui écrit len­te­ment sur son corps avec des aiguilles qui le trans­percent : « Honore tes supé­rieurs ».

Le per­son­nage cen­tral de la nou­velle n’est ni le voya­geur qui observe les évé­ne­ments avec une muette hos­ti­lité, ni le pri­son­nier, qui ne réagit point, ni l’officier qui pré­side à l’exécution, ni le Commandant de la colo­nie. C’est la Machine elle-même.

Tout le récit tourne autour de ce sinistre appa­reil (Apparat), qui semble de plus en plus, au cours de l’explication très détaillée que l’officier donne au voya­geur, comme une fin en soi. L’Appareil n’est pas là pour exé­cu­ter l’homme, c’est plutôt celui-ci qui est là pour l’Appareil, pour four­nir un corps sur lequel il puisse écrire son chef-d’œuvre esthé­tique, son ins­crip­tion san­glante illus­trée de « beau­coup de flo­ri­lèges et embel­lis­se­ments ». L’officier lui-même n’est qu’un ser­vi­teur de la Machine, et fina­le­ment, se sacri­fie lui-même à cet insa­tiable Moloch. (6)

A quelle « Machine de pou­voir » bar­bare, à quel « Appareil d’autorité » sacri­fi­ca­teur de vies humaines, pen­sait Kafka ? La Colonie péni­ten­tiaire a été écrite en octobre 1914, trois mois après l’éclatement de la Grande Guerre. Il y a peu de textes dans la lit­té­ra­ture uni­ver­selle qui pré­sentent de façon aussi péné­trante la logique meur­trière de la bar­ba­rie moderne en tant que méca­nisme imper­son­nel. Ces intui­tions semblent se perdre dans les années de l’après-guerre. Walter Benjamin est un des rares pen­seurs mar­xistes à com­prendre que le pro­grès tech­nique et indus­triel peut être por­teur de catas­trophes sans pré­cé­dent. D’où son pes­si­misme – non-fata­liste mais actif et révo­lu­tion­naire. Dans un article de 1929 il défi­nis­sait la poli­tique révo­lu­tion­naire comme « l’organisation du pes­si­misme », un pes­si­misme sur toute la ligne : méfiance quant au destin de la liberté, méfiance quant au destin du peuple euro­péen. Et il ajoute iro­ni­que­ment : « confiance illi­mi­tée seule­ment dans l’IG Farben et dans le per­fec­tion­ne­ment paci­fique de la Luftwaffe ». (7) Or, même Benjamin, le plus pes­si­miste de tous, ne pou­vait devi­ner à quel point ces deux ins­ti­tu­tions allaient mon­trer, quelques années plus tard, la capa­cité malé­fique et des­truc­trice de la moder­nité. (8) On pour­rait défi­nir comme pro­pre­ment moderne la bar­ba­rie qui pré­sente les carac­té­ris­tiques sui­vantes :

*Utilisation de moyens tech­niques modernes. Industrialisation du meurtre. Extermination en masse grâce à des tech­no­lo­gies scien­ti­fiques de pointe.

*Impersonnalité du mas­sacre. Des popu­la­tions entières – hommes et femmes, enfants et vieillards – sont « éli­mi­nées », avec le moins de contact per­son­nel pos­sible entre les déci­deurs et les vic­times.

* Gestion bureau­cra­tique, admi­nis­tra­tive, effi­cace, pla­ni­fiée, « ration­nelle » (en termes ins­tru­men­taux) des actes bar­bares.

* Idéologie légi­ti­ma­trice de type moderne : « bio­lo­gique », « hygié­niste », « scien­ti­fique », (et non reli­gieuse ou tra­di­tio­na­liste).

Tous les crimes contre l’humanité, géno­cides et mas­sacres du XXe siècle ne sont pas modernes au même degré : le géno­cide des Arméniens en 1915, le géno­cide pol­po­tien au Cambodge, celui des Tutsis au Rwanda, etc, asso­cient, de façon chaque fois spé­ci­fique, des traits modernes et des traits archaïques.

Les quatre mas­sacres qui incarnent de la façon la plus ache­vée la moder­nité de la bar­ba­rie sont : le géno­cide nazi contre les Juifs et les Tsiganes, la bombe ato­mique à Hiroshima, le Goulag sta­li­nien, la guerre amé­ri­caine au Vietnam. Les deux pre­miers sont pro­ba­ble­ment les plus inté­gra­le­ment modernes : les chambres à gaz nazies et la mort ato­mique amé­ri­caine contiennent pra­ti­que­ment tous les ingré­dients de la bar­ba­rie techno- bureau­cra­tique moderne. Auschwitz repré­sente la moder­nité non seule­ment par sa struc­ture d’usine de mort, scien­ti­fi­que­ment orga­ni­sée, et uti­li­sant les tech­niques les plus effi­caces. Le géno­cide des juifs et des tsi­ganes est aussi, comme l’observe le socio­logue Zygmunt Bauman, un pro­duit typique de la culture ration­nelle bureau­cra­tique, qui éli­mine de la ges­tion admi­nis­tra­tive toute inter­fé­rence morale. Il est, de ce point de vue, un des résul­tats pos­sibles du pro­ces­sus civi­li­sa­toire, en tant que ratio­na­li­sa­tion et cen­tra­li­sa­tion de la vio­lence, et en tant que pro­duc­tion sociale de l’indifférence morale. « Comme tout autre action menée de façon moderne – ration­nelle, pla­ni­fiée, scien­ti­fi­que­ment infor­mée, gérée de forme effi­cace et coor­don­née – l’Holocauste a laissé der­rière lui… tous ses pré­ten­dus équi­va­lents pré-modernes, en les révé­lant comme pri­mi­tifs, gas­pilleurs et inef­fi­caces en com­pa­rai­son. (…) Il s’élève bien plus haut que les épi­sodes de géno­cide du passé, de la même forme que l’usine indus­trielle moderne s’élève bien au-dessus de l’atelier arti­sa­nal… ». (9)

L’idéologie légi­ti­ma­trice du géno­cide est elle aussi de type moderne, pseudo-scien­ti­fique, bio­lo­gique, anthro­po­mé­trique, eugé­niste. L’utilisation obses­sive de for­mules pseudo-médi­cales est carac­té­ris­tique du dis­cours anti­sé­mite des diri­geants nazis, y com­pris dans leurs conver­sa­tions pri­vées. Dans un échange avec Himmler en 1942, Adolf Hitler insis­tait : « La bataille dans laquelle nous sommes enga­gés aujourd’hui est du même type que la bataille menée, le siècle der­nier, par Pasteur et Koch. Combien de mala­dies n’ont pas leur ori­gine dans le virus juif… Nous ne retrou­ve­rons notre santé qu’en éli­mi­nant le Juif ». (10)

Dans son remar­quable essai sur Auschwitz (11), Enzo Traverso met en évi­dence, avec des mots sobres, précis et lucides, l’enjeu du géno­cide. Il ne s’agit ni d’une simple « résis­tance irra­tion­nelle à la moder­ni­sa­tion », ni d’un résidu de bar­ba­rie archaïque, mais d’une mani­fes­ta­tion patho­lo­gique de la moder­nité, du visage caché, infer­nal, de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, d’une bar­ba­rie indus­trielle, tech­no­lo­gique, « ration­nelle » (du point de vue ins­tru­men­tal). Aussi bien la moti­va­tion déci­sive du géno­cide – la bio­lo­gie raciale – que ses formes de réa­li­sa­tion – les chambres à gaz – étaient par­fai­te­ment modernes. Si la ratio­na­lité ins­tru­men­tale ne suffit pas à expli­quer Auschwitz, elle n’en consti­tue pas moins la condi­tion néces­saire et indis­pen­sable. On trouve dans les camps d’extermination nazis, une com­bi­nai­son de dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions typiques de la moder­nité : à la fois la prison décrite par Foucault, l’usine capi­ta­liste dont par­lait Marx, l’« orga­ni­sa­tion scien­ti­fique du tra­vail » de Taylor, l’administration rationnelle/​bureaucratique selon Max Weber.

Ce der­nier avait eu, comme le sou­ligne Marcuse, l’intuition du ren­ver­se­ment de la raison occi­den­tale en force des­truc­trice. Son ana­lyse de la bureau­cra­tie comme machine « déshu­ma­ni­sée », imper­son­nelle, sans amour ni pas­sion, indif­fé­rente à tout ce qui n’est pas sa tâche hié­rar­chique, est essen­tielle pour com­prendre la logique des camps de la mort réi­fiée. Cela vaut aussi pour l’usine capi­ta­liste, qui était pré­sente à Auschwitz, à la fois dans les ate­liers de tra­vail esclave de l’entreprise IG Farben et dans les chambres à gaz, lieux de pro­duc­tion de morts « à la chaîne ». Mais la « solu­tion finale » est irré­duc­tible à toute logique éco­no­mique : la mort n’est ni une mar­chan­dise, ni une source de profit.

Traverso cri­tique, de façon très convain­cante, les inter­pré­ta­tions – ins­pi­rées, à un degré ou un autre, par l’idéologie du pro­grès – du nazisme et du géno­cide comme pro­duit de l’histoire de l’irrationalisme alle­mand (Georges Lukacs), d’une « sortie » de l’Allemagne hors du ber­ceau de l’Occident (Jürgen Habermas) ou d’un mou­ve­ment de « déci­vi­li­sa­tion » (Entzivilisierung) ins­piré par une idéo­lo­gie « pré-indus­trielle » (Norbert Elias). Si le procès de civi­li­sa­tion signi­fie, avant tout, la mono­po­li­sa­tion éta­tique de la vio­lence – comme le montrent, depuis Hobbes, aussi bien Weber qu’Elias – il faut recon­naître que la vio­lence d’Etat est à l’origine de tous les géno­cides du XXe siècle. Auschwitz ne repré­sente pas une « régres­sion » vers le passé, vers un âge bar­bare pri­mor­dial, mais bel et bien un des visages pos­sibles de la civi­li­sa­tion indus­trielle occi­den­tale. Il consti­tue à la fois une rup­ture avec l’héritage huma­niste et uni­ver­sa­liste des Lumières, et un exemple ter­ri­fiant des poten­tia­li­tés néga­tives et des­truc­trices de notre civi­li­sa­tion.

Si l’extermination des juifs par le Troisième Reich est com­pa­rable à d’autres actes bar­bares, elle ne reste pas moins un évé­ne­ment sin­gu­lier. Il faut refu­ser les inter­pré­ta­tions qui gomment les dif­fé­rences entre Auschwitz et les camps sovié­tiques, ou les mas­sacres colo­niaux, les pogroms, etc. (12) Le crime de guerre qui a les plus d’affinités avec Auschwitz est – comme l’ont com­pris aussi bien Günther Anders que Dwight MacDonald – Hiroshima : dans les deux cas, on a affaire à une machine de mort for­mi­da­ble­ment moderne, tech­no­lo­gique et « ration­nelle ». Il n’existe pas moins des dif­fé­rences fon­da­men­tales.

Tout d’abord, les auto­ri­tés amé­ri­caines n’ont jamais eu comme objec­tif – comme celles du Troisième Reich – d’accomplir un géno­cide sur toute une popu­la­tion : dans le cas des villes japo­naises, le mas­sacre n’était pas, comme dans les camps nazis, une fin un soi, mais un simple « moyen » en vue d’objectifs poli­tiques. L’objectif de la bombe ato­mique n’était pas l’extermination de la popu­la­tion civile japo­naise comme but auto­no­mie. Il s’agissait plutôt d’accélérer la fin de la guerre et démon­trer la supré­ma­tie mili­taire amé­ri­caine face à l’Union Soviétique. Dans un rap­port secret de mai 1945 au Président Truman , le Target Committee – le « Comité du Cible », com­posé des géné­raux Groves, Norstadt et du mathé­ma­ti­cien Von Neumann – observe froi­de­ment : « La mort et la des­truc­tion vont non seule­ment inti­mi­der les Japonais sur­vi­vants à faire pres­sion pour la capi­tu­la­tion, mais, en plus (a bonus), effrayer l’Union Soviétique. Bref, l’Amérique pour­rait ter­mi­ner plus vite la guerre et en même temps aider à façon­ner le monde de l’après-guerre ». (13) Pour obte­nir ces buts poli­tiques, la science et la tech­no­lo­gie la plus avan­cée ont été uti­li­sées et plu­sieurs cen­taines de mil­liers de civils inno­cents, hommes, femmes et enfants, ont été mas­sa­crés – sans parler de la conta­mi­na­tion des géné­ra­tions futures par l’irradiation nucléaire.

Une autre dif­fé­rence avec Auschwitz est, sans doute, le nombre bien infé­rieur des vic­times. Mais la com­pa­rai­son des deux formes de bar­ba­rie bureau­cra­tico-mili­taire n’est pas moins per­ti­nente. Les diri­geants amé­ri­cains eux-mêmes étaient conscients du paral­lèle avec les crimes nazis : dans une conver­sa­tion avec Truman le 6 juin 1945, le secré­taire d’Etat Stimson fai­sait état de ses sen­ti­ments : « Je lui ai dit que j’étais inquiet de cet aspect de la guerre…parce que je ne vou­lais pas que les US gagnent la répu­ta­tion de dépas­ser Hitler en atro­cité ». (14)

A beau­coup d’égards, Hiroshima repré­sente un niveau supé­rieur de moder­nité, aussi bien par la nou­veauté scien­ti­fique et tech­no­lo­gique repré­sen­tée par l’arme ato­mique, que par le carac­tère encore plus dis­tant, imper­son­nel, pure­ment « tech­nique » de l’acte exter­mi­na­teur : pres­ser un bouton, ouvrir la trappe qui libère la charge nucléaire. Dans le contexte propre et asep­tisé de la mort ato­mique déli­vrée par voie aérienne, on a laissé loin der­rière cer­taines formes mani­fes­te­ment archaïques du Troisième Reich, comme les explo­sions de cruauté, sadisme et furie meur­trière des offi­ciers SS. Cette moder­nité se retrouve dans le sommet amé­ri­cain qui prend – après avoir mûre­ment et « ration­nel­le­ment » pesé le pour et le contre – la déci­sion d’exterminer la popu­la­tion d’Hiroshima et Nagasaki : un orga­ni­gramme bureau­cra­tique com­plexe com­posé de scien­ti­fiques, géné­raux, tech­ni­ciens, fonc­tion­naires et poli­ti­ciens aussi gris que Harry Truman, aux anti­podes des accès de haine irra­tion­nelle d’Adolf Hitler et ses séides.

Au cours des débats qui ont pré­cédé la déci­sion de lâcher la bombe, cer­tains offi­ciers, comme le géné­ral Marshall, on fait était de leurs réserves, dans la mesure où ils défen­daient l’ancien code mili­taire, la concep­tion tra­di­tion­nelle de la guerre, qui refuse d’admettre qu’on mas­sacre inten­tion­nel­le­ment des civils. Ils ont été vain­cus par un point de vue nou­veau, plus « moderne », fas­ci­nés par la nou­veauté scien­ti­fique et tech­nique de l’arme ato­mique ; un point de vue qui n’avait que faire des codes mili­taires archaïques et ne s’intéressait qu’au calcul des pro­fits et des pertes, c’est à dire, à des cri­tères d’efficacité poli­tico-mili­taire. (15) Il fau­drait ajou­ter qu’un cer­tain nombre de scien­ti­fiques ayant par­ti­cipé, par convic­tion anti-fas­ciste, aux tra­vaux de pré­pa­ra­tion de l’arme ato­mique, ont pro­testé contre l’utilisation de leur décou­vertes contre la popu­la­tion civile des villes japo­naises.

Un mot sur le Goulag sta­li­nien : s’il a beau­coup en commun avec Auschwitz – sys­tème concen­tra­tion­naire, régime tota­li­taire, mil­lions de vic­times – il ne s’en dis­tingue pas moins par le fait que l’objectif des camps sovié­tiques n’était pas l’extermination des pri­son­niers mais leur exploi­ta­tion bru­tale en tant que force de tra­vail esclave. En d’autres termes : on peut com­pa­rer le Kolyma et Buchenwald, mais non le Goulag et Treblinka. Aucune comp­ta­bi­lité macabre – comme celle fabri­quée par Stéphane Courtois et d’autres anti­com­mu­nistes pro­fes­sion­nels – ne peut effa­cer cette dif­fé­rence.

Le Goulag était une forme de bar­ba­rie moderne dans la mesure où il était bureau­cra­ti­que­ment admi­nis­tré par un Etat tota­li­taire, et mis au ser­vice des pro­jets sta­li­niens pha­rao­niques de « moder­ni­sa­tion » éco­no­mique de l’URSS. Mais il se carac­té­rise aussi par des traits plus « pri­mi­tifs » : cor­rup­tion, inef­fi­ca­cité, arbi­traire, « irra­tio­na­lité ». Il se situe pour cette raison à un degré de moder­nité infé­rieur au sys­tème concen­tra­tion­naire du Troisième Reich. (16)

Enfin, la guerre amé­ri­caine au Vietnam, atroce par le nombre de vic­times civiles exter­mi­nées par les bom­bar­de­ments, le napalm ou les exé­cu­tions col­lec­tives, consti­tue, à plu­sieurs égards, une inter­ven­tion extrê­me­ment moderne : fondée sur une pla­ni­fi­ca­tion « ration­nelle » – avec l’utilisation d’ordinateurs, et d’une armée d’experts – elle mobi­lise un arme­ment très sophis­ti­qué, à la pointe du pro­grès tech­nique des années 60 et 70 : B-52, napalm, her­bi­cides, bombes à frag­men­ta­tion, etc. (17)

Cette guerre ne fut pas un conflit colo­nial comme les autres : il suffit de rap­pe­ler que la quan­tité de bombes et explo­sifs déver­sés sur le Vietnam a été supé­rieure à celle uti­li­sée par tous les bel­li­gé­rants pen­dant la Deuxième Guerre Mondiale ! Comme dans le cas d’Hiroshima, le mas­sacre n’était pas un but en soi, mais un moyen poli­tique ; et si le chiffre des tués est bien supé­rieur à celui des deux villes japo­naises, on ne trouve pas au Vietnam cette per­fec­tion dans la moder­nité tech­nique et imper­son­nelle, cette abs­trac­tion scien­ti­fique dans le meurtre qui carac­té­rise la mort ato­mique. (18)

La nature contra­dic­toire du « pro­grès » et de la « civi­li­sa­tion » moderne se trouve au coeur des réflexions de l’Ecole de Francfort. Dans La dia­lec­tique de la raison (1944), Adorno et Horkheimer constatent la ten­dance de la ratio­na­lité ins­tru­men­tale à se trans­for­mer en folie meur­trière : la « lumière glacée » de la raison cal­cu­la­trice « fait lever la semence de la bar­ba­rie ». Dans une des notes rédi­gées en 1945 pour Minima Moralia, Adorno uti­lise l’expression de « pro­grès régres­sif » pour essayer de rendre compte de la nature para­doxale de la civi­li­sa­tion moderne. (19)

Cependant, ses expres­sions elles-mêmes sont encore tri­bu­taires, malgré tout, de la phi­lo­so­phie du pro­grès. En vérité, Auschwitz et Hiroshima ne sont en rien une « régres­sion à la bar­ba­rie » – ou une « régres­sion » tout court : il n’y a rien dans le passé qui soit com­pa­rable à la pro­duc­tion indus­trielle, scien­ti­fique, ano­nyme, et ration­nel­le­ment admi­nis­trée du meurtre à notre époque. Il suffit de com­pa­rer Auschwitz et Hiroshima avec les pra­tiques guer­rières des tribus bar­bares du IV siècle AD pour se rendre compte qu’ils n’ont rien en commun : la dif­fé­rence n’est pas seule­ment d’échelle, mais de nature. Peut-on com­pa­rer les pra­tiques les plus « féroces » des « sau­vages » – meurtre rituel du pri­son­nier de guerre, can­ni­ba­lisme, réduc­tion des têtes, etc – avec une chambre à gaz ou une bombe ato­mique ? Ce sont des phé­no­mènes entiè­re­ment nou­veaux, qui n’étaient pos­sibles qu’au XXe siècle.

Les atro­ci­tés de masse tech­no­lo­gi­que­ment per­fec­tion­nées et bureau­cra­ti­que­ment orga­ni­sées appar­tiennent uni­que­ment à notre civi­li­sa­tion indus­trielle avan­cée. Auschwitz et Hiroshima ne sont pas des « régres­sions » : ce sont des crimes irré­mé­dia­ble­ment et exclu­si­ve­ment modernes. Il existe cepen­dant un domaine spé­ci­fique de la « bar­ba­rie civi­li­sée » où l’on peut effec­ti­ve­ment parler de régres­sion : il s’agit de la tor­ture. Comme le sou­ligne Eric Hobsbawm dans son admi­rable essai de 1994 « Barbarie : un guide pour l’utilisateur » : « A partir de 1782 la tor­ture a été for­mel­le­ment éli­mi­née de la pro­cé­dure judi­ciaire des pays civi­li­sés. En théo­rie elle n’était plus tolé­rée dans l’appareil coer­ci­tif de l’Etat. Le pré­jugé contre cette pra­tique était tel­le­ment fort qu’elle n’a pas pu reve­nir après la défaite de la Révolution Française qui l’avait, bien sûr, abolie. (..) On peut soup­çon­ner que dans les coins de la bar­ba­rie tra­di­tion­nelle qui résis­taient au pro­grès moral – par exemple les pri­sons mili­taires ou d’autres ins­ti­tu­tions ana­logues – elle n’avait pas tout à fait dépéri… ». Or, au XXe siècle, sous le fas­cisme et le sta­li­nisme, dans les guerres colo­niales – Algérie, Irlande, etc – et dans les dic­ta­tures latino-ame­ri­caines, la tor­ture est à nou­veau employée, à grande échelle. (20) Les méthodes sont dif­fé­rentes – l’électricité rem­place le feu et les tenailles – mais la tor­ture de pri­son­niers poli­tiques est deve­nue, au cours du XXe siècle, une pra­tique rou­ti­nière – même si non-offi­cielle – de régimes tota­li­taires, dic­ta­to­riaux, et même, dans cer­tains cas (les guerres colo­niales) « démo­cra­tiques ». Dans ce cas, le terme de « régres­sion » est per­ti­nent, dans la mesure où la tor­ture était pra­ti­quée dans nombre de socié­tés pré-modernes, et aussi en Europe, du Moyen Age jusqu’au XVIIIe siècle. Un usage bar­bare que le procès de civi­li­sa­tion sem­blait avoir sup­primé au cours du XIXe siècle est revenu au XXe, sous une forme plus « moderne » – du point de vue des tech­niques – mais non moins inhu­maine.

Conclusion : la prise en compte de la bar­ba­rie moderne du XXe siècle exige d’abandonner l’idéologie du pro­grès linéaire. Cela ne veut pas dire que la civi­li­sa­tion, le pro­grès tech­nique et scien­ti­fique, est intrin­sè­que­ment por­teur de malé­fice – ni non plus l’inverse. Simplement, la bar­ba­rie est une des mani­fes­ta­tions pos­sibles de la civi­li­sa­tion industrielle/​capitaliste moderne – ou de sa copie « socia­liste » bureau­cra­tique.

Il ne s’agit pas non plus de réduire l’histoire du XXe siècle à ses moments bar­bares : cette his­toire a connu aussi l’espoir, les sou­lè­ve­ments des oppri­més, les soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales, les com­bats révo­lu­tion­naires, les révoltes démo­cra­tiques : Mexico 1914, Pétrograd 1917, Budapest 1919, Barcelone 1936, Paris 1944, Budapest 1956, La Havane 1961, Paris 1968, Lisbonne 1974, Managua 1979 , Gdansk 1980, Berlin 1989, Chiapas 1994 ont été quelques uns des moments forts – même si éphé­mères – de cette dimen­sion éman­ci­pa­trice du siècle. Ils consti­tuent des points d’appui pré­cieux à la lutte des géné­ra­tions futures pour une société humaine et soli­daire.

Michael Lowi,2001

Notes

(1) Norbert Elias, La dyna­mique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, pp.181-190. La réfé­rence au « com­bat­tant abys­si­nien » sonne étran­ge­ment au moment où l’Ethyopie com­bat­tait pour sa liberté contre l’invasion colo­niale du fas­cisme ita­lien, por­teur d’une pré­ten­due mis­sion « civi­li­sa­trice ».

(2) Norbert Elias, La civi­li­sa­tion des moeurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 280.

(3) Marx, Le Capital, vol. I, p.557-558, 563.

(4) K. Marx, « Arbeitslohn », 1847, Kleine Ökonomische Schriften, Berlin, Dietz VErlag, 1955, p. 245.

(5) R.Luxemburg, La crise de la social-demo­cra­tie, 1915, Bruxelles, Editions La Taupe, 1970, p.68.

(6) Kafka, « In der Strafkolonie », Erzählung und kleine Prosa , N.York, Schocken Books, 1946, pp. 181-113.

(7) W.Benjamin, « Le sur­réa­lisme. Le der­nier ins­tan­tané de l’intelligence euro­péenne », 1929, Mythe et vio­lence, Paris, Lettres Nouvelles, 1971, p. 312.

(8) Rappellons que le grand trust chi­mique IG Farben a non seule­ment mas­si­ve­ment uti­lisé la main d’oeuvre esclave à Auschwitz mais aussi pro­duit le gaz Zyklon B qui ser­vait à exter­mi­ner les vic­times du sys­tème concen­tra­tion­naire.

(9) Zygmunt Bauman, Modernity and the Holocaust, London, Polity Press, 1989, p.15, 28.

(10) Cité par Zygmunt Bauman, Op.cit. p. 71.

(11) Enzo Traverso, L’histoire déchi­rée. Essai sur Auschwitz et les intel­lec­tuels, Paris, Cerf, 1997.

(12) Je ren­voie à ce sujet à l’excellente mise au point d’Enzo Traverso, « La sin­gu­la­rité d’Auschwitz. Hypothèses, pro­blèmes et dérives de la recherche his­to­rique », Pour une cri­tique de la bar­ba­rie moderne. Ecrits sur l’histoire des Juifs et de l’antisémitisme, Lausanne, Ed. Page deux, 1997.

(13) Cité d’après des archives his­to­riques récem­ment ouvertes au public dans Barton J. Bernstein, « The Atomic Bombings Reconsidered », Foreign Affairs, February 1995, p. 143.

(14) Ibid. p. 146.

(15) Sur les reserves de Marshall, cf. Barton J.Bernstein, Op.cit. p. 143.

(16) Comme l’a écrit récem­ment l’écrivain Jorge Semprun – ancien de Buchenwald, peu sus­pect de sym­pa­thie (actuel­le­ment) pour le com­mu­nisme sovié­tique – « c’est peut-être l’archaïsme, l’insuffisance tech­nique qui don­nait plus d’humanité aux camps sovié­tiques [en com­pa­rai­son avec les camps nazis] ». J.Semprun, « L’écriture ravive la mémoire », Le Monde des Debats, n° 14, mai 2000, p. 13. « Il est, en fait, entiè­re­ment ration­nel , si la »raison« signi­fie ratio­na­lité ins­tru­men­tale, d’appliquer la force mili­taire nord-amé­ri­caine, les B-52, le napalm et tout le reste au Viet-Nam »sous domi­na­tion com­mu­niste« (clai­re­ment un »objet indé­si­rable« ), comme l’ »opé­ra­teur« pour le trans­for­mer en »objet dési­rable« . » Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason : From Judgement to Calculation, S.Francisco, W.H. Freeman, 1976, p. 252.

(17) D’autres guerres colo­niales ont eu lieu au XXe siècle – en Indochine, en Algérie, en Afrique colo­niale por­tu­guaise, etc – mais aucune n’atteint le dégré de moder­nité de celle du Vietnam. En com­pa­rai­son elle semblent archaïques, pri­mi­tives, frustres.

(18) T.W. Adorno, M.Horkheimer, La dia­lec­tique de la raison, Paris, Gallimard, 1974, p. 48 et T.W.Adorno, Minima Moralia, Paris, Payot, 1983, p. 134.

(19) E.Hobsbawm, « Barbarism : a user’s guide », On History, Londo, Weidenfelds and Nicholson, 1997, pp.259-263.

(20) E.Hobsbawm, « Barbarism : a user’s guide », On History, Londo, Weidenfelds and Nicholson, 1997, pp.259-263.

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