La légende du travail

LA SACRALISATION DU TRAVAIL, UNE MYTHOLOGIE LAÏQUE !

Par Mis en ligne le 23 janvier 2011

En tout cas, c’est Jean-Marie Vincent qui le disait, c’est une accu­sa­tion forte !

Il titrait son article : « La légende du tra­vail. »

Il par­lait aussi de « féti­chisme du tra­vail », alors que Marx employait la notion beau­coup moins valo­ri­sante de « sub­somp­tion » qui n’est pas seule­ment sou­mis­sion, nous y revien­drons.

L’ensemble de ces qua­li­fi­ca­tions, y com­pris com­plé­men­taires, sinon contra­dic­toires, pour dési­gner ou carac­té­ri­ser le tra­vail, implique cer­tai­ne­ment la néces­sité de reve­nir visi­ter leur contenu, et en consé­quence celui même du tra­vail.

LA TAUTOLOGIE DE MARX

Certes Marx était d’une par­faite clarté, et c’est même l’un de ses apports parmi les plus impor­tants et fon­da­men­taux que sa démons­tra­tion par laquelle il peut affir­mer que c’est le tra­vail, ou plus pré­ci­sé­ment la force de tra­vail, qui pro­duit le capi­tal, lequel implique en consé­quence l’existence du tra­vail pour naître, se per­pé­tuer en s’augmentant.

Donc, pas de tra­vail sans capi­tal, et pas de capi­tal sans tra­vail. L’un ne peut exis­ter sans l’autre, Marx parle de « tau­to­lo­gie », c’est-à-dire comme d’une répé­ti­tion, ou comme d’une évi­dence qui n’a pas besoin d’être démon­trée.

La consé­quence évi­dente, c’est que si l’on sup­prime l’un, on sup­prime éga­le­ment l’autre, on en revient à la « tau­to­lo­gie »:sans tra­vail pas de capi­tal, et sans capi­tal pas de tra­vail.

Et pour­tant !

LE TRAVAIL, UN OBJET RECALCITRANT

« Le tra­vail, dit Jean-Marie Vincent qui prend le parti de com­prendre pour­quoi ce qui appa­raît aussi simple lorsque l’on suit la démons­tra­tion de Marx peut deve­nir beau­coup plus com­plexe dans la vie, est depuis long­temps objet d’études, mais il fait partie de ces objets récal­ci­trants qui se dérobent alors même que l’on croit les cerner.

« Sous la forme moderne du tra­vail sala­rié, pour­suit-il, il a donné lieu et donne tou­jours lieu à de nom­breuses enquêtes et à des réflexions sou­vent très éla­bo­rées, mais il n’est pas cer­tain pour autant que sa réa­lité pro­fonde soit véri­ta­ble­ment saisie. »

Et il est bien vrai que le tra­vail, malgré sa bana­lité quo­ti­dienne et sa tri­via­lité répé­ti­tive, n’est pas quelque chose d’indifférent pour les indi­vi­dus et les groupes sociaux : il leur donne en grande partie leur iden­tité.

ESPOIRS ET FANTASMES

« Il ne faut donc pas s’étonner, constate Jean-Marie Vincent, de voir qu’on lui attri­bue sou­vent des signi­fi­ca­tions qui excé­dent les pures consi­dé­ra­tions éco­no­miques et ergo­no­miques et qu’on pro­jette sur lui beau­coup d’espoirs et de fan­tasmes.

« Le tra­vail est à la fois dépense ( phy­sique, ner­veuse ) de la force de tra­vail et acti­vité qui doit faire sens pour celui qui l’exerce, et cela même s’il est en partie souf­france et repro­duit sans cesse du non-sens. Le tra­vail visible est en quelque sorte com­plété par le tra­vail invi­sible, par les efforts que les indi­vi­dus font sur eux-mêmes pour s’y retrou­ver, notam­ment pour inté­rio­ri­ser les contraintes qui pèsent sur eux et trans­fi­gu­rer dans une cer­taine mesure leur propre situa­tion. »

TRANSFIGURATIONS ET SACRALISATION

Et Jean-Marie Vincent va insis­ter sur cette idée de trans­fi­gu­ra­tion, qu’il s’agisse des innom­brables façons indi­vi­duelles de s’accommoder ou de ne pas s’accommoder du tra­vail ou bien de moda­li­tés col­lec­tives de trans­fi­gu­ra­tion du tra­vail, de dédou­ble­ment entre une réa­lité pro­saïque, très terre à terre, et une trans­po­si­tion noble, natu­rel­le­ment beau­coup plus gra­ti­fiante.

« Le tra­vail, dit-il, et ses pres­ta­taires, les tra­vailleurs sala­riés sont censés pro­duire les richesses de la société, et sont, par suite, pré­sen­tés comme ceux qui ont natu­rel­le­ment voca­tion à reven­di­quer le pou­voir et à diri­ger l’économie. »

Aussi, c’est sur­tout le mou­ve­ment ouvrier qui a poussé le plus loin la sacra­li­sa­tion du tra­vail sous la forme para­doxale d’une mytho­lo­gie laïque. La société capi­ta­liste, qui ne recon­naît pas vrai­ment la voca­tion et le rôle des tra­vailleurs, est en fait des­ti­née à être dépas­sée et régé­né­rée par le tra­vail, plus pré­ci­sé­ment par un tra­vail libéré des tutelles qui pèsent sur lui ( notam­ment le des­po­tisme d’entreprise ).

UN CULTE DE SALUT SOCIAL

« Une telle trans­fi­gu­ra­tion, pré­cise Jean-Marie Vincent, donne inévi­ta­ble­ment lieu à un grand récit, c’est-à-dire, en l’occurrence, à une théo­di­cée et à un culte du salut social par la grâce des tra­vailleurs. C’est autour du tra­vail que tout doit se passer. »

C’est ainsi que, dans l’ambivalence et dans les contra­dic­tions, le tra­vail peut être placé au centre de la société et inter­prété comme l’activité para­dig­ma­tique qui éclaire les autres. Au cours des 19ème et 20ème siècle, le tra­vail est devenu peu à peu le miroir de la société, la réa­lité fon­da­men­tale dans laquelle elle a cru se recon­naître.

DU FETICHISME A LA FORMATION DU CAPITAL

« Est-il besoin de sou­li­gner, indique cepen­dant Jean-Marie Vincent, cette culture très féti­chiste du tra­vail n’a pu se répandre et triom­pher que dans les mal­en­ten­dus.

« Le mou­ve­ment ouvrier, en par­ti­cu­lier, s’est acharné à oublier que le tra­vail sala­rié n’est pas de façon pri­maire pro­duc­teur de biens et de richesses, mais bien de mar­chan­dises, de capi­taux et de pro­fits et que sa dépen­dance par rap­port au « mana­ge­ment » et à la tech­no­lo­gie ne lui donne en défi­ni­tive que peu de lati­tude pour avoir de l’initiative ou faire preuve d’esprit créa­teur.

« Sans doute, les tra­vailleurs sala­riés peuvent-ils faire preuve d’autonomie et être spon­ta­né­ment capables de mobi­li­sa­tions col­lec­tives pour reven­di­quer de meilleures rému­né­ra­tions et des amé­lio­ra­tions dans les condi­tions de tra­vail. »

SUBORDINATION ET SUBSOMPTIOM

Mais, pour­suit Jean-Marie Vincent, cela ne met pas fin, par miracle, à la subor­di­na­tion, au ran­ge­ment hié­rar­chisé des sala­riés, ainsi qu’à leur « sub­somp­tion » sous les dis­po­si­tifs et les grandes machi­ne­ries du capi­tal.

Avant d’être dépen­sée, la force de tra­vail a ainsi besoin d’être consti­tuée en tant que force de tra­vail – mar­chan­dise alié­nable sur le marché et uti­li­sable selon des normes pré­cises dans la pro­duc­tion.

Aussi, le « pres­ta­taire vir­tuel » de force de tra­vail doit être amené dès ses années de for­ma­tion à consi­dé­rer ses propres capa­ci­tés de tra­vail comme une mar­chan­dise qu’il doit condi­tion­ner afin de la vendre ou de la louer dans les meilleures condi­tions pré­cises.

Il n’est pas dans la posi­tion de celui qui peut jouer à fond de connexions mul­tiples avec les autres et le monde pour déve­lop­per ses acti­vi­tés. Il est dans la posi­tion de celui qui doit s’adapter à des modèles préa­lables d’action, à des moda­li­tés pré­dé­ter­mi­nées d’étalonnage des acti­vi­tés.

DES RENONCEMENTS SUCCESSIFS

Le tra­vailleur vir­tuel pré­pare son entrée dans la sphère sociale du tra­vail abs­trait en pro­cé­dant à des renon­ce­ments suc­ces­sifs et en se pliant à des orien­ta­tions uni­la­té­rales : il accepte que l’essentiel de son agir soit capté par les auto­ma­tismes du capi­tal et une com­po­sante lar­ge­ment inter­chan­geable du tra­vail social ( l’ensemble des tra­vaux mesu­rés et éva­lués ser­vant à la repro­duc­tion élar­gie de l’économie ).

Simultanément, il doit se pré­pa­rer à affron­ter la concur­rence sur le marché du tra­vail et à subir les contre­coups de la concur­rence entre les capi­ta­listes ( licen­cie­ments, relé­ga­tion sociale ).

Son acti­vité doit ainsi se donner comme un ensemble de pres­ta­tions qui per­mettent de s’intégrer à des méca­nismes sociaux puis­sants, avec le risque per­ma­nent du rejet et de la mise hors cir­cuit.

UNE SOCIALISALISATION PRIVATISANTE

« Ainsi, dit Jean-Marie Vincent, la socia­li­sa­tion par le tra­vail est en ce sens une socia­li­sa­tion pri­va­ti­sante dans la mesure où elle ren­voie celui qui passe contrat de tra­vail et entre dans la pro­duc­tion, sans cesse à lui-même et à des condi­tions sociales objec­ti­vées.

« Le lien social ( procès de pro­duc­tion et orga­ni­sa­tion du tra­vail ), dans un tel cadre, est à la fois contrai­gnant et fuyant parce qu’il éloigne les indi­vi­dus les uns des autres au sein même de rela­tions de proxi­mité par des médi­tions abs­traites ( marché, argent )…

« Il en résulte que le tra­vail est lar­ge­ment méconnu dans ses carac­té­ris­tiques essen­tielles par ceux-là mêmes qui en sont les agents.

« Pour eux l’activité occupe le devant de la scène alors qu’elle n’est en réa­lité com­pré­hen­sible que si l’on l’analyse comme sup­port de rap­ports de tra­vail, c’est-à-dire comme élé­ment d’un tout com­plexe qui est le tra­vail en tant que rap­port social et en tant que cris­tal­li­sa­tion d’échanges sociaux.

« Cela signi­fie en par­ti­cu­lier qu’il est erroné d’appréhender le procès de tra­vail comme un rap­port simple entre le tra­vailleur, des moyens de tra­vail, un objet de tra­vail et un pro­duit ter­mi­nal. »

UN ENSEMBLE DE FORCES DE TRAVAIL ET DE CAPITAUX

Pour Jean-Marie Vincent le procès de tra­vail est encore bien plus que cela, il est avant tout un rap­port dyna­mique entre un ensemble de forces de tra­vail condi­tion­nées et un ensemble mul­ti­forme de capi­taux. Il est un moment dans la mise en rap­port de la forme valeur de la tech­nique et de la forme valeur de l’activité pour donner une forme valeur à des pro­duits ( maté­riels ou imma­té­riels ).

« En ce sens, dit-il, le procès de tra­vail est procès de trans­for­ma­tion de valeurs en valeurs, procès dans lequel le supra-sen­sible ( la valo­ri­sa­tion ) sur-déter­mine le sen­sible.

« Cela doit per­mettre de com­prendre que la dépense de force de tra­vail n’est pas au pre­mier chef – dépense de force phy­sique, intel­lec­tuelle, ner­veuse, mais dépense de valeurs sociales, de valeurs sociales estam­pillées et qua­li­fiées pour la valo­ri­sa­tion qui viennent se faire recon­naître par le capi­tal dans le procès de pro­duc­tion…

« Bien entendu, le tra­vailleur n’est jamais com­plè­te­ment réduc­tible à la forme valeur de son acti­vité, mais pour se mani­fes­ter comme autre que la valeur il lui faut d’abord accep­ter que la valeur passe par lui et s’exprime en lui. »

REPONDRE AUX EXIGENCES DE VALORISATION

Aussi, c’est seule­ment lorsqu’il appa­raît sus­cep­tible de répondre aux exi­gences de la valo­ri­sa­tion qu’on le prend en compte comme « fac­teur humain » et comme sub­jec­ti­vité.

« Plus pré­ci­sé­ment, ajoute Jean-Marie Vincent, il doit faire la démons­tra­tion que sa per­son­na­lité et sa sub­jec­ti­vité peuvent s’adapter au procès de tra­vail avant qu’on lui recon­naisse le droit de s’exprimer sur le tra­vail et de se dire dans le tra­vail.

« En d’autres termes, la sou­mis­sion du tra­vail au procès de valo­ri­sa­tion appa­raît comme la condi­tion, et le sou­bas­se­ment de ses mani­fes­ta­tions sub­jec­tives et des façons de se vivre lui-même. »

ET INTERIORISATION DE LA VALEUR

Ainsi l’activité du tra­vailleur est inté­rio­ri­sa­tion de la valeur, mise à l’écart de soi-même pour pou­voir être quelqu’un.

« La valeur le tota­lise, dit Jean-Marie Vincent, du moins en grande partie, avant qu’il puisse construire un quant à soi, inves­tir sa propre acti­vité ou mettre en ques­tion son hété­ro­no­mie.

« Le tra­vailleur doit en fait ruser avec lui-même, trou­ver dans ce qu’il fait des sub­sti­tuts de réa­li­sa­tion, com­battre la souf­france le plus sou­vent en mas­quant ou en mini­mi­sant l’insupportable.

« Il est vrai qu’il peut cher­cher à intro­duire par l’action col­lec­tive et par des soli­da­ri­tés quo­ti­diennes des cor­rec­tifs à la situa­tion de tra­vail, mais il n’y a pas à partir de là de véri­tables sor­ties du cadre de la valo­ri­sa­tion, la socia­bi­lité qui en résul­tera ne pourra qu’être limi­tée et sur­tout défen­sive. »

UNE EMPRISE SUR LA TOTALITE DE LA VIE

D’ailleurs, Jean-Marie Vincent fait le constat que l’emprise du rap­port de tra­vail sur l’activité s’étend bien au-delà de la sphère de la pro­duc­tion pro­pre­ment dite, dans la sphère de la repro­duc­tion, dans ce qui se donne pour la vie privée et le monde de la culture.

Dans ce sec­teur social, la valo­ri­sa­tion n’a appa­rem­ment plus cours, elle cède la place à la non-mar­chan­di­sa­tion de la vie affec­tive, à la gra­tuité d’échanges et d’inter-actions dont les objec­tifs sont l’expressivité, le plai­sir, la détente, etc…

« Mais si l’on y regarde bien, revient Jean-Marie Vincent, on s’aperçoit que la vie hors tra­vail est en réa­lité domi­née par le renou­vel­le­ment de la force de tra­vail. Elle est pro­fon­dé­ment mar­quée et scan­dée par le tra­vail domes­tique des femmes en tant que tra­vail ser­vant à la repro­duc­tion du tra­vail sala­rié. Elle est éga­le­ment carac­té­ri­sée par des rela­tions de subor­di­na­tion et de hié­rar­chi­sa­tion entre les rôles fémi­nins et mas­cu­lins qui ont pour effet de sépa­rer et d’opposer les acti­vi­tés des hommes et des femmes. »

ET DONC SUR LA VIE PRIVEE

Il faut en effet ajou­ter à cela, insiste-t-il, que la place occu­pée par les uns et par les autres dans la vie privée et les rela­tions de culture est condi­tion­née par la place occu­pée dans les pro­ces­sus de la valo­ri­sa­tion ( et aux reve­nus qu’on en retire ). Il y a donc aussi dans ce domaine des phé­no­mènes d’évaluation, c’est-à-dire d’appréciation-dépréciation qui sont l’écho ou le reflet de ce qui se passe dans le procès de tra­vail et la vie pro­fes­sion­nelle.

« Les formes et conte­nus de vie dans la sphère de la repro­duc­tion peuvent sans doute se dif­fé­ren­cier des formes de valo­ri­sa­tion, notam­ment parce que la moné­ta­ri­sa­tion des rela­tions inter-sub­jec­tives et inter-indi­vi­duelles y est peu répan­due, mais cela ne toni­fie pas pour autant solu­tion de conti­nuité entre tra­vail et acti­vi­tés hors tra­vail.

« Les dépenses vitales dans la vie privée et dans la culture ne peuvent être prises pour des exté­rio­ri­sa­tions simples de la sub­jec­ti­vité des indi­vi­dus. Plutôt que des formes d’expression, elles sont des mani­fes­ta­tions des contraintes de la repro­duc­tion : elles ne consti­tuent pas « à priori » des points de départ pour une remise en ques­tion des rap­ports de tra­vail et des formes de valo­ri­sa­tion. »

LA SUBSOMPTION

A ce point de sa démons­tra­tion, Jean-Marie Vincent en appelle à Gerhard Brandt qui récuse une pro­duc­tion où le fac­teur diri­geant serait le tra­vail parce que cela serait ne pas voir que le tra­vail est une réa­lité sur­dé­ter­mi­née par toute une série de rela­tions enche­vê­trées, notam­ment les rela­tions de valo­ri­sa­tion.

Gerhard Brandt reprend pour sa démons­tra­tion le concept de sub­somp­tion uti­lisé par Marx dans le Capital ainsi que nous l’avons déjà vu, mais auquel il donne une portée plus géné­rale.

Pour lui, dit Jean-Marie Vincent, la sub­somp­tion n’est pas seule­ment sou­mis­sion au com­man­de­ment du capi­tal dans l’industrie, elle est plus fon­da­men­ta­le­ment sou­mis­sion à des pro­ces­sus abs­traits de socia­li­sa­tion.

Elle est d’abord sou­mis­sion à l’ensemble des opé­ra­tions sociales qui pro­duisent le tra­vail abs­trait ( consti­tu­tion de la force de tra­vail, marché du tra­vail, forme valeur des pro­duits du tra­vail, etc…).

Elle est éga­le­ment sou­mis­sion à la tech­no­lo­gie en tant que celle-ci induit des modes de rela­tion aux milieux tech­niques, des com­por­te­ments et des modèles d’action, des places dans le procès de tra­vail et des rela­tions aux autres.

Elle est enfin sou­mis­sion aux formes de l’échange mar­chand qui for­ma­lisent et donnent contenu à une très grande partie des échanges humains

SUBSOMPTION ET SOCIALITE

Il s’agit donc de com­prendre que la socia­lité qui en résulte n’est pas faite que de rap­ports humains, mais de rap­ports entre des objec­ti­va­tions ani­mées et des hommes, entre des pro­lon­ge­ments tech­niques des acti­vi­tés humaines et l’agir subor­donné des hommes…

Si l’on retient cette concep­tion de la sub­somp­tion, on ne peut plus étu­dier le tra­vail dans une logique anthro­po­mor­phiste qui met­trait au pre­mier plan l’extériorisation-objectivisation des hommes au tra­vail.

« Il vaut mieux dire, pour­suit Jean-Marie Vincent, qu’il est néces­saire de pro­cé­der à un véri­table ren­ver­se­ment épis­té­mo­lo­gique et qu’il est néces­saire de placer en pre­mier le rap­port de tra­vail comme rap­port de rap­ports qui marquent for­te­ment de leur empreinte ceux qui tra­vaillent… »

LE TRAVAIL NE PEUT ETRE LE PRINCIPE DE LA LIBERTE

Là, Jean-Marie Vincent se réfère à Pierre Naville qui dès la fin des années qua­rante a com­mencé à forger les ins­tru­ments théo­riques et métho­do­lo­giques indis­pen­sables pour une réorien­ta­tion dans ce sens.

Dans « De l’aliénation à la jouis­sance » (1957 ), il dit tran­quille­ment qu’il ne faut pas faire du tra­vail le prin­cipe de la liberté humaine. Il recon­naît bien sûr que l’activité est tou­jours la clé qui permet de com­prendre les situa­tions sociales mais à condi­tion de bien spé­ci­fier le sort qui lui est réservé dans les rap­ports sociaux.

« Comme il l’affirme avec force, la socio­lo­gie du tra­vail doit passer d’une atti­tude indif­fé­ren­ciée ( les géné­ra­li­tés anthro­po­lo­giques ) à l’étude de concepts par­ti­cu­liers s’exprimant eux-mêmes dans des méca­nismes spé­ci­fiques.

« L’objectif de Pierre Naville est très net­te­ment de dépouiller le tra­vail de son aura et de le rame­ner à des rela­tions sous-ten­dant des opé­ra­tions.

« Ce point est impor­tant parce que le tra­vail, c’est-à-dire les ensembles, et les séquences d’opérations dans la pro­duc­tion, ne doit pas être confondu avec les opé­ra­teurs ( les por­teurs de la force de tra­vail ) et les opé­ra­tions. Le tra­vail, en tant que rap­port social, se détache en quelque sorte de ceux qui le pro­duisent pour se les subor­don­ner et les entraî­ner dans son mou­ve­ment… »

LE SALARIAT, SPECIFICITE DE LA SOCIETE CAPITALISTE

Bien évi­dem­ment, dans ce contexte, la tech­no­lo­gie n’est pas et ne peut pas être dans son envi­ron­ne­ment capi­ta­liste un ins­tru­ment de libé­ra­tion ou d’émancipation, avec les sys­tèmes de for­ma­tion ( et d’orientation pro­fes­sion­nelle ) elle contri­bue au contraire à estam­piller et à dis­tri­buer les formes d’intelligence socia­le­ment accep­tables et socia­le­ment accep­tées.

« Aussi, dit Jean-Marie Vincent, Pierre Naville montre-t-il bien dans son livre « Vers l’automatisme social »( 1963 ), qu’il faut mettre de la dis­tance entre les sys­tèmes de pro­duc­tion et les tech­no­lo­gies d’une part, les tra­vailleurs d’autre part, si l’on cherche à dépas­ser le rap­port de tra­vail. »

LE SALARIAT SPECIFICITE DE LA SOCIETE CAPITALISTE

« Il faut noter, dit-il encore, que Pierre Naville élar­git l’analyse du rap­port de tra­vail à l’analyse du sala­riat comme forme de l’échange social spé­ci­fique à la société capi­ta­liste.

« En effet, il ne peut y avoir tra­vail que s’il y a échange entre la force de tra­vail et la partie variable du capi­tal, et dans la pra­tique subor­di­na­tion d’une grande partie des échanges sociaux à cet échange fon­da­men­tal ( les res­sources dont on dis­pose pour par­ti­ci­per aux échanges sociaux dépendent en grande partie des échanges avec le capi­tal ).

« Ces échanges se pré­sentent comme des échanges d’équivalents, mais ils sont en réa­lité des échanges sub­stan­ciel­le­ment inégaux, en pre­mier lieu parce que le sala­rié doit consen­tir à la cap­ta­tion de son acti­vité et de son tra­vail, en second lieu parce qu’il doit accep­ter de se confron­ter, au-delà du capi­ta­liste en tant que fonc­tion­naire du capi­tal, avec la dyna­mique d’ensemble du capi­tal social ( avec ses effets, emploi et licen­cie­ments ). »

UN MODE DE PARTICIPATION AUX RELATIONS SOCIALES

En effet, le salaire n’est pas sim­ple­ment une rému­né­ra­tion fonc­tion des pres­ta­tions effec­tuées dans le sys­tème du tra­vail, il est un mode de par­ti­ci­pa­tion aux rela­tions sociales en posi­tion domi­née…

Cependant, ajoute Jean-Marie Vincent, le tra­vail comme rap­port social n’est orga­ni­que­ment lié ni à un cor­se­tage très dis­ci­pli­naire des actes du tra­vail, ni à un contrôle tatillon de toutes les pro­cé­dures de tra­vail, c’est-à-dire à un des­po­tisme d’entreprise par­ti­cu­liè­re­ment lourd.

« On pour­rait même dire, pour­suit-il, que c’est seule­ment en se dépouillant des formes pré-capi­ta­listes de com­man­de­ment et en renon­çant à des pro­cé­dures très auto­ri­taires qu’il se montre sous une forme déve­lop­pée et peut se donner véri­ta­ble­ment pour une acti­vité pleine des indi­vi­dus ( en tenant compte de la part d’intelligence qu’il contient ). »

LE COMBLE DU FETICHISME DU TRAVAIL

Pour Jean-Marie Vincent, ce féti­chisme est à son comble quand ce der­nier fait oublier toutes les pré­sup­po­si­tions sociales et se met lui-même en scène comme séquences de per­for­mances inno­va­trices. »

Cette démons­tra­tion peut cepen­dant encore aider à com­prendre à quel point est trom­peur le dis­cours domi­nant sur la « dis­pa­ri­tion de la classe ouvrière » et la nais­sance d’une société de classes moyennes.

« Il n’est pas niable, pour­suit-il, qu’une cer­taine confi­gu­ra­tion des rap­ports sociaux d’exploitation carac­té­ris­tiques d’une phase spé­ci­fique du capi­ta­lisme a beau­coup cédé de ter­rain. Les ouvriers comme pres­ta­taires de tra­vail manuel, c’est-à-dire appli­qué à de la matière ouvrable sont main­te­nant, dans les pays occi­den­taux, mino­ri­taires. »

MOINS D’OUVRIERS, MAIS PLUS DE SALARIES

Mais, dit-il, on ne sau­rait tou­te­fois en conclure que les acti­vi­tés actuelles à com­po­sante intel­lec­tuelle plus élevée et ne s’appliquant pas direc­te­ment à de la matière, ne s’échangent pas contre du capi­tal et n’entrent pas dans des rap­ports de tra­vail capi­ta­listes. Il n’y a pas plus de classe ouvrière, mais il y a de plus en plus de sala­riés confron­tés à de nou­velles formes de cap­ta­tion des acti­vi­tés et d’exploitation. Il y a, certes, de grandes dif­fé­ren­cia­tions dans les situa­tions et les procès maté­riels de tra­vail, mais le sala­riat et le rap­port de subor­di­na­tion au capi­tal ne dis­pa­raissent pas pour autant, ce sont les formes d’opposition ou l’antagonisme au rap­port social capi­ta­liste qui se modi­fient et se déplacent.

L’UTILISATION DE LA SUBJECTIVITE

Aussi, dit-il, les tra­vailleurs sala­riés d’aujourd’hui qui sont sou­vent placés dans des situa­tions indi­vi­dua­li­santes parce que la cap­ta­tion de l’activité prend sou­vent la forme de l’utilisation de la sub­jec­ti­vité ( cf. Yves Clot, le tra­vail entre acti­vité et sub­jec­ti­vité, 1992 ) sont moins portés que leurs devan­ciers à pri­vi­lé­gier des actions fon­dées sur le culte du tra­vail comme fon­de­ment de la société.

« En effet, l’insertion dans les rap­ports de tra­vail est beau­coup plus rare­ment qu’autrefois la par­ti­ci­pa­tion à une socia­bi­lité déjà donnée et éta­blie et une com­mu­nion ima­gi­naire dans un sujet col­lec­tif. Pour autant cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’action col­lec­tive pos­sible, cela veut dire que pour réus­sir les actions doivent tenir compte ou prendre en charge les situa­tions sub­jec­tives et les inté­grer dans des pro­jets col­lec­tifs com­plexes.

« Cela veut dire notam­ment, ajoute Jean-Marie Vincent, que les formes de mobi­li­sa­tion ont à se faire de moins en moins auto­ri­taires et de plus en plus ouvertes à la dis­cus­sion des orien­ta­tions. La lutte, pour être effi­cace, doit pro­duire elle-même des formes nou­velles de socia­lité, des espaces publics en minia­ture ( cf. les coor­di­na­tions )…

« On peut bien sûr admettre en pre­mière approxi­ma­tion que les procès de tra­vail concrets sont dif­fé­ren­ciés et écla­tés mais cela ne veut pas dire que le procès de tra­vail en tant que forme sociale est lui-même éclaté. Il n’est plus unifié spa­tia­le­ment dans l’entreprise mais il trouve une logique uni­taire et son uni­fi­ca­tion réelle dans la recherche impo­sée, iné­luc­table de la ren­ta­bi­lité et de l’élévation de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. »

TOUTE UNE MACHINERIE D’EXPLOITATION ET D’OPPRESSION

Pour Jean-Marie Vincent, « les sala­riés sont assu­jet­tis à la pro­duc­tion de valeurs et de pro­fits par toute une machi­ne­rie sociale qui n’est pas faite seule­ment de dis­po­si­tifs d’oppression et de contrôle, mais aussi de dis­po­si­tifs d’exploitation et d’appropriation de l’agir.

« Aujourd’hui, pour­suit-il, les fonc­tion­naires du capi­tal font tout leur pos­sible pour donner crédit à un nou­veau grand récit sur le tra­vail en pré­sen­tant les méthodes de ges­tion des « res­sources humaines » comme ins­pi­rées par la recherche de la pro­mo­tion de la créa­ti­vité…

« Cette mys­tique du tra­vail se réfère beau­coup à la mul­ti­pli­ca­tion des com­mu­ni­ca­tions, à l’utilisation du vir­tuel et du simu­lacre dans l’électronique et l’informatique, fait en per­ma­nence l’objet de rap­pels à l’ordre.

« Le chan­ge­ment social qu’entraîne l’accumulation du capi­tal a en effet des consé­quences catas­tro­phiques sur la vie et le monde social vécu de mil­lions d’individus. »

LA DESTABILISATION ET LA DISLOCATION SOCIALE

Ce chan­ge­ment désta­bi­lise de plus en plus de couches sociales et porte la menace de la dis­lo­ca­tion sociale au coeur même de ce qu’il est convenu d’appeler les couches moyennes sala­riées.

« La déchéance, dit-il, appa­raît en consé­quence comme le revers de la per­for­mance et l’obolescence des connais­sances comme celui de la com­pé­tence.

« L’ubiquité de la menace, le carac­tère sou­vent déri­soire des sécu­ri­tés que l’on se donne, détruisent ten­dan­ciel­le­ment les effets de dis­tance et d’éloignement entre groupes sociaux que sus­citent les dis­con­ti­nui­tés des rap­ports sociaux.

« En ce sens, il appa­raît pos­sible se spé­ci­fier l’antagonisme capi­tal-tra­vail et de construire des pra­tiques qui le mettent en ques­tion… »

DECONSTRUIRE ET RECONSTRUIRE

« Il faut, dit-il, à la fois décons­truire le cloi­son­ne­ment de l’agir au tra­vail par rap­port aux autres pra­tiques des indi­vi­dus et son cor­se­tage dans les orien­ta­tions uni­la­té­rales de la valo­ri­sa­tion.

« Il faut ainsi faire res­sor­tir en fili­grane les diverses connexions à éta­blir dans la vie des indi­vi­dus, mais aussi entre les indi­vi­dus eux-mêmes dans le but de mettre fin aux formes actuelles d’oppression et d’exploitation et de per­mettre des échanges sociaux plus divers et plus libres…

« C’est pour­quoi la recons­truc­tion des pra­tiques sociales doit se pré­oc­cu­per de faire naître et se déve­lop­per une expé­rience des limi­ta­tions actuelles de l’expérience qui crée­rait les condi­tions de pro­ces­sus d’apprentissage col­lec­tifs et ouvri­rait de nou­veaux champs d’actions. »

Michel Peyret

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