La théorie dans le processus de la connaissance, de Marx à Mao

Par Mis en ligne le 09 août 2013

« La connaissance sensible est celle qu’acquièrent les hommes empiriquement dans leurs activités pratiques de la vie quotidienne. Elle n’est pas le fait d’une personne isolée, mais le produit de toutes les activités humaines à travers lesquelles les hommes acquièrent une certaine connaissance de la réalité, collectivement puisqu’ils la façonnent collectivement. »

Tom Thomas

La théo­rie dans le pro­ces­sus de la connais­sance, de Marx à Mao-Format PDF

La connais­sance sen­sible est celle qu’acquièrent les hommes empi­ri­que­ment dans leurs acti­vi­tés pra­tiques de la vie quo­ti­dienne. Elle n’est pas le fait d’une per­sonne isolée, mais le pro­duit de toutes les acti­vi­tés humaines à tra­vers les­quelles les hommes acquièrent une cer­taine connais­sance de la réa­lité, col­lec­ti­ve­ment puisqu’ils la façonnent col­lec­ti­ve­ment. Au cours de l’histoire, ces connais­sances empi­riques se coa­gulent pro­gres­si­ve­ment en un ensemble de pen­sées plus orga­ni­sées, plus véri­fiées et appro­fon­dies par de nou­velles acti­vi­tés, et pro­gres­si­ve­ment plus scien­ti­fiques. C’est que ces nou­velles acti­vi­tés sont aussi de nou­veaux ins­tru­ments avec les­quels les hommes diver­si­fient et per­fec­tionnent leurs rap­ports avec la nature, ce qui per­fec­tionne et élève de même le niveau et l’amplitude des connais­sances qu’ils acquièrent, qu’ils trans­mettent et qui sont mises en œuvre de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Connaître la poire

Examinons d’un peu plus près ce pro­ces­sus pour en saisir les dif­fé­rents moments. Pour « connaître le goût d’une poire, il faut la trans­for­mer en la goû­tant ». On connaît ce célèbre apho­risme de Mao. Il a sou­vent servi à ceux qui, esti­mant inutile de faire connaître le mar­xisme dans le mou­ve­ment ouvrier et de l’y déve­lop­per, pré­ten­daient que la connais­sance décou­lait tout sim­ple­ment et toute entière de la pra­tique, et que donc la lutte ouvrière spon­ta­née se suf­fi­sait à elle-même, sans inter­ven­tion « exté­rieure ». Or, dire qu’il n’y a pas de connais­sance sépa­rée de la trans­for­ma­tion, du façon­nage par les hommes de la réa­lité est une chose, et c’est vrai, mais cela ne permet pas d’en conclure à l’inutilité d’un tra­vail théo­rique spé­ci­fique pour abou­tir à une connais­sance exacte de la tota­lité du phé­no­mène.

La méta­phore de la poire de Mao concerne la connais­sance sen­sible des objets et phé­no­mènes pro­duits des rap­ports entre les hommes et la nature. Il est ici en accord avec Marx qui cri­tique cette sorte de maté­ria­lisme qui ne sai­si­rait de tels objets et phé­no­mènes que pas­si­ve­ment, intui­ti­ve­ment, en obser­vant de l’extérieur leur seule appa­rence, alors qu’ils ne peuvent être saisis par l’homme d’abord que par son acti­vité pra­tique, qu’en tant que créa­tion, pro­duc­tion humaine. Mais, et c’est le cas lorsqu’on goûte une poire, il ne s’agit là que de connais­sance empi­rique, limi­tée, en l’occurrence à celle d’un seul carac­tère de la poire, son goût. Mais évi­dem­ment, la poire est un objet plus com­plexe, ayant de nom­breux carac­tères. La connaître dans toute sa réa­lité, c’est notam­ment, connaître les élé­ments chi­miques qui la com­posent, com­ment et à quelles condi­tions ils naissent et se déve­loppent. C’est alors pou­voir agir sur ce déve­lop­pe­ment, créer de nou­velles varié­tés de poires. Transformations de la réa­lité qui passent donc aussi par la connais­sance des élé­ments internes qui déter­minent le déve­lop­pe­ment d’une poire de telle ou telle espèce par un tra­vail théo­rique et pas seule­ment pra­tique, par le déve­lop­pe­ment de la science agro­no­mique.

Le déve­lop­pe­ment de la science en même temps que celui des acti­vi­tés humaines est d’ailleurs un fait indis­cu­table. Là n’est pas la ques­tion. Elle est, une fois écar­tée la concep­tion idéa­liste d’un déve­lop­pe­ment de la science indé­pen­dant des acti­vi­tés pra­tiques de la pro­duc­tion de la vie, et notam­ment, indé­pen­dant des rap­ports sociaux dans les­quels elles s’exercent, une fois, donc, admis la concep­tion maté­ria­liste de déter­mi­ner le rôle de la théo­rie dans la connais­sance de la réa­lité sociale.

Chaque géné­ra­tion trouve déjà là une somme de connais­sances léguées par les géné­ra­tions pré­cé­dentes qu’elle doit s’assimiler de façon cri­tique, c’est-à-dire en reje­tant le faux pour déve­lop­per le vrai au regard de l’expérimentation dans l’activité pra­tique. Ce qui néces­site aussi un cer­tain tra­vail intel­lec­tuel. Et le néces­site d’autant plus que le contenu scien­ti­fique, théo­rique, de cette assi­mi­la­tion, est de plus en plus impor­tant au fur et à mesure de l’histoire. Ainsi, ce n’est pas seule­ment direc­te­ment, immé­dia­te­ment, mais de plus en plus indi­rec­te­ment, par le biais de ce tra­vail intel­lec­tuel sur les connais­sances acquises, que la pra­tique est à la base du pro­grès de la connais­sance. C’est pour­quoi, Mao pré­ci­sait dans son ouvrage De la Pratique qu’en « fait la majeure partie de nos connais­sances sont le pro­duit d’une expé­rience indi­recte… », laquelle est faite non seule­ment d’informations et d’études sur des faits contem­po­rains, mais aussi de « toutes les connais­sances que nous tenons des siècles passés et des pays étran­gers ». Donc, et contrai­re­ment à une légende tenace, Mao ne pense pas qu’il suf­fise de goûter la poire pour la connaître. Dont acte !

Ceci dit, « la science com­mence dans la vie réelle », elle est « l’exposé de l’activité pra­tique, du pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment pra­tique des hommes ». Dans ce pro­ces­sus, ils se heurtent à des dif­fi­cul­tés, des obs­tacles qu’ils tentent de sur­mon­ter en amé­lio­rant les moyens intel­lec­tuels et maté­riels dont ils dis­posent.

La connais­sance sen­sible, empi­rique, saisit les phé­no­mènes appa­rents iso­lé­ment les uns des autres. Par exemple, les éco­no­mistes expli­que­ront les krachs actuels du capi­ta­lisme par la for­ma­tion de « bulles » finan­cières tantôt dans un sec­teur, tantôt dans un autre, comme s’il s’agissait à chaque fois d’erreurs par­ti­cu­lières et non des mani­fes­ta­tions d’une crise géné­rale. D’autres feront inter­ve­nir comme fac­teur prin­ci­pal les trop hauts salaires ouvriers et les « rigi­di­tés » du code du tra­vail, ou alors la hausse du prix de matières pre­mières tel le pétrole, pour d’autres encore (à gauche), ce sera « le libé­ra­lisme débridé » et la mon­dia­li­sa­tion que les Etats ne com­battent pas comme il fau­drait, etc. Mais ils n’établissent aucun lien, aucune racine com­mune à tous ces phé­no­mènes tels qu’ils appa­raissent. Les crises n’auraient que des causes par­ti­cu­lières, dif­fé­rentes à chaque fois, sinon qu’elles relè­ve­raient de com­por­te­ments erro­nés d’agents éco­no­miques n’appliquant pas « les lois du marché », sur les­quelles il y a d’ailleurs autant d’avis dif­fé­rents que d’économistes puisqu’aucun ne s’avère per­ti­nent, ou d’agents poli­tiques sup­po­sés ne pas vou­loir que l’Etat bour­geois com­mande à l’économie bour­geoise.

Bref, on se trouve face à un chaos d’apparences phé­no­mé­nales, comme s’il n’existait pas une réa­lité sociale basée sur cer­tains rap­ports de pro­priété et for­mant un tout : le sys­tème, la société capi­ta­liste. Comme si, en consé­quence, chacun des maux engen­drés par ce sys­tème, la pau­vreté, le chô­mage, la santé, le tra­vail, l’écologie, les guerres, etc., étaient des pro­blèmes pou­vant être trai­tés indé­pen­dam­ment les uns des autres et sans remettre en cause ce mode de pro­duc­tion lui-même, ces rap­ports de pro­priété, l’Etat qui en est et ne peut en être que l’instrument. La méthode maté­ria­liste et dia­lec­tique permet au contraire de trou­ver pour­quoi tous ces phé­no­mènes forment un tout dans leurs rap­ports réci­proques, en mon­trant com­ment ceux-ci s’articulent autour de la pro­duc­tion des moyens de la vie, et donc autour de la répar­ti­tion des moyens de cette pro­duc­tion entre les indi­vi­dus (la pro­priété de ces moyens, la divi­sion du tra­vail qui en est la mani­fes­ta­tion dans l’activité, la répar­ti­tion qui en découle des richesses pro­duites). L’analyse magis­trale du capi­tal qu’a pro­duite Marx en a ainsi dévoilé toute la réa­lité, essence et mani­fes­ta­tions appa­rentes, et sa vérité a été par­fai­te­ment et exac­te­ment avérée par le mou­ve­ment concret du capi­ta­lisme jusqu’à aujourd’hui, et les com­por­te­ments de ses agents.

Et c’est bien parce qu’on peut pra­ti­que­ment consta­ter dans tout le mou­ve­ment du capi­ta­lisme depuis ses ori­gines jusqu’à aujourd’hui, et dans cha­cune de ses consé­quences, la vali­dité de son ana­lyse par Marx qu’on peut alors aussi affir­mer la vali­dité de la méthode qu’il a uti­lisé pour la pro­duire. Cette méthode, comme cela a été rap­pelé ci-dessus, consiste à partir de « la vie réelle », des acti­vi­tés pra­tiques pour en trou­ver le noyau ration­nel qui en est le fon­de­ment, et prou­ver la vérité de ce fon­de­ment en démon­trant qu’il explique cette vie réelle dans ses appa­rences concrètes.

Cette démarche scien­ti­fique com­mence donc par un tra­vail d’investigation, d’analyse, de tri et de mise en ordre des phé­no­mènes par­ti­cu­liers de la réa­lité sociale, afin de déter­mi­ner ce qui consti­tue leur essence com­mune dans le mode de pro­duc­tion de l’époque consi­dé­rée, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les rap­ports de pro­duc­tion et de pro­priété de cette époque (autre chose est l’exposé qui explique cette réa­lité : il par­court le chemin inverse, par­tant de cette essence pour arri­ver à la pleine com­pré­hen­sion de toutes ses mani­fes­ta­tions concrètes par­ti­cu­lières).

Théorie et pratique

Le rap­port théo­rie-pra­tique est une unité dia­lec­tique propre à l’activité humaine d’autocréation, à la nature humaine. Il est interne au pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment de tous les hommes, même si la divi­sion du tra­vail capi­ta­liste a poussé à l’extrême la divi­sion du tra­vail entre les puis­sances intel­lec­tuelles et les pro­lé­taires. Ainsi exa­cer­bée, cette divi­sion s’oppose à l’unité théo­rie-pra­tique, tend à la nier au point qu’elle devient une contra­dic­tion majeure du sys­tème capi­ta­liste, une mani­fes­ta­tion par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive du niveau d’antagonisme atteint entre le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives et les rap­ports de pro­duc­tion. La néces­sité du com­mu­nisme est, notam­ment, que la pour­suite du déve­lop­pe­ment his­to­rique de l’humanité exige l’abolition de cette contra­dic­tion.

Etant dia­lec­tique, l’unité théo­rie-pra­tique implique le moment théo­rique comme un moment par­ti­cu­lier de son mou­ve­ment. Ce moment est celui d’un tra­vail par­ti­cu­lier de réduc­tion du concret sen­sible, empi­rique, chao­tique des appa­rences à leur essence, celle-ci étant saisie par l’abstraction du concept. Le concept n’est donc pas un simple reflet dans la pensée des appa­rences phé­no­mé­nales. Cela parce qu’il les relie toutes ensembles et les ramène à leur racine, ori­gine, cause interne. Et parce que ce pas­sage par l’abstraction est ainsi le moyen de penser autre­ment le concret, de le penser non seule­ment dans toutes ses déter­mi­na­tions et appa­rences phé­no­mé­nales par­ti­cu­lières, mais comme l’unité que celles-ci forment, déter­mi­née par ce que leur essence a de commun, par leurs liai­sons, rap­ports, trans­for­ma­tions réci­proques. C’est alors que le concret peut être scien­ti­fi­que­ment pensé et com­pris comme à la fois unité et mul­ti­pli­cité des phé­no­mènes de la réa­lité sociale, comme tota­lité. Le concret ainsi com­pris est le résul­tat le plus élevé du pro­ces­sus de la connais­sance.

S’élever est le mot juste employé par Marx, car le concret n’est pas « vul­gaire » pour être le domaine des pra­tiques, des besoins, des luttes, ni la pensée « noble » parce qu’elle pla­ne­rait au-dessus de ce monde réel alors qu’elle en fait partie, et qu’elle n’est intel­li­gente que dans la mesure où elle contri­bue à le com­prendre pour le faire pro­gres­ser comme déve­lop­pe­ment des qua­li­tés et de la liberté des hommes. Le concret est supé­rieur à la théo­rie car il est la tota­lité des acti­vi­tés humaines, de tous les phé­no­mènes sociaux dans leur essence, leurs appa­rences et leurs rap­ports réci­proques. « Le concret est concret parce qu’il est le ras­sem­ble­ment de mul­tiples déter­mi­na­tions, donc unité de la diver­sité… La méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret n’est que la manière pour la pensée de s’approprier le concret, de le repro­duire en tant que concret de l’esprit ».

Ceux qui récusent ou négligent la néces­sité d’un tra­vail théo­rique spé­ci­fique pour appré­hen­der l’essence d’une for­ma­tion sociale donnée, récusent en fait qu’il soit pos­sible de com­prendre cette réa­lité his­to­rique comme un tout cohé­rent, résul­tat de la façon dont les hommes y pro­duisent pra­ti­que­ment leur vie, avec des moyens déter­mi­nés et dans des rap­ports plus ou moins adé­quats à ces moyens. Pour eux, les appa­rences phé­no­mé­nales ne cachent rien qui ne puisse être com­pris par les indi­vi­dus par leur seule acti­vité pra­tique empi­rique, par leur connais­sance sen­sible de ces appa­rences. Nous repren­drons plus loin la cri­tique de cette posi­tion. Mais l’autre face de la médaille est le dog­ma­tisme. C’est la posi­tion de ceux qui croient avoir com­pris la marche du monde parce qu’ils en auraient com­pris l’essence. Ils pré­tendent en géné­ral, pour autant qu’ils se disent mar­xistes, que toute for­ma­tion sociale se com­prend à partir du niveau de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, dont se dédui­raient méca­ni­que­ment des rap­ports de pro­duc­tion déter­mi­nés, et à partir d’eux, tous les rap­ports sociaux, toute la super­struc­ture. Non seule­ment, ils ne com­prennent pas que les forces pro­duc­tives, en tant qu’elles sont pro­duites par les hommes, sont aussi déter­mi­nées par l’ensemble de leurs rap­ports sociaux dans cette acti­vité, mais ils ne peuvent pas non plus com­prendre le concret dans toute sa diver­sité, tous ses phé­no­mènes devant être expli­qués en tant que tels – leur contenu ne se rédui­sant pas à leur essence, étant aussi déter­miné par leurs rap­ports réci­proques. Les dog­ma­tiques sont en fait une variété des idéa­listes, sou­vent bru­tale parce qu’ils pré­tendent pou­voir et devoir diri­ger la société au nom de leur pré­ten­due science !

Bref, la théo­rie qui pense l’essence n’est pas la réa­lité pensée, elle est seule­ment néces­saire pour penser la réa­lité. Elle n’est pas non plus un préa­lable à l’activité. La lutte des classes, notam­ment, existe indé­pen­dam­ment de la théo­rie mar­xiste qui explique le sys­tème capi­ta­liste et le déve­lop­pe­ment des condi­tions maté­rielles de sa néga­tion. La théo­rie n’agit pas. Ce n’est pas elle qui fait se révol­ter les pro­lé­taires contre le capi­tal. Ils ne luttent contre le capi­tal parce qu’ils ont d’abord com­pris la théo­rie de la valeur et tout ce qui s’en suit : ils luttent pour leur besoins, en par­tant d’eux-mêmes, de ce qu’ils vivent, des phé­no­mènes qui sont effec­ti­ve­ment ceux qu’ils constatent comme les oppres­sant (leurs condi­tions de vie) et comme des domi­na­tions insup­por­tables (la police, la jus­tice, le pou­voir poli­tique, etc.) ou comme des mons­truo­si­tés bar­bares (les famines, guerres, et autres désastres).

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