La fabrique de l’étudiant consentant : Technicisation des universités et production d’étudiantEs désocialisés

Mis en ligne le 31 octobre 2007

Bien avant d’affronter des cor­po­ra­tions ou des magnats capi­ta­listes, certes détes­tables, le mou­ve­ment étu­diant se bute à l’emprise crois­sante de l’idéologie libé­rale qui aliène déjà des pans entiers de la popu­la­tion étu­diante. Celle-ci tend à inté­rio­ri­ser un dis­cours com­pé­ti­ti­viste et anti­syn­di­cal qui la dépos­sède, et dont l’aboutissement est pour­tant la des­truc­tion de l’Université et celle de sa propre liberté.

Par Eric Martin
Les uni­ver­si­tés se tran­forment de trois façons. D’abord, le finan­ce­ment, l’espace, la mis­sion, le contenu, bref, la nature de l’institution uni­ver­si­taire change à tra­vers l’arrimage direct sur le marché, celle-ci deve­nant une orga­ni­sa­tion de for­ma­tion de main d’oeuvre tout entière dédiée à répondre aux besoins du marché.

C’est ce qu’on pour­rait appe­ler la libé­ra­li­sa­tion-tech­ni­ci­sa­tion de l’université, puisqu’il s’agit somme toute d’appliquer le libé­ra­lisme éco­no­mique (la loi du marché) dans le sec­teur de l’éducation, de réorien­ter les ins­ti­tu­tions et les diplô­més vers les sec­teurs tech­niques « utiles » à la pro­duc­ti­vité et à l’accumulation du capital.

En deuxième lieu, l’institution se trans­forme en four­nis­seur de ser­vice com­mer­cial. En effet, l’organisation uni­ver­si­taire doit cour­ti­ser des clients-étu­diants et des employeurs-deman­deurs. Elle le fait par fonc­tion (four­nir des conte­nus à des tra­vailleurs-en-deve­nir deman­dant de la qua­li­fi­ca­tion, four­nir des tra­vailleurs qua­li­fiés à l’entreprise), mais aussi parce qu’elle manque de sources de finan­ce­ment, puisque l’état capi­ta­liste l’affame déli­bé­ré­ment. La voici forcée de se vendre de tous les côtés, tant aux consom­ma­teurs d’éducation qu’aux consom­ma­teurs d’employés.

En troi­sième lieu, et c’est ce qui nous inté­resse, l’université et les col­lèges créent des pro­grammes de for­ma­tion-trai­ning d’employés (ges­tion-mar­ke­ting-com­mu­ni­ca­tion-tech­nique-ingé­nie­rie, etc.) qui drainent le finan­ce­ment des sec­teurs clas­siques de l’Université (Humanités, Arts, Sciences non-ins­tru­men­tales, Philosophie, Sociologie, etc.) et dans les­quels les gens sont admis, à la suite de harangue publi­ci­taire, selon le mode du clientélisme.

Le réseau dont ils pro­viennent est déjà tra­versé de part en part par la pro­mo­tion des valeurs de per­for­mance, de com­pé­ti­ti­vité, d’entrepreneurship, d’utilitarisme à tout vent, le tout com­plé­menté par la péda­go­gie débile de « l’approche par projet » (tout devient de la « ges­tion de projet ») et la vacuité de plus en plus totale au niveau du contenu, dont l’aboutissement logique est la sup­pres­sion de la for­ma­tion géné­rale, sur­tout la culture et la phi­lo­so­phie, au profit de for­ma­tions ultraspécialisées.

Dans son excellent essai sur la civi­li­sa­tion libé­rale inti­tulé L’Empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa recon­naît à juste titre qu’après avoir rigolé long­temps de l’idée socia­liste de « l’homme nou­veau », c’est le capi­ta­lisme qui est en passe de le pro­duire, notam­ment en s’adressant aux enfants et en sub­ver­tis­sant les modes de socia­li­sa­tion et de repré­sen­ta­tion (dont l’éducation, mais aussi la famille, l’art, etc.)

Le libé­ra­lisme, depuis Hobbes, pré­tend avoir trouvé la véri­table nature de l’humain, com­pris comme un être mû par son inté­rêt indi­vi­duel bien com­pris et ses pas­sions, enclin à agres­ser et piller son voisin. L’état de nature, c’est la guerre de tous contre tous. La société, alors, ne sau­rait être gou­ver­née sur la bases de véri­tés ou de normes com­mu­né­ment recon­nues. En effet, com­ment peut-on voter des lois si l’on ne recon­naît en l’autre qu’un adver­saire dont il faut nier l’existence ? L’ordre social n’est plus alors pensé que sur la base d’une ges­tion essen­tiel­le­ment tech­nique des égoïsmes débridés.

Or, nous dit Michéa, les gens ne fonc­tion­nenent pas sur cette base, notam­ment à cause des liens sociaux qu’ils entre­tiennent entre eux, héri­tés de la tra­di­tion, de l’histoire, de la culture, bref, d’une cer­taine huma­ni­tude trans­mise. Apparaît alors ce para­doxe édi­fiant qui veut que pour que les gens vivent selon leur nature et cessent de s’opposer au bon fonc­tion­ne­ment du Marché, il faut les arra­cher à l’illusion de ce qu’ils étaient, c’est-à-dire pro­duire des gens qui sont des loups les uns pour les autres.

Voici donc que le capi­talsme s’ affaire à pro­duire des indi­vi­dus socia­li­sés par la télé­vi­sion, la publi­cité, les jeux vidéos aux valeurs d’individualisme tolérant/​respectueux, mais tou­jours com­pé­ti­tif du libé­ra­lisme, cognant aux portes d’universités en voie de tech­ni­ci­sa­tion pour y acqué­rir-quitte à s’endetter-les connais­sance pro­duc­tives qui les ren­dront employables (moyen­nant mise à jour conti­nue, comme les logi­ciels) dans un monde bour­don­nant d’activité, mais dont la struc­ture est répu­tée immuable.

Passons sur la dépos­ses­sion et l’escroquerie dont sont vic­times ces gens (à qui l’on refile une édu­ca­tion de came­lote à prix fou, et qui ne font somme toute que payer des sommes astro­no­miques pour avoir le pri­vi­lège d’être ins­tru­men­ta­li­sés et uti­li­sés par les orga­ni­sa­tions trans­na­tio­nales, comme ces étu­diantEs d’écoles de com­merce en France, qui casquent dans les 10 000$ par an pour deve­nir des espèces d’über-gérants d’épicerie) et consta­tons qu’ils ont par­fai­te­ment inter­io­risé ce qui est attendu d’eux, à la manière d’une condi­tion de survie, ce qui les rendra hos­tiles, voire agres­sifs à toute pers­pec­tive de les ralen­tir dans la course de tous contre tous, autant dire : la guerre puisque, comme le disait Jean-Paul Curnier dans Manifeste, la com­pé­ti­tion éco­no­mique n’a rien d’un plai­sir sportif…et qu’au bout, pour­rait-on ajou­ter, les gens crèvent.

Il faudra donc tôt où tard rompre avec ce schème qui pré­tend défendre l’ensemble des étu­diantEs et ins­ti­tu­tions de l’agression de l’État et réa­li­ser que le mou­ve­ment étu­diant est engagé plutôt dans une guerre de posi­tion (Gramsci) contre la technicisation-embourgeoisement(1) des lieux d’enseignements ET DES CONSCIENCES ÉTUDIANTES qui exige que soit décons­truit un puis­sant appa­reil idéo­lo­gique libé­ral-ato­miste dont l’emprise sur les membres est beau­coup plus for­mi­dable que la très sim­pliste et très éco­no­mi­ciste sen­si­bi­lité du portefeuille…dont attend trop sou­vent qu’elle pro­voque le sou­lè­ve­ment spon­tané des masses.

Notes :
1. Embourgeoisement, oui, mais pas tant au sens où les gens pro­viennent des classes aisées au plan maté­riel (quoi que cela soit cer­tai­ne­ment un des effet de la hausse des droits de sco­la­rité), mais plutôt au sens où les pauvres (qui s’imaginent faire partie du pre­mier éche­lon d’une « classe moyenne » vaste (telle que cour­ti­sée par le popu­lisme de droite) sont eux-aussi habi­tés par la fic­tion d’une mobi­li­tié sociale/​participation à l’élite, laquelle passe par l’apprentissage à l’école des règles de l’entrepreneurship quitte à s’endetter, dans l’espoir de s’assurer plus tard une plus grande part de l’assiette des reve­nus. C’est ainsi que le fils ou la fille de tra­vailleur s’identifie à la classe domi­nante et à son mode de vie et nie sa propre condi­tion d’étudiant ou de tra­vailleur exploité au profit d’une anti­ci­pa­tion avide de son statut de gagnant sur le marché du tra­vail (voir les pubs de comp­tables agréés qui font de l’escalade, du vélo de mon­tagne et pra­tique l’héroïsme dans leur bureau).

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