Lybie - Amérique latine

L’Amérique latine dans le piège libyen

Par Mis en ligne le 25 mars 2011

« Les alliés de Kadhafi » : en ouver­ture de séquence du jour­nal de 20 heures de France 2, le 20 mars, appa­raît le chef de l’Etat véné­zué­lien Hugo Chávez – sans d’ailleurs qu’on entende ce qu’il dit. Et l’analyse s’arrêtera là. Pourtant, le rejet de l’intervention « mili­taro-huma­ni­taire occi­den­tale » – les ater­moie­ments de la Ligue arabe ne fai­sant guère illu­sion – déclen­chée contre la Libye ne fait pas des vagues qu’au Venezuela : sous des formes diverses, l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, Cuba, l’Equateur, le Nicaragua, le Paraguay et l’Uruguay ont exprimé qui sa répro­ba­tion, qui sa condam­na­tion.

On ne s’étendra pas ici sur le prin­temps arabe (Tunisie et Egypte dans un pre­mier temps), accueilli avec cha­leur à Caracas comme dans de nom­breuses capi­tales lati­noa­mé­ri­caines. Des peuples qui se sou­lèvent contre des régimes auto­ri­taires et figés ins­pirent, dans cette partie du monde, une immé­diate sym­pa­thie. Mais il n’a échappé à per­sonne que le sou­lè­ve­ment popu­laire tuni­sien a dû prendre de vitesse la réac­tion d’une grande puis­sance « patrie des droits de l’Homme », la France, sou­tien et amie indé­fec­tible de M. Zine el-Abidine Ben Ali auquel, dans un pre­mier temps, elle pro­posa du maté­riel pour mater la rébel­lion. Et que, confron­tés à la révolte égyp­tienne, les Etats-Unis, n’abandonneront leur allié incon­di­tion­nel Hosni Moubarak qu’après avoir pris langue avec l’armée pour assu­rer une tran­si­tion « sous contrôle » – sacri­fiant un doigt pour sauver le bras.

Tout autre va être l’attitude de la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » – lire : les Etats-Unis et ceux qui leur sont inféo­dés – dès lors qu’une insur­rec­tion popu­laire, ni plus ni moins légi­time que les pré­cé­dentes, remet en cause le régime des­po­tique de M. Mouammar Kadhafi. Le sou­tien immé­diat à l’opposition, féro­ce­ment répri­mée, tranche avec l’attitude adop­tée à l’égard de l’Egypte et de la Tunisie. Il trou­vera son point d’orgue avec la réso­lu­tion 1973 du Conseil de sécu­rité de l’Organisation des nations unies (ONU) du 17 mars auto­ri­sant « à prendre toutes les mesures néces­saires pour pro­té­ger les civils et les zones peu­plées mena­cés par une attaque » du pou­voir libyen.

Dirigeant aty­pique (il s’agit là d’un euphé­misme) au pou­voir depuis le 1er sep­tembre 1969, M. Kadhafi doit être resi­tué dans l’ « his­toire longue » si l’on veut com­prendre les réac­tions des diri­geants latino-amé­ri­cains. Il a, dans un passé loin­tain, été un leader anti-impé­ria­liste, sou­te­nant et finan­çant le combat anti-apar­theid en Afrique du Sud, jouant un rôle dans l’accession à l’indépendance de l’Angola et de la Namibie, ten­tant (sans succès) de réuni­fier le monde arabe, rêvant de créer des Etats-Unis d’Afrique et appuyant nombre d’insurgés de par le monde (dont le Front san­di­niste de libé­ra­tion natio­nale, au Nicaragua, dans les années 1970- 1980). Qu’il dirige la Grande Jamahiriya arabe libyenne d’une main de fer n’efface pas tota­le­ment, dans la conscience de nombre de diri­geants du « Sud », cette ombre portée. Pas plus que ne le fait son revi­re­ment, lorsque, dési­rant sortir du statut de « ter­ro­riste » auquel sa poli­tique aven­tu­riste et par­fois cri­mi­nelle l’a mené, il se rap­proche des puis­sances occi­den­tales, à la fin des années 1990, leur don­nant accès au pétrole libyen et ser­vant de sup­plé­tif à l’Union euro­péenne dans sa lutte contre l’immigration clan­des­tine.

Victime à de mul­tiples reprises du « droit d’ingérence » auto­pro­clamé de Washington, l’Amérique latine se montre très sen­sible dès lors qu’est abordé le thème de la sou­ve­rai­neté natio­nale. Tout en avan­çant dans le sens d’une plus grande inté­gra­tion régio­nale, dont témoignent la nais­sance de l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA)(1) et de l’Union des nations sud-amé­ri­caines (Unasur)(2), elle refuse toute ingé­rence dans les affaires internes de quelque pays que ce soit ; les rela­tions se font d’Etat à Etat. M. Kadhafi assiste donc, le 29 novembre 2006, à Abuja (Nigeria), au pre­mier Sommet Amérique du Sud – Afrique (ASA) qui, à l’initiative du Brésil et du Venezuela, réunit qua­rante-sept pays des deux conti­nents afin de ren­for­cer la coopé­ra­tion en matière poli­tique, tech­no­lo­gique, envi­ron­ne­men­tale, com­mer­ciale et sociale.

C’est en tant que pré­sident en exer­cice de l´Union afri­caine (UA), que M. Kadhafi par­ti­cipe au deuxième Sommet de l’ASA, sur l’île de Margarita, au Venezuela, en sep­tembre 2009, en com­pa­gnie des repré­sen­tants de soixante pays. Le docu­ment final du 27 sep­tembre com­porte cent quatre-vingt huit pro­po­si­tions des­ti­nées à ren­for­cer la coopé­ra­tion Sud-Sud dans les domaines de l’énergie, de la lutte contre le trafic de drogues et d’êtres humains, de la crise éco­no­mique mon­diale, de la sécu­rité ali­men­taire, de la santé, de l’éducation, des chan­ge­ments cli­ma­tiques, etc. L’ambition affi­chée étant à la créa­tion d’un monde mul­ti­po­laire, le pré­sident bré­si­lien Luiz Inácio Lula da Silva affirme à cette occa­sion que le Conseil de sécu­rité « a perdu de sa cré­di­bi­lité », avant d’ajouter : « Nous devons tra­vailler ensemble pour le réfor­mer ». L’ASA désigne les chefs d’Etat du Venezuela, du Brésil, du Nigeria et de la Libye, ainsi que l’UA et l’Unasur, coor­di­na­teurs régio­naux de l’organisation. Il est décidé que la Libye, pays clé du Maghreb et du pano­rama afri­cain, accueillera le troi­sième sommet de l’ASA en sep­tembre 2011. Qu’on le veuille ou non, dans ce type de cir­cons­tance, des liens se créent.

Doit-on s’en indi­gner ? Sans aucun doute, si l’on appar­tient à l’opposition libyenne. Ailleurs, les cris d’orfraie relèvent de la plus par­faite hypo­cri­sie. Le 24 mars 2004, en plein désert, le pre­mier ministre bri­tan­nique Anthony Blair a tendu « la main de l’amitié » au « guide » de la Jamahiriya, fai­sant de lui « un solide par­te­naire de l’Occident ». Le 25 juillet 2007, Tripoli signait avec Paris un accord-cadre de coopé­ra­tion dans le domaine de la défense et, en décembre, plan­tant sa tente dans les jar­dins de l’Hôtel Marigny, rési­dence offi­cielle des hôtes de l’Etat, M. Kadhafi était reçu à Paris par M. Nicolas Sarkozy. De là, il enta­mait une visite de quatre jours en Espagne, y ren­con­trant le chef du gou­ver­ne­ment José Luis Rodríguez Zapatero et le roi Juan Carlos (ainsi que M. José Maria Aznar) qui, plus que la démo­cra­tie et les droits de l’homme, entendent alors conso­li­der les posi­tions stra­té­giques du groupe pétro­lier Repsol en Libye. Sans doute enchanté par la per­son­na­lité du « guide », le roi Juan Carlos effec­tuera une visite de deux jours dans son pays, en jan­vier 2009. Entre temps, en août 2008, avait été signé un traité d’amitié entre l’Italie et la Libye, pays dans lequel M. Silvio Berlusconi se rendra quatre fois entre 2008 et 2010.

Lorsque le cycle manifestations/​répression se déchaîne à Tripoli et à Bengazi, un mes­sage envoyé via Twitter fait scan­dale : « Vive la Libye et son indé­pen­dance ! Kadhafi est confronté à une guerre civile ! » écrit le pré­sident Chávez, le 25 février. Trois jours plus tard, lors de la gra­dua­tion de trois mille étu­diants retrans­mise par la chaîne de télé­vi­sion d’Etat VTV, il revien­dra sur le sujet. On n’a voulu rete­nir de ses inter­ven­tions que quelques bribes soi­gneu­se­ment sélec­tion­nées. Si l’objectif recher­ché avait été l’analyse plutôt que la condam­na­tion jubi­la­toire, immé­diate et sans appel, un examen plus atten­tif des termes employés aurait pour­tant permis de décou­vrir un cer­tain nombre de clés, non for­cé­ment pour approu­ver, mais en tout cas pour com­prendre la posi­tion du Venezuela.

« Je vais le dire avec beau­coup de res­pect à tous les gou­ver­ne­ments du monde, déclare M. Chávez, mais moi, je ne suis pas une girouette (…) qui tourne en fonc­tion du vent qui souffle. Ah ! comme tout le monde dit aujourd’hui que Kadhafi est un assas­sin, Chávez va dire aussi que Kadhafi est un assas­sin ? Eh, bien, pas que je sache. Et avec la dis­tance, je ne vais pas condam­ner – je serais un lâche de condam­ner celui qui a été mon ami depuis si long­temps, sans savoir exac­te­ment ce qui se passe en Libye. » Parlons clair : il s’agit d’une faute poli­tique. On n’attend pas d’un chef d’Etat qu’il gou­verne en fonc­tion de sen­ti­ments nés de quelques acco­lades, dans le huis clos des ren­contres « de haut niveau », mais en ana­ly­sant des situa­tions sociales, poli­tiques et géo­po­li­tiques. On peut donc légi­ti­me­ment repro­cher à M. Chávez son sens quelque peu encom­brant de l’amitié. On jugera néan­moins son atti­tude infi­ni­ment moins obs­cène (et moins dan­ge­reuse) que celle de M. Sarkozy, qui, en 2007, signait un contrat de 70,5 mil­lions d’euros pour la remise à niveau des Mirage F1 libyens, y rajou­tait 79 mil­lions pour trois cents mis­siles anti-chars Milan, pro­po­sait la vente d’une cen­trale nucléaire de type EPR ; le pré­sident fran­çais pour­sui­vra sur sa lancée en accor­dant, en 2009, cin­quan­te­huit auto­ri­sa­tions d’exportation de maté­riel bel­li­queux – fusils, muni­tions, blin­dages, etc. (30,5 milions d’euros) – avant de retour­ner sa veste dans un accès de pul­sion guer­rière écoeu­rant et ayant plus à voir avec la situa­tion inté­rieure fran­çaise qu’avec la défense de la démo­cra­tie.

On notera que la der­nière partie de la phrase pré­ci­tée du pré­sident Chávez – « …sans savoir exac­te­ment ce qui se passe en Libye » – recoupe l’une des pre­mières réac­tions de M. Fidel Castro : « On peut être d’accord ou non avec Mouammar Kadhafi. Le monde est actuel­le­ment bom­bardé de nou­velles de toutes sortes, sur­tout pro­duites par les médias. Il faudra attendre le temps néces­saire pour connaître vrai­ment ce qu’il y a de vrai et de men­songes ou de semi-véri­tés dans ce qu’on nous dit de la situa­tion chao­tique en Libye(3). »

A l’exception du Brésil qui, tra­di­tion­nel­le­ment, dis­pose d’une diplo­ma­tie très per­for­mante, les pays d’Amérique latine qui mènent un dif­fi­cile pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale ne peuvent guère comp­ter sur leurs ambas­sades, faute d’un nombre suf­fi­sant de cadres com­pé­tents, pour avoir une idée claire de la situa­tion interne des nations dans les­quelles celles-ci sont implan­tées. On n’évoquera pas plus leurs ser­vices de ren­sei­gne­ments, inexis­tants (à l’exception de ceux des Cubains… sur le conti­nent amé­ri­cain). C’est donc, dans un pre­mier temps et alors que les infor­ma­tions manquent sur la situa­tion réelle, au prisme de sa propre lutte contre les appé­tits pétro­liers des Etats-Unis que le pré­sident véné­zué­lien décrypte les évè­ne­ments. « Je ne sais pas pour­quoi, sans savoir exac­te­ment ce qui se passe et s’est passé là-bas, cela me rap­pelle Hugo Chávez, le 11 avril [lors du coup d’Etat fomenté par Washington en 2002, qui donna lieu à une impor­tante dés­in­for­ma­tion], “l’assassin”, celui qui a “mas­sa­cré son peuple”, celui qui a “ordonné à ses tueurs de mas­sa­crer un peuple paci­fique”… (…) Donc, nous, nous pré­fé­rons être pru­dents dans tout cela. Et per­sonne ne va nous faire du chan­tage : “Chávez sou­tient celui qui a assas­siné je ne sais com­bien de per­sonnes, etc…” Ils disaient et disent encore la même chose de moi. »

Le choc en retour est ter­rible : alors qu’ils pour­raient, pour un diri­geant poli­tique, consti­tuer une source d’information, les médias natio­naux et inter­na­tio­naux ont perdu, en Amérique latine, toute cré­di­bi­lité. Comment s’en éton­ner ? « On n’a pas dit de nous que nous avions une bombe ato­mique ? Sous la fabrique [ira­nienne] de vélos ! (…) Et que nous sou­te­nons le ter­ro­risme, et que nous finan­çons la gué­rilla colom­bienne, les enlè­ve­ments, et le nar­co­tra­fic, et tout ça ! On nous accuse de tout ça : que nous envoyons de l’uranium en Iran et je ne sais où ! » Le constat ne concerne pas que le Venezuela, mais aussi la Bolivie, l’Equateur, le Honduras (pour ne citer qu’eux) : l’extravagance des médias a fini par délé­gi­ti­mer les médias. Ce qui n’empêche pas M. Chávez de lais­ser la porte ouverte à d’ultérieures évo­lu­tions. « Tout le monde sait quelle est notre ligne poli­tique. Nous ne sou­te­nons ni inva­sions, ni mas­sacres, ni rien, quel que soit celui qui en est res­pon­sable », avant d’ajouter, quelques minutes plus tard : « Ceux qui ont déjà condamné [M. Kadhafi] ont sûre­ment leurs rai­sons ; peut-être ont-ils des infor­ma­tions que nous n’avons pas ».

Il n’empêche, c’est la curée. « Pour les grands médias, conver­tis du jour au len­de­main – comme les gou­ver­ne­ments amé­ri­cain et euro­péens – à l’anti-kadhafisme, la situa­tion en Libye est aussi une occa­sion ines­pé­rée de mettre en accu­sa­tion le Venezuela et d’autres gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes latino-amé­ri­cains regrou­pés au sein de l’ALBA », réagit cette orga­ni­sa­tion le 10 mars 2011. Précisant qu’elle « par­tage la pré­oc­cu­pa­tion mon­diale pour la situa­tion de conflit en Libye, avec les pertes de vies humaines qu’elle entraîne », elle sou­tient l’initiative du pré­sident véné­zué­lien « visant à la créa­tion d’une Commission inter­na­tio­nale huma­ni­taire pour la paix et pour l’intégrité de la Libye afin d’éviter l’agression mili­taire de l’OTAN, et comme partie inté­grante des efforts que doit réa­li­ser la com­mu­nauté inter­na­tio­nale pour aider le peuple libyen. » Cette offre de médiation/​négociation a été moquée, mino­rée ou pure­ment et sim­ple­ment igno­rée. Pourtant, les liens éta­blis entre l’Amérique latine et l’Afrique au sein de l’ASA auraient pu (ou pour­raient) faire de leurs pays des inter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés et accep­tables pour les bel­li­gé­rants – quand bien même le fils du « guide », M. Saif al-Islam Kadhafi, a, dans un pre­mier temps, refusé cette pro­po­si­tion.

Au nom du droit d’ingérence huma­ni­taire, et légaux sur le plan juri­dique puisque jouis­sant de l’onction donnée le 17 mars par le Conseil de sécu­rité de l’ONU, frappes et raids se mul­ti­plient désor­mais sur la Libye, menés par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

« Que veulent-ils ? s’interrogeait M. Chávez, le 25 février, reflé­tant la convic­tion de l’ensemble des sec­teurs pro­gres­sistes latino-amé­ri­cains : Bien sûr, ils se frottent les mains : le pétrole de la Libye ! » On peut trou­ver le rai­son­ne­ment bancal : il y a long­temps que M. Kadhafi a offert son « or noir » à Total (France), ENI (Italie), China National Petroleum Corp, British Petroleum (Grande-Bretagne), Repsol (Espagne), ExxonMobil, Chevron, Occidental Petroleum, Hess et Conoco Phillips (Etats-Unis). C’est tou­te­fois oublier l’existence de la Compagnie pétro­lière natio­nale de Libye (CPN) – au vingt-cin­quième rang mon­dial en terme d’importance –, dont le contrôle et, pour­quoi pas, la pri­va­ti­sa­tion, met­trait du beurre dans les épi­nards des pro­mo­teurs réels de l’intervention. Par ailleurs, une modi­fi­ca­tion des rap­ports de force au sein de l’Organisation des pays expor­ta­teurs de pétrole (OPEP) ne serait pas pour déplaire à cer­tains.

Cela ne remet pas en cause la légi­ti­mité de la lutte des Libyens dres­sés contre le régime – même si, en tout état de cause, per­sonne ne sait trop quels sec­teurs sociaux ils repré­sentent et qui ils sont. Leur sort ne laisse per­sonne indif­fé­rent. Fallait-il pour autant lâcher les chiens occi­den­taux ? Une partie de l’Amérique latine dit non(4). Le Brésil dans un pre­mier temps, en mode mineur, en s’abstenant (avec la Chine, l’Inde, la Russie et l’Allemagne) lors du vote auto­ri­sant la créa­tion d’une zone de non-survol (No Fly Zone) et des frappes aériennes en Libye. Insistant sur le carac­tère spon­tané des sou­lè­ve­ments arabes, Brasilia s’inquiète de la volonté d’en « chan­ger le récit » par une inter­ven­tion exté­rieure sus­cep­tible d’entraîner de sérieuses réper­cus­sions dans le reste de la région. Plus radi­ca­le­ment, Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, l’Equateur, le Paraguay, l’Uruguay et la Bolivie condamnent cette nou­velle « croi­sade impé­ria­liste », le pré­sident Evo Morales fus­ti­geant le « Conseil d’insécurité » et le chef d’Etat équa­to­rien Rafael Correa jugeant « inac­cep­tables » les opé­ra­tions lan­cées par la coa­li­tion.

Une fois de plus, cette Amérique latine dérange et se voit inter­pel­lée y com­pris par la « gauche de gauche » euro­péenne – ver­te­ment ou ami­ca­le­ment selon les cas – sou­dai­ne­ment ral­liée à l’exaltation des droits humains.

L’Amérique latine réfute la double morale des « Occidentaux » – l’enfer étant pavé, même pour les plus sin­cères d’entre eux, de bonnes inten­tions : pour­quoi ne pas inter­ve­nir lorsque Israël frappe le Liban (2006) ou bom­barde Gaza (2009) ? Lorsque, aujourd’hui, l’armée saou­dienne entre au Bahrein – base de la Ve flotte amé­ri­caine ! – pour y répri­mer le vent de révolte qui souffle aussi là-bas ? Pourquoi pas au Yemen, en Chine, en Arabie saou­dite, dans les monar­chies du Golfe, tous pays qui ne font pas dans la den­telle en matière de déni de la démo­cra­tie. A-t-on vu Washington sortir ses F16 et Londres ses Tornado quand, le 28 juin 2009, a été ren­versé le pré­sident Manuel Zelaya, au Honduras ? Au contraire, Mme Hillary Clinton a mis en oeuvre tous ses moyens pour « blan­chir » le coup d’Etat ; depuis, la répres­sion a fait plus de cent soixante morts dans ce petit pays cen­tra­mé­ri­cain.

En Libye, il s’agit de pro­té­ger les civils, pré­tend-on, et de res­tau­rer la démo­cra­tie à coups de mis­siles Tomahawk… L’Histoire récente est-elle si loin­taine ? Cet objec­tif a-t-il été atteint en Irak et en Afghanistan ? Qui peut encore croire à l’innocuité des « frappes chi­rur­gi­cales » pour les inno­cents ? Comment approu­ver une réso­lu­tion de l’ONU tel­le­ment large qu’elle permet tout type d’actions ? Qui ne men­tionne pas qui com­mande les opé­ra­tions – l’ombre de l’OTAN se pro­fi­lant une fois de plus sur une expé­di­tion menée contre un pays musul­man. Et qui ne pré­cise même pas l’objectif final, au risque – ce type de conflit échap­pant sou­vent aux ana­lystes qui l’ont promu ou appuyé – de débou­cher sur une aggra­va­tion de la guerre civile (c’en est désor­mais une, l’opposition étant armée), sur une par­ti­tion de la Libye ou sur une situa­tion de guerres tri­bales et cla­niques, comme en Somalie. Sans parler d’un enli­se­ment pro­bable ou pos­sible des forces de la coa­li­tion.

Considérant que les condi­tions impo­sées par la réso­lu­tion de l’ONU ins­ti­tuant une zone de non-survol de la Libye sont outre­pas­sées par les forces de la coa­li­tion, le Brésil, à tra­vers son minis­tères des affaires étran­gères, a demandé, le 22 mars, « un cessez-le-feu effec­tif, le plus rapi­de­ment pos­sible, capable de garan­tir la pro­tec­tion de la popu­la­tion civile et créant les condi­tions pour que la crise soit réso­lue à tra­vers le dia­logue ». Ce que pré­co­nisent éga­le­ment les chefs d’Etat membres de l’ALBA.

Notes

(1) Venezuela, Cuba, Bolivie, Nicaragua, Equateur, Dominique, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Antigua et Barbuda (ainsi que le Honduras jusqu’au coup d’Etat du 28 juin 2009).

(2) Argentine, Bolivie, Brésil, Colombie, Chili, Equateur, Guyana, Paraguay, Perou, Suriname, Uruguay et Venezuela.

(3) Reflexiones del com­pañero Fidel, 22 février 2011.

(4) Soutiennent les opé­ra­tions mili­taires de la coa­li­tion : la Colombie, le Costa Rica, le Chili, le Mexique, Panamá et le Pérou ; le Guatemala, le Salvador et la République domi­ni­caine n’ont pas pris posi­tion.

Auteur-e-s : Maurice LemoineJournaliste, ancien rédac­teur en chef du Monde diplo­ma­tique, spé­cia­liste de l’Amérique latine, mili­tant alter­mon­dia­liste 

Les commentaires sont fermés.