Le capitalisme académique à l’Université d’Ottawa : « De la valorisation de la connaissance à la création de valeur »

L’inauguration récente d’un pavillon au nom de Paul Desmarais à L’Université d’Ottawa nous inquiète quant à la mutation du rôle de l’Université dans « l’économie du savoir ». Lorsque l’État réduit son financement, on constate que l’institution tend à se commercialiser et à entrer dans une logique de « capitalisme académique », où la connaissance n’est plus transmission de culture, mais un instrument servant à la création de valeur marchande.

À l’Université d’Ottawa, le recteur Gilles Patry reconnaît que le sous-financement public provoque une dépendance croissante vis-à-vis des fonds privés. C’est pourquoi des  donateurs sont invités à investir en retour de considérations futures, dont l’attribution de leur nom  à un édifice ou à un département. Parmi ceux-ci, Paul Desmarais, magnat financier influent du secteur des communications, et Ian Telfer, président du conseil d’administration de Goldcorp, société minière canadienne qui « a été mise à l’amende par le gouvernement hondurien pour les actions d’une de ses filiales […] qui a été accusée de pollution à l’arsenic et au cyanide dans la région autour de la mine à ciel ouvert de San Martin ». (Embassy Mag, 19 sept. 2007).

Privatisation de l’espace universitaire

On peut constater que l’emprise grandissante du financement privé s’accompagne d’une commercialisation de l’espace public universitaire. Il suffit d’une brève visite sur le campus universitaire pour s’en convaincre.  En lieu et place d’un café étudiant, le pavillon Desmarais s’est doté d’un Starbucks. La bibliothèque, quant à elle, a remplacé des espaces de travail par un Second Cup. Des étudiants qui protestaient lors de l’inauguration du Desmarais se sont vus refuser l’accès à notre université par les policiers et les agents de sécurité, sous prétexte que l’université est maintenant « une propriété privée ».

Nous déplorons que le campus universitaire ressemble de plus en plus à un centre commercial privé où les clients viennent acheter des connaissances instrumentales qui en feront de bons producteurs de contenu pour « l’économie du savoir ». La plupart d’entre nous serons réorientés dans des domaines techniques pour y acquérir les capacités d’être de bons gestionnaires flexibles sur le marché du travail.

Le capitalisme académique

« Partenariat, gouvernance, excellence, innovation » : le langage managérial de nos administrateurs trahit déjà la  mutation de l’institution universitaire en organisation dont le rôle est de gérer des flux de savoir en réponse immédiate à l’offre et à la demande de main d’oeuvre. Nous sommes en droit de nous demander si l’Université n’est pas en voie de se détourner alors de sa mission fondatrice (transmission d’une culture humaniste et critique) pour se brancher directement sur l’appareil productif.

À cet égard, le slogan du bureau de valorisation de la recherche et de transfert de la technologie de l’Université d’Ottawa, « De la valorisation de la connaissance à la création de valeur » , s’avère révélateur de la mise place d’une logique de « capitalisme académique ». Ce bureau a pour rôle de « créer des partenariats stratégiques qui encouragent l’innovation, tout en facilitant le développement technologique et la commercialisation, afin de fournir aux chercheurs de l’Université d’Ottawa des services qui augmentent la visibilité de leurs recherches. »

Pour atteindre ces objectifs, le plan stratégique « Vision 2010 » de l’université appelle au développement des « avantages concurrentiels ». De plus en plus, le corps professoral se tranforme en agrégat d’entrepreneurs-chercheurs qui doit prouver son excellence, sa capacité d’innovation et son potentiel de leadership…ce qui se mesure au nombre de subventions obtenues. Les étudiantEs sont appelé-e-s à investir dans leur potentiel ou « capital humain » afin de le faire fructifier à la Bourse des existences. Est-ce un hasard si la campagne de recrutement de l’Université d’Ottawa 2006-2007 avait pour thème : « I invest in myself » ?

Société planétaire ou fin de la liberté académique?

Les administrateurs de nos universités nous appellent à être des « citoyens du monde » dans une « société planétaire ». Mais quelle est au juste cette « société » à laquelle on nous somme de nous adapter sinon cette sphère d’échanges impersonnels où transitent des flux de savoir qui se transforment en flux de capitaux?

Alors que sa mission devrait favoriser chez chaque individu autonome l’émergence d’un rapport critique au réel, lui-même ancré dans le partage d’un monde commun, l’Université tend de plus en plus à produire des personnes-objets dotées des capacités de s’adapter sans broncher aux sursauts de l’environnement économique « objectif ».

L’économie devient donc l’instance qui mène le monde, et les universités sont à sa remorque.  Ceux qui refusent de se soumettre à cette logique darwinienne seront vite laissés derrière dans un nuage de poussière. C’est pourquoi, dans le capitalisme académique, les institutions universitaires perdent leur autonomie, et cela vaut aussi pour ceux et celles qui les fréquentent. Et c’est pourquoi nous craignons pour la liberté de penser.

Jean-François Bissonnette, doctorat en pensée politique
Tina Lafrance, maîtrise en pensée politique et présidente de l’Association des Étudiant(e)s Diplômé(e)s en Études Politiques (AÉÉDÉP)
Marie-Hélène Choinière, maîtrise en pensée politique
René Lemieux, doctorat en pensée politique
Eric Mallette, maîtrise en pensée politique
Eric Martin, doctorat en pensée politique
Maxime Ouellet, doctorat en pensée politique
Julie Paquette, doctorat en pensée politique
Martin Parrot, maîtrise en pensée politique
Olivier Roy, maîtrise en politique canadienne
Seamus Wolfe, vice-président aux affaires universitaires, Fédération étudiante de l’Université d’Ottawa.