L’hypocrisie de l’Occident quand les peuples arabes se soulèvent

Par Mis en ligne le 14 février 2011
Ce qui frappe d’emblée le regard dans les révoltes en Tunisie et en Egypte, c’est l’absence du fon­da­men­ta­lisme musul­man. Dans la meilleure tra­di­tion laïque et démo­cra­tique, les gens se révoltent seule­ment contre un régime répres­sif, sa cor­rup­tion et la pau­vreté, en reven­di­quant la liberté et l’espoir de meilleures condi­tions éco­no­miques. La démons­tra­tion est faite que l’idéologie cynique du libé­ra­lisme occi­den­tal – qui part du prin­cipe que, dans les pays arabes, le véri­table sen­ti­ment démo­cra­tique se limite aux élites libé­rales au sens strict alors que l’immense majo­rité ne peut se mobi­li­ser que sur le fon­da­men­ta­lisme ou le natio­na­lisme – est erro­née. La grande ques­tion reste malgré tout : que se pas­sera-t-il demain ? Qui émer­gera en vain­queur poli­tique ?

Quand un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire a été dési­gné à Tunis, les isla­mistes et la gauche la plus radi­cale en ont été écar­tés. La réac­tion des libé­raux béats fut : bravo, ce sont bien les mêmes, deux extré­mismes tota­li­taires. Mais les choses sont-elles aussi simples que cela ? Le véri­table anta­go­nisme n’est-il pas pré­ci­sé­ment, sur le long terme, entre les isla­mistes et la gauche ? Même s’ils sont momen­ta­né­ment unis contre le régime, quand ils approchent de la vic­toire, cette union éclate et ils se livrent une lutte sans merci, sou­vent plus cruelle encore que contre l’ennemi commun.

N’avons-nous pas assisté à cette lutte après les der­nières élec­tions en Iran ? Ce que les cen­taines de mil­liers de par­ti­sans de Hossein Moussavi défen­daient, c’était le rêve popu­laire qui avait nourri la révo­lu­tion de Khomeiny : liberté et jus­tice. Même si ce rêve était une utopie, il signi­fiait l’explosion sai­sis­sante de la créa­ti­vité poli­tique et sociale, des expé­riences et des débats parmi les étu­diants et les gens ordi­naires. Cette authen­tique ouver­ture, qui a libéré des forces sans pré­cé­dent de trans­for­ma­tion sociale, un moment où « tout a semblé pos­sible », fut alors pro­gres­si­ve­ment étouf­fée par la main­mise poli­tique de l’establishment isla­miste.

Même dans le cas de mou­ve­ments clai­re­ment fon­da­men­ta­listes, la com­po­sante sociale ne doit pas être négli­gée. Les tali­bans sont régu­liè­re­ment pré­sen­tés comme un groupe fon­da­men­ta­liste qui s’impose par le ter­ro­risme. Cependant, quand, au prin­temps 2009, ils ont repris la vallée de Swat au Pakistan, le New York Times a écrit qu’ils avaient monté une « révolte de classe qui exploi­tait le pro­fond cli­vage entre un petit groupe de pro­prié­taires ter­riens aisés et leurs métayers ». Si on pou­vait craindre que les tali­bans, en « tirant profit » de la situa­tion lamen­table des fer­miers, « pré­sentent des risques poli­tiques pour le Pakistan, qui res­tait lar­ge­ment féodal », qu’est-ce qui empê­chait les démo­crates libé­raux au Pakistan, et aux Etats Unis, de tirer profit eux aussi de la même situa­tion lamen­table pour venir en aide à ces pay­sans sans terre ? Les forces féo­dales du Pakistan seraient-elles les « alliés natu­rels » de la démo­cra­tie libé­rale ?

La conclu­sion inévi­table est que la montée de l’islamisme radi­cal est tou­jours allée de pair avec la dis­pa­ri­tion de la gauche laïque dans les pays musul­mans. Quand on pré­sente l’Afghanistan comme le pays au fon­da­men­ta­lisme le plus radi­cal, se sou­vient-on qu’il y a qua­rante ans, il avait une forte tra­di­tion laïque, grâce à un parti com­mu­niste puis­sant qui avait accédé au pou­voir indé­pen­dam­ment de l’Union sovié­tique ? Où est passée cette tra­di­tion laïque ? Et il est essen­tiel de lire les évé­ne­ments en cours en Tunisie et en Egypte (et au Yémen et… peut-être, espé­rons-le, en Arabie Saoudite) à la lumière de ce contexte. Si la situa­tion est « sta­bi­li­sée » de sorte que l’ancien régime per­dure avec une chi­rur­gie esthé­tique libé­rale, il faut s’attendre à une pous­sée de fon­da­men­ta­lisme insur­mon­table. Pour que puisse sur­vivre l’héritage libé­ral essen­tiel, une aide fra­ter­nelle de la part de la gauche radi­cale sera indis­pen­sable.

Pour en reve­nir à l’Egypte, la réac­tion la plus hon­teuse et la plus dan­ge­reu­se­ment oppor­tu­niste revient à Tony Blair, rap­por­tée par CNN : un chan­ge­ment est néces­saire, mais cela devrait être un chan­ge­ment stable. Un chan­ge­ment stable en Egypte ne peut que signi­fier un com­pro­mis avec les forces de Moubarak en élar­gis­sant légè­re­ment le cercle du pou­voir. C’est pour­quoi parler de tran­si­tion paci­fique main­te­nant est une indé­cence : en écra­sant l’opposition, le raïs a rendu cela impos­sible. Après qu’il eut envoyé l’armée contre les mani­fes­tants, le choix était clair : un chan­ge­ment cos­mé­tique dans lequel quelque chose change pour que tout reste pareil, ou bien une véri­table rup­ture.

C’est donc main­te­nant l’instant de vérité : on ne peut pré­tendre, comme dans le cas de l’Algérie il y a dix ans, qu’autoriser des élec­tions vrai­ment libres équi­vaut à donner le pou­voir aux fon­da­men­ta­listes. Israël a fait tomber le masque de l’hypocrisie démo­cra­tique en sou­te­nant ouver­te­ment Moubarak. Une autre pré­oc­cu­pa­tion libé­rale est qu’il n’y a pas de pou­voir poli­tique orga­nisé pour lui suc­cé­der s’il s’en va… Evidemment, puisque Moubarak y a veillé en rédui­sant toute l’opposition à des potiches déco­ra­tives – de sorte que le résul­tat évoque ce roman d’Agatha Christie, And Then There Were None (« Et il n’en resta plus aucun », paru en fran­çais sous le titre Dix Petits nègres, ndlr). L’argument de Moubarak – moi ou le chaos – joue contre lui.

L’hypocrisie des libé­raux occi­den­taux est à vous couper le souffle. Ils sou­tiennent publi­que­ment la démo­cra­tie et quand le peuple se sou­lève contre les tyrans au nom de la liberté et de la jus­tice, et pas au nom de la reli­gion, ils sont « pro­fon­dé­ment inquiets » ! Pourquoi être inquiets au lieu de se réjouir que la liberté ait enfin sa chance ? Aujourd’hui plus que jamais, la devise de Mao Zedong est de mise : « Sous le ciel tout est en grand chaos ; la situa­tion est excel­lente. »

Où donc devrait aller Moubarak ? Ici, la réponse est claire : à La Haye. S’il y a un diri­geant qui mérite d’y com­pa­raître, c’est lui !

Slavoj Zizek, phi­lo­sophe.


* LIBÉRATION DU 3 FÉVRIER. Paru en anglais le 1er février dans le guar​dian​.co. Traduit de l’anglais par Edith Ochs.

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