Une politique internationaliste pour le XXIe siècle

Mis en ligne le 07 novembre 2007

Démocratie socia­liste, ten­dance interne du PT, est un cou­rant qui se défi­nit comme inter­na­tio­na­liste depuis ses ori­gines. L’objectif de ce docu­ment est d’actualiser la signi­fi­ca­tion de cette défi­ni­tion, en pre­nant en compte une nou­velle conjonc­ture mon­diale et régio­nale et les cadres de la gauche dans le monde et en Amérique latine.

(Extraits)
Par Démocratie socialiste*

Une nou­velle période politique

La crise de légi­ti­mité du projet néo­li­bé­ral en Amérique latine — pro­duit des impasses de ce pro­gramme et de la résis­tance popu­laire à son appli­ca­tion — ouvre une nou­velle période poli­tique dans la région. Le déve­lop­pe­ment des luttes popu­laires et l’avancée, sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, des partis de gauche et pro­gres­sistes sont l’expression de ce nou­veau scé­na­rio. L’hégémonie tra­di­tion­nelle de l’impérialisme nord-amé­ri­cain dans notre région, qui la consi­dère comme sa « cour », est mise en question.

Un nou­veau scé­na­rio pour les gauches

La crise du « socia­lisme réel » au moment culmi­nant de l’hégémonie néo­li­bé­rale, entre la fin de la décen­nie 1980 et la pre­mière moitié de la décen­nie sui­vante, a touché pro­fon­dé­ment toute la gauche mondiale.

L’idée, qu’il nous est arrivé de culti­ver même entre nous, au Brésil, qu’il ne s’agissait que d’une crise du sta­li­nisme et de ses héri­tiers, n’est pas sou­te­nable. Cette crise a signi­fié, dans une large mesure, un nou­veau destin de la gauche dans le monde entier. Il y a eu des pertes notables lorsque d’importants contin­gents ont rejoint le camp du néo­li­bé­ra­lisme ou ont aban­donné le mili­tan­tisme poli­tique. Mais cela a aussi conduit à ce que les fron­tières idéo­lo­giques construites au cours du XXe siècle, et en par­ti­cu­lier celles concer­nant le débat sur l’URSS et l’Europe de l’Est, soient éro­dées face aux nou­velles réa­li­tés et aux nou­veaux défis du XXIe siècle. Dans quelques cas ce pro­ces­sus a été à l’origine de la fusion entre des groupes pré­cé­dem­ment adversaires.

La reprise des luttes sociales à la fin des années 1990 et au cours de la décen­nie actuelle se fait sur un nou­veau ter­rain poli­tique. Au contraire de ce que fut l’histoire des gauches du siècle passé, il n’y a pas d’hégémonies éta­blies ni de forces poli­tiques en condi­tion de pré­tendre à diri­ger seules ce processus.

Il y a, néan­moins, de nou­velles ques­tions stra­té­giques et de nou­veaux défis théo­riques et poli­tiques. Face à elles, s’esquissent des camps de construc­tion socia­liste et inter­na­tio­na­liste de pola­ri­tés nou­velles. Dans notre Conférence extra­or­di­naire (avril 2005), nous avons dési­gné ces ques­tions cen­trales en par­tant de la réa­lité que nous vivons au Brésil et en Amérique latine : « S’il est néces­saire de com­prendre la crise de légi­ti­mité du néo­li­bé­ra­lisme, il est aussi indis­pen­sable de sou­li­gner que l’horizon his­to­rique des révo­lu­tions de carac­tère anti­ca­pi­ta­liste qui pour­raient être un pôle d’attraction et de réfé­rence pour une nou­velle époque de révo­lu­tions socia­listes ne se situe pas à court ou moyen terme. Durant cette période, les risques de prag­ma­tisme doivent être com­bat­tus, comme doivent l’être l’adaptation aux hori­zons uto­piques d’un capi­ta­lisme pré­ten­du­ment réfor­mable et la sté­ri­li­sa­tion des forces éman­ci­pa­trices par leur inté­gra­tion à l’ordre éta­tique bour­geois ou mar­chand. Ces risques sont cen­traux pour des partis socia­listes qui sont arri­vés au gou­ver­ne­ment de leur pays, comme le PT. Le combat contre l’adaptation ou l’intégration à l’ordre bour­geois exige une réponse his­to­rique, fondée sur la tra­di­tion socia­liste révo­lu­tion­naire, qui relève le défi de par­ve­nir à diri­ger une tran­si­tion démo­cra­tique au socia­lisme par un régime plu­ra­liste, de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, avec le dépas­se­ment pro­gres­sif de la logique mar­chande pri­va­tive et en rela­tion dia­lec­tique avec un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de l’ordre mon­dial domi­nant. » (Résolutions de la Conférence natio­nale extra­or­di­naire de la DS, avril 2005)

Prémisses pour un inter­na­tio­na­lisme du XXIe siècle

Le débat sur un « inter­na­tio­na­lisme pour le XXIe siècle » doit reprendre les valeurs et l’héritage posi­tif des quatre Internationales pré­cé­dentes, mais il doit aussi tirer le bilan de leurs erreurs. Il doit iden­ti­fier les nou­veaux acteurs qui existent déjà et aussi ceux qui ont sur­vécu (après la crise géné­rale des gauches du début de la décen­nie passée). Et, sur­tout, il doit être capable d’impulser un inter­na­tio­na­lisme ouvert et plu­riel, étroi­te­ment lié aux luttes en cours.

Nous venons d’une tra­di­tion du mou­ve­ment socia­liste pour laquelle l’internationalisme est une des valeurs consti­tuantes. Notre lutte doit avoir des objec­tifs com­muns dans le monde entier. La fra­ter­nité uni­ver­selle des peuples est une valeur d’actualité et, de même que le capi­tal mon­dia­lise sa domi­na­tion, il ne peut y avoir de déve­lop­pe­ment socia­liste isolé dans un pays ou dans un autre. Un projet post-néo­li­bé­ral, pour être cohé­rent, se doit d’être socia­liste et inter­na­tio­na­liste. L’anti-impérialisme, la défense de la sou­ve­rai­neté natio­nale de nos peuples, la dénon­cia­tion et la lutte contre le sous-déve­lop­pe­ment de nos pays et l’alliance de la classe domi­nante avec le capi­tal inter­na­tio­nal, la pro­duc­tion théo­rique et idéo­lo­gique de la lutte pour le socia­lisme, l’éthique et la morale en poli­tique, la lutte per­ma­nente pour la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et la néces­saire construc­tion de forces poli­tiques pra­ti­quant l’indépendance de classe et capables de réa­li­ser tout cela — sont les condi­tions fon­da­trices de la tran­si­tion et du dépas­se­ment du néolibéralisme.

Les inter­na­tio­na­lismes du XXe siècle

Le siècle passé a été marqué par une série d’antagonismes entre les pro­jets poli­tiques inter­na­tio­naux des gauches : la social-démo­cra­tie (de la IIe Internationale) contre le com­mu­nisme (de la IIIe Internationale) ; le sta­li­nisme (des partis com­mu­nistes) contre le trots­kisme (de la IVe Internationale) ; la ligne de Moscou contre celle de Pékin (maoïsme) ; et, en Amérique latine, les orga­ni­sa­tions s’identifiant à la révo­lu­tion cubaine contre les partis com­mu­nistes. Ces lignes de démar­ca­tion ont perdu une grande partie de leur vali­dité, bien que les débats stra­té­giques des gauches du XXe siècle conti­nuent à être fon­da­teurs. Mais de nou­velles pola­ri­tés émergent dans un cadre de grands défis et de réponses fon­da­men­tales qui doivent leur être apportées.

Ces lignes de démar­ca­tion ont aussi pro­vo­qué fré­quem­ment la subor­di­na­tion de la lutte des classes à la logique des dis­putes entre les appa­reils liés aux divers cou­rants de la gauche. Parfois cela blo­quait la lutte des classes elle-même.

Internationalisme et racines nationales

Jose Carlos Mariátegui, grand pen­seur mar­xiste péru­vien, avait affirmé en 1928 : « Nous ne vou­lons cer­tai­ne­ment pas que le socia­lisme soit en Amérique une copie ou un calque. Il doit être une créa­tion héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réa­lité, dans notre lan­gage propre, au socia­lisme indo-amé­ri­cain. C’est une tâche digne d’une géné­ra­tion nou­velle » (extrait de l’article « Aniversario y Balance », revue Amauta, année III, n° 17, Lima, sep­tembre 1928).

C’était une période durant laquelle Mariátegui lut­tait à l’intérieur de la IIIe Internationale contre l’application méca­nique, au Pérou, de ses déci­sions — une chose que le sta­li­nisme ne par­vien­dra à réa­li­ser qu’après sa mort, en 1930. La IIIe Internationale pré­ten­dait être « le parti mon­dial de la révo­lu­tion » et, peu après (1943), elle met­tait fin à ses acti­vi­tés dans le cadre des accords entre l’URSS et les États impérialistes.

Le mar­xisme est arrivé sur notre conti­nent comme une idéo­lo­gie sans patrie. Voici cent cin­quante ans d’échanges mutuels entre nos peuples, qui cherchent un outil pour leur libé­ra­tion, et le mar­xisme, qui, pour être une pensée uni­ver­selle, doit se déseu­ro­péa­ni­ser. Et le trots­kisme éga­le­ment souffre du même mal.

La DS ne s’est jamais consi­dé­rée comme une « greffe » sur le PT, mais elle a cher­ché, dès le début, à par­ti­ci­per aux pro­ces­sus col­lec­tifs de syn­thèse en son sein, en tant que gauche du PT et en tant que partie d’un tout. Tout le débat sur la stra­té­gie révo­lu­tion­naire, sur le socia­lisme et sur la construc­tion du parti révo­lu­tion­naire menée par la DS tout au long des années 1980 et 1990 est impré­gné de cette concep­tion. Lorsque la DS a décidé d’exprimer son iden­tité avec la IVe Internationale au milieu de la décen­nie 1980, cette der­nière a accepté de res­pec­ter cette tra­jec­toire et cette pers­pec­tive. Ainsi, l’internationalisme n’a jamais signi­fié, pour nous, la néga­tion des racines natio­nales et du néces­saire pro­ces­sus de réap­pro­pria­tion et de refon­da­tion du mar­xisme révolutionnaire.

La nou­velle situa­tion et ses acteurs

La conver­gence entre la crise des pro­jets néo­li­bé­raux et le sou­lè­ve­ment popu­laire dans notre région des­sine une situa­tion nou­velle. Avec le renou­veau des luttes popu­laires après la crise des gauches, de nou­veaux acteurs ont émergé et d’autres se sont réno­vés. En bien ou en mal, le monde est dif­fé­rent aujourd’hui. Les espaces larges et uni­taires, qui se sont ouverts pour les luttes contre les diverses expres­sions de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, ne sont pos­sibles aujourd’hui qu’à cause de cette nou­velle situa­tion, qui permet à des gauches du monde, et par­ti­cu­liè­re­ment à celles de notre conti­nent, de se retrou­ver ensemble.

Les membres de la DS ont joué un rôle remar­qué dans la construc­tion de ces espaces et de ces alliances inter­na­tio­nales — tels le Forum social mon­dial, l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux, la cam­pagne conti­nen­tale contre la ZLÉA, l’Alliance sociale conti­nen­tale, la Marche mon­diale des femmes, la Coordination des cen­trales syn­di­cales du Cône Sud, les forums des tra­vailleurs de l’économie soli­daire, entre autres ini­tia­tives — qui ont consti­tué d’importantes avan­cées dans la lutte contre la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, contre l’impérialisme, contre la guerre et contre le patriar­cat capi­ta­liste sur notre continent.

Le grand impact des récentes actions contre Bush et contre la ZLÉA lors du Sommet des peuples (impul­sées par l’Alliance sociale conti­nen­tale), à Mar del Plata, a été une preuve concrète de l’efficacité de cette poli­tique inter­na­tio­na­liste. Les avan­cées poli­tiques signi­fi­ca­tives enre­gis­trées lors du Forum social mon­dial de Caracas, en jan­vier der­nier, indiquent la même direction.

Ces réus­sites ne sont pas étran­gères ni contra­dic­toires à notre poli­tique natio­nale. Au contraire, elles sont en conti­nuité avec elle au plan inter­na­tio­nal. Et cette poli­tique est fondée sur une ana­lyse de la situa­tion et des tâches sur notre conti­nent qui ont été expri­mées dans les réso­lu­tions de nos deux der­nières conférences.

Apparu il y a quinze ans, dans un autre contexte poli­tique, le Forum de Sâo Paulo a réussi à se main­te­nir comme un espace de ren­contre d’un large éven­tail de partis pro­gres­sistes et de gauche de l’Amérique latine. Nous défen­dons l’idée que ce forum ait un rôle plus actif dans le débat sur le bilan des expé­riences gou­ver­ne­men­tales dans notre région, de liens pour les ini­tia­tives par­ti­daires et qu’il construise un par­te­na­riat stra­té­gique avec les cam­pagnes menées par les mou­ve­ments sociaux de l’Amérique latine.

Un inter­na­tio­na­lisme étroit contre un inter­na­tio­na­lisme pour le XXIe siècle

Il y a un riche pro­ces­sus de recom­po­si­tion des gauches dans le monde et en Amérique Latine, et la DS en est partie pre­nante. C’est à son sujet et à l’intérieur de ce pro­ces­sus que doivent se déve­lop­per notre réflexion et notre contribution.

Un nouvel inter­na­tio­na­lisme est néces­saire et il se construit dans les luttes, dans les cam­pagnes et dans les espaces uni­taires régio­naux et inter­na­tio­naux. Les sec­teurs qui ne seront pas conta­mi­nés par l’esprit de secte et du frac­tion­nisme — où cer­tains aspirent ana­chro­ni­que­ment à se reti­rer — seront nos alliés natu­rels dans cet effort. La DS pour­sui­vra son tra­vail inter­na­tio­na­liste avec ces sec­teurs de la IVe Internationale avec les­quels elle a déjà une rela­tion de col­la­bo­ra­tion mutuelle et avec tous les sec­teurs de la gauche mon­diale, latino-amé­ri­caine et bré­si­lienne dis­po­sés à renou­ve­ler l’internationalisme pour qu’il soit capable d’affronter le défi de construire le socia­lisme du XXIe siècle.

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* Extrait du docu­ment adopté en mars 2006 par la Coordination natio­nale de Démocratie socialiste.

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