Le capitalisme académique à l’Université d’Ottawa : « De la valorisation de la connaissance à la création de valeur »

Mis en ligne le 14 novembre 2007

L’inauguration récente d’un pavillon au nom de Paul Desmarais à L’Université d’Ottawa nous inquiète quant à la muta­tion du rôle de l’Université dans « l’économie du savoir ». Lorsque l’État réduit son finan­ce­ment, on constate que l’institution tend à se com­mer­cia­li­ser et à entrer dans une logique de « capi­ta­lisme aca­dé­mique », où la connais­sance n’est plus trans­mis­sion de culture, mais un ins­tru­ment ser­vant à la créa­tion de valeur mar­chande.

À l’Université d’Ottawa, le rec­teur Gilles Patry recon­naît que le sous-finan­ce­ment public pro­voque une dépen­dance crois­sante vis-à-vis des fonds privés. C’est pour­quoi des dona­teurs sont invi­tés à inves­tir en retour de consi­dé­ra­tions futures, dont l’attribution de leur nom à un édi­fice ou à un dépar­te­ment. Parmi ceux-ci, Paul Desmarais, magnat finan­cier influent du sec­teur des com­mu­ni­ca­tions, et Ian Telfer, pré­sident du conseil d’administration de Goldcorp, société minière cana­dienne qui « a été mise à l’amende par le gou­ver­ne­ment hon­du­rien pour les actions d’une de ses filiales […] qui a été accu­sée de pol­lu­tion à l’arsenic et au cya­nide dans la région autour de la mine à ciel ouvert de San Martin ». (Embassy Mag, 19 sept. 2007).

Privatisation de l’espace uni­ver­si­taire

On peut consta­ter que l’emprise gran­dis­sante du finan­ce­ment privé s’accompagne d’une com­mer­cia­li­sa­tion de l’espace public uni­ver­si­taire. Il suffit d’une brève visite sur le campus uni­ver­si­taire pour s’en convaincre. En lieu et place d’un café étu­diant, le pavillon Desmarais s’est doté d’un Starbucks. La biblio­thèque, quant à elle, a rem­placé des espaces de tra­vail par un Second Cup. Des étu­diants qui pro­tes­taient lors de l’inauguration du Desmarais se sont vus refu­ser l’accès à notre uni­ver­sité par les poli­ciers et les agents de sécu­rité, sous pré­texte que l’université est main­te­nant « une pro­priété privée ».

Nous déplo­rons que le campus uni­ver­si­taire res­semble de plus en plus à un centre com­mer­cial privé où les clients viennent ache­ter des connais­sances ins­tru­men­tales qui en feront de bons pro­duc­teurs de contenu pour « l’économie du savoir ». La plu­part d’entre nous serons réorien­tés dans des domaines tech­niques pour y acqué­rir les capa­ci­tés d’être de bons ges­tion­naires flexibles sur le marché du tra­vail.

Le capi­ta­lisme aca­dé­mique

« Partenariat, gou­ver­nance, excel­lence, inno­va­tion » : le lan­gage mana­gé­rial de nos admi­nis­tra­teurs trahit déjà la muta­tion de l’institution uni­ver­si­taire en orga­ni­sa­tion dont le rôle est de gérer des flux de savoir en réponse immé­diate à l’offre et à la demande de main d’oeuvre. Nous sommes en droit de nous deman­der si l’Université n’est pas en voie de se détour­ner alors de sa mis­sion fon­da­trice (trans­mis­sion d’une culture huma­niste et cri­tique) pour se bran­cher direc­te­ment sur l’appareil pro­duc­tif.

À cet égard, le slogan du bureau de valo­ri­sa­tion de la recherche et de trans­fert de la tech­no­lo­gie de l’Université d’Ottawa, « De la valo­ri­sa­tion de la connais­sance à la créa­tion de valeur » , s’avère révé­la­teur de la mise place d’une logique de « capi­ta­lisme aca­dé­mique ». Ce bureau a pour rôle de « créer des par­te­na­riats stra­té­giques qui encou­ragent l’innovation, tout en faci­li­tant le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique et la com­mer­cia­li­sa­tion, afin de four­nir aux cher­cheurs de l’Université d’Ottawa des ser­vices qui aug­mentent la visi­bi­lité de leurs recherches. »

Pour atteindre ces objec­tifs, le plan stra­té­gique « Vision 2010 » de l’université appelle au déve­lop­pe­ment des « avan­tages concur­ren­tiels ». De plus en plus, le corps pro­fes­so­ral se tran­forme en agré­gat d’entrepreneurs-chercheurs qui doit prou­ver son excel­lence, sa capa­cité d’innovation et son poten­tiel de leadership…ce qui se mesure au nombre de sub­ven­tions obte­nues. Les étu­diantEs sont appelé-e-s à inves­tir dans leur poten­tiel ou « capi­tal humain » afin de le faire fruc­ti­fier à la Bourse des exis­tences. Est-ce un hasard si la cam­pagne de recru­te­ment de l’Université d’Ottawa 2006-2007 avait pour thème : « I invest in myself » ?

Société pla­né­taire ou fin de la liberté aca­dé­mique ?

Les admi­nis­tra­teurs de nos uni­ver­si­tés nous appellent à être des « citoyens du monde » dans une « société pla­né­taire ». Mais quelle est au juste cette « société » à laquelle on nous somme de nous adap­ter sinon cette sphère d’échanges imper­son­nels où tran­sitent des flux de savoir qui se trans­forment en flux de capi­taux ?

Alors que sa mis­sion devrait favo­ri­ser chez chaque indi­vidu auto­nome l’émergence d’un rap­port cri­tique au réel, lui-même ancré dans le par­tage d’un monde commun, l’Université tend de plus en plus à pro­duire des per­sonnes-objets dotées des capa­ci­tés de s’adapter sans bron­cher aux sur­sauts de l’environnement éco­no­mique « objec­tif ».

L’économie devient donc l’instance qui mène le monde, et les uni­ver­si­tés sont à sa remorque. Ceux qui refusent de se sou­mettre à cette logique dar­wi­nienne seront vite lais­sés der­rière dans un nuage de pous­sière. C’est pour­quoi, dans le capi­ta­lisme aca­dé­mique, les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires perdent leur auto­no­mie, et cela vaut aussi pour ceux et celles qui les fré­quentent. Et c’est pour­quoi nous crai­gnons pour la liberté de penser.

Jean-François Bissonnette, doc­to­rat en pensée poli­tique
Tina Lafrance, maî­trise en pensée poli­tique et pré­si­dente de l’Association des Étudiant(e)s Diplômé(e)s en Études Politiques (AÉÉDÉP)
Marie-Hélène Choinière, maî­trise en pensée poli­tique
René Lemieux, doc­to­rat en pensée poli­tique
Eric Mallette, maî­trise en pensée poli­tique
Eric Martin, doc­to­rat en pensée poli­tique
Maxime Ouellet, doc­to­rat en pensée poli­tique
Julie Paquette, doc­to­rat en pensée poli­tique
Martin Parrot, maî­trise en pensée poli­tique
Olivier Roy, maî­trise en poli­tique cana­dienne
Seamus Wolfe, vice-pré­sident aux affaires uni­ver­si­taires, Fédération étu­diante de l’Université d’Ottawa.

Les commentaires sont fermés.