La fabrique de l’étudiant consentant : Technicisation des universités et production d’étudiantEs désocialisés

Bien avant d’affronter des corporations ou des magnats capitalistes, certes détestables, le mouvement étudiant se bute à l’emprise croissante de l’idéologie libérale qui aliène déjà des pans entiers de la population étudiante. Celle-ci tend à intérioriser un discours compétitiviste et antisyndical qui la dépossède, et dont l’aboutissement est pourtant la destruction de l’Université et celle de sa propre liberté.

Par Eric Martin
Les universités se tranforment de trois façons. D’abord, le financement, l’espace, la mission, le contenu, bref, la nature de l’institution universitaire change à travers l’arrimage direct sur le marché, celle-ci devenant une organisation de formation de main d’oeuvre tout entière dédiée à répondre aux besoins du marché.

C’est ce qu’on pourrait appeler la libéralisation-technicisation de l’université, puisqu’il s’agit somme toute d’appliquer le libéralisme économique (la loi du marché) dans le secteur de l’éducation, de réorienter les institutions et les diplômés vers les secteurs techniques « utiles » à la productivité et à l’accumulation du capital.

En deuxième lieu, l’institution se transforme en fournisseur de service commercial. En effet, l’organisation universitaire doit courtiser des clients-étudiants et des employeurs-demandeurs. Elle le fait par fonction (fournir des contenus à des travailleurs-en-devenir demandant de la qualification, fournir des travailleurs qualifiés à l’entreprise), mais aussi parce qu’elle manque de sources de financement, puisque l’état capitaliste l’affame délibérément. La voici forcée de se vendre de tous les côtés, tant aux consommateurs d’éducation qu’aux consommateurs d’employés.

En troisième lieu, et c’est ce qui nous intéresse, l’université et les collèges créent des programmes de formation-training d’employés (gestion-marketing-communication-technique-ingénierie, etc.) qui drainent le financement des secteurs classiques de l’Université (Humanités, Arts, Sciences non-instrumentales, Philosophie, Sociologie, etc.) et dans lesquels les gens sont admis, à la suite de harangue publicitaire, selon le mode du clientélisme.

Le réseau dont ils proviennent est déjà traversé de part en part par la promotion des valeurs de performance, de compétitivité, d’entrepreneurship, d’utilitarisme à tout vent, le tout complémenté par la pédagogie débile de « l’approche par projet » (tout devient de la « gestion de projet ») et la vacuité de plus en plus totale au niveau du contenu, dont l’aboutissement logique est la suppression de la formation générale, surtout la culture et la philosophie, au profit de formations ultraspécialisées.

Dans son excellent essai sur la civilisation libérale intitulé L’Empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa reconnaît à juste titre qu’après avoir rigolé longtemps de l’idée socialiste de « l’homme nouveau », c’est le capitalisme qui est en passe de le produire, notamment en s’adressant aux enfants et en subvertissant les modes de socialisation et de représentation (dont l’éducation, mais aussi la famille, l’art, etc.)

Le libéralisme, depuis Hobbes, prétend avoir trouvé la véritable nature de l’humain, compris comme un être mû par son intérêt individuel bien compris et ses passions, enclin à agresser et piller son voisin. L’état de nature, c’est la guerre de tous contre tous. La société, alors, ne saurait être gouvernée sur la bases de vérités ou de normes communément reconnues. En effet, comment peut-on voter des lois si l’on ne reconnaît en l’autre qu’un adversaire dont il faut nier l’existence? L’ordre social n’est plus alors pensé que sur la base d’une gestion essentiellement technique des égoïsmes débridés.

Or, nous dit Michéa, les gens ne fonctionnenent pas sur cette base, notamment à cause des liens sociaux qu’ils entretiennent entre eux, hérités de la tradition, de l’histoire, de la culture, bref, d’une certaine humanitude transmise. Apparaît alors ce paradoxe édifiant qui veut que pour que les gens vivent selon leur nature et cessent de s’opposer au bon fonctionnement du Marché, il faut les arracher à l’illusion de ce qu’ils étaient, c’est-à-dire produire des gens qui sont des loups les uns pour les autres.

Voici donc que le capitalsme s’ affaire à produire des individus socialisés par la télévision, la publicité, les jeux vidéos aux valeurs d’individualisme tolérant/respectueux, mais toujours compétitif du libéralisme, cognant aux portes d’universités en voie de technicisation pour y acquérir-quitte à s’endetter-les connaissance productives qui les rendront employables (moyennant mise à jour continue, comme les logiciels) dans un monde bourdonnant d’activité, mais dont la structure est réputée immuable.

Passons sur la dépossession et l’escroquerie dont sont victimes ces gens (à qui l’on refile une éducation de camelote à prix fou, et qui ne font somme toute que payer des sommes astronomiques pour avoir le privilège d’être instrumentalisés et utilisés par les organisations transnationales, comme ces étudiantEs d’écoles de commerce en France, qui casquent dans les 10 000$ par an pour devenir des espèces d’über-gérants d’épicerie) et constatons qu’ils ont parfaitement interiorisé ce qui est attendu d’eux, à la manière d’une condition de survie, ce qui les rendra hostiles, voire agressifs à toute perspective de les ralentir dans la course de tous contre tous, autant dire : la guerre puisque, comme le disait Jean-Paul Curnier dans Manifeste, la compétition économique n’a rien d’un plaisir sportif…et qu’au bout, pourrait-on ajouter, les gens crèvent.

Il faudra donc tôt où tard rompre avec ce schème qui prétend défendre l’ensemble des étudiantEs et institutions de l’agression de l’État et réaliser que le mouvement étudiant est engagé plutôt dans une guerre de position (Gramsci) contre la technicisation-embourgeoisement(1) des lieux d’enseignements ET DES CONSCIENCES ÉTUDIANTES qui exige que soit déconstruit un puissant appareil idéologique libéral-atomiste dont l’emprise sur les membres est beaucoup plus formidable que la très simpliste et très économiciste sensibilité du portefeuille…dont attend trop souvent qu’elle provoque le soulèvement spontané des masses.

Notes:
1. Embourgeoisement, oui, mais pas tant au sens où les gens proviennent des classes aisées au plan matériel (quoi que cela soit certainement un des effet de la hausse des droits de scolarité), mais plutôt au sens où les pauvres (qui s’imaginent faire partie du premier échelon d’une « classe moyenne » vaste (telle que courtisée par le populisme de droite) sont eux-aussi habités par la fiction d’une mobilitié sociale/participation à l’élite, laquelle passe par l’apprentissage à l’école des règles de l’entrepreneurship quitte à s’endetter, dans l’espoir de s’assurer plus tard une plus grande part de l’assiette des revenus. C’est ainsi que le fils ou la fille de travailleur s’identifie à la classe dominante et à son mode de vie et nie sa propre condition d’étudiant ou de travailleur exploité au profit d’une anticipation avide de son statut de gagnant sur le marché du travail (voir les pubs de comptables agréés qui font de l’escalade, du vélo de montagne et pratique l’héroïsme dans leur bureau).