L’actualité de la théorie de la valeur de Marx. A propos de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale

Mis en ligne le 06 mai 2010

Antoine Artous

S’il a par­ti­cipé au der­nier congrès Marx International à Paris en sep­tembre 2007, Moishe Postone, pro­fes­seur d’histoire à l’université de Chicago, est peu connu en France. Seul un recueil de trois articles avait été publié, en 2003, sous le titre Marx est-il devenu muet ? Face à la mon­dia­li­sa­tion. Edité en langue anglaise en 1993 – avec une réédi­tion en 2003, – Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale n’a pas été dis­cuté en France alors qu’il a donné lieu à de nom­breux débats dans le monde anglo-saxon [1].

C’est un livre impor­tant. D’abord, par le carac­tère par­ti­cu­liè­re­ment ambi­tieux de son projet, for­mulé dès son sous-titre : « Une réin­ter­pré­ta­tion de la théo­rie cri­tique de Marx » ; ensuite, par la force de sa cri­tique de ce qu’il appelle le « mar­xisme tra­di­tion­nel » et de sa propre lec­ture de Marx, déve­lop­pée à partir de la ques­tion déci­sive dans la tra­di­tion mar­xiste de la cri­tique du tra­vail, en lien avec la pro­blé­ma­tique de la cri­tique de l’économie politique.

Enfin, même s’il s’agit d’un livre « théo­rique » qui se situe à un fort niveau d’abstraction, Postone ne cache pas ses pré­sup­po­sés poli­tiques. Il s’agit de relire Marx et de cri­ti­quer le « mar­xisme tra­di­tion­nel » à la lumière de l’histoire du siècle passé des expé­riences du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » et plus géné­ra­le­ment de ce qu’il appelle l’évolution néo-libé­rale du capi­ta­lisme. La concep­tion mar­xienne du dépas­se­ment du capi­ta­lisme ne peut pas être com­prise ni « en termes de dépas­se­ment du seul marché », ni en termes « d’extension à toute la société de l’ordre pla­ni­fié qui règne dans l’atelier puisque Marx décrit cet ordre comme celui de l’assujettissement total des tra­vailleurs au capi­tal » (p. 489).

Ce livre de 600 pages se divise en trois grands ensembles : une cri­tique du « mar­xisme tra­di­tion­nel », une dis­cus­sion serrée avec des auteurs de l’école de Francfort et une « recons­truc­tion de la cri­tique mar­xienne » à partir des textes de la « matu­rité » (Grundrisse, Capital…). Il serait vain de pré­tendre « résu­mer » ici un tel livre, ou trai­ter l’ensemble des dis­cus­sions qu’il engage, d’autant que la plu­part des thèmes abor­dés ont fait l’objet de longs débats dans les années 1960-1980[2]. Un des défauts du livre est d’ailleurs de quasi d’ignorer (au moins dans les réfé­rences) ces débats ; du coup, on a par­fois l’impression que Postone est le seul à porter une cri­tique radi­cale du mar­xisme traditionnel….

Outre cette cri­tique, mon propos est de reprendre de façon dis­cu­tante les thèmes tour­nant autour de la cri­tique de l’économie poli­tique, de la théo­rie mar­xienne de la valeur et du tra­vail. D’abord, ils me semblent inté­res­sants pour éclai­rer cer­tains débats actuels ; ensuite ils per­mettent de prendre langue avec des auteurs fran­çais qui, eux aussi, ont déve­loppé la thé­ma­tique de la cri­tique de l’économie poli­tique et remis en cause une lec­ture « ricar­dienne » de la théo­rie mar­xienne de la valeur, tout en déve­lop­pant (en par­ti­cu­lier Jean-Marie Vincent) une cri­tique du tra­vail[3].

Au demeu­rant, cette mise en rela­tion n’est pas for­tuite. En effet, ces auteurs fran­çais ont accordé une place impor­tante au livre d’Isaak Roubine Essais sur la théo­rie de la valeur de Marx qui vient d’être réédité[4]. Cet éco­no­miste russe des années 1920, qui dis­pa­rut dans les camps sta­li­niens, a été le pre­mier à mettre clai­re­ment en évi­dence les rup­tures de Marx avec la théo­rie de la valeur-tra­vail de l’économie poli­tique clas­sique, notam­ment à tra­vers la caté­go­rie de tra­vail abs­trait. Sous cet angle d’ailleurs, je ren­voie à mon intro­duc­tion à cette nou­velle édi­tion (que l’on trouve sur le site) pour une his­toire plus détaillée sur la réac­ti­va­tion des débats sur la théo­rie de la valeur où l’on retrouve ces auteurs[5].

Le « mar­xisme tra­di­tion­nel » selon Postone

Par la caté­go­rie de « mar­xisme tra­di­tion­nel », Postone ne vise pas un cou­rant précis du mar­xisme, ni un ensemble d’auteurs mais une matrice de lec­ture de Marx. Elle consiste à oppo­ser la dyna­mique de socia­li­sa­tion des forces pro­duc­tives déve­lop­pée par le capi­ta­lisme à la pro­priété privée et à l’anarchie du marché. La pro­duc­tion indus­trielle est alors pensée comme la base future du socia­lisme, via l’appropriation col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion. La cri­tique du capi­ta­lisme, pour­suit Postone, se centre sur une forme de cir­cu­la­tion des pro­duits du tra­vail (le marché) et non une forme pro­duc­tion. Il s’agit en fait d’une « cri­tique du capi­ta­lisme faite du point de vue du tra­vail », alors qu’il s’agit de déve­lop­per, avec Marx, « une cri­tique du tra­vail sous le capi­ta­lisme » (p. 19).

Nous allons retrou­ver ces thèmes qui vont s’éclairer, notam­ment en ce qui concerne le tra­vail. L’on pour­rait dis­cu­ter de la caté­go­rie de « mar­xisme tra­di­tion­nel ». Pour ma part, je pense qu’il fau­drait parler de contra­dic­tions et de ten­sions au sein même du mar­xisme (y inclus Marx), dont beau­coup ont été d’ailleurs dis­cu­tées durant la période de réac­ti­va­tion d’un tra­vail sur Marx, dans les années 1960-70. Comme je l’ai déjà signalé, il est dom­mage que Postone n’y fasse pas plus réfé­rence. Il écrit par exemple qu’il n’existe pas de logique « neutre » de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives et que la pro­duc­tion indus­trielle est façon­née par le capi­tal, qu’elle est « la maté­ria­li­sa­tion des forces pro­duc­tives et des rap­ports de pro­duc­tion » (p. 520). La for­mule semble tout droit sortie de cette période qui a vu, notam­ment, se déve­lop­per des cri­tiques sur « l’économisme » d’un cer­tain mar­xisme, qui esca­mote le fait que forces pro­duc­tives et rap­ports de pro­duc­tion sont tota­le­ment imbriqués.

Cette matrice est bien illus­trée par Engels dans l’Anti-Dühring. Pour lui, Le déve­lop­pe­ment de la grande indus­trie tra­duit une socia­li­sa­tion des forces pro­duc­tives dont le déve­lop­pe­ment est seule­ment bloqué par la pro­priété privée et l’anarchie du marché. Cette socia­li­sa­tion est portée par la classe ouvrière. Lorsque la classe ouvrière prend le pou­voir poli­tique, il suffit d’étatiser la pro­duc­tion (sup­pri­mer la pro­priété privée) pour que cette socia­li­sa­tion s’exprime. L’Etat com­mence à dis­pa­raître et l’on peut passer à l’administration de la pro­duc­tion, à tra­vers le plan qui rem­place le marché comme forme de régulation.

Cela est devenu une vision domi­nante dans les pre­mières décen­nies du XX° siècle, même si, on le sait, des rup­tures s’opèrent sur la ques­tion de l’Etat. Karl Kautsky, théo­ri­cien de la social-démo­cra­tie alle­mande pré­sente le socia­lisme comme l’extension de l’administration des che­mins de fer à l’ensemble de la société. Dans l’Etat et la révo­lu­tion, Lénine explique que, une fois éta­ti­sée, la grande indus­trie capi­ta­liste est une base éco­no­mique toute prête pour la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Plus tard, il pré­sen­tera le tay­lo­risme comme une orga­ni­sa­tion scien­ti­fique de la pro­duc­tion dont doit se saisir le pro­lé­ta­riat. La plu­part des auteurs mar­xistes cri­tiques de l’époque pensent que, une fois éta­ti­sée, la ges­tion de l’économie relève sim­ple­ment d’un niveau tech­no­lo­gique, orga­nisé à tra­vers le plan[6].

S’il serait quelque peu sim­pliste d’imputer le deve­nir de la révo­lu­tion russe à une cer­taine lec­ture de Marx, il est mani­feste que ce deve­nir (celui de l’Etat-plan bureau­cra­tique qui domine et exploite les tra­vailleurs à tra­vers l’organisation indus­trielle) donne un cer­tain éclai­rage à cette thé­ma­tique. Et il est néces­saire de sou­li­gner que l’avènement du capi­ta­lisme sup­pose une double dépos­ses­sion des pro­duc­teurs ; et c’est là aussi un thème des années 1960-70. La pre­mière, clas­si­que­ment sou­li­gnée, est d’ordre juri­dique, avec le déve­lop­pe­ment de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. La seconde concerne la maî­trise tech­nico-admi­nis­tra­tive du procès de pro­duc­tion. Dans les formes de pro­duc­tion pré­ca­pi­ta­liste, la pro­duc­tion est essen­tiel­le­ment régie par un « procès de tra­vail indi­vi­duel » (Marx), dont le pro­duc­teur direct a la maî­trise, alors que le capi­ta­lisme déve­loppe un « tra­vailleur col­lec­tif » (Marx). Mais ce procès de pro­duc­tion col­lec­tif s’organise direc­te­ment sous la férule du capi­tal, à tra­vers une dépos­ses­sion, sans cesse renou­ve­lée, de la maî­trise des pro­duc­teurs directs. Dans Le Capital, Marx a des ana­lyses remar­quables (« oubliées » par Engels) sur le déve­lop­pe­ment d’une nou­velle forme de domi­na­tion qu’il désigne sous le terme de « des­po­tisme d’usine » et qu’il traite à tra­vers la caté­go­rie de « sub­somp­tion (sou­mis­sion) réelle » du tra­vail par le capital.

On retrou­vera cette ques­tion avec l’analyse du tra­vail capi­ta­liste. Mais, il faut sou­li­gner que cette construc­tion d’un « tra­vailleur col­lec­tif » (au sens de procès de tra­vail col­lec­tif) struc­turé par le capi­tal, permet de com­prendre que la ques­tion n’est pas seule­ment celle de la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail, mais éga­le­ment celle de la domi­na­tion du tra­vail capi­ta­liste, comme forme sociale, sur les producteurs.

Et le marché ?

Tout comme l’analyse du capi­ta­lisme ne relève pas de la seule sphère de la cir­cu­la­tion, pour­suit Postone, la valeur ne doit pas « être com­prise comme expri­mant seule­ment la forme de richesse média­ti­sée par le marché » (p. 185), elle ren­voie éga­le­ment à une forme sociale spé­ci­fique, la mar­chan­dise, pro­duite non pas par le tra­vail en géné­ral mais par une forme spé­ci­fique de pro­duc­tion. C’est là, on le verra, une ques­tion déci­sive. Toutefois un pro­blème appa­raît avec la for­mule « seule­ment ». Postone mul­ti­plie ce type de for­mule dans son livre (on ne peut pas faire appel seule­ment au marché), sans que l’on sache très bien la place qu’ il faut accor­der aux rap­ports mar­chands. En fait, Postone ne traite pas ne de place struc­tu­rante de ces rap­ports dans le procès de valorisation. 

Ou alors, il le fait en dis­tin­guant une phase his­to­rique du capi­ta­lisme libé­ral, dans laquelle la place du marché est impor­tante, d’une phase his­to­rique post-libé­rale dans lequel la place de la cir­cu­la­tion devient mar­gi­nale. C’est là une ana­lyse déve­lop­pée dans les années 1930-40 par des auteurs de l’école de Francfort et d’autres face aux déve­lop­pe­ments des formes éta­tiques (New Deal, nazisme, sta­li­nisme) cris­tal­li­sant, selon eux, diverses formes de capi­ta­lisme d’Etat et/​ou une conver­gence de nou­veaux sys­tèmes éta­tiques de domi­na­tion. Je ne veux pas rependre ici les débats sur ces carac­té­ri­sa­tions. Il me semble tou­te­fois que les déve­lop­pe­ments his­to­riques ulté­rieurs ont montré la place tou­jours cen­trale du marché dans le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme ; sur­tout (ce que fai­sait Marx) si l’on rai­sonne au niveau mondial.

L’important n’est pas tant cette dis­cus­sion que de consta­ter l’absence de rigueur cri­tique de Postone (eu égard à celle qu’il déploie pour d’autres caté­go­ries) dans l’approche de la caté­go­rie de marché. Il ne semble connaître que la ver­sion libé­rale du « marché auto­ré­gulé ». Le marché a tou­jours été une réa­lité construite socia­le­ment. Ici aussi, il faut pour­suivre le retour cri­tique sur une cer­taine tra­di­tion mar­xiste (s’appuyant sur cer­taines fai­blesses du Capital) qui consi­dère le marché et l’Etat comme deux enti­tés exté­rieures l’une à l’autre, alors qu’elles sont consti­tu­tives l’une de l’autre ; ainsi les ana­lyses du rap­port moné­taire et du rap­port sala­rial font appa­raître la place consti­tu­tive de l’Etat dans ces rap­ports. Et comme le font remar­quer Pierre Salama et Tran Hai Hac, l’opposition de la tra­di­tion mar­xiste entre un marché, qua­li­fié d’anarchiste opposé à un plan, sup­posé ration­nel, est un fac­teur qui a poussé à croire qu’il suf­fi­sait de rem­pla­cer le marché par le plan (en fait l’Etat) pour s’orienter vers une ges­tion « consciente » de l’économie[7].

Ce n’est certes pas le cas de Postone. Mais, il est éton­nant de voir com­ment la place de l’Etat n’existe pas dans ses ana­lyses du capi­tal. De façon plus géné­rale, Marx ana­lyse le capi­ta­lisme comme un rap­port mar­chand d’exploitation. C’est une source de dif­fi­culté (il faut arti­cu­ler deux niveaux d’analyse[8]), mais c’est éga­le­ment ce qui fait la spé­ci­fi­cité de l’approche de Marx dans l’analyse du rap­port d’exploitation capi­ta­liste et dans la figure du sala­rié comme « tra­vailleur libre ». On verra que Postone gomme cette dimen­sion. Une chose est de récu­ser une vision de la classe ouvrière comme classe sociale por­teuse d’une vraie socia­li­sa­tion par le tra­vail, autre chose est de gommer les contra­dic­tions por­tées par la figure du « tra­vailleur libre ».

La cri­tique de l’économie politique

Toutes ces remarques n’enlèvent rien à l’intérêt de l’approche de Postone qui entend fonder le mar­xisme comme théo­rie cri­tique à partir de la thé­ma­tique de la « cri­tique de l’économie poli­tique » mar­xienne, et, plus par­ti­cu­liè­re­ment des textes dits de la « matu­rité » ; c’est-à-dire de la période du Capital dont le sous-titre est « cri­tique de l’économie poli­tique ». La réfé­rence à la « cri­tique à l’économie poli­tique » est une constante dans l’œuvre de Marx, notam­ment à partir des Manuscrits de 1844.

Cette for­mule tra­duit sans nul doute non seule­ment une pos­ture cri­tique face au monde « tel qu’il va », mais éga­le­ment une approche « scien­ti­fique » (épis­té­mo­lo­gique) constante consis­tant à spé­ci­fier l’objectivité par­ti­cu­lière du rap­port éco­no­mique, et plus géné­ra­le­ment du rap­port social, du « socio-his­to­rique » Cette objec­ti­vité est bien réelle, mais elle est tou­jours spé­ci­fiée his­to­ri­que­ment. C’est ainsi qu’il faut com­prendre la for­mule de Marx dans le livre 1 du Capital où il traite du féti­chisme de la mar­chan­dise : « Les caté­go­ries de l’économie bour­geoise sont des formes de l’intellect qui ont une vérité objec­tive, en tant qu’elles reflètent des rap­ports sociaux réels », mais his­to­ri­que­ment situés[9]. Il ne faut pas entendre de façon méca­nique cette for­mule de « reflet » que Roubine emploie éga­le­ment. Ces caté­go­ries sont un élé­ment struc­tu­rant du social qui a tou­jours une dimen­sion idéelle, comme le sou­ligne Maurice Godelier[10].

Cela dit, le sous-bas­se­ment de cette « cri­tique » évolue. Dans les Manuscrits de 1844, elle est portée par un dis­cours anthro­po­lo­gique sur le tra­vail, consi­déré comme essence de l’homme ; c’est-à-dire comme cadre trans­his­to­rique d’auto-production de l’homme en tant qu’être humain. Le jeune Marx loue d’ailleurs l’économie poli­tique d’avoir mis au jour cette dimen­sion du tra­vail, mais cette essence appa­raît de façon alié­née dans le capi­ta­lisme. La cri­tique est donc, en quelque sorte, exté­rieure à l’économie poli­tique dont les auteurs sont d’ailleurs censés expri­mer « scien­ti­fi­que­ment » la réa­lité de la société bourgeoise.

Dans la période du Capital, l’approche est très dif­fé­rente : Marx entend remettre en cause l’économie poli­tique clas­sique sur le ter­rain même de la connais­sance des rap­ports éco­no­miques. C’est pour­quoi – et Marx a des for­mules dans ce sens – , Le Capital a été sou­vent pré­senté sim­ple­ment comme une œuvre pour­sui­vant l’effort de scien­ti­fi­cité de l’économie poli­tique, en par­ti­cu­lier de Ricardo pour qui le tra­vail est la sub­stance de la valeur ; y com­pris chez des mar­xistes cri­tiques[11].

Or – c’est en tout cas ma lec­ture -, Marx ne vise pas à fonder une science de l’économie, il s’agit pour lui de remettre en cause les pré­sup­po­sés de l’économie poli­tique clas­sique (Smith, Ricardo) qui traite les caté­go­ries éco­no­miques comme des don­nées trans­his­to­riques natu­relles. La théo­rie ricar­dienne de la valeur tra­vail est une « caté­go­rie féti­chi­sée »[12], selon la for­mule de Pierre Salama et Tran Hai Hac, au sens où elle natu­ra­lise ce qui est le pro­duit de cer­tains rap­ports sociaux, fai­sant ainsi du tra­vail une caté­go­rie trans­his­to­rique. Comme l’écrit Postone : « Ricardo n’a pas reconnu la déter­mi­na­tion his­to­rique de la forme de tra­vail liée à la forme mar­chan­dise, il l’a trans­his­to­ri­ci­sée » (p. 91). 

La caté­go­rie de forme sociale

En récu­sant cette pro­blé­ma­tique trans­his­to­rique, Marx réac­tive sa pro­blé­ma­tique de la spé­ci­fi­cité de l’objectivité du socio-his­to­rique. Très sou­vent, écrit Postone, « les caté­go­ries de la cri­tique de Marx ont été prises pour des caté­go­ries pure­ment éco­no­miques » alors qu’elles devraient être com­prises « en tant que déter­mi­na­tion de l’être social sous le capi­ta­lisme » (p. 37). La for­mule est très proche de celle de Roubine sur féti­chisme : il « n’est pas seule­ment un phé­no­mène de la conscience, c’est aussi un phé­no­mène de l’être social [13]».

Outre qu’il rend compte de la théo­rie du féti­chisme de la mar­chan­dise dans son lien avec la théo­rie mar­xienne de la valeur, Roubine prend au sérieux la caté­go­rie mar­xienne de tra­vail abs­trait, jusqu’alors peu trai­tée dans les com­men­taires. Elle est pour­tant impor­tante puisque l’un des apports de Marx est d’expliquer que c’est le tra­vail abs­trait qui crée la valeur. Marx lui-même a des for­mules qui sug­gèrent que le contenu de ce tra­vail abs­trait à une réa­lité pure­ment phy­sio­lo­gique (dépense d’énergie). Si c’est le cas, remarque Roubine, on voit mal com­ment la valeur serait, elle, une forme sociale objec­tive, même si liée à des rap­ports sociaux spé­ci­fiques. Postone cite Roubine à ce propos et explique bien com­ment le tra­vail concret, qui pro­duit la valeur d’usage, et le tra­vail abs­trait, qui pro­duit la valeur, « ne se rap­portent pas à deux types de tra­vail dif­fé­rents, mais aux deux aspects du même tra­vail dans la société déter­mi­née par la mar­chan­dise » (p. 215).

Je vais reve­nir sur l’articulation de l’ensemble des caté­go­ries de la théo­rie mar­xienne de la valeur, mais il faut sou­li­gner avant qu’une des par­ti­cu­la­ri­tés de Roubine est d’avoir insisté sur l’importance de la caté­go­rie de « forme sociale » chez Marx, afin de rendre compte d’une objec­ti­vité non pas maté­rielle, mais sociale, c’est-à-dire ren­voyant à des rap­ports sociaux his­to­ri­que­ment situés. Ainsi une table consi­dé­rée comme mar­chan­dise a une maté­ria­lité phy­sique (du bois, par exemple) lorsqu’elle consi­dé­rée comme valeur d’usage ; par contre, comme valeur, elle ne contient pas une once de matière, tout en ayant une objec­ti­vité sociale. 

Postone insiste lui aussi for­te­ment, du point de vue épis­té­mo­lo­gique, sur la notion de forme sociale ou de forme socio­his­to­rique. De ce point de vue, comme je l’ai déjà sou­li­gné, la réfé­rence à la méthode mar­xienne de la cri­tique de l’économie poli­tique sup­pose une cer­taine approche de la spé­ci­fi­ca­tion his­to­rique du social. Ainsi que l’écrit Postone, la cri­tique de Marx n’implique pas une théo­rie de la connais­sance au sens propre, mais bien plutôt « une théo­rie de la consti­tu­tion de formes sociales his­to­ri­que­ment spé­ci­fiques qui sont des formes d’objectivité et de sub­jec­ti­vité sociales » (p. 323). 

Ou encore, pour reprendre une for­mule d’Étienne Balibar, la société (comme ensemble de rap­ports sociaux) « pro­duit des repré­sen­ta­tions sociales d’objets en même temps qu’elle pro­duit des objets repré­sen­tables » et des formes d’individualisation socio­his­to­rique des indi­vi­dus[14]. Ainsi, pour prendre cet exemple, les rap­ports sociaux capi­ta­listes génèrent une forme d’objectivité par­ti­cu­lière des pro­duits du tra­vail (la mar­chan­dise), mais éga­le­ment une cer­taine figure sociale de l’individu échan­giste (le sujet du droit moderne). Et cette forme d’individuation est contra­dic­toire avec celle géné­rée dans le procès immé­diat de pro­duc­tion (le procès de tra­vail) que Marx désigne sous la figure du « tra­vailleur par­cel­laire », simple appen­dice de la machine.

La valeur comme forme sociale

Marx ne se contente pas de remettre en cause les pré­sup­po­sés de l’économie poli­tique, il entend éga­le­ment pro­duire une meilleure connais­sance des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes en termes d’analyses éco­no­miques mais éga­le­ment de concep­tua­li­sa­tion. Et l’on voit bien d’ailleurs que cette façon de « faire de la science » est por­teuse de dif­fi­cul­tés et de contra­dic­tions (donc, de lec­tures dif­fé­rentes pos­sibles de textes de Marx). D’autant plus que les modèles scien­ti­fiques de l’époque sont très mar­qués par le positivisme.

Du point de vue concep­tuel, Marx prend comme point de départ l’économie poli­tique clas­sique, en par­ti­cu­lier la théo­rie valeur de Ricardo pour qui le tra­vail est la sub­stance de la valeur d’échange. Très sou­vent, y com­pris dans le mar­xisme cri­tique et/​ou radi­cal[15], on se contente de sou­li­gner la rup­ture de Marx par rap­port à Ricardo en ce qui concerne l’analyse de la sur­va­leur (plus value) : elle est pro­duite par une mar­chan­dise un peu par­ti­cu­lière, la force de tra­vail, dont la valeur d’usage est de pro­duire de la valeur. Pour le reste, on a l’impression que Marx s’est contenté de plus ou moins « his­to­ri­ci­ser » les caté­go­ries de Ricardo, alors qu’il pro­duit son propre sys­tème concep­tuel dans l’analyse même de la mar­chan­dise[16]. Voyons plus en détail.

Sous le capi­ta­lisme, pra­ti­que­ment tout s’achète et se vend, c’est-à-dire prend la forme de mar­chan­dises. Comme forme sociale, « chose sociale » (Marx), la mar­chan­dise se pré­sente, selon Marx, sous deux aspects : valeur d’usage et valeur. Comme valeur d’usage[17] (bien « maté­riel » et/​ou ser­vice) les mar­chan­dises visent à satis­faire tel ou tel besoin par­ti­cu­lier (uti­lité du pro­duit) et se dis­tinguent ainsi les unes des autres. Comme valeur, la mar­chan­dise a la pro­priété de s’échanger dans des pro­por­tions déter­mi­nées – valeur d’échange – avec d’autres mar­chan­dises ; c’est ce qui fait l’unité des marchandises.

Le tra­vail concret est celui qui pro­duit la mar­chan­dise sous l’angle de la valeur d’usage ; il s’agit donc du tra­vail comme acti­vité tech­nique de pro­duc­tion d’un objet (bien et/​ou de ser­vices). Par défi­ni­tion, les tra­vaux concrets sont dif­fé­rents les uns des autres. Le tra­vail abs­trait pro­duit la mar­chan­dise consi­dé­rée sous l’angle de la valeur ; il désigne une qua­lité com­mune, homo­gène de tout tra­vail, indé­pen­dam­ment de sa forme concrète, en fai­sant abs­trac­tion des formes tech­niques de production. 

Le sys­tème concep­tuel de Ricardo est dif­fé­rent puisqu’il ne parle que du couple valeur d’usage/valeur d’échange et de tra­vail en géné­ral. Marx dit d’ailleurs expli­ci­te­ment que, outre sa théo­rie de la plus-value, son apport concep­tuel par rap­port à l’économie poli­tique clas­sique est l’analyse du double carac­tère du tra­vail. Marx ne se contente donc pas « d’historiciser » l’approche de Ricardo, il intro­duit deux concepts par­ti­cu­liers expri­mant qu’il ne ren­voie pas au tra­vail en géné­ral, mais à un tra­vail spé­ci­fié his­to­ri­que­ment : le tra­vail abs­trait qui est la sub­stance de la valeur.

La caté­go­rie de tra­vail abs­trait cris­tal­lise la spé­ci­fi­cité (et la dif­fi­culté) de la théo­rie mar­xienne de la valeur. Son homo­gé­néité ne pro­vient pas de la nature, mais d’un rap­port social spé­ci­fique. Il désigne le carac­tère social (validé socia­le­ment) du tra­vail sous le capi­ta­lisme. C’est à tra­vers l’échange mar­chand que se com­parent (s’égalise) les dif­fé­rents tra­vaux et se cris­tal­lisent le tra­vail abs­trait comme forme sociale. Dans ce cas-là, le tra­vail abs­trait est dit tel car il fait abs­trac­tion des formes concrètes. C’est là me semble-t-il, l’approche domi­nante dans la période du Capital. Je ren­voie à l’annexe 1 sur le tra­vail abs­trait pour un retour plus détaillé sur ces dis­cus­sions et des remarques sur Postone qui ren­contrent des dif­fi­cul­tés d’argumentation à cause de son absence de réfé­rence au marché.

Enfin, Smith et Ricardo (et Aristote) font réfé­rence à la seule valeur d’échange, la plus « visible » socia­le­ment. L’introduction de la caté­go­rie de valeur exprime la cri­tique portée par Marx à l’économie poli­tique clas­sique. La seule pré­oc­cu­pa­tion de cette der­nière est l’analyse de la com­men­su­ra­lité des mar­chan­dises (la mesure de la pro­por­tion dans laquelle elle s’échange) ; cela est logique car la créa­tion de la valeur par le tra­vail est une donnée natu­relle. Pour Marx, au contraire, le pro­blème est de com­prendre dans quelle condi­tion his­to­rico-sociale le tra­vail pro­duit de la valeur. Pourquoi les pro­duits du tra­vail se pré­sentent comme mar­chan­dises ayant une valeur ? La théo­rie mar­xienne est une théo­rie non pas de la valeur-tra­vail, mais de la valeur comme forme sociale des pro­duits du tra­vail et, plus géné­ra­le­ment, « une théo­rie de la forme valeur des acteurs et des rela­tions sociales », comme l’écrit Jean-Marie Vincent[18] .

Travail et domination 

La pro­duc­tion capi­ta­liste ne pro­duit pas les mar­chan­dises pour leur valeur d’usage, mais comme simple porte-valeur, comme simple sup­port du procès de valo­ri­sa­tion. L’argent ne devient du capi­tal que si ce der­nier s’auto-valorise, s’il crée de la valeur. On connaît l’approche de Marx. Il met en évi­dence l’existence d’une mar­chan­dise par­ti­cu­lière – la force de tra­vail – dont la valeur d’usage est de pro­duire de la valeur. La sur­va­leur (l’auto-valorisation du capi­tal) est alors la dif­fé­rence entre le salaire (censé repré­sen­ter la valeur d’échange de la force de tra­vail mar­chan­dise) et la valeur cris­tal­li­sée dans la mar­chan­dise pro­duite par le tra­vail salarié.

Marx ana­lyse ici la spé­ci­fi­cité de l’exploitation capi­ta­liste dans sa dif­fé­rence avec, par exemple, l’exploitation féo­dale dans laquelle l’exploitation prend une forme directe, « visible » : les pay­sans vont tra­vailler sur le domaine du sei­gneur ou lui four­nissent direc­te­ment du sur­pro­duit. Dans ce cas, et l’exemple vaut pour toutes les formes pré­ca­pi­ta­listes, Marx explique que la société se struc­ture à tra­vers des rap­ports per­son­nels de dépen­dance. Comme l’écrit Postone, le tra­vail est « enchâssé » (« encas­tré » disait Karl Polanyi[19]) dans des rap­ports sociaux « non dégui­sés », qui affirment expli­ci­te­ment les hié­rar­chies sociales.

L’avènement du capi­ta­lisme se tra­duit donc par une pro­fonde réor­ga­ni­sa­tion des rap­ports sociaux et de l’objectivité du social, notam­ment en ce qui concerne le tra­vail. Ce der­nier se « désen­castre » des rap­ports socio­po­li­tiques et la société met au centre les acti­vi­tés de pro­duc­tion. Pour carac­té­ri­ser ce bas­cu­le­ment, Postone explique que le tra­vail devient la nou­velle forme de média­tion sociale qui innerve l’ensemble des rap­ports sociaux. On notera que Postone, alors même qu’il sou­ligne que la carac­té­ris­tique du nou­veau sys­tème est que « les indi­vi­dus sont forcés de pro­duire et d’échanger des mar­chan­dises pour sur­vivre » (p. 237), n’indique pas l’autre face de cette nou­velle média­tion : la géné­ra­li­sa­tion des rap­ports mar­chands, dont le point d’arrivée est pré­ci­sé­ment la mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail. On peut certes en dis­cu­ter, mais il est indé­niable que dans Le Capital Marx entend rendre compte d’un procès social de pro­duc­tion (et plus géné­ra­le­ment de socia­li­sa­tion) dans lequel des procès de pro­duc­tion privée se trans­forment en pro­duc­tion sociale, via le marché[20]

Cela dit, l’avènement du capi­ta­lisme n’est effec­ti­ve­ment pas réduc­tible au déve­lop­pe­ment de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion. Les pro­duc­teurs perdent éga­le­ment la maî­trise d’un procès de pro­duc­tion qui, s’organise comme un procès col­lec­tif, au tra­vers du « tra­vailleur col­lec­tif » (Marx). Mais ce der­nier se struc­ture à tra­vers une forme de domi­na­tion par­ti­cu­lière de domi­na­tion que Marx carac­té­rise comme « des­po­tisme d’usine », ce « tra­vailleur col­lec­tif » se cris­tal­lise sous la forme de l’organisation capi­ta­liste du tra­vail. Cette nou­velle forme his­to­rique de domi­na­tion se déploie éga­le­ment hors de l’entreprise, afin de « fabri­quer » la mar­chan­dise force de tra­vail (pour consti­tuer la force de tra­vail comme mar­chan­dise). Notamment avec ce que Marx appelle la « sub­somp­tion (sou­mis­sion) réelle » du tra­vail par le capital.

La sou­mis­sion réelle ne veut pas dire que le capi­tal se contente de déve­lop­per une domi­na­tion sur un procès de tra­vail qui, lui, gar­de­rait une figure plus ou moins arti­sa­nale. Il pro­duit, notam­ment avec le machi­nisme, un sys­tème spé­ci­fique de pro­duc­tion et de domi­na­tion. Et l’on peut dire avec Postone que, sous le capi­ta­lisme, le tra­vail « n’est pas seule­ment l’objet de la domi­na­tion : il est la source consti­tu­tive de la domi­na­tion » (p. 415). Au demeu­rant, dès 1977, dans un article inti­tulé « La domi­na­tion du tra­vail abs­trait », Jean-Marie Vincent avait sou­li­gné com­ment le procès de valo­ri­sa­tion trans­for­mait le tra­vail en une série de formes sociales abs­traites qui modèle l’activité des indi­vi­dus[21].

Si l’on « tire » la théo­rie mar­xienne de la valeur du côté de Ricardo et d’un dis­cours trans­his­to­rique sur le tra­vail, l’éclairage est dif­fé­rent. L’axe domi­nant devient l’émancipation du tra­vail. Comme le sou­ligne Jean-Marie Vincent[22], Engels donne le ton « en fai­sant du tra­vail un réfé­rent natu­rel de la valeur » et en consi­dé­rant le tra­vail comme un élé­ment clé de toute société. Il est un élé­ment anthro­po­lo­gique fon­da­men­tal qui a connu beau­coup de trans­for­ma­tion dans l’histoire, mais il est resté tou­jours dominé, y com­pris sous le capi­ta­lisme qui permet d’envisager un société tout entière cen­trée sur le tra­vail enfin éman­ci­pée. « Le prin­cipe onto­lo­gique de la société appa­raît ouver­te­ment, alors que sous le capi­ta­lisme il est caché », écrit Postone (p. 98).

La figure du « tra­vailleur libre »

Postone se ne contente pas de cri­ti­quer les pro­blé­ma­tiques fai­sant de la classe ouvrière une classe por­teuse de l’émancipation du tra­vail. Il ajoute : « le classe ouvrière fait partie inté­grante du capi­ta­lisme au lieu d’en incar­ner la néga­tion » (p.35). Il ne faut pas se trom­per de dis­cus­sion. Postone n’ignore pas que le rap­port d’exploitation capi­ta­liste génèrent des conflits sans cesse renou­ve­lés, il sou­ligne que ces conflits ne s’intègrent pas dans une contra­dic­tion anta­go­nique, pour employer une vielle caté­go­rie, mais font partie des méca­nismes contra­dic­toires de repro­duc­tion du capi­tal. Et il est vrai que sa ten­dance à révo­lu­tion­ner les forces pro­duc­tives n’est pas l’effet d’une simple logique « éco­no­mique », mais l’expression sans cesse renou­ve­lée, de la lutte des classes. En effet, pour le dire vite, il s’agit de déve­lop­per la plus-value rela­tive par des gains de pro­duc­ti­vité et/​ou de remo­de­ler sans cesse le procès de tra­vail afin de briser les résis­tances des travailleurs.

Il faut tou­te­fois entrer plus en détail dans l’analyse du rap­port d’exploitation capi­ta­liste[23]. Il se tra­duit par la géné­ra­li­sa­tion du sala­riat qui ne ren­voie pas seule­ment à la mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail, mais à la figure du « tra­vailleur libre » qui s’oppose à celle du pro­duc­teur dépen­dant comme l’esclave et le serf. J’ai déjà signalé com­ment le rap­port sala­rial sai­sis­sait l’individu à tra­vers un procès d’individuation contra­dic­toire : d’une part comme indi­vidu libre et égal ; d’autre part comme tra­vailleur « par­cel­laire » soumis au des­po­tisme d’usine. Il faut bien com­prendre les enjeux de cette contradiction.

Tout d’abord, la saisie du sala­rié comme sujet de droit (éga­lité et liberté) est certes une forme qui dis­si­mule un contenu (l’exploitation), elle n’est pas pour autant de pure forme et/​ou une simple super­struc­ture juri­dique, elle génère des formes de socia­li­sa­tion contra­dic­toire à la logique de sou­mis­sion réelle du tra­vail au capi­tal. Plus géné­ra­le­ment, alors que le statut de l’esclave ou du serf est entiè­re­ment struc­turé par le rap­port d’exploitation comme rap­port de domi­na­tion, la domi­na­tion (hors procès de tra­vail) du capi­tal sur la repro­duc­tion de tra­vail n’est pas donnée ; notam­ment parce que cette repro­duc­tion ne se fait pas à tra­vers une domi­na­tion directe du capi­tal. Et cela a natu­rel­le­ment des consé­quences au sein du procès de tra­vail immédiat.

Je ne vais pas entrer ici en détail dans ces ana­lyses[24]. Je vou­lais sim­ple­ment sou­li­gner que les rap­ports d’exploitation capi­ta­liste (donc les luttes de classes) pro­duisent bien une série de contrac­tion qui prennent racine dans, jus­te­ment, la spé­ci­fi­cité de ce sys­tème d’exploitation. La figure du tra­vailleur libre, qui fait la spé­ci­fi­cité de l’exploitation capi­ta­lisme, pro­duit des dyna­miques irré­duc­tibles à la domi­na­tion capitaliste.

Les indi­vi­dus sont domi­nés par des abstractions

La thé­ma­tique de l’abstraction comme forme moderne de domi­na­tion déve­lop­pée par Postone est d’importance. Elle est pré­sente chez Marx, notam­ment dans les Grundrisse. Contrairement « aux rap­ports per­son­nels », les rap­ports de dépen­dance se mani­festent « de manière telle que les indi­vi­dus sont désor­mais domi­nés par des abs­trac­tions, tandis qu’auparavant ils étaient dépen­dants les uns des autres[25] ». Pour autant Marx ne jette aucun regard roman­tique sur les socié­tés où régnaient des rap­ports per­son­nels (de dépen­dance), Postone non plus d’ailleurs. Ni Jean-Marie Vincent qui, en France, a for­te­ment fait réfé­rence à la dia­lec­tique des « abs­trac­tions réelles »[26] comme forme spé­ci­fique de domi­na­tion pro­duite par le procès de valo­ri­sa­tion. Les rap­ports sociaux se coa­gulent en dehors des hommes, se placent « en exté­rio­rité » par rap­port aux rela­tions sociales plus immé­diates, parce qu’ils finissent par dépendre d’abstractions sociales.

La ren­contre de Postone et Jean-Marie Vincent sur cette thé­ma­tique et sur la caté­go­rie d’abstraction réelle doit beau­coup à la confron­ta­tion per­ma­nente des deux auteurs avec l’école de Francfort. Et cela en réfé­rence à la cri­tique de l’économie poli­tique, mal connue par ce cou­rant qui a ten­dance à déve­lop­per une lec­ture « éco­no­miste » du Capital. Par contre, pour Postone et Jean-Marie Vincent le mou­ve­ment de domi­na­tion des abs­trac­tions sociales et la dia­lec­tique des « abs­trac­tions réelles » relève d’abord de la dia­lec­tique de la forme valeur et non pas de celle des dif­fé­rentes figures de la raison (raison ins­tru­men­tale). Comme l’écrit Postone : « Le tra­vail social en tant que tel n’est pas une acti­vité ins­tru­men­tale ; mais le tra­vail sous le capi­ta­lisme est, lui, une acti­vité ins­tru­men­tale. » (p. 268)

Postone pâtit d’ailleurs d’un « han­di­cap » dans l’analyse par son refus de prendre en compte la dimen­sion struc­tu­rante des rap­ports mar­chands et donc de trai­ter fron­ta­le­ment la théo­rie du féti­chisme de la mar­chan­dise qui est pour­tant l’autre face de la théo­rie mar­xienne de la valeur. Le féti­chisme, c’est ce mou­ve­ment à tra­vers lequel le pro­duit du tra­vail se trans­forme en une « chose sociale ». Isaak Roubine montre que c’est un élé­ment clé du procès d’abstraction des rela­tions sociales. Les mar­chan­dises sont des « choses sociales » (Marx) qui ne se contentent pas de cacher les rap­ports sociaux entre les hommes, elles les orga­ni­sent, fonc­tion­nant alors, via le marché, comme lien média­teur entre les hommes.[27]

Les expé­riences du « socia­lisme réel » ont montré que la domi­na­tion des indi­vi­dus par des abs­trac­tions sociales n’a pas été sup­pri­mée mais ren­for­cée, sous un cer­tain angle. Pour Postone, cela ne pose pas de pro­blèmes théo­riques par­ti­cu­liers puisque ces pays, qui avaient mar­gi­na­lisé le marché, étaient une simple variante de capi­ta­lisme. Il s’agissait « de formes contrô­lées par l’Etat à l’Est (et) de formes cen­trées sur l’Etat à l’Ouest » (p. 572). Si on ne le pense pas – c’est mon cas – il faut mon­trer com­ment ces méca­nismes d’abstraction sociale se sont cris­tal­li­sés à tra­vers le féti­chisme de « l’État-plan » (voir annexe 2).

Reste, jus­te­ment, la ques­tion de l’État dont Postone ne dit pas un mot. La chose est assez éton­nante. On dira qu’il s’en tient à l’analyse des caté­go­ries cen­trales de la « cri­tique de l’économie poli­tique ». Justement, les débats des années 1960-1980 ont montré que l’on ne pou­vait se conten­ter de faire de l’État une simple « super­struc­ture », mais qu’il fal­lait rendre compte de sa pré­sence dès la forme d’exposition géné­rale de ces caté­go­ries. Il est en par­ti­cu­lier dif­fi­cile d’analyser la mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail sans prendre en compte la pré­sence consti­tu­tive de l’État. Mais l’on a vu que Postone ne traite pas du rap­port salarial.

En fait cet « oubli » de l’État ren­voie à un pro­blème plus pro­fond. Postone parle du « carac­tère imper­son­nel, abs­trait et géné­ra­lisé d’une (nou­velle) forme de pou­voir dépourvu de lieu ins­ti­tu­tion­nel concret ou per­son­nel réel »( p. 564). Certes, l’État moderne rompt avec celui des socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, où la domi­na­tion passe à tra­vers des rap­ports per­son­nels de dépen­dance et le pou­voir poli­tique est tou­jours « concret ». Mais s’il devient un pou­voir poli­tique « imper­son­nel » et « abs­trait », il n’en joue pas moins un rôle struc­tu­rant dans la pro­duc­tion et la repro­duc­tion des rap­ports sociaux.

Un déve­lop­pe­ment contradictoire

S’il n’aime pas trop la caté­go­rie de classe, c’est bien à l’exploitation capi­ta­liste que Postone ren­voie afin de trai­ter la « tra­jec­toire » de la pro­duc­tion. « Parce que le but de la pro­duc­tion capi­ta­liste est la sur­va­leur, il engendre une pul­sion inces­sante vers l’augmentation de la pro­duc­ti­vité ce qui finit par conduire au dépas­se­ment du tra­vail humain immé­diat par les forces pro­duc­tives du savoir socia­le­ment géné­ral comme pre­mière source sociale de richesse maté­rielle. Cependant – et c’est essen­tiel –, la pro­duc­tion capi­ta­liste est et demeure fondée sur la dépense de temps de tra­vail humain pré­ci­sé­ment parce que son but est la sur­va­leur » (p. 501). 

La cita­tion est un peu longue, mais néces­saire[28]. Postone com­mente en effet des pas­sages des Grundrisse – et plus géné­ra­le­ment une thé­ma­tique de Marx. Pour le dire vite, Marx insiste sur les pos­si­bi­li­tés ouvertes par le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste des forces pro­duc­tives et, notam­ment, par le déve­lop­pe­ment de la science dans la pro­duc­tion. Il est ques­tion d’une pro­duc­tion « où l’homme se com­porte en sur­veillant et en régu­la­teur du procès de pro­duc­tion » et où le temps de tra­vail immé­diat néces­saire à la pro­duc­tion de richesse tend à dis­pa­raître au profit de cette pro­duc­ti­vité et intel­li­gence cris­tal­li­sées socia­le­ment.[29] Ces pas­sages sont remar­quables par l’intuition théo­rique du deve­nir dont fait preuve Marx, mais ils ont ouvert éga­le­ment sur de nom­breuses inter­pré­ta­tions et discussions. 

Ainsi, ils ont été repris par des théo­ri­ciens de « la fin du tra­vail » ou du « capi­ta­lisme cog­ni­tif » pour annon­cer l’ouverture d’une nou­velle phase du capi­ta­lisme dans lequel la valeur aurait (plus ou moins ten­dan­ciel­le­ment) dis­paru ou devenu une coquille vide, en lien avec une pro­duc­tion deve­nue imma­té­rielle ; il fau­drait nuan­cer le propos car on y retrouve des auteurs très dif­fé­rents (André Gorz, Tony Negri, Carlo Vercellone…) et des pro­blé­ma­tiques évo­lu­tives [30]. L’important ici est de sou­li­gner que, outre qu’il montre bien que le procès de valo­ri­sa­tion n’est pas lié à la maté­ria­lité phy­sique d’un pro­duit[31] , Postone affirme clai­re­ment qu’il s’agit d’une ten­dance contra­dic­toire portée par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, car ce der­nier est fondé sur la sur­va­leur pro­duite par la dépense du temps de tra­vail. Il ajoute avec raison que cela se tra­duit par des phé­no­mènes de ren­for­ce­ment de la par­cel­li­sa­tion du tra­vail immé­diat. En ce sens, mais en ce sens seule­ment, on peut reprendre une for­mule d’André Gorz : « Le capi­ta­lisme cog­ni­tif est la crise du capi­ta­lisme »[32].

C’est une contra­dic­tion interne au déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives capi­ta­listes, pré­cise Postone. Pas seule­ment. Ici encore, il faut dis­tin­guer deux niveaux de dis­cus­sion. Par ce type de for­mule Postone veut récu­ser – à juste titre – toute approche lais­sant croire que ce déve­lop­pe­ment serait por­teur d’une socia­bi­lité géné­rique comme le croyait un cer­tain mar­xisme. Mais il porte bien une dyna­mique de socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion, même si elle existe sous la forme d’une socia­li­sa­tion capi­ta­liste qui se cris­tal­lise dans les abs­trac­tions sociales dont nous avons parlé. Postone le dit à sa façon : le capi­tal est « la forme réelle d’existence des capa­ci­tés de l’espèce (et non plus celles des seuls tra­vailleurs) qui se consti­tuent his­to­ri­que­ment sous une forme alié­née en tant que forces socia­le­ment géné­rales » (p. 512). Cette contra­dic­tion ouvre donc sur un pos­sible porté, contra­dic­toi­re­ment, par le déve­lop­pe­ment du capitalisme.

Théorie cri­tique et stratégie

Ce n’est pas le renvoi aux « capa­ci­tés » de l’espèce, et non pas des seuls tra­vailleurs, qui pose pro­blème, mais la réfé­rence à la pro­blé­ma­tique de l’aliénation. Dans son livre, il cri­tique à plu­sieurs reprise la thé­ma­tique de l’aliénation des textes de jeu­nesse – en par­ti­cu­lier les Manuscrits de 1844 – car ils déve­lop­pe­raient une pro­blé­ma­tique essen­tia­liste a-his­to­rique, visant à retrou­ver une essence humaine déjà consti­tuée, mais qui était perdue. Par contre, dans les textes de la matu­rité, il s’agit de dépas­ser l’aliénation non pas par « la réap­pro­pria­tion d’une essence ayant existé anté­rieu­re­ment, mais la réap­pro­pria­tion de ce qui s’est consti­tué sous une forme alié­née » (p. 57). Il est néces­saire de cri­ti­quer la pro­blé­ma­tique essen­tia­liste qui se tra­duit dans la théo­rie de l’aliénation des textes du jeune Marx[33] Mais il est impor­tant de com­prendre que – contrai­re­ment à ce que dit Postone, pour le jeune Marx l’essence humaine n’est pas déjà consti­tuée : elle se construit à tra­vers l’histoire.

Ainsi, lorsque dans Les Manuscrits de 1844, lorsque le jeune Marx explique que le tra­vail est l’essence de l’homme, il ne fait pas réfé­rence à une « essence ayant existé dans le passé ». Il connaît Hegel : c’est une « essence » qui s’est construite his­to­ri­que­ment et qui se pré­sente sous une forme alié­née dans le capi­ta­lisme. Le dépas­se­ment de cette alié­na­tion permet donc à cette essence de se réa­li­ser ; le tra­vail « non aliéné » devient en fait l’expression de la libre auto-acti­vité de l’homme. C’est pour­quoi à cette époque la pers­pec­tive de Marx est celle de l’abolition du tra­vail, que l’on retrouve d’ailleurs dans L’Idéologie alle­mande. Dans les Grundrisse, Marx explique que le tra­vail ne se trans­forme jamais en un « jeu », comme l’avancent cer­tains socia­liste uto­piques (comme Fourier). Mais la pers­pec­tive de trans­for­ma­tion du tra­vail en modèle d’auto-activité libre réap­pa­raît aussi dans un texte aussi tardif que la Critique du pro­gramme de Gotha.

Il existe donc une utopie récur­rente chez Marx de trans­for­ma­tion du tra­vail en acti­vité libre. Elle permet de com­prendre com­ment à côté de l’évolution du mou­ve­ment ouvrier qui, sous des formes diverses, va valo­ri­ser la figure de l’homo faber du pro­duc­teur et donner un statut quasi onto­lo­gique à la pro­duc­tion, se soit main­tenu un mar­xisme cri­ti­quant les formes de tra­vail capi­ta­liste, tout en main­te­nant une pro­blé­ma­tique d’émancipation cen­trée sur le tra­vail. Postone ne se situe pas tout à fait dans cette logique, il parle sim­ple­ment d’abolition du « tra­vail pro­lé­ta­rien », sans que l’on sache très bien ce que cela veut dire. Postone prend comme point de départ la cri­tique de l’économie poli­tique des textes de matu­ri­tés, mais fait en quelque sorte une « régres­sion » vers les textes de jeu­nesse et la thé­ma­tique de l’aliénation pour résoudre les pro­blèmes rencontrés.

Contrairement à son ambi­tion affir­mée, ces ana­lyses de l’aliénation et de son dépas­se­ment recoupent en défi­ni­tive assez lar­ge­ment une pos­ture clas­sique dans la tra­di­tion mar­xiste ; elles per­mettent notam­ment le déploie­ment d’un dis­cours radi­cal sur l’abolition du « tra­vail pro­lé­ta­rien » – sans trop cepen­dant s’attarder sur le contenu de ce dépas­se­ment. Sinon en évo­quant, briè­ve­ment, la pos­si­bi­lité d’une réor­ga­ni­sa­tion radi­cale de la pro­duc­tion sociale sur la base d’une presque com­plète auto­ma­ti­sa­tion des acti­vi­tés qui sont aujourd’hui réa­li­sées au tra­vers du temps de tra­vail immé­diat (le tra­vail immé­diat res­tant serait orga­nisé sous forme de rota­tion des tâches) et un revenu uni­ver­sel. C’est là une pro­blé­ma­tique uto­pique, au mau­vais sens du terme : elle n’engage pas le pré­sent. En fait on ren­contre ici une ques­tion essen­tielle pour la théo­rie cri­tique dans ses rap­ports avec une pro­blé­ma­tique d’émancipation : celle de la dimen­sion stratégique.

Postone récuse, à juste titre, toute ins­crip­tion du futur dans une néces­sité his­to­rique, dont le mar­xisme aurait la grille de lec­ture scien­ti­fique et dont le pro­lé­ta­riat serait le por­teur. Il faut éga­le­ment ajou­ter que la pro­blé­ma­tique de l’aliénation des textes de jeu­nesse est ins­crite dans une vision téléo­lo­gique du deve­nir his­to­rique. Comment situer alors une théo­rie cri­tique si elle n’est plus pensée comme expres­sion d’une ratio­na­lité déjà en marche dans l’histoire et si l’on ne veut pas se conten­ter de faire appel à de simples normes éthiques ? Il ne s’agit pas de rabattre toute l’élaboration d’une théo­rie cri­tique sur la dimen­sion stra­té­gique ni, encore moins, d’avoir une vision étroite et ins­tru­men­tale de la caté­go­rie de stra­té­gie qui, ici, doit être com­prise comme une mise en pers­pec­tive d’un pos­sible his­to­rique à partir du pré­sent et de ses contra­dic­tions[34]. Force est de consta­ter que la réfé­rence que fait Postone à l’aliénation gomme tout recours pos­sible à un dis­cours stratégique.

Travail et émancipation

Dans les Grundrisse sur les­quels insiste beau­coup Postone on ren­contre pour­tant une autre façon de pro­blé­ma­ti­ser l’émancipation du tra­vail, signa­lée par Ernest Mandel dès les années 1960 : une dia­lec­tique entre temps de tra­vail et déve­lop­pe­ment du temps libre[35]. On la retrouve dans la conclu­sion du livre III du Capital. Postone fait réfé­rence à cette der­nière, mais sous un autre angle. Il est vrai que cette pro­blé­ma­tique cadre mal avec celle de l’abolition du tra­vail. Selon Marx, « le règne de la liberté ne peut com­men­cer qu’à partir du moment où cesse le tra­vail guidé par la néces­sité ». Il ne peut donc se situer dans la sphère de la pro­duc­tion, qui sera tou­jours néces­saire. Marx nuance tou­te­fois en pré­ci­sant qu’une cer­taine liberté peut y exis­ter si « les pro­duc­teurs asso­ciés – l’homme socia­lisé – règlent de manière ration­nelle leurs échanges orga­niques avec la nature et les sou­mettent à leur contrôle commun au lieu d’être domi­nés par la puis­sance aveugle de ces échanges ». Mais le véri­table épa­nouis­se­ment de la puis­sance humaine com­mence au-delà : « la réduc­tion du temps de tra­vail est la condi­tion fon­da­men­tale de cette libé­ra­tion »[36].

La dis­tinc­tion entre le règne de la liberté et celui de la néces­sité est issue de la phi­lo­so­phique clas­sique. Toutefois, Marx le dis­tord en partie pour faire de la liberté et de la néces­sité des valeurs rela­tives qui se condi­tionnent l’une et l’autre. Est-ce qu’il peut exis­ter une cer­taine liberté dans la pro­duc­tion ? De plus – et cela est impor­tant par rap­port à une cer­taine tra­di­tion mar­xiste -, l’émancipation n’est pas pensée comme un mou­ve­ment his­to­rique débou­chant sur le « règne de la liberté », mais comme un procès his­to­rique – sans fin, pour­rait-on dire – porté par cette dia­lec­tique du temps de tra­vail et du temps libre. Et elle ne témoigne pas d’une volonté d’appropriation pro­duc­ti­viste de la nature : il s’agit (au contraire) d’organiser ration­nel­le­ment, les rap­ports que nous entre­te­nons avec elle, et non d’ontologiser l’homo faber. Par ailleurs, dans les Grundrisse, Marx sou­ligne com­ment le déve­lop­pe­ment du « temps libre » peut trans­for­mer les acti­vi­tés des indi­vi­dus au sein de la production. 

Il s’agit donc d’émanciper (de trans­for­mer) le tra­vail, tout en s’émancipant du tra­vail. Il faut partir de cette pro­blé­ma­tique pour mettre en pers­pec­tive his­to­rique cer­tains axes contem­po­rains de dis­cus­sion. À moins de reprendre en compte l’utopie de la trans­for­ma­tion du tra­vail en acti­vité libre l’horizon qui éclaire le pré­sent n’est pas celui de la dis­pa­ri­tion du tra­vail, mais de sa trans­for­ma­tion à tra­vers cette dia­lec­tique du temps de tra­vail et du déve­lop­pe­ment du temps libre. Dans ce cadre, on peut d’ailleurs se deman­der com­ment trai­ter la pers­pec­tive clas­sique d’abolition du sala­riat. Si on voit bien ce que veut dire abo­li­tion de l’exploitation capi­ta­liste, la figure de l’abolition du sala­riat est plus floue ; à moins de rêver à un retour à la pro­duc­tion artisanale.

On peut dis­cu­ter pour savoir si, à long terme, il serait pos­sible de déve­lop­per une allo­ca­tion uni­ver­selle pour tous qui rem­place le salaire. Je n’y suis pas très favo­rable et l’on retrouve ici ma remarque sur l’abolition du sala­riat. Mais, dans le moment his­to­rique actuel, il me semble que cette dia­lec­tique doit s’articuler avec des reven­di­ca­tions assez « clas­siques » (droit à l’emploi, réduc­tion du temps de tra­vail, déve­lop­pe­ment des minima sociaux..), et une pro­blé­ma­tique géné­rale de démar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail ; notam­ment par le déve­lop­pe­ment de la part socia­lisé du salaire et/​ou d’extension des zones de gratuité.

Cette dia­lec­tique du temps de tra­vail et du temps libre débouche sur la remise en cause de la cen­tra­lité du tra­vail. S’il est dif­fi­cile d’en faire une pers­pec­tive immé­diate (je ne reviens pas sur les débats et les expé­riences passés), elle doit être clai­re­ment affir­mée comme hori­zon lié à la remise en cause du procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste. Postone parle à ce propos d’apparition « de nou­velles formes de média­tions sociales, dont bon nombre seraient de nature poli­tique » (p. 546). La for­mule est bonne, mais elle ouvre deux grands débats.

Le pre­mier, déjà signalé, porte sur l’analyse de la place struc­tu­rante de l’État dans les rap­ports sociaux ; on ne peut contour­ner la ques­tion. Je vois mal com­ment mettre en place de nou­velles formes de média­tions sociales, notam­ment poli­tiques, sans une pers­pec­tive de démo­cra­ti­sa­tion poli­tique radi­cale de cet Etat. 

Mais cela veut aussi dire – et c’est le second débat, que ne traite pas non plus Postone – qu’une telle approche sup­pose de remettre en cause l’utopie mar­xiste du dépé­ris­se­ment de l’Etat, com­prise comme dis­pa­ri­tion de tout pou­voir poli­tique. Il faut donc manier avec pru­dence la caté­go­rie « des pro­duc­teurs asso­ciés » qui, dans la tra­di­tion mar­xiste, à été sou­vent équi­va­lente à une pro­blé­ma­tique de dis­so­lu­tion de la poli­tique dans le social ; plus pré­ci­sé­ment de dis­so­lu­tion de la poli­tique dans l’auto-administation de la pro­duc­tion industrielle.

En guise de conclusion

Le livre de Postone ouvre donc des débats à facettes mul­tiples. Il fau­drait dis­cu­ter plus en détail de sa vision des expé­riences du socia­lisme réel du siècle passé qui, mani­fes­te­ment, sur­dé­ter­mine son approche de la dyna­mique des formes d’évolution vers un « des­po­tisme ‘pla­ni­fié’, orga­nisé, bureau­cra­tique, engen­dré dans la sphère de la pro­duc­tion » (p.489) qui aurait pris le contrôle de l’ensemble de la société. 

Il est néces­saire de cri­ti­quer de cette vision et « l’oubli » des rap­ports mar­chands par Postone. Mais il est tout aussi impor­tant de reve­nir de façon cri­tique sur toute une tra­di­tion mar­xiste radi­cale et anti-sta­lienne qui s’est sou­vent conten­tée de défendre une ver­sion démo­cra­tique de l’Etat-plan contre sa ver­sion bureau­cra­tique. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire, mais il faut clai­re­ment expli­quer que la seule réfé­rence à cette ver­sion démo­cra­tique (plan + conseils ouvriers) est deve­nue obsolète.

Toutefois, dans cet article j’ai choisi un autre angle d’attaque qui me semble d’une plus grande actua­lité et qui tourne essen­tiel­le­ment auteur de la cri­tique de l’économie poli­tique, de la théo­rie mar­xienne de la forme valeur et de la cri­tique du tra­vail. Un des inté­rêts du livre de Postone est de prendre comme cadre géné­ral un thème récur­rent du moment his­to­rique pré­sent (ana­lyse et cri­tique du tra­vail) en les arti­cu­lant direc­te­ment à une réac­tua­li­sa­tion des débats sur les lec­tures de Marx[37].


[1] Moishe Postone, Marx est-il devenu muet ? Face à la mon­dia­li­sa­tion, tra­duit par Olivier Galtier et Luc Mercier, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2003 ; Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale, Mille et une nuits, 2009. Postone est pro­fes­seur au dépar­te­ment d’Histoire et d’Etudes juives de l’université de Chicago.

[2] Pour un retour – et une mise en pers­pec­tives – sur ces dis­cus­sions, voir Tran Hai Hac, Relire Le Capital. Marx, cri­tique de l’économie poli­tique et objet de la cri­tique de l’économie poli­tique, deux tomes, Lausanne, Page deux, 2003. C’est un livre remar­quable sur lequel je m’appuie beaucoup.

[3] Faute de place, je ne traite pas direc­te­ment des dis­cus­sions de Postone avec l’école de Francfort (ses déve­lop­pe­ments cri­tiques sur Habermas sont par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants), tou­te­fois le rap­port avec ces auteurs est pré­sent. Notamment parce que Jean-Marie Vincent, à qui je ren­voie beau­coup, a main­tenu un dia­logue per­ma­nent avec eux et a écrit, dans les années 1970, La théo­rie cri­tique de l’école de Francfort, Galilée, 1976.

[4] Isaak Roubine, Essais sur la théo­rie de la valeur de Marx, intro­duc­tion par Antoine Artous, Syllepse, 2009.

[5] Je ne vais pas mul­ti­plier les ren­vois à mon propre tra­vail, mais je signale deux livres qui touchent direc­te­ment au sujet : Travail et éman­ci­pa­tion sociale. Marx et le tra­vail, Syllepse, 2003 ; Le féti­chisme chez Marx. Le mar­xisme comme théo­rie cri­tique, Syllepse, 2006.

[6] Voir, par exemple, E-B Pasukanis, La théo­rie géné­rale du droit et le mar­xisme (EDI, 1970) et Eugène Preobrajensky, La nou­velle éco­no­mique (EDI, 1965).

[7] Pierre Salama, Tran Hai Hac, Introduction à l’économie de Marx, coll. « Répères », La Découverte, 1992 p. 3 et 4.

[8] Dans les formes pré­ca­pi­ta­listes, le rap­port d’exploitation et le rap­port de domi­na­tion sont imbri­qués tout au long de la production/​reproduction du rap­port social de pro­duc­tion. Le serf reste un serf dans l’ensemble des sphères sociales. Par contre, dans le rap­port de pro­duc­tion capi­ta­liste, il existe une dis­so­cia­tion entre le statut des indi­vi­dus dans la cir­cu­la­tion et dans le procès immé­diat de production.

[9] Karl Marx, Le Capital, I.1. Editions sociales, 1962, p. 88. Rappelons que Marx dis­tingue l’économie poli­tique clas­sique (Smith, Ricardo), qui pro­duit des connais­sances, de l’économie « vul­gaire », sim­ple­ment apologétique.

[10] Maurice Godelier, L’idéel et le maté­riel, Fayard, 1984.

[11] Dans les années 1960, c’est le cas, par exemple, d’auteurs aussi dif­fé­rents qu’Henri Lefebvre ou Ernest Mandel qui tirent la théo­rie mar­xienne de la valeur du côté de Ricardo, en injec­tant la dimen­sion cri­tique de l’extérieur, au nom d’une socio­lo­gie mar­xiste de l’aliénation que l’on pour­rait construire à partir des Manuscrits de 1844.

[12] Pierre Salama Tran Hai Hac, Introduction à l’économie de Marx, op. cit. p.20.

[13] Isaak Roubine, Essais sur la théo­rie de la valeur de Marx, op. cit. p. 40. 

[14] Étienne Balibar, La Philosophie Marx, La Découverte, coll. « Repères », 1993, p. 66. Alors, dans la tra­di­tion « althus­sé­rienne », l’auteur occul­tait la ques­tion du féti­chisme et de la forme valeur, dans ce livre, il rend compte de façon très per­ti­nente (et syn­thé­tique) des enjeux épis­té­mo­lo­giques et « phi­lo­so­phiques » de cette approche.

[15] Par exemple, Ernest Mandel ne traite pas de la caté­go­rie de tra­vail abs­trait dans, La for­ma­tion de la pensée éco­no­mique de Karl Marx, François Maspéro, 1967.

[16] Voir deux « petits » livre face d’accès facile : le cha­pitre 1 d’Introduction à l’économie de Marx (op. cit.) de Pierre Salama et Tran Hai Hac et Brève his­toire de la pensée éco­no­mique d’Aristote à nos jours (« Champs » Flammarion, 2005) qui situe très bien la place de Marx.

[17] Pour Marx, mais je ne reviens pas sur cet aspect, la déter­mi­na­tion de la valeur d’usage n’est pas « natu­relle », mais socio-historique.

[18] Jean-Marie Vincent, Critique du tra­vail. Le faire et l’agir, Paris, Puf, 1987, p. 103.

[19] Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.

[20] Avec l’avènement du capi­ta­lisme, le tra­vail devient effec­ti­ve­ment le centre et le fon­de­ment de l’activité et cette situa­tion per­dure dans le « socia­lisme réel ». Si dans le pre­mier cas, la média­tion sociale domi­nante est le marché, dans le second cas, on peut effec­ti­ve­ment dire que le tra­vail est une média­tion sociale cen­trale, la socia­li­sa­tion se fai­sant à tra­vers l’Etat-plan et la place accordé par le sys­tème au statut de tra­vailleur. Cela dit, la carac­té­ris­tique de ces socié­tés est le fait que, via l’étatisation des moyens de pro­duc­tion, c’est la poli­tique qui domine.

[21] Jean-Marie Vincent, « La domi­na­tion du tra­vail abs­trait », in Critiques de l’économie poli­tique, oct.-déc. 1977.

[22] Jean-Marie Vincent, Un autre Marx. Après les mar­xismes, Editions Page deux, 2001, p.214. Il est inté­res­sant de noter que l’auteur fait ces remarques dans des pages de dis­cus­sions cri­tique des textes d’Ernest Mandel.

[23] Si, dans la lignée de Marx, il ana­lyse le rap­port de pro­duc­tion comme rap­port d’exploitation, Postone récuse la réfé­rence à des classes sociales, caté­go­ries qu’ils ren­voient dans les pou­belles du « mar­xisme tra­di­tion­nel ». Il argu­mente très peu à ce propos, sinon en cari­ca­tu­rant de façon extrême la réfé­rence aux classes ; ainsi la bour­geoi­sie serait une classe qui mani­pu­le­rait la pro­duc­tion indus­trielle pour ses propres intérêts….Je ne vais ici dis­cu­ter cet aspect. Pour ce qui concerne mon approche, je ne crois pas que les classes sociales soient des enti­tés socio­lo­giques pré­exis­tantes, elles sont des effets de rap­port d’exploitation et de leur par­ti­cu­la­rité (la caté­go­rie de classe ne me semble pas adé­quate dans les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes). Naturellement les classes, dans leur exis­tence concrète, existent comme formes socio­lo­giques (évo­lu­tives), mais, une fois encore, le point de départ est le rap­port d’exploitation et les rela­tions conflic­tuelles qu’il struc­ture. Postone tourne d’ailleurs en rond sur cette ques­tion. Ainsi il explique que « la lutte des classes n’est un élé­ment moteur du déve­lop­pe­ment his­to­rique du capi­ta­lisme que du fait du carac­tère intrin­sè­que­ment dyna­mique des rap­ports sociaux qui consti­tuent cette société » (p.475). Mais, jus­te­ment, ces rap­ports sociaux sont des rap­ports d’exploitation qui génèrent un type par­ti­cu­lier de confit social (lutte des classes)…

[24] Voir Tran Hai Hac, Relire « Le Capital », op. cit. t. 1, sec­tion 62, « Le double carac­tère des forces pro­duc­tives déve­lop­pées par le capi­tal » p. 289 à 305.

[25] Karl Marx, Grundrisse, in Œuvres, t. II, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1968, p. 217.

[26] Dans, Un autre Marx (op cit., p. 266), Jean-Marie Vincent défi­nit les abs­trac­tions réelles comme des « formes de pensée sociale ossi­fiées qui orga­nisent les pra­tiques et les ins­ti­tu­tions par-dessus la tête des hommes ».

[27] Dans le féti­chisme la mar­chan­dise, cette n’est pas saisie comme un rap­port social , mais perçue comme une « chose sociale » dont les attri­buts sont natu­rels. Comme les indi­vi­dus entre en contact entre eux à tra­vers l’échange de ces « choses sociale », qui ont leur propre mou­ve­ment, ce sont bien elles qui struc­turent les rela­tions sociales.

[28] Notons au pas­sage que la crise et l’écroulement des pays du socia­lisme réel est, entre autres, liée au fait qu’ils ont été inca­pables d’avoir cette dynamique.

[29] Karl Marx, Grundrisse, op. cit. p 305 à 307.

[30] Pour une dis­cus­sion cri­tique du capi­ta­lisme cog­ni­tif, voir Michel Husson, « Sommes nous entrée dans le capi­ta­lisme cog­ni­tif ? », Critique com­mu­niste, n° 169/170, Fin du tra­vail et revenu uni­ver­sel », Critique com­mu­niste nº 176, 2003 et Jean-Marie Harribey, « Le cog­ni­ti­visme, nou­velle société ou impasse théo­rique et poli­tique ? », Actuel Marx, n° 36, 2004.

[31] « La gran­deur de la valeur dépend d’une mesure abs­traite et non pas d’une quan­tité maté­rielle concrète. En tant que forme sociale, la mar­chan­dise est com­plè­te­ment indé­pen­dante de son contenu maté­riel » (p. 261).

[32] André Gorz, L’immatériel, Galilée, 2003, p. 47.

[33] Chez Marx, l’aliénation n’est pas une caté­go­rie psycho-socio­lo­gique, décri­vant les muti­la­tions subies par les indi­vi­dus. Elle a une dimen­sion onto­lo­gique, au sens où c’est une façon de « poser » le social. L’homme crée son essence en se confron­tant à l’objectivité et en la trans­for­mant (dia­lec­tique sujet-objet). Mais cette objec­ti­va­tion est aussi une alié­na­tion, c’est-à-dire une perte de soi. Il s’agit alors de récu­pé­rer cette essence alié­née (de lui per­mettre d’avenir), de récon­ci­lier ainsi l’homme géné­rique et la société ; d’où la dis­pa­ri­tion des média­tions sociales et la marche vers une société qui devient trans­pa­rente à elle-même.

[34] Henri Maler, Convoiter l’impossible. L’utopie avec Marx. Malgré Marx, Albin Michel, 1995.

[35] Ernest Mandel, La for­ma­tion de la pensée éco­no­mique de Karl Marx, op. cit.

[36] Karl Marx, Le Capital, livre III, Œuvres op. c. p 1487.

[37] De ce point de vue, le qua­trième de cou­ver­ture de l’édition fran­çaise du livre pré­sen­tant Postone comme un che­va­lier blanc qui sera dénoncé par les « mar­xistes de tout poil » est tota­le­ment ridicule.

Annexe 1

À propos du tra­vail abstrait

La pre­mière dif­fi­culté que l’on ren­contre à propos de la caté­go­rie mar­xienne de tra­vail abs­trait est non seule­ment son « oubli » par le mar­xisme tra­di­tion­nel, mais éga­le­ment des dif­fi­cul­tés de concep­tua­li­sa­tion de Marx dans Le Capital. Je ne reviens pas sur la lec­ture déve­lop­pée dans le texte ci-dessus, dans la lignée de celle de Roubine. Je vou­drais ici reve­nir sur cer­taines variantes dans les déter­mi­na­tions de cette caté­go­rie et les pro­blèmes que cela révèle.

1) L’évolution des pro­blé­ma­tiques de Marx

Dans le Capital, quelles que soient les dif­fi­cul­tés d’interprétation, il clair que le tra­vail abs­trait vise, d’une part, à défi­nir le tra­vail créa­teur de valeur et, d’autre part, est lié au rap­port mar­chand, car c’est à tra­vers l’échange des mar­chan­dises que s’égalisent les dif­fé­rents tra­vaux. Et c’est seule­ment dans Le Capital que le concept appa­raît réel­le­ment. Cela dit, les éclai­rages portés sur la caté­go­rie dépendent éga­le­ment de l’évolution des pro­blé­ma­tiques de Marx. 

Ainsi, si on lit la caté­go­rie à tra­vers la pro­blé­ma­tique des Manuscrits de 1844, le tra­vail abs­trait et en géné­ral l’abstraction appa­raissent comme une forme suprême d’aliénation, le tra­vail concret ren­voyant alors au « bon » tra­vail, celui de type arti­sa­nal. Dans Misère de la phi­lo­so­phie, Marx rompt avec Proudhon qui, jus­te­ment, véhi­cule une vision arti­sa­nale du procès de tra­vail ; et cette rup­ture est une évo­lu­tion importante.

Pour Marx, dans ce livre, la déter­mi­na­tion de la valeur par le temps de tra­vail est géné­rée par la pro­duc­tion capi­ta­liste dans laquelle les tra­vaux « sont éga­li­sés par la subor­di­na­tion de l’homme à la machine ou par la divi­sion extrême (…). Le balan­cier est devenu la mesure de deux ouvriers (…). Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la car­casse du temps »[1].

La moder­nité des ana­lyses ne doit pas faire oublier que, ce fai­sant, Marx ne résout pas le pro­blème de l’égalisation sociale des tra­vaux puisqu’il en reste au niveau du procès immé­diat de tra­vail, avec comme seules réfé­rence des tra­vaux concrets (au sens du Capital) qui par nature sont dif­fé­rents les uns des autres. Au demeu­rant, Marx se réclame alors de Ricardo et n’a pas encore pro­duit le concept de mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail (pour Ricardo c’est le tra­vail qui est une mar­chan­dise) qui est indis­pen­sable pour trai­ter de la place de l’échange dans l’égalisation des divers tra­vaux concrets. Et il ne faut pas confondre la mise en œuvre de stan­dards de temps dans le tra­vail abs­trait per­met­tant de quan­ti­fier l’activité pro­duc­tive selon un temps moyen avec le tra­vail abs­trait dont parle Le Capital et qui concerne la pro­duc­tion sociale.

3) Le tra­vail abs­trait via Lukacs

Dans Histoire et Conscience de classe (1923), où il tente de réac­ti­ver la thé­ma­tique mar­xienne du féti­chisme à tra­vers sa propre théo­rie de la réi­fi­ca­tion, Lukacs ren­voie à ce pas­sage de Misère de la phi­lo­so­phie. Et il va cher­cher les racines du tra­vail abs­trait dans l’évolution du procès immé­diat de pro­duc­tion qui passe par la manu­fac­ture puis le machi­nisme et porte « une ratio­na­li­sa­tion sans cesse crois­sante, une éli­mi­na­tion tou­jours plus grande des pro­prié­tés qua­li­ta­tives et indi­vi­duelles du tra­vail humain »[2]. C’est une caté­go­rie repro­dui­sant la décom­po­si­tion du tra­vail en unités abs­traites et indi­vi­duelles, sous l’effet du déve­lop­pe­ment du procès capi­ta­liste carac­té­risé par le prin­cipe de ratio­na­li­sa­tion basé sur le calcul, la pos­si­bi­lité du calcul.

En fait ici (et dans sa théo­rie de la réi­fi­ca­tion), Lukacs se tourne plus du côté de Max Weber et de sa mise en rela­tion de l’avènement du capi­ta­lisme et du prin­cipe de ratio­na­lité. Mais il s’intéresse peu aux ana­lyses du Capital sur la mar­chan­dise et à la propre concep­tua­li­sa­tion de Marx à ce propos. Cette réfé­rence à la seule logique « interne » du procès de tra­vail est d’autant plus forte qu’il n’accorde guère d’importance au concept de mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail. En fait Lukacs a une approche plutôt ricar­dienne de la théo­rie de la valeur et s’intéresse aux ques­tions de la quan­ti­fi­ca­tion, du point de vue de ses effets négatifs.

Cela dit, Histoire et conscience de classe (déclaré non ortho­doxe par le III° Internationale) est un livre remar­quable. Et sa reprise cri­tique de la thé­ma­tique wébé­rienne de la ratio­na­lité va avoir une influence sou­ter­raine forte, notam­ment dans l’école de Francfort et une cer­taine tra­di­tion mar­xiste cri­tique. Quel que soit l’intérêt des ana­lyses que cela a permis de pro­duire, l’approche est por­teuse d’équivoques et d’impasses bien illus­trées en France par André Gorz. Outre la thé­ma­tique de la ratio­na­lité ins­tru­men­tale (bien décor­ti­quée par Postone), l’application de la science à la pro­duc­tion devient le fac­teur d’explication du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme et la loi de la valeur perd de plus en plus de sa per­ti­nence car elle serait liée à la seule grande pro­duc­tion indus­trielle en déclin.

4) Travail abs­trait et procès d’abstraction sociale

Chez les auteurs fran­çais cités dans l’article qui font réfé­rence à Roubine, il existe des nuances, même si tous font du moment de l’échange des pro­duits un moment struc­tu­rant. Dans les ana­lyses de Jean-Marie Vincent sur la dia­lec­tique sociale de la forme valeur, qui fonc­tionne comme sub­stance sujet (un peu à la façon de l’esprit hégé­lien), le tra­vail abs­trait appa­raît comme un moment de cette dia­lec­tique. Et, peu à peu, le tra­vail abs­trait a été iden­ti­fié à l’ensemble des formes sociales abs­traites qui domine les indi­vi­dus à tra­vers le procès de sou­mis­sion réelle du tra­vail au capital.

La pro­blé­ma­tique des méta­mor­phoses de la forme valeur a permis à Jean-Marie Vincent d’écrire des pages remar­quables sur la dia­lec­tique des formes sociales capi­ta­listes, mais il a par­fois ten­dance à dis­soudre les dif­fé­rents niveaux d’analyse. Tran Hai Nac, lui, se centre sur le niveau de l’échange (qui est bien celui traité par Marx sur ce sujet) pour expli­quer que la forme d’existence du tra­vail abs­trait est la mon­naie ; c’est elle qui exprime et mesure la valeur des marchandises.

Ayant pris comme point de départ les ana­lyses de Jean-Marie Vincent, j’ai été pro­gres­si­ve­ment convaincu par l’approche de Tran Hai Hac. Et je crois qu’il faut, du point de concep­tuel, dis­tin­guer le moment de la caté­go­rie de tra­vail abs­trait (forme d’existence du tra­vail social sous le capi­ta­lisme) de la dia­lec­tique plus géné­rale de domi­na­tion portée par des formes sociales abs­traites et des abs­trac­tions sociales. D’autant que ces der­niers phé­no­mènes ont existé éga­le­ment dans le « socia­lisme réel ».

5) Le tra­vail abs­trait chez Postone

La ques­tion du tra­vail abs­trait comme forme objec­tive capi­ta­liste, est au centre des ana­lyses de Postone. Cela permet des ana­lyses sou­vent inté­res­santes, notam­ment quand il reprend la théo­rie mar­xienne de la forme valeur ; même si son refus de toute réfé­rence à l’échange mar­chand le dés­équi­libre souvent.

La déter­mi­na­tion du tra­vail abs­trait par Postone n’entre dans aucune des grandes pro­blé­ma­tiques que je viens d’énoncer ; et c’est peut-être pour cela qu’elle est dif­fi­cile à saisir (en tout cas pour moi). En fait Postone pose l’existence du tra­vail abs­trait en même temps qu’il énonce sa thèse fon­da­men­tale : sous le capi­ta­lisme, le tra­vail n’est pas média­tisé par des rap­ports sociaux, il se consti­tue lui-même en média­tion. Il s’auto-ojective, en quelque sorte comme cadre de struc­tu­ra­tion des rap­ports sociaux. Et cela se tra­duit par un procès social qui, à un extrême, concerne le tra­vail concret et, à l’autre extrême, le tra­vail abstrait.

On retrouve le pro­blème sou­li­gné dans l’article. Le capi­ta­lisme met le tra­vail au centre de la vie sociale. Mais cela ne veut pas dire que le tra­vail devient la seule média­tion sociale qui auto-pro­dui­rait, dans son mou­ve­ment d’objectivation, l’ensemble des rap­ports sociaux.


[1] Karl Marx, Misère de la phi­lo­so­phie, Œuvres, t 1, op. cit. p 29

[2] Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe, Les Editions de Minuit, 1960, p. 115.

Annexe 2

Le féti­chisme de l’Etat-plan et la « valeur-indice »

Je ne crois pas que l’on puisse qua­li­fier les Etats bureau­cra­tiques du socia­lisme réel de variante de capi­ta­lisme d’Etat, même si, par ailleurs, j’ai tiré un bilan cri­tique des tra­di­tions d’analyse « trots­kistes » ou « trots­ki­sante » de l’URSS[1]. Cela dit, je ne veux pas reprendre ici ces dis­cus­sions mais trai­ter de cer­tains pro­blèmes de concep­tua­li­sa­tion géné­rale liés à l’analyse de ces Etats. Il ne s’agit pas de gommer les his­toires par­ti­cu­lières (le tota­li­ta­risme sta­li­nien est le pro­duit d’une contre-révo­lu­tion), mais de sou­li­gner cer­tains traits géné­raux. Ce fai­sant, c’est une façon de pour­suivre la dis­cus­sion avec Postone sur ce terrain.

1) Un cer­tain aveuglement

Une cer­taine tra­di­tion du mar­xisme cri­tique anti-sta­li­nien de tra­di­tion « trots­kiste », qui par ailleurs défen­dait une pers­pec­tive « authen­ti­que­ment mar­xiste » (dépé­ris­se­ment de la loi de la valeur et de l’Etat, etc.), a véhi­culé un cer­tain aveu­gle­ment théo­rique (lié à des aspects du mar­xisme « tra­di­tion­nel ») sur la ques­tion de l’étatisation des moyens de pro­duc­tion à tra­vers le plan. Celui-ci n’est pas perçu comme un rap­port social spé­ci­fique ; plus exac­te­ment, il est perçu comme por­teur par nature d’une forme de pro­duc­tion trans­pa­rente à elle-même. Ainsi, pour Ernest Mandel, dans l’économie sovié­tique le sala­riat est une simple caté­go­rie comp­table ; il n’a aucune épais­seur sociale et l’on voit mal com­ment il pour­rait être une forme sociale cris­tal­li­sant un rap­port de domi­na­tion et d’exploitation sur des pro­duc­teurs directs tou­jours sépa­rés de la maî­trise des moyens de pro­duc­tion. Plus géné­ra­le­ment, Ernest Mandel parle d’un mode de pro­duc­tion socia­lisé où les pro­duits du tra­vail fonc­tionnent éga­le­ment dans la trans­pa­rence, c’est-à-dire comme simple valeur d’usage, la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique étant orga­ni­sée sur la base d’objectifs en nature (quan­ti­fi­ca­tion directe de la production).

2) Le plan comme rap­port social

Il n’existerait donc plus de média­tions sociales (dans la pro­duc­tion) au sens que Postons donne à ce mot. Cela paraît dif­fi­cile. Mais en géné­ral, les auteurs qui refusent cette sim­pli­fi­ca­tion se contentent de reprendre les caté­go­ries for­gées par Marx (valeur d’usage et valeur) pour la mar­chan­dise. Une fois encore, je ne vois pas com­ment il peut exis­ter des mar­chan­dises sans marché. 

Gérard Roland est l’un des rares à essayer de spé­ci­fier en fonc­tion des pays du « socia­lisme réel ». En URSS, la quan­tité jouait un rôle cen­tral dans la pro­duc­tion, mais si les objets étaient dif­fé­rents sous l’angle de la valeur d’usage du point de vue du consom­ma­teur, ils fonc­tionnent comme équi­va­lant du point de vue du plan. « Le rap­port entre les pro­duc­teurs et l’objet est donc déter­miné non par la valeur d’usage, mais par l’indice sta­tis­tique du plan que nous appel­le­rons la valeur-indice et qui repré­sente la forme de média­tion fon­da­men­tale dans le mode de pro­duc­tion sovié­tique »[2].

L’indice sta­tis­tique se donne comme simple indice de quan­tité, mais lorsqu’il se trans­forme en plan, il devient un rap­port social qui com­mande et évalue l’activité. La « valeur indice » exprime alors un rap­port de subor­di­na­tion de l’organisme infé­rieur à l’organisme supérieur.

3) Etat-plan et abs­trac­tions sociales

On peut dis­cu­ter des ana­lyses de Gérard Roland sur l’URSS de l’époque. L’approche est remar­quable par la façon dont elle montre com­ment un indice sta­tis­tique, qui appa­raît comme une simple donnée tech­nique, fonc­tionne en fait comme une forme sociale struc­tu­rant les rap­ports des pro­duc­teurs à l’objet pro­duit et, plus géné­ra­le­ment, les condi­tions de pro­duc­tion de ce rap­port social spé­ci­fique qu’est le plan. Plus exac­te­ment, c’est ce que l’on peut appe­ler l’Etat-plan, puisque le plan en ques­tion n’est pas pen­sable sans éta­ti­sa­tion de la pro­duc­tion (il peut exis­ter d’autres formes de planification).

Les carac­té­ris­tiques poli­tiques concrètes de l’Etat-plan peuvent être dif­fé­rentes, mais ceux-ci sont tous issus de la même matrice. Ils se pré­sentent comme une ins­ti­tu­tion cris­tal­li­sant les fonc­tions admi­nis­tra­tives liées à la ges­tion des moyens de pro­duc­tion deve­nus pro­priété col­lec­tive et fonc­tion­nant comme une même force sociale de tra­vail. Et cela alors que les pro­duc­teurs n’ont pas la maî­trise directe d’un procès de tra­vail devenu col­lec­tif et qui, à ce titre (et contrai­re­ment au procès de tra­vail arti­sa­nal) génère des fonc­tions admi­nis­tra­tives spé­ci­fiques. Le féti­chisme de l’Etat-plan, qui ren­voie à une objec­ti­vité sociale bien réelle, laisse croire qu’il cris­tal­lise ces fonc­tions admi­nis­tra­tives (et poli­tiques, les deux sont imbri­qués) de la coopé­ra­tion des tra­vailleurs asso­ciés alors qu’il les confisque et les trans­forme en une méca­nique de domi­na­tion imper­son­nelle sur les producteurs.

C’est à tra­vers cette méca­nique que se cris­tal­lisent les abs­trac­tions réelles et les formes sociales abs­traites, selon des moda­li­tés dif­fé­rentes (pour partie) des formes capi­ta­listes. En effet, dans ces socié­tés les rap­ports sociaux se pré­sentent comme des rap­ports entre per­sonnes, au sens où il sont direc­te­ment poli­tiques. Mais cette dimen­sion poli­tique se struc­ture au tra­vers de formes sociales abs­traites qui flottent au-dessus de la tête des tra­vailleurs, mais éga­le­ment, d’un cer­tain point de vue, de celle des bureau­crates : le parti repré­sente le pro­lé­ta­riat, le plan est l’expression de la coopé­ra­tion des tra­vailleurs, etc.

4) Les effets du tra­vailleur collectif

Ces ques­tions ren­voient à un pro­blème peu traité (Postone n’en parle pas) qui concerne la caté­go­rie de tra­vailleur col­lec­tif appa­rue avec le capi­ta­lisme. Bien sûr les formes d’organisation de ce tra­vailleur col­lec­tif doivent être radi­ca­le­ment trans­for­mées, mais on voit mal com­ment il pour­rait dis­pa­raître, à moins de rêver à un retour à l’artisanat ou à une abo­li­tion du tra­vail. Dans le procès de tra­vail indi­vi­duel, le pro­duc­teur a un accès direct à la maî­trise du procès de tra­vail et à la « pos­ses­sion » (qui n’implique pas néces­sai­re­ment la pro­priété privée), alors que ce n’est pas le cas dans le tra­vailleur col­lec­tif, d’autant que, je le rap­pelle, il ne concerne pas le seul ate­lier, mais la société toute entière. 

Cela veut dire que, d’une part, l’insertion du pro­duc­teur dans le tra­vailleur col­lec­tif est tou­jours média­ti­sée (il doit « entrer » dans un procès de tra­vail qui le dépasse lar­ge­ment) et, d’autre part, que l’existence du pro­duit du tra­vail passe par des média­tions, non pas seule­ment dans la sphère de la cir­cu­la­tion, mais dans celle de la pro­duc­tion. Sous cet angle, il se main­tient tou­jours une cer­taine sépa­ra­tion. Pierre Naville a été un des pre­mier à sou­li­gner que cet aspect de la sépa­ra­tion (le pro­duc­teur n’est plus soudé aux moyens de pro­duc­tion) est por­teur d’une dyna­mique éman­ci­pa­trice[3].

Contrairement aux socié­tés pré-capi­ta­listes – mais ici de façon ana­logue à la pro­duc­tion capi­ta­liste -, les socié­tés post-capi­ta­listes s’organisent sur la base d’une objec­ti­va­tion du tra­vail comme tra­vail social qui prend une forme abs­traite, au sens ou il s’objective dans une forme sociale dif­fé­rente des divers tra­vaux concrets. Cela pour deux rai­sons : d’une part, l’existence d’un tra­vailleur col­lec­tif et, d’autre part, la néces­sité d’une éga­li­sa­tion des pro­duits du tra­vail[4].

Pour rendre compte de ses ana­lyses, Gérard Roland explique qu’il emploie la caté­go­rie de valeur dans le cadre d’une « anthro­po­lo­gie éco­no­mique ». On aura com­pris que je ne suis pas par­ti­san d’un dis­cours trans­his­to­rique. Par contre, le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme intro­duit bien des rup­tures his­to­riques avec les formes pré­ca­pi­ta­listes dont cer­taines sont des « acquêts » (Marx) pour penser l’avenir. Et c’est pour cette raison que l’on ren­contre les pro­blèmes de concep­tua­li­sa­tion que je viens de trai­ter ; on les ren­contre d’ailleurs sur d’autres ter­rains (abo­li­tion du sala­riat, dépé­ris­se­ment de l’Etat, etc.).

5) A propos du despotisme

Postone (il n’est pas le seul) pré­sente sou­vent « le socia­lisme réel » comme un sys­tème social dans lequel les formes de domi­na­tion ana­ly­sées par Marx à propos du des­po­tisme d’usine se seraient éten­dues à toute la société. On avait bien les racines d’une telle affir­ma­tion, mais elle ne peut avoir qu’une simple valeur ana­lo­gique. En toute rigueur, elle est fausse car le des­po­tisme d’usine capi­ta­liste s’articule avec le marché ; et c’est cette arti­cu­la­tion qui permet de com­prendre la dyna­mique d’ensemble. Des dif­fé­rences existent éga­le­ment au sein de l’organisation du procès de tra­vail immé­diat. Ainsi, selon Pierre Rolle[5], la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique lais­sait une auto­no­mie rela­ti­ve­ment impor­tante aux col­lec­tifs de pro­duc­tion dans l’organisation du tra­vail à cause, jus­te­ment, de l’organisation du plan en termes seule­ment quantitatifs.


[1] Antoine Artous, « Trotski et l’analyse de l’URSS », Ernest Mandel et la pro­blé­ma­tique des Etats ouvriers », Critique com­mu­niste n°157, hiver 1999. Ces deux textes sont dis­po­nibles en libre accès sur le site d’Europe soli­daire sans fron­tières (ESSF), à l’adresse : http://​www​.europe​-soli​daire​.org/

[2] Gérard Roland, Economie poli­tique du sys­tème sovié­tique, L’Harmattan, 1989, p. 58.

[3] Pierre Naville, De l’aliénation à la jouis­sance, Anthropos, 1974 (1ère édi­tion 1957).

[4] Voir sur ce sujet mes échanges avec Tran Hai Hac dans la revue Variations, prin­temps 2005.

[5] Pierre Rolle, Le tra­vail dans les révo­lu­tions russes, Page deux, 1998.

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