L’Otan du Kosovo à l’Afghanistan : guerres sans frontières

Par Mis en ligne le 21 novembre 2009

Il y a vingt ans, la fin de la Guerre Froide devait intro­duire une ère de paix. Pourtant, depuis dix ans, l’Otan fait la guerre – d’abord au Kosovo, aujourd’hui en Afghanistan. C’est la guerre et non la paix qui est de retour. Pourquoi ?

Je veux pré­sen­ter plu­sieurs pro­po­si­tions qui à mon avis sont des évi­dences, mais des évi­dences qui ne font pas partie du dis­cours offi­ciel relayé par les médias.

1. Première pro­po­si­tion. Le but prin­ci­pal de la guerre menée en 1999 par l’Otan contre la Yougoslavie – dite « guerre du Kosovo » – était de sauver l’Otan en la dotant d’une nou­velle mis­sion de mener des guerres aux endroits et pour des motifs déci­dés par elle. (Un but secon­daire était de débar­ras­ser la Serbie d’un chef consi­déré comme trop peu empressé de suivre le modèle éco­no­mique néo-libé­ral, mais je laisse de côté cet aspect des choses, qui aurait pu être traité autre­ment que par la guerre, bien que les bom­bar­de­ments aient hâté la pri­va­ti­sa­tion des indus­tries ainsi frap­pées de façon expéditive.)

2. Ce but a éte atteint, avec l’acceptation par les alliés euro­péens de la nou­velle stra­té­gie de l’Otan, qui pré­co­nise la pos­si­bi­lité des inter­ven­tions mili­taires n’importe où dans le monde sous n’importe quel pré­texte – voir la liste des « menaces » aux­quelles ils faut faire face.

3. Ce chan­ge­ment de poli­tique stra­té­gique, avec des impli­ca­tions graves, a été réa­lisé sans le moindre débat démo­cra­tique dans les par­le­ments euro­péens ou ailleurs. Il a été réa­lisé de façon bureau­cra­tique der­rière un épais écran de fumée émo­tion­nel – on dirait des gaz lacry­mo­gènes – sur le besoin de sauver des popu­la­tions de menaces qui n’existaient pas et qui étaient inven­tées pré­ci­sé­ment pour jus­ti­fier une inter­ven­tion qui ser­vait les inté­rêts à la fois des Etats-Unis et des séces­sion­nistes alba­nais du Kosovo. En autres mots, la nou­velle poli­tique de guerre sans limites a été déci­dée presque en huis clos, et vendue au public comme une grande entre­prise huma­ni­taire d’une géné­reuse abné­ga­tion, sans pré­cedent dans l’histoire de l’humanité. C’est ainsi que la « guerre du Kosovo » conti­nue à être célé­brée, sur­tout aux Etats-Unis, ser­vant de preuve que la guerre n’est plus le pire des maux à éviter, mais le meilleur des véhi­cules du Bien.

4. Suite aux attaques cri­mi­nelles contre les Tours du World Trade Center le 11 sep­tembre 2001, les alliés euro­péens des Etats-Unis ont suivi sans bron­cher l’interprétation plus que dou­teuse donnée par l’administration amé­ri­caine Bush-Cheney selon laquelle ces attaques consti­tuaient un « acte de guerre ». Encore pris dans un tour­billon sen­ti­men­tal – « nous sommes tous des Américains » – les hommes et les femmes poli­tiques euro­péens ne se sont pas mobi­li­sés pour faire remar­quer qu’il s’agissait plutôt d’attaques cri­mi­nelles – inter­na­tio­nales, peut-être, mais qui étaient le fait des indi­vi­dus ou des groupes, non pas d’un Etat, et qui exi­geaient logi­que­ment une riposte poli­cière et non pas de guerre. Au lieu de secou­rir les Américains en leur appor­tant une dose de bon sens qui visi­ble­ment man­quait à leurs diri­geants, les diri­geants euro­péens ont invo­qué l’Article 5 de l’Otan pour la pre­mière fois pour suivre les Etats-Unis agres­sés dans leur guerre contre les fan­tômes en Afghanistan. Il y sont toujours…

5. Cinquième pro­po­si­tion. Tout cela fait la démons­tra­tion d’une absence quasi totale de débat poli­tique, ou même de pensée, en Europe sur les ques­tions fon­da­men­tales de sécu­rité et de guerre et de paix, et encore moins sur le droit international.

6. Sixième pro­po­si­tion, la plus essen­tielle et la plus contro­ver­sée sans doute. Cette lamen­table inexis­tence morale et intel­lec­tuelle de l’Europe dans ce chemin vers le désastre est due sur­tout à une cause : la soi-disante « construc­tion européenne ».

Maintenant je veux reve­nir sur cette suite d’événements qui nous mène de l’élan « huma­ni­taire » du Kosovo jusqu’au bour­bier san­glant d’Afghanistan.

L’Europe et la Yougoslavie

Il est cou­rant de blâmer l’Europe pour son inac­tion dans l’affaire you­go­slave. Mais ce reproche prend le plus sou­vent la forme d’une lamen­ta­tion selon laquelle l’Europe aurait dû inter­ve­nir mili­tai­re­ment pour sauver les vic­times, bos­niaques, il s’entend. Ce n’est pas une ana­lyse mais une exploi­ta­tion mora­li­sante par un des partis – les Musulmans de Bosnie – d’une tra­gé­die dans laquelle ils comptent le plus grand nombre de vic­times, mais pour laquelle leurs diri­geants poli­tiques (sur­tout Monsieur Izetbegovic) avaient leur part de res­pon­sa­bi­lité. Dans cette lamen­ta­tion sans vraie ana­lyse, l’inaction de l’Europe est attri­buée le plus sou­vent à sa « lâcheté » col­lec­tive, et même, par cer­tains, à son sup­posé racisme anti-musul­man. Un tel racisme existe en effet ici et là, mais les causes de la faillite euro­péenne dans le cas you­go­slave sont ailleurs.

Je vou­drais offrir ici une autre inter­pré­ta­tion de cette faillite. Elle est plus com­pli­quée, et moins moralisante.

Déjà dans les années 1980, la Yougoslavie som­brait dans une crise à la fois éco­no­mique et poli­tique. L’endettement du gou­ver­ne­ment cen­tral, qui résul­tait sur­tout des crises pétro­lières et des mani­pu­la­tions du dollar, favo­ri­sait la pous­sée sépa­ra­tiste des répu­bliques les plus riches, la Slovénie et la Croatie. L’auto-gestion socia­liste, para­doxa­le­ment, contri­buait aussi au mou­ve­ment cen­tri­fuge. Pourtant le sen­ti­ment uni­taire res­tait encore pro­ba­ble­ment majo­ri­taire. C’est l’époque où pré­ci­sé­ment une poli­tique atten­tive euro­péenne d’élargissement aurait pu empê­cher le désastre. Après tout, la Yougoslavie, située entre la Grèce et l’Italie, dont le sys­tème socia­liste était plus libre et plus pros­père que le bloc sovié­tique et qui évo­luait déjà vers plus de démo­cra­tie de style occi­den­tal, était logi­que­ment le can­di­dat pro­chain pour l’adhésion à la Communauté euro­péenne. Certaines voix iso­lées signa­laient cette évi­dence, sans être entendues.

Au début des années 1990, c’était le drame. Je ne peux pas racon­ter toute cette his­toire ici, cela se trouve dans mon livre, « La Croisade des fous ». Mais en bref, en 1991, il y avait deux mondes paral­lèles qui se sont tou­chés de façon mal­heu­reuse. Il y avait le monde you­go­slave, où les répu­bliques – c’est ainsi qu’on nom­mait les com­po­sants de la fédé­ra­tion you­go­slave – slo­vène et croate optaient pour la séces­sion, sou­te­nues par l’Allemagne. Et dans le monde de la construc­tion euro­péenne, le gou­ver­ne­ment fran­çais en par­ti­cu­lier était tota­le­ment absorbé par l’effort de convaincre le gou­ver­ne­ment alle­mand de fondre son pré­cieux deut­sche­mark dans une nou­velle mon­naie euro­péenne, qui ser­vi­rait de colle dans la trans­for­ma­tion de la Communauté euro­péenne en Union euro­péenne. Le résul­tat est connu. Quoiqu’au départ, aucun autre membre de la Communauté ne vou­lait suivre l’Allemagne dans la recon­nais­sance des séces­sions sans négo­cia­tion de la Slovénie et de la Croatie, lorsque la France, en pleines négo­cia­tions sur la mon­naie euro­péenne avec l’Allemagne, a cédé sur les séces­sions you­go­slaves, toute la Communauté a suivi dans cette déci­sion qui vio­lait le prin­cipe de l’inviolabilité des fron­tières et menait inévi­ta­ble­ment à la guerre civile.

Je sais que tout cela devient un peu com­pli­qué, mais je veux sou­li­gner un aspect qui est rela­ti­ve­ment subtil mais essen­tiel. À cause de la sacro­sainte « construc­tion euro­péenne », la Communauté euro­péenne s’est ali­gnée sur la posi­tion alle­mande qui au départ n’était par­ta­gée par aucun autre Etat membre. Ils n’ont exa­miné sérieu­se­ment ni les vrais motifs de cette posi­tion, ni sa jus­ti­fi­ca­tion, ni ses consé­quences pro­gram­mées. Au lieu de cela, ils ont adopté une ver­sion mora­li­sante et uni­la­té­rale d’un conflit com­plexe qui ser­vait sur­tout à excu­ser leur vio­la­tion des pra­tiques nor­males – non-recon­nais­sance des séces­sions non-négo­ciées. Mais cela avait pour résul­tat de les ouvrir aux accu­sa­tions mora­li­santes de ne pas avoir fait assez pour « sauver les vic­times ». Car une fois admise une vision mani­chéenne, une solu­tion mani­chéenne s’impose. S’étant coin­cée elle-même, l’Europe a essayé de com­bi­ner son dis­cours mani­chéen, qui attri­buait toute la culpa­bi­lité au seul « natio­na­lisme serbe », avec des efforts de trou­ver une solu­tion négo­ciée, ce qui était contra­dic­toire et voué à l’échec.

Imaginons par contre que les Etats membres aient agi en Etats indé­pen­dants, sans se sentir contraints par la « construc­tion euro­péenne ». L’Allemagne aurait sans doute sou­tenu ses clients his­to­riques, les sépa­ra­tistes slo­vènes et croates, mais elle aurait dû écou­ter d’autres points de vue. Car la France et la Grande Bretagne, sans doute sui­vies par d’autres, auraient pensé aux inté­rêts de leurs alliés his­to­riques, les Serbes. Cela ne veut pas dire qu’on aurait refait la Première Guerre Mondiale – per­sonne n’est aussi fou. Mais on aurait pu recon­naître, de part et d’autre, qu’il y avait d’authentiques conflits non seule­ment d’intérêts mais aussi d’interprétations juri­diques en ce qui concer­nait le statut des fron­tières entre répu­bliques, des mino­ri­tés et ainsi de suite. En regar­dant le pro­blème you­go­slave de cette façon, au lieu de le consi­dé­rer comme un conflit entre le Bien et le Mal, les puis­sances euro­péennes auraient pu encou­ra­ger une média­tion et une négo­cia­tion pour éviter le pire.

L’argument que je veux sou­li­gner est le sui­vant. Un des dogmes de la Construction Européenne est que l’accord entre les Etats Membres est un bien si grand que le contenu de cet accord devient secon­daire. On se féli­cite d’être d’accord, quel que soit la qua­lité ou les consé­quences de cet accord. On cesse de réflé­chir. Et l’accord se fait, ou se jus­ti­fie le plus faci­le­ment autour de quelque poncif mora­li­sant – les « droits de l’homme » surtout.

La « construc­tion euro­péenne » res­semble au « pro­ces­sus de paix » au Moyen Orient en ce sens que le mirage d’un avenir hors d’atteinte para­lyse le pré­sent, et sert d’excuse pour n’importe quoi.

Je vou­drais signa­ler que, dans le cas you­go­slave, les Etats-Unis ne sou­te­naient pas non plus les séces­sions sans négo­cia­tion de la Slovénie et de la Croatie. L’administration de Bush père était encline à lais­ser ce pro­blème aux Européens. Donc il est trop facile de blâmer les Etats-Unis. Mais devant l’incurie euro­péenne, et très sus­cep­tibles eux-mêmes aux inter­pré­ta­tions mani­chéennes, les Américains de l’administration Clinton ont pro­fité de la situa­tion pour exploi­ter le désastre you­go­slave à leurs propres fins, c’est-à-dire, l’affirmation du rôle diri­geant des Etats-Unis en Europe, la renais­sance de l’Otan et quelques miettes sen­ti­men­tales jetées aux Musulmans pour com­pen­ser le sou­tien sans faille à Israël.

L’Otan et les Menaces

L’évolution des deux der­nières décen­nies pose la ques­tion de la poule et de l’oeuf. Autrement dit, est-ce que l’idéologie cause les actions, ou l’inverse ? Je serais tentée, vu ce que je viens de décrire à propos de la Yougoslavie, de dire que c’est l’inverse – au moins, par­fois. Ou plutôt, en l’absence de pensée rigou­reuse et franche, on est faci­le­ment entraîné dans des aven­tures néfastes par une dia­lec­tique entre idéo­lo­gie et bureaucratie.

Mon deuxième exemple est le rôle de l’Otan dans le monde, et de l’Europe dans l’Otan.

A tra­vers l’Otan, la plu­part des pays de l’Union Européenne ont déjà par­ti­cipé à deux guerres d’agression, ou au moins à l’une d’entre elles, et d’autres se pré­parent. Et tout cela sans véri­table débat, sans déci­sion stra­té­gique visible. En atten­dant la réa­li­sa­tion de la Construction Européenne, l’Union Européenne réel­le­ment exis­tante pour­suit en som­nam­bule le chemin de guerre tracé pour elle par les Etats-Unis.

Cet état d’inconscience est main­tenu par un mythe qui devient plus enfan­tin avec l’âge, comme une séni­lité : le mythe de l’Amérique pro­tec­trice, puis­sante et géné­reuse, qui est le der­nier recours pour sauver l’Europe de tout et sur­tout d’elle-même. On objec­tera qu’on n’y croit plus. Mais on fait tou­jours comme si on y croyait.

Qu’ils y croient ou non – et je ne peux pas le savoir – la plu­part des diri­geants euro­péens n’hésitent pas à racon­ter des bali­vernes à leurs popu­la­tions, telles que :

– Les Etats-Unis veulent mettre leur bou­clier anti-mis­sile en Europe pour défendre les Européens des attaques iraniennes ;

– La guerre en Afghanistan est néces­saire pour éviter les atten­tats ter­ro­ristes en Europe ;

– La France est ren­trée dans le com­man­de­ment de l’Otan pour influen­cer les Etats-Unis ;

– Nous sommes la Communauté Internationale, le monde civi­lisé, et nous agis­sons pour défendre les droits de l’homme.

Et ainsi de suite.

Les Européens acceptent le voca­bu­laire « news­peak » de l’Otan. Ainsi pour dési­gner les mul­tiples pré­textes de guerre, on uti­lise le mot « menaces ». Un pays ou une région qu’on entend atta­quer est for­cé­ment « stra­té­gique ». Et toute action agres­sive est natu­rel­le­ment un acte de « défense ».

Ici encore c’est idéo­lo­gie qui suit la bureau­cra­tie, mais qui devient une force extrê­me­ment dangereuse.

Je m’explique.

L’Otan est sur­tout une bureau­cra­tie lourde, sou­te­nue par des inté­rêts éco­no­miques et des car­rières mul­tiples. A la base de l’Otan se trouve le com­plexe mili­taro-indus­triel amé­ri­cain (ainsi nommé par Eisenhower en 1961, mais qui devait inclure le Congrès dans sa déno­mi­na­tion, car l’industrie mili­taire est sou­te­nue poli­ti­que­ment par les inté­rêts éco­no­miques loca­li­sés dans presque chaque cir­cons­crip­tion élec­to­rale du pays, défen­dus avec achar­ne­ment par son repré­sen­tant au Congrès au moment de voter le budget). Depuis cin­quante ans, ce com­plexe forme la base de l’économie des Etats-Unis – un key­né­sia­nisme mili­taire qui évite un key­né­sia­nisme social qui béné­fi­cie­rait à la popu­la­tion mais qui est inter­dit par un anti-socia­lisme dogmatique.

Lors de la « Chute du mur » il y a 20 ans, c’est-à-dire de l’écroulement du bloc sovié­tique, il y avait comme un vent de panique chez son adver­saire. Qu’allait-on faire sans la « menace » qui fai­sait vivre l’économie ? Réponse facile : trou­ver d’autres menaces. Pour les cibler, il y a les « think tanks », ces boîtes aux idées riche­ment finan­cées par le sec­teur privé pour donner au sec­teur public – c’est-à-dire le Pentagone et ses émules au Congrès et à l’exécutif – les rai­sons d’être et d’agir dont il a besoin.

On connait la suite. On a trouvé le ter­ro­risme sous Reagan et Saddam Hussein sous Bush pre­mier, puis le natio­na­lisme serbe et les vio­la­tions des droits de l’homme, puis encore le ter­ro­risme, et main­te­nant il y a une véri­table explo­sion de « menaces » aux­quelles « la Communauté inter­na­tio­nale », autre­ment dit l’Otan, doit répondre.

UNE LISTE non exhaustive :

– le sabo­tage cybernétique
– les chan­ge­ments du climat
– le terrorisme
– les vio­la­tions des droits de l’homme
– le génocide
– le trafic de drogue
– les états man­qués (failed states)
– la piraterie
– la montée des niveaux de la mer
– la pénu­rie d’eau
– la sécheresse
– le mou­ve­ment des populations
– le déclin pro­bable de la pro­duc­tion agricole
– la diver­si­fi­ca­tion des sources d’énergie

(Sources : l’Otan ; Conférence tenue le pre­mier octobre 2009 orga­ni­sée conjoin­te­ment par l’Otan Lloyd’s of London – « the world’s lea­ding insu­rance market » le soi-disant numéro un marché d’assurances du monde.)

Ce qui est à signa­ler est que la réponse sup­po­sée à toutes ces menaces, parmi d’autres, est for­cé­ment mili­taire, et non pas diplo­ma­tique. On peut par­fois jouer à la diplo­ma­tie, mais puisqu’on est le plus fort mili­tai­re­ment, à Washington celle-ci est vite amenée à pré­fé­rer le trai­te­ment mili­taire de tout problème.

Toutes ces menaces sont néces­saires pour jus­ti­fier l’expansion bureau­cra­tique du com­plexe mili­taro-indus­triel et de sa branche armée, l’Otan. La seule idéo­lo­gie qui peut les uni­fier n’est plus un sys­tème de pensée mais une émo­tion : la peur. La peur de l’autre, la peur de l’inconnu, la peur de n’importe quoi. Et à cette peur la seule réponse est militaire.

Cette peur tue la diplo­ma­tie. Elle tue l’analyse et le débat. Elle tue la pensée.

L’incarnation de cette peur agres­sive est l’Etat d’Israël. Et l’Occident, au lieu de calmer la peur israé­lienne, l’adopte et l’intériorise.

La Menace par habi­tude : la Russie

Mais il y a une menace qui ne se trouve pas sur la longue liste offi­cielle, mais qui pour­rait être la plus dan­ge­reuse de toutes, pour l’Europe en par­ti­cu­lier. On en parle peu, elle prend une place de choix dans les acti­vi­tés fré­né­tiques de l’alliance atlan­tique : c’est la Russie. La Russie, ou plutôt l’Union Soviétique était l’ennemi contre lequel tout était orga­nisé, eh bien, cela conti­nue. C’est la menace par habi­tude, ou par iner­tie bureaucratique.

De plus en plus, l’Otan se trouve enga­gée dans un encer­cle­ment stra­té­gique de la Russie, à l’ouest de la Russie, au Sud de la Russie et au Nord de la Russie.

À l’ouest, notam­ment, tous les anciens membres du défunt Pacte de Varsovie sont deve­nus membres de l’Otan, ainsi que les Etats Baltes ancien­ne­ment membres de l’Union Soviétique même. Certains de ces nou­veaux membres appellent à cor et à cri le sta­tion­ne­ment de plus de forces amé­ri­caines en vue d’un éven­tuel conflit avec la Russie. A Washington il y a quelque jours, le ministre des affaires étran­gères de la Pologne, Radek Sikorski, a réclamé le sta­tion­ne­ment de troupes amé­ri­caines dans son pays “pour servir de bou­clier contre l’agression russe”. L’occasion était une confé­rence orga­ni­sée par le think tank Center for Strategic and International Studies (CSIS) sur “les Etats-Unis et l’Europe cen­trale” pour célé­brer la chute du mur de Berlin. Il est carac­té­ris­tique de ce que l’ancien ministre de la guerre amé­ri­cain Donald Rumsfeld a appelé “la Nouvelle Europe”, que Sikorski a eu la citoyen­neté bri­tan­nique depuis 1984 (il avait alors 21 ans), a fait ses études à Oxford et a épousé une jour­na­liste amé­ri­caine, ayant lui-même tra­vaillé comme cor­res­pon­dant pour plu­sieurs jour­naux et télé­vi­sions amé­ri­cains. Avant de deve­nir ministre des affaires étran­gères de la Pologne, Sikorski a passé plu­sieurs années (de 2002 à 2005) à Washington dans les think tanks American Enterprise Institute, pépi­nière des néo-conser­va­teurs, et la New Atlantic Initiative en tant que direc­teur exé­cu­tif. Ce Polonais appar­tient donc à cette couche très par­ti­cu­lière de stra­tèges ori­gi­naires de l’Europe cen­trale qui, depuis le début de la Guerre Froide en 1948, ont consi­dé­ra­ble­ment influencé la poli­tique étran­gère amé­ri­caine. Un des plus impor­tants de ceux-ci, Polonais lui aussi, Zbigniew Brzezinski, a parlé à la même confé­rence des “aspi­ra­tions impé­riales” de la Russie, de ces menaces envers la Géorgie et l’Ukraine et de l’intention de la Russie de deve­nir “une puis­sance mon­diale impériale”.

Il est lar­ge­ment oublié que la Russie avait volon­tai­re­ment et paci­fi­que­ment laissé filer ces Etats qui aujourd’hui se pré­tendent « mena­cés ». Il est encore plus oublié que les Etats-Unis avaient, le 9 février 1990, à l’occasion de négo­cia­tions sur l’avenir des deux états alle­mands, ras­suré Gorbachev en lui pro­met­tant que si l’Allemagne uni­fiée inté­grait l’Otan, « il n’y aurait aucune exten­sion des forces de l’Otan d’un cen­ti­mètre de plus à l’est ». Et lorsque Gorbachev reve­nait à ce sujet, en pré­ci­sant : « Toute exten­sion de la zone de l’Otan est inac­cep­table », le secré­taire d’Etat amé­ri­cain James Baker a répondu, « Je suis d’accord ».

Ainsi ras­suré, Gorbachev a accepté l’appartenance de l’Allemagne réuni­fiée à l’Otan en croyant – naï­ve­ment – que les choses s’arrêteraient là et que l’Otan empê­che­rait effi­ca­ce­ment tout « revan­chisme » alle­mand. Mais, déjà l’année sui­vante, le gou­ver­ne­ment de l’Allemagne réuni­fiée a mis le feu aux poudres bal­ka­niques en sou­te­nant les séces­sions slo­vènes et croates…

Mais reve­nons au pré­sent. La mobi­li­sa­tion contre la pré­ten­due « menace » russe ne se limite pas aux dis­cours. Pendant que Sikorski épa­tait ses anciens col­lègues des think tanks washing­to­niens, les mili­taires étaient à l’oeuvre.

En octobre, des vais­seaux de guerre amé­ri­cains sont arri­vées direc­te­ment de manoeuvres au larges des côtes écos­saises pour par­ti­ci­per à des exer­cices mili­taires avec les marines polo­naises et baltes. Cela fait partie de ce que le porte parole de la Marine amé­ri­caine décrit comme sa « pré­sence conti­nue » dans la Mer Baltique, tout près de Saint Petersbourg. À cette occa­sion, les res­pon­sables des pays baltes par­laient de « nou­velles menaces depuis l’invasion russe de la Géorgie » et des exer­cices navals de grandes enver­gure à venir l’été pro­chain. Tout cela en pro­je­tant l’augmentation des bud­gets mili­taires – 60 mil­liards d’euros par la Pologne pour amé­lio­rer ses forces armées.

Il est impor­tant de noter que cette acti­vité dans la Mer Baltique sert aussi à faire entrer offi­cieu­se­ment les pays scan­di­naves his­to­ri­que­ment neutres, la Suède et la Finlande, dans les exer­cices et les plans stra­té­giques de l’Otan. Les pays scan­di­naves, avec le Canada, auront un rôle à jouer dans la course pour s’accaparer des res­sources miné­rales qui devien­dront acces­sibles avec le retrait de la calotte gla­cière. Des manoeuvres se font déjà en pré­pa­ra­tion de cette éven­tua­lité. Ainsi l’encerclement de la Russie par le nord se poursuit.

Aujourd’hui, non contents d’avoir absorbé les Etats baltes, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie, la Bulgarie et j’en passe, les diri­geants amé­ri­cains, vigou­reu­se­ment sou­te­nus par « la Nouvelle Europe », insistent sur la néces­sité de faire entrer dans le giron de l’Alliance dite « Atlantique » deux voi­sins proches de la Russie, la Géorgie et l’Ukraine.

Dans ces deux cas, on s’approche dan­ge­reu­se­ment à la pos­si­bi­lité d’une vraie guerre avec la Russie… sur­tout en Ukraine. L’Ukraine est une très grande « Krajina » you­go­slave… les deux mots signi­fient « fron­tières » en slave … divi­sée toutes les deux entre Orthodoxes et Catholiques (Uniates dans le cas de l’Ukraine), avec en prime la grande base navale russe à Sébastopol, dans une Crimée à la popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment russe… récla­mée par les diri­geants actuels ukrai­niens qui la trans­fé­re­raient volon­tiers aux Etats-Unis. Voilà l’endroit rêvé pour déclen­cher la Troisième Guerre Mondiale – qui serait sans doute la vraie « der des ders ».

Les diri­geants baltes sont là pour inter­pré­ter l’inquiétude russe devant cette expan­sion de l’Otan comme la preuve de la « menace russe ». Ainsi, dans une « lettre ouverte à l’administration Obama de l’Europe cen­trale et orien­tale » du juillet der­nier, Lech Walesa, Vaclav Havel, Alexander Kwasniewski, Valdas Adamkus et Vaira Vike-Freiberga ont déclaré que “la Russie est de retour en tant que puis­sance révi­sion­niste en train de pour­suivre un pro­gramme du 19ème siècle avec les tac­tiques et les méthodes du 21ème siècle”. Le danger, selon eux, est que ce qu’ils appellent “l’intimidation larvée” et “l’influence col­por­tée” (influence pedd­ling) de la Russie pour­rait à la longue mener à une “de facto neu­tra­li­sa­tion de la région”.

On peut se deman­der où serait le mal ? Mais le mal est dans le passé et le passé est dans le pré­sent. Ces Américanophiles conti­nuent : “Notre région”, disent-ils, “a souf­fert quand les Etats-Unis ont suc­combé au ‘réa­lisme’ à Yalta. … Si un point de vue ‘réa­liste’ avait pré­valu au début des années 1990, nous ne serions pas dans l’Otan aujourd’hui…” Mais ils y sont, et ils réclament “une renais­sance de l’Otan”, qui doit “recon­fir­mer sa fonc­tion cen­trale de défense col­lec­tive en même temps que nous nous adap­tons aux nou­velles menaces du 21ème siècle.” Et ils ajoutent, avec un brin de chan­tage, que leur “capa­cité de par­ti­ci­pa­tion dans les expé­di­tions loin­taines est lié à leur sécu­rité chez eux.”

La Géorgie est là pour mon­trer le danger repré­senté par ces petits pays prêts à entraî­ner l’Alliance Atlantique dans leurs que­relles de fron­tières avec la Russie. Mais ce qui est très curieux est le fait que ces diri­geants par­ti­cu­liè­re­ment bel­li­queux de petits pays de l’Est ont sou­vent passé des années aux Etats-Unis dans les ins­ti­tu­tions proches du pou­voir ou ont même la double natio­na­lité. Ils sont patriotes de leur petit pays tout en se sen­tant pro­té­gés par la seule super­puis­sance du monde, ce qui peut mener à une agres­si­vité par­ti­cu­liè­re­ment irres­pon­sable. Ce pré­sident géor­gien, Mikeil Saakachvili, qui en août 2008 n’a pas hésité à pro­vo­quer une guerre avec la Russie, a été bour­sier du Département d’Etat des Etats-Unis dans les années ’90, rece­vant les diplômes des uni­ver­si­tés de Columbia et de George Washington, dans la capitale.

Parmi les signa­taires de la lettre citée, il faut noter que Valdas Adamkus est essen­tiel­le­ment un Américain, immi­gré de Lithanie dans les années 40, qui a servi dans le ren­sei­gne­ment mili­taire amé­ri­cain et dans l’administration Reagan, qui l’a décoré, et qui a pris sa retraite en Lithuanie en 1997… pour être tout de suite élu comme Président de cet Etat de 1998 jusqu’au mois de juillet der­nier. Le par­cours de Vaira Vike-Freiberga est sem­blable : d’une famille qui a fuit la Lettonie pour l’Allemagne en 1945, elle a fait car­rière au Canada avant de ren­trer en Lettonie juste à temps pour être élue pré­si­dente de la République entre 1999 et 2007.

La Construction euro­péenne contre le monde

En épou­sant ces peurs, qui à l’origine sont des construc­tions pour jus­ti­fier une mili­ta­ri­sa­tion, les Etats membres de l’Union Européenne se mettent en oppo­si­tion avec le reste du monde. Le reste du monde etant une source inépui­sable de « menaces ». La red­di­tion incon­di­tion­nelle de l’Europe devant la bureau­cra­tie mili­taro-indus­trielle et son idéo­lo­gie de la peur était confirmé récem­ment par le retour de la France dans le com­man­de­ment de l’Otan. Une des rai­sons de cette capi­tu­la­tion est la psy­cho­lo­gie du pré­sident Sarkozy lui-même, dont l’adoration pour les aspects les plus super­fi­ciels des Etats-Unis s’est expri­mée dans son dis­cours embar­ras­sant devant le Congrès des Etats-Unis en novembre 2007.

L’autre cause, moins fla­grante mais plus fon­da­men­tale, est la récente expan­sion de l’Union Européenne. L’absorption rapide de tous les anciens satel­lites d’Europe de l’Est, ainsi que des anciennes répu­bliques sovié­tiques d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie, a radi­ca­le­ment changé l’équilibre du pou­voir au sein de l’UE elle-même. Les nations fon­da­trices, la France, l’Allemagne, l’Italie et les pays du Bénélux, ne peuvent plus guider l’Union vers une poli­tique étran­gère et de sécu­rité uni­fiée. Après le refus de la France et de l’Allemagne d’accepter l’invasion de l’Irak, Donald Rumsfeld a dis­cré­dité ces deux pays comme fai­sant partie de la « vieille Europe » et il s’est gar­ga­risé de la volonté de la « nou­velle Europe » de suivre l’exemple des Etats-Unis. La Grande-Bretagne à l’Ouest et les « nou­veaux » satel­lites euro­péens à l’Est sont plus atta­chés aux Etats-Unis, poli­ti­que­ment et émo­tion­nel­le­ment, qu’ils ne le sont à l’Union Européenne qui les a accueillis et leur a appor­tés une consi­dé­rable aide éco­no­mique au déve­lop­pe­ment et un droit de veto sur les ques­tions poli­tiques majeures.

Il est vrai que, même hors du com­man­de­ment inté­gré de l’OTAN, l’indépendance de la France n’était que rela­tive. La France a suivi les Etats-Unis dans la pre­mière guerre du Golfe – le Président François Mitterrand espéra vai­ne­ment gagner ainsi de l’influence à Washington, le mirage habi­tuel qui attire les alliés dans les opé­ra­tions éta­su­niennes dou­teuses. La France s’est jointe à l’OTAN en 1999 dans la guerre contre la Yougoslavie, malgré les doutes aux plus hauts niveaux. Mais en 2003, le Président Jacques Chirac et son ministre des affaires étran­gères Dominique de Villepin ont réel­le­ment usé de leur indé­pen­dance en reje­tant l’invasion de l’Irak. Il est géné­ra­le­ment reconnu que la posi­tion fran­çaise a permis à l’Allemagne de faire de même. La Belgique a suivi.

Le dis­cours de Villepin, le 14 février 2003, au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, don­nant la prio­rité au désar­me­ment et à la paix sur la guerre, reçut une rare « stan­ding ova­tion ». Le dis­cours de Villepin fut immen­sé­ment popu­laire dans le monde entier et a accru énor­mé­ment le pres­tige de la France, en par­ti­cu­lier dans le monde arabe. Mais, de retour à Paris, la haine per­son­nelle entre Sarkozy et Villepin a atteint des som­mets pas­sion­nels et la per­sé­cu­tion judi­ciaire de Villepin dans l’affaire obs­cure de Clearstream repré­sente l’ensevelissement de la der­nière vel­léité d’indépendance poli­tique de la France sous une ava­lanche de boue vengeresse.

Qui parle aujourd’hui pour la France ? Officiellement, Bernard Kouchner, pro­phète de l’ingérence huma­ni­taire qui, lui, approu­vait l’invasion de l’Irak. Officieusement, les soi-disant « néo-conser­va­teurs » qu’on ferait mieux d’appeler les « impé­ria­listes sio­nistes », tant leur véri­table projet est un nouvel impé­ria­lisme agres­sif occi­den­tal au sein duquel Israël trou­ve­rait une place de choix.

Le 22 sep­tembre 2009, le Guardian de Londres a publié une lettre deman­dant que l’Europe prenne fait et cause pour la Géorgie dans le conflit de l’Ossétie du Sud. Signée par Vaclav Havel, Valdas Adamkus, Mart Laar, Vytautas Landsbergis, Otto de Habsbourg, Daniel Cohn Bendit, Timothy Garton Ash, André Glucksmann, Mark Leonard, Bernard-Henri Lévy, Adam Michnik et Josep Ramoneda, la lettre pro­fé­rait les habi­tuelles pla­ti­tudes pré­ten­tieuses sur les « leçons de l’histoire » , toutes jus­ti­fiant l’utilisation de la puis­sance mili­taire occi­den­tales, bien sûr : Munich, le pacte Ribbentrop-Molotov, le mur de Berlin. Les signa­taires exhortent les 27 diri­geants démo­cra­tiques de l’Europe à « défi­nir une stra­té­gie pro-active pour aider la Géorgie à reprendre paci­fi­que­ment son inté­grité ter­ri­to­riale et obte­nir le retrait des forces russes sta­tion­nées illé­ga­le­ment sur le sol géorgien… »

Pendant ce temps, les alliés de l’Otan conti­nuent à tuer et à se faire tuer en Afghanistan. On peut se deman­der quel est le vrai but de cette guerre, qui, au début, était de cap­tu­rer et punir Osama bin Laden.

Un autre objec­tif, plus confi­den­tiel, est valable quelle que soit l’issue de ce conflit : l’Afghanistan sert à forger une armée inter­na­tio­nale pour poli­cer la « glo­ba­li­sa­tion » à l’américaine. L’Europe est sur­tout une « boîte à outils » dans laquelle les Etats-Unis peuvent puiser pour pour­suivre ce qui est essen­tiel­le­ment un projet de conquête de la pla­nète. Ou, comme on dit offi­ciel­le­ment, la « bonne gou­ver­nance » d’un monde « globalisé ».

Les « impé­ria­listes sio­nistes » sont sûre­ment conscients de ce but et le sou­tiennent. Mais les autres ? A par ces illu­mi­nés, on a l’impression d’une Europe som­nam­bule, qui suit la voix de son maître amé­ri­cain, en espé­rant qu’Obama sau­vera tout le monde, mais sans pensée et sans volonté propres. Plus triste que les tropiques.

Pour conclure, je reviens à la fameuse « construc­tion euro­péenne ». Je suis consciente qu’il y avait une époque où il était permis, et presque rai­son­nable, d’espérer que les vieilles nations euro­péennes se met­traient ensemble pai­si­ble­ment dans ce que Gorbatchev, ce grand cocu de l’histoire, appe­lait « notre maison com­mune ». Mais depuis il y a eu Maastricht, le néo-libé­ra­lisme, le Traité consti­tu­tion­nel rejeté puis adopté contre toute pro­cé­dure démo­cra­tique, et sur­tout, les élar­gis­se­ments irré­flé­chis vers les pays dont les diri­geants pensent à pour­suivre la Guerre froide jusqu’à l’humiliation totale de la Russie.

Aujourd’hui, cette construc­tion a ceci de para­doxal : elle sert d’Utopie qui dis­trait du pré­sent en atten­dant un avenir qui domine l’horizon. Et pour­tant, elle est vide de contenu. Elle est dictée beau­coup moins par un espoir d’avenir que par une peur et une honte du passé. L’Europe des nations a perdu sa fierté et même sa raison d’être dans les deux grandes guerres du ving­tième siècle, dans le « tota­li­ta­risme » mais sur­tout – et cela est rela­ti­ve­ment récent, depuis 1967 pour être précis – à cause de l’Holocauste. L’Europe doit se rendre inca­pable de com­mettre une nou­velle Shoah en abo­lis­sant l’Etat nation, jugé intrin­sè­que­ment cou­pable, en deve­nant « mul­ti­cul­tu­relle » et en se joi­gnant à la Croisade menée par son sau­veur his­to­rique, les Etats-Unis, pour appor­ter la bonne gou­ver­nance et les Droits de l’Homme au monde entier. L’Union Européenne n’a pas de contenu, elle est vouée à se fondre dans « la Communauté Internationale » à côté des Etats-Unis. La Construction euro­péenne est donc tout d’abord une « décons­truc­tion », pour emprun­ter un mot de philosophe.

Ce mirage cache un avenir tota­le­ment imprévu et, aujourd’hui, imprévisible.

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