L’islamophobie est à la source d’un nouveau populisme de droite

Par Mis en ligne le 12 janvier 2011
Les muta­tions connues par l’extrême droite en ce début du XXIe siècle – en gros, depuis la chute du mur de Berlin – bou­le­versent nos caté­go­ries ana­ly­tiques tra­di­tion­nelles, sou­vent inadap­tées face à un phé­no­mène nou­veau. Le pre­mier lieu commun à révi­ser est celui qui iden­ti­fie l’extrême droite au fas­cisme. Ce der­nier en fut la matrice par­ta­gée pen­dant des décen­nies – au moins jusqu’à la fin des années 1980 -, mais cela est beau­coup moins évident aujourd’hui. Il reste une réfé­rence incon­tes­table pour plu­sieurs mou­ve­ments natio­na­listes appa­rus en Europe cen­trale et orien­tale après la dis­so­lu­tion de l’Empire sovié­tique. Renouant avec une his­toire inter­rom­pue en 1945, ils prônent un anti­com­mu­nisme radi­cal hérité des natio­na­lismes d’avant-guerre et ali­menté par quatre décen­nies de socia­lisme réel. Tantôt ils reven­diquent une filia­tion à l’égard des dic­ta­tures des années 1930, comme Jobbik en Hongrie, qui reprend l’héritage des Croix-Fléchées et cultive la mémoire du maré­chal Horthy ; tantôt ils exhument une ancienne mytho­lo­gie revan­charde et expan­sion­niste, comme le Parti de la grande Roumanie ou le Parti croate du droit (HSP), conti­nua­teur du mou­ve­ment ous­ta­chi d’Ante Pavelic.

En Europe occi­den­tale, cepen­dant, le fas­cisme est pra­ti­que­ment inexis­tant, en tant que force poli­tique orga­ni­sée, dans les pays qui en ont été le ber­ceau his­to­rique. En Allemagne, l’influence sur l’opinion des mou­ve­ments néo­na­zis est presque nulle. En Espagne, où le legs du fran­quisme a été recueilli par le Parti popu­laire, natio­nal-catho­lique et conser­va­teur, les pha­lan­gistes sont une espèce en voie d’extinction. En Italie, nous avons assisté à un phé­no­mène para­doxal : la réha­bi­li­ta­tion du fas­cisme dans le dis­cours public et même dans la conscience his­to­rique d’un seg­ment signi­fi­ca­tif de la popu­la­tion – l’antifascisme était le code géné­tique de la « Première République », pas de l’Italie de Berlusconi – a coïn­cidé avec une méta­mor­phose pro­fonde des héri­tiers de Mussolini. Futur et Liberté pour l’Italie (FLI), le parti que vient de lancer leur leader, Gianfranco Fini, se pré­sente comme une droite libé­rale, réfor­miste et « pro­gres­siste » qui s’attaque au conser­va­tisme poli­tique de Berlusconi et à l’obscurantisme cultu­rel de la Ligue du Nord. Tout en se situant bien plus à droite dans l’échiquier poli­tique fran­çais, le Front natio­nal essaie, sous l’impulsion de Marine Le Pen, de s’affranchir de l’image tra­di­tion­nelle d’une extrême droite faite de par­ti­sans de la Révolution natio­nale, d’intégristes catho­liques et de nos­tal­giques de l’Algérie fran­çaise. Si une com­po­sante fas­ci­sante demeure en son sein, elle n’est pas hégé­mo­nique.

Le déclin de la tra­di­tion fas­ciste laisse tou­te­fois la place à l’essor d’une extrême droite de type nou­veau, dont l’idéologie intègre les muta­tions du XXIe siècle. Dans le sillage de Jean-Yves Camus, plu­sieurs cher­cheurs ont sou­li­gné ses traits inédits : l’abandon du culte de l’Etat au profit d’une vision du monde néo­li­bé­rale axée sur la cri­tique de l’Etat-providence, la révolte fis­cale, la déré­gu­la­tion éco­no­mique et la valo­ri­sa­tion des liber­tés indi­vi­duelles, oppo­sées à toute inter­fé­rence éta­tique. Le refus de la démo­cra­tie – ou son inter­pré­ta­tion dans un sens plé­bis­ci­taire et auto­ri­taire – ne s’accompagne pas tou­jours du natio­na­lisme qui, dans cer­tains cas, est troqué pour des formes d’ethnocentrisme remet­tant en cause le modèle de l’Etat-nation, comme le montrent la Ligue du Nord ita­lienne ou l’extrême droite fla­mande. Ailleurs, le natio­na­lisme prend la forme d’une défense de l’Occident menacé par la mon­dia­li­sa­tion et le choc des civi­li­sa­tions. Le cock­tail sin­gu­lier de xéno­pho­bie, d’individualisme, de défense des droits des femmes et d’homosexualité assu­mée que Pim Fortuyn avait concocté aux Pays-Bas en 2002, a été la clef d’une percée élec­to­rale durable. Des traits simi­laires carac­té­risent d’autres mou­ve­ments poli­tiques en Europe du Nord comme le Vlaams Belang en Belgique, le Parti popu­laire danois et l’extrême droite sué­doise, qui vient de faire son entrée au Parlement de Stockholm. Mais nous les retrou­vons aussi – bien que mélan­gés à des sté­réo­types plus tra­di­tio­na­listes – chez le Parti libé­ral autri­chien (dont le leader cha­ris­ma­tique fut Jörg Haider) qui s’est imposé, lors des élec­tions d’octobre, comme la deuxième force poli­tique à Vienne (27% des voix).

L’élément fédé­ra­teur de cette nou­velle extrême droite réside dans la xéno­pho­bie, décli­née comme un rejet violent des immi­grés et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, de l’islam. Véritable axe struc­tu­rant de leur pro­pa­gande, l’islamophobie joue pour ces mou­ve­ments le rôle qui fut jadis celui de l’antisémitisme pour les natio­na­lismes et les fas­cismes d’avant la Seconde Guerre mon­diale. La mémoire de la Shoah – une per­cep­tion his­to­rique de l’antisémitisme au prisme de son abou­tis­se­ment géno­ci­daire – tend à obs­cur­cir ces ana­lo­gies pour­tant évi­dentes. Le por­trait de l’arabo-musulman brossé par la xéno­pho­bie contem­po­raine ne dif­fère pas beau­coup de celui du juif construit par l’antisémitisme au début du XXe siècle. Dans les deux cas, les pra­tiques reli­gieuses, cultu­relles, ves­ti­men­taires et ali­men­taires d’une mino­rité ont été mobi­li­sées afin de construire le sté­réo­type néga­tif d’un corps étran­ger et inas­si­mi­lable à la com­mu­nauté natio­nale. Sur le plan poli­tique, le spectre du ter­ro­risme isla­miste a rem­placé celui du judéo-bol­che­visme. Aujourd’hui, l’antisémitisme demeure un trait dis­tinc­tif des natio­na­lismes d’Europe cen­trale, où l’islam est quasi inexis­tant et le tour­nant de 1989 a revi­ta­lisé les vieux démons (tou­jours pré­sents, même là où il n’y a plus de juifs), mais il a presque dis­paru du dis­cours de l’extrême droite occi­den­tale (qui par­fois affiche ses sym­pa­thies à l’égard d’Israël).

Au fond, la phobie du voile isla­mique, l’obsession des mina­rets et l’identification des popu­la­tions migrantes (ou, selon l’expression conven­tion­nelle, « issues de l’immigration ») aux classes dan­ge­reuses, ne font que repro­duire sous une forme nou­velle, cultu­ra­liste plutôt que scien­tiste, un méca­nisme ancien de rejet social et d’exclusion morale que Erving Goffman avait résumé par le concept de stigma. Ses mani­fes­ta­tions exté­rieures sont aujourd’hui inédites, mais sa fonc­tion n’a pas changé. Et même ses maté­riaux sont par­fois emprun­tés à un ima­gi­naire colo­nial qui a tou­jours servi à défi­nir, néga­ti­ve­ment, des « iden­ti­tés » fra­giles ou incer­taines, fon­dées sur la peur de l’étranger (l’envahisseur et l’ennemi).

Cette nou­velle extrême droite « défas­ci­sée » prend alors la forme du popu­lisme. Le concept, comme chacun sait, est vague, élas­tique, ambigu, voire détes­table lorsqu’il est uti­lisé pour affir­mer le mépris aris­to­cra­tique à l’égard du peuple. Reste que les per­cées élec­to­rales fré­quentes de cette nou­velle extrême droite prouvent sa capa­cité à trou­ver un consen­sus auprès des classes labo­rieuses et des couches les plus dému­nies. Le popu­lisme de droite – Ernesto Laclau l’a bien sou­li­gné – s’alimente du désar­roi d’un peuple qui a été aban­donné par la gauche, dont la tâche devrait être celle de l’organiser et le repré­sen­ter. Le popu­lisme, enfin, est une caté­go­rie trans­ver­sale qui indique une fron­tière poreuse entre la droite et l’extrême droite. Si quelqu’un avait des doutes à ce sujet, Nicolas Sarkozy s’est chargé de les dis­si­per depuis son élec­tion, d’abord en créant un minis­tère de l’Immigration et de l’Identité natio­nale, puis en lan­çant une cam­pagne contre les Roms, dési­gnés comme une ethnie dan­ge­reuse de voleurs nomades, cou­pables de répandre la ter­reur dans nos quar­tiers pai­sibles avec leurs raids en Mercedes.

Enzo Traverso, phi­lo­sophe.


* Paru dans Libération du 4 jan­vier 2011.

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