Dynamique des Forums sociaux

Quelques réflexions tirées de Dakar

Par , Mis en ligne le 25 mars 2011
Quelles leçons tirer du Forum Social Mondial de Dakar ? Que nous enseigne-t-il sur le FSM et la manière dont il pour­rait être conçu à l’avenir ?

Les para­graphes qui suivent consti­tuent une pro­po­si­tion de bilan du FSM Dakar, dont le carac­tère par­tiel et par­tial est assumé, qui ne s’attardera pas lon­gue­ment sur les aspects quan­ti­ta­tifs. Il s’agit plus d’une pre­mière explo­ra­tion de ce que Dakar nous apprend sur ce que signi­fie le FSM et sur la manière dont il pour­rait être conçu à l’avenir.

Un succès paradoxal…

Il n’est jamais aisé de faire le bilan global d’un FSM. L’exercice est déli­cat, tant il est dif­fi­cile de rendre compte de la richesse de l’expérience, de la diver­sité des échanges, ou encore de la com­plexité des pro­blèmes aux­quels par­ti­ci­pants et orga­ni­sa­teurs sont confron­tés.

Le FSM de Dakar ne fait pas excep­tion. Son succès (sur les rai­sons duquel nous reve­nons ci-des­sous) est extrê­me­ment para­doxal : les acti­vi­tés annu­lées ont été plus nom­breuses que jamais et l’impression de flou et de dis­per­sion a atteint des pro­por­tions inédites. L’effondrement du FSM de Dakar était, à la veille de son ouver­ture, une hypo­thèse plau­sible : le nombre exact de salles dis­po­nibles n’était pas connu des orga­ni­sa­teurs, ren­dant impos­sible l’impression du pro­gramme du forum et sa dif­fu­sion au par­ti­ci­pant autre­ment qu’au der­nier moment et de manière très par­cel­laire.

Les rai­sons à ce manque sont exté­rieures au comité d’organisation – il est dû aux ater­moie­ments de l’administration de l’université de Dakar, ainsi qu’à un jeu un peu trouble de la pré­si­dence de la République, offi­ciel­le­ment déter­mi­née à aider à l’organisation du FSM, mais en réa­lité encline à faire de la résis­tance pas­sive.

Les pro­blèmes logis­tiques n’ont cepen­dant pas empê­ché le forum (ses acti­vi­tés, les échanges et ren­contres qu’il permet, etc.) de se tenir. Les dif­fi­cul­tés aux­quelles chacun a dû faire face pour­raient, en trompe-l’œil, ren­for­cer l’impression de succès (les cir­cons­tances pou­vant aider à rendre les juge­ments plus indul­gents). Pourtant, à y regar­der de plus près, ce forum semble bien être réussi dans l’absolu et pour­rait bien avoir des effets durables sur la dyna­mique alter­mon­dia­liste.

orientation sur le site du FSM

Il a offi­ciel­le­ment réuni autour de 75 000 par­ti­ci­pants, soit deux fois plus qu’à Nairobi. Il semble bien que ce chiffre n’est pas exa­géré : le main­tien des cours sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop, qui accueillait le FSM, a certes débou­ché sur de nom­breux pro­blèmes logis­tiques. Mais il a eu l’avantage de faire de ce FSM l’un des forums les plus ouverts sur la ville qui l’accueillait. Les étu­diants ont en effet pu passer de leurs cours aux ate­liers du FSM, enga­ger des dis­cus­sions dans les rues du campus avec d’autres par­ti­ci­pants, aller cher­cher de l’information sur les stands, etc. Pour la pre­mière fois, avoir un badge de par­ti­ci­pant n’avait aucune impor­tance, et il était dif­fi­cile de dis­tin­guer les mili­tants venus spé­cia­le­ment pour le FSM des étu­diants décou­vrant l’événement et ses oppor­tu­ni­tés. C’est une vraie avan­cée, que l’on se sou­vienne des conflits nés, à Nairobi, autour de l’ouverture du site du FSM, ou encore de la dis­tinc­tion faite, au cours des pre­miers FSM, entre « ‘simples’ par­ti­ci­pants » et « délé­gués ».

Les cara­vanes qui ont convergé vers Dakar ont permis une par­ti­ci­pa­tion impor­tante, inédite même en nombre, de repré­sen­tants de mou­ve­ments et d’organisations de base d’Afrique l’Ouest, de Mauritanie et du Maghreb. Prévues pour ras­sem­bler quelques cen­taines de per­sonnes, elles ont fina­le­ment accueilli plus d’un mil­lier de par­ti­ci­pant-e-s. Elles furent éga­le­ment un élé­ment déci­sif de mobi­li­sa­tion et d’extension du forum : cha­cune de leur étape était, en soi, un petit FSM.

La délé­ga­tion du Maghreb/​Machrek a été la plus impor­tante à ce jour lors d’un FSM – plus de 700 mili­tants, prin­ci­pa­le­ment maro­cains, mais aussi de nom­breux Tunisiens, se sont rendus à Dakar et ont pu y témoi­gner des pro­ces­sus de trans­for­ma­tion en cours. Leur pré­sence n’est pas une sur­prise : en 2010, le Maghreb et le Machrek ont accueilli 11 forums sociaux, tous conçus comme autant d’étapes dans la pré­pa­ra­tion du forum de Dakar. L’absence de pro­gramme a sans aucun doute été pré­ju­di­ciable à la visi­bi­lité de ses par­ti­ci­pants, ren­dant leur par­ti­ci­pa­tion dif­fuse : les ren­contres entre les membres de ces délé­ga­tions et le reste des par­ti­ci­pants a prin­ci­pa­le­ment été le fruit du hasard. Les efforts entre­pris par le Forum Social Maghrébin, en lien avec la com­mis­sion expan­sion du Conseil inter­na­tio­nal du FSM ainsi qu’avec le Forum Social Africain ont ainsi mal­heu­reu­se­ment été quelque peu gâchés. Néanmoins, le Maghreb et le Machrek res­tent aujourd’hui les régions où le pro­ces­sus des forums sociaux est le plus dyna­mique.

Les ini­tia­tives locales de « Dakar étendu » (acti­vi­tés orga­ni­sées dans les ban­lieues) sont un élé­ment de succès fon­da­men­tal. Elles sont l’une des moda­li­tés les plus por­teuses de mobi­li­sa­tion de popu­la­tions tra­di­tion­nel­le­ment absentes des FSM. Bien entendu, l’unité de temps et de lieu du FSM est indis­pen­sable à la construc­tion de liens et de conver­gence – les ini­tia­tives de type « étendu » ne doivent donc pas conduire à un épar­pille­ment du FSM. Il faut cepen­dant recon­naître que l’unité de lieu elle-même est excluante, sur­tout si elle ne s’accompagne pas d’efforts spé­ci­fiques et intenses de mobi­li­sa­tion.

Le FSM de Dakar a permis de mettre au centre de l’agenda alter­mon­dia­liste des ques­tions telles que (ou de confir­mer leur impor­tance) : l’accaparement des terres, les droits des migrants, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, etc. Or l’émergence de « nou­velles » thé­ma­tiques est un élé­ment fon­da­men­tal. Ainsi, la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des mou­ve­ments indi­gènes des Andes et de l’Amazonie au FSM 2009, a-t-elle contri­bué à dépla­cer l’arc des reven­di­ca­tions alter­mon­dia­listes, en pro­vo­quant son ouver­ture à la jus­tice cli­ma­tique et aux débats sur les droits de la nature, la terre-mère, l’extraction des res­sources natu­relles, etc.

L’accaparement des terres est, par exemple, une ques­tion cru­ciale, et nou­velle pour les alter­mon­dia­listes. Elle est l’un des points d’entrée pour construire des liens entre les mou­ve­ments trans­na­tio­naux de luttes pour la jus­tice cli­ma­tique et les mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions afri­caines, dans l’optique de la pré­pa­ra­tion du contre-sommet de Durban (17ème Conférence des Nations-Unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, fin 2011). Elle déplace éga­le­ment les cli­vages, puisque les états et mul­ti­na­tio­nales du Nord ne sont pas les seuls pré­da­teurs : cer­tains pays du Sud acca­parent éga­le­ment les terres d’autres états moins riches (à com­men­cer par la Libye de Kadhafi). Elle intro­duit enfin, au même titre que les tra­vaux des mou­ve­ments sur la ges­tion des res­sources natu­relles, les droits des peuples indi­gènes et les limites de la bio­sphère, l’idée d’épuisement de la pro­priété privée en tant que régime d’organisation de la pro­duc­tion et de la répar­ti­tion des res­sources, et la pro­gres­sion des réflexions sur des moda­li­tés nou­velles de pro­priété, col­lec­tives, com­mu­nau­taires, ouvertes, dont la notion de « biens com­muns » est une des formes concep­tuelles et poli­tiques pos­sibles.

sur le campus de l'UCAD

Les « Assemblées de conver­gence pour l’action » consti­tuent une avan­cée majeure dans le pro­ces­sus des forums sociaux. Elles per­mettent en effet de mettre en évi­dence la finesse (au sens de la pré­ci­sion et de l’acuité) et l’épaisseur (au sens de la com­plexité et glo­ba­lité) des ana­lyses por­tées par les acteurs de l’altermondialisme dans les ate­liers auto-orga­ni­sées du forum. Elles sou­lignent le saut qua­li­ta­tif, d’une exper­tise tech­nique, sec­to­rielle et com­par­ti­men­tée, prin­ci­pa­le­ment portée par les ONG du Nord, à une parole poli­tique plus dense, plus com­plète et moins euro­péo-cen­trée. La montée en puis­sance de l’expertise des mou­ve­ments sociaux et de la parole des exclus / dis­cri­mi­nés (y com­pris à l’intérieur des grandes ONG) est une grande réus­site de ce FSM – montée en puis­sance qui était déjà au cœur du FSM de Belem. Grâce aux Assemblées finales, Dakar a éga­le­ment joué un rôle clef dans la légi­ti­ma­tion et le déploie­ment de l’agenda global des mobi­li­sa­tions 2011-2012. C’est une évi­dence pour les mobi­li­sa­tions por­tées par les réseaux insé­rés dans la dyna­mique du FSM depuis plu­sieurs années (jus­tice cli­ma­tique, g8/​g20, etc.). L’absence de mobi­li­sa­tions glo­bales sur des thé­ma­tiques émer­gentes (comme l’accaparement des terres) n’est pas un échec. Dakar doit être pensé comme une pre­mière étape dans leur ins­crip­tion à l’agenda des mobi­li­sa­tions, à l’instar du rôle joué par Belem pour les reven­di­ca­tions por­tées par les mou­ve­ments indi­gènes : les ques­tions de « crise des civi­li­sa­tion » (et plus géné­ra­le­ment les ques­tions éco­lo­giques), cen­trales à Belem, n’avaient pas dis­paru à Dakar, prou­vant donc qu’elles se sont dura­ble­ment ins­crites dans les pré­oc­cu­pa­tions alter, quel que soit le conti­nent qui accueille le forum. En dehors des mou­ve­ments fran­çais et espa­gnols, les euro­péens étaient peu pré­sents à ce forum et la crise sociale que tra­verse le conti­nent y a été peu dis­cu­tée. Bien sûr, cette absence pose de nom­breuses ques­tions (la faible par­ti­ci­pa­tion syn­di­cale n’y est pas étran­gère). Dakar met en évi­dence que l’Europe n’est plus le centre de gra­vité de l’altermondialisme. Les mou­ve­ments des Suds ont dura­ble­ment pris le lea­der­ship intel­lec­tuel et poli­tique sur le pro­ces­sus du FSM – à tel point que ce sont des orga­ni­sa­tions du Sud qui sug­gèrent d’organiser le pro­chain Forum dans un pays euro­péen, confiantes en leur capa­cité à ren­for­cer les mou­ve­ments euro­péens et à les aider à pro­vo­quer un bas­cu­le­ment.

…qui pose la question du rôle du comité d’organisation et du conseil international

Un succès qui amène plu­sieurs com­men­taires – et ne peut qu’interroger sur la fonc­tion exacte des comi­tés d’organisation des forums à venir : de ce point de vue, Dakar est riche d’apprentissages.

Tirer parti de la matu­rité des par­ti­ci­pants

Le FSM de Dakar s’est tenu sans que ses orga­ni­sa­teurs ne puissent pla­ni­fier les acti­vi­tés : l’absence d’information fiable sur la dis­po­ni­bi­lité des salles a rendu impos­sible l’impression, en temps et en heure du pro­gramme du FSM. Le comité d’organisation a donc du parer au plus pressé, faire ins­tal­ler des tentes à mesure qu’il décou­vrait l’ampleur des blo­cages admi­nis­tra­tifs et poli­tiques. Surtout, il s’en est remis aux par­ti­ci­pants eux-mêmes, qui sont mas­si­ve­ment par­ve­nus à tenir leurs acti­vi­tés, alors même que l’information indis­pen­sable à leur bon dérou­le­ment n’était pas dis­po­nible, ou pas à temps. Alors que le FSM était jusqu’à pré­sent régu­liè­re­ment cri­ti­qué pour son gigan­tisme et pour son orga­ni­sa­tion qui ren­dait les par­ti­ci­pants pas­sifs, voire consom­ma­teurs, le succès de Dakar est une co-pro­duc­tion du comité d’organisation et des par­ti­ci­pants. Ce forum fait la démons­tra­tion de l’extraordinaire matu­rité des orga­ni­sa­tions impli­quées dans la dyna­mique des forums sociaux et de leur auto­no­mie. Elle est la consé­quence logique d’une année 2010 mar­quée par 55 évé­ne­ments auto­nomes mais reliés les uns aux autres : sans les capa­ci­tés d’adaptation du comité d’organisation, il ne fait pas de doute que le forum se serait effon­dré. Mais, sans l’autonomie et l’inventivité des par­ti­ci­pants, ces capa­ci­tés d’adaptation n’auraient pas suffi à faire de cette édi­tion du FSM un succès.

Repenser le rôle des orga­ni­sa­teurs

L’autonomie éton­nante, et sti­mu­lante, ne doit pas mas­quer deux pro­blèmes impor­tants. D’une part, ce forum a pro­ba­ble­ment été l’un des plus dif­fi­ciles d’accès pour les « nou­veaux venus ». En effet, l’autonomie néces­site de bien connaître le FSM, ses par­ti­ci­pants, d’avoir un bon carnet d’adresses pour faire cir­cu­ler l’information par texto ou par mail – si les orga­ni­sa­tions bien insé­rées dans la forme-forum ont su s’adapter, les nou­veaux venus se sont sou­vent trou­vés contraints à s’en remettre au hasard, et ont dure­ment subi les pro­blèmes logis­tiques.

D’autre part, l’improvisation et l’inventivité col­lec­tive n’ont pas suffi à faire face à l’ensemble des pro­blèmes engen­drés par l’absence de pro­gramme. Les inter­prètes de Babels n’ont ainsi jamais pu tra­vailler dans de bonnes condi­tions.

L’extraordinaire auto­no­mie sou­li­gnée ci-dessus, comme ses impor­tantes limites, pose donc la ques­tion du rôle des comi­tés d’organisation des FSM à venir (ainsi que celui du Conseil International) : Comment par­ve­nir à tirer partie de l’autonomie et de la matu­rité des par­ti­ci­pants dont Dakar a fait la démons­tra­tion ? Comment faire en sorte que la par­ti­ci­pa­tion active ne soit pas remise en cause ? Autrement dit : com­ment s’assurer que ce qui s’est passé à Dakar ne soit pas le fruit du hasard (ou la consé­quence d’une logis­tique chao­tique) mais puisse être repro­duit lors des pro­chains forums ?

Répondre à ces ques­tions n’est pas simple : l’organisation d’un FSM étant suf­fi­sam­ment com­plexe, et ses moyens inver­se­ment res­treints pour qu’il soit ten­tant de s’en remettre à une pro­cé­du­ra­li­sa­tion accrue comme moyen de réduire les incer­ti­tudes – un tra­vers auquel le Conseil inter­na­tio­nal n’échappe mal­heu­reu­se­ment pas tou­jours. Il faut ima­gi­ner un pro­ces­sus d’organisation plus souple, y com­pris dans la construc­tion du pro­gramme lui-même et mul­ti­plier les espaces (et non les acti­vi­tés) auto-orga­ni­sés.

Il est un élé­ment pri­mor­dial, sur lequel le Comité d’Organisation et le Conseil International peuvent direc­te­ment et assez aisé­ment agir : le nombre d’activités ins­crites au pro­gramme du FSM. Son aug­men­ta­tion ne doit en aucune manière être consi­dé­rée comme une « bonne » nou­velle – quand bien même elle prouve l’intérêt intact pour la forme-forum. Nous en avons suf­fi­sam­ment expé­ri­menté les consé­quences néga­tives : la mul­ti­pli­ca­tion du nombre d’activités nuit à la lisi­bi­lité du forum, en ce qu’elle aug­mente l’impression de « bruit ». L’agglutination est pour­tant l’un des seuls moyens d’intégrer de nou­veaux acteurs dans la dyna­mique des forums. Sans elle, les grands réseaux inter­na­tio­naux ont ten­dance à tra­vailler avec leurs par­te­naires habi­tuels, connus et déjà iden­ti­fiés, tandis que les « nou­veaux venus » sont can­ton­nés à des dis­cus­sions paral­lèles. L’une des cri­tiques les plus fortes for­mu­lées après le FSM de Mumbai (2004) avait pré­ci­sé­ment porté sur ce point : les inter­na­tio­naux et les mou­ve­ments de base indiens (mou­ve­ments de femmes ou d’intouchables) ne s’étaient ren­con­trés que dans les mani­fes­ta­tions orga­ni­sées pen­dant le forum, mais n’avaient pas, ou peu, échangé dans les sémi­naires et ate­liers. Dakar, comme Nairobi ou Belem n’échappe mal­heu­reu­se­ment pas à cet écueil.

En outre, l’absence d’agglutination fait peser une pres­sion ingé­rable sur les orga­ni­sa­teurs. À Dakar, les orga­ni­sa­teurs devaient ainsi bou­cler un pro­gramme com­pre­nant jusqu’à 150 acti­vi­tés en paral­lèles (130 ate­liers, et 20 liai­sons « Dakar-étendu »)… soit 16 jours conti­nus de débats (mises bout-à-bout, les 840 acti­vi­tés ins­crites au forum de Dakar repré­sentes 130 jours de dis­cus­sions inin­ter­rom­pues). Même si l’administration de l’UCAD avait fait preuve de bonne volonté, il est hau­te­ment impro­bable que le comité d’organisation et le conseil inter­na­tio­nal du FSM soient par­ve­nus à faire serei­ne­ment face à une telle « demande ».

La défi­ni­tion d’un pro­ces­sus « d’agglutination » des acti­vi­tés des forums à venir doit donc être l’une des tâches prio­ri­taires de la com­mis­sion métho­do­lo­gie du CI.

manif devant l'ambassade d'Égypte à Dakar

Revenir à l’expérimentation

La cri­tique (interne) du FSM n’est pas nou­velle. Dès les toutes pre­mières édi­tions, les cri­tiques furent vives. Les par­ti­ci­pants au deuxième cam­pe­ment inter­con­ti­nen­tal de la jeu­nesse avaient ainsi orga­nisé une action contre le « carré VIP » du FSM 2002. Ils enten­daient ainsi pro­tes­ter contre la « mono­po­li­sa­tion » de la parole par quelques « happy fews », invi­tés et logés (dans des hôtels de luxe) par le comité d’organisation. L’année sui­vante, la cri­tique contre les orga­ni­sa­teurs du forum fût ren­for­cée par le retard pris par le comité orga­ni­sa­teur dans la publi­ca­tion du pro­gramme du Forum – la pro­gram­ma­tion des ate­liers auto-orga­ni­sés ne fût rendue publique que deux jours après le début du FSM. Dans le même temps, un tra­vail piloté par Ibase d’analyse des thé­ma­tiques trai­tées dans les ate­liers et dans les séances plé­nières (ces der­nières étant pré­pa­rées par le comité d’organisation, et bien plus visibles dans le pro­gramme que les pre­miers, portés par les par­ti­ci­pants) mît en évi­dence un déca­lage dans les prio­ri­tés et les thé­ma­tiques.

Ce que cet exemple précis a, ici, d’intéressant, est la manière dont les cri­tiques sur la pri­va­ti­sa­tion de la parole eurent un impact direct sur le format du Forum et se tra­dui­sirent par des chan­ge­ments orga­ni­sa­tion­nels majeurs. Le conseil inter­na­tio­nal a alors décidé de sup­pri­mer les séances plé­nières, et de passer à un pro­gramme 100% auto-orga­nisé – une déci­sion qui n’a depuis jamais été remise en cause autre­ment qu’à la marge. Ces cri­tiques ne se sont pas uni­que­ment tra­duites par la sup­pres­sion des séances plé­nières. De fait, elles ne concer­naient pas la seule manière dont le pro­gramme du Forum se construit. Elles étaient éga­le­ment la consé­quence (et la mani­fes­ta­tion) d’une frus­tra­tion crois­sante des par­ti­ci­pants aux pre­miers forums sociaux. Cette situa­tion n’a, en elle-même, rien de sur­pre­nant, en ce qu’elle est étroi­te­ment liée à l’endroit où le FSM se situe en tant qu’espace : entre l’attente (d’un autre monde) et l’expérience (d’alternatives comme des ravages de la glo­ba­li­sa­tion). Que le FSM finisse par géné­rer autant de frus­tra­tion que d’espoir n’est donc pas éton­nant. L’enjeu, pour les orga­ni­sa­teurs, est de par­ve­nir à assu­mer col­lec­ti­ve­ment cette frus­tra­tion, et à la poli­ti­ser. La réponse poli­tique et orga­ni­sa­tion­nelle appor­tée à cette frus­tra­tion fût l’ajout d’une troi­sième « fonc­tion » au FSM, aux côtés des dimen­sions de socia­li­sa­tion et de mobi­li­sa­tion : le FSM a alors été conçu comme étant aussi un espace d’expérimentation, voire de pré­fi­gu­ra­tion. L’expérimentation a été au cœur des forums 2004 et 2005 – qu’il s’agisse de l’architecture du site accueillant le FSM, de la tra­duc­tion (et du maté­riel d’interprétation), de la géné­ra­li­sa­tion de l’utilisation des logi­ciels libres, de la prise en compte des acteurs de l’économie sociale et soli­daire dans la réflexion sur les retom­bées éco­no­miques du FSM, etc.

Cette dimen­sion « expé­ri­men­tale » du FSM a pro­gres­si­ve­ment été aban­don­née : les orga­ni­sa­teurs ont sou­vent eu ten­dance à la consi­dé­rer comme res­pon­sable des pro­blèmes qu’ils ren­con­traient, notam­ment autour de la ques­tion de l’interprétation. Ils ont ainsi donné l’impression qu’ils pré­fé­raient avoir recours à des sous-trai­tants privés plutôt que de se donner les moyens de prendre en charge de l’intérieur les ques­tions tech­no­lo­giques et lin­guis­tiques. Ils pro­longent de ce fait un schéma pour­tant éculé, qui vou­drait que les ques­tions tech­niques ne soient pas poli­tiques – ou ne le soient que de manière mineure en com­pa­rai­son des « conte­nus ». Ils ont eu ten­dance à consi­dé­rer la frus­tra­tion comme une consé­quence des ratés induits par l’expérimentation – alors qu’ils auraient dû conce­voir l’expérimentation comme une réponse à la frus­tra­tion.

Quel lieu pour accueillir le forum ?

Construire un site dédié au Forum, plutôt que d’utiliser des infra­struc­tures inadap­tées à un forum est un objec­tif essen­tiel – on rap­pel­lera ici que les deux forums ayant sus­cité le plus d’enthousiasme quant à leur archi­tec­ture furent les FSM 2004 et 2005, tous deux tenus sur des sites ad hoc (même si le site du FSM 2005 fût cri­ti­qué pour son éten­due). Le choix du site n’est pas anodin : construire un site spé­ci­fi­que­ment conçu pour le forum permet de mieux tenir compte de ses besoins (le campus d’une uni­ver­sité n’est pas plus adapté qu’un stade d’athlétisme aux usages du forum qu’en ont les par­ti­ci­pants, qui mêlent par­ti­ci­pa­tion stu­dieuse à des ate­liers, déam­bu­la­tions au hasard, mani­fes­ta­tions de rues, actions impromp­tues, etc.).

Au-delà des pro­blèmes logis­tiques, le choix d’une uni­ver­sité comme lieu d’accueil d’un forum doit cepen­dant être dis­cuté. S’il permet aux étu­diants de prendre part au Forum, il n’est pas sans poser des pro­blèmes. D’une part, il est indis­pen­sable d’accompagner ce choix d’une ouver­ture du pro­ces­sus d’organisation du forum aux orga­ni­sa­tions étu­diantes et aux syn­di­cats d’enseignants. D’autre part, il ne faut pas perdre de vue que les uni­ver­si­tés sont des lieux de (re)production des élites, ce qui peut frei­ner la par­ti­ci­pa­tion de cer­tains mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions (il n’est sym­bo­li­que­ment pas neutre de se rendre sur un campus, lieu qui est étran­ger au quo­ti­dien de nom­breux groupes sociaux).

La par­ti­ci­pa­tion des popu­la­tions locales les plus pauvres ne dépend bien entendu pas uni­que­ment du site retenu pour accueillir le Forum. Le tra­vail local de mobi­li­sa­tion est évi­dem­ment pri­mor­dial. Pour reprendre les termes des orga­ni­sa­teurs du Forum Social des États-Unis, « l’intentionnalité » dont font preuve les orga­ni­sa­teurs pour inclure les plus pauvres dans la pré­pa­ra­tion du forum est un élé­ment clef de succès. Il est par­fois ten­tant de donner la prio­rité aux efforts de mobi­li­sa­tion conti­nen­tale ou sous-régio­nale et de négli­ger la mobi­li­sa­tion natio­nale et locale. Le forum de Dakar n’a mal­heu­reu­se­ment pas com­plè­te­ment échappé à ce tra­vers (récur­rent dans les forums sociaux).

Ne plus impo­ser le rythme du FSM aux mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes

Dakar invite éga­le­ment à redis­cu­ter la pério­di­cité des forums sociaux mon­diaux. La réus­site de Dakar est la consé­quence directe d’une année 2010 riche de plus de 55 forums sociaux – tous étant pensés, d’une manière ou d’une autre, comme une étape dans la pré­pa­ra­tion du FSM de Dakar. Il semble donc oppor­tun de valo­ri­ser ces expé­riences et de mettre les forums sociaux locaux, régio­naux, conti­nen­taux et thé­ma­tiques au cœur du pro­ces­sus (plutôt que le FSM « cen­tra­lisé » lui-même) – une démarche qui paraît incom­pa­tible avec la volonté de main­te­nir un FSM « cen­tra­lisé » tous les deux ans. Il serait sans doute pré­fé­rable de penser le pro­ces­sus du forum sur un rythme de trois ans : un an et demi consa­cré aux ini­tia­tives issues du FSM (qui, dans le cas pré­sent, nous amè­ne­rait jusqu’aux ini­tia­tives paral­lèles au sommet Rio + 20) et un an et demi de forums locaux, régio­naux, thé­ma­tiques et conti­nen­taux sur la base des­quels le FSM « cen­tra­lisé » serait orga­nisé. L’incertitude finan­cière à laquelle le FSM fait face plaide éga­le­ment pour un allé­ge­ment du rythme (et de l’ampleur) du forum « cen­tra­lisé ».

Le FSM et le « printemps » arabe

Dakar a bien évi­dem­ment été marqué par les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion en Tunisie, en Égypte, au Yémen, etc. Les pro­blèmes logis­tiques et l’absence induite de pro­gramme papier n’ont mal­heu­reu­se­ment pas permis de donner toute sa visi­bi­lité aux efforts entre­pris par la com­mis­sion expan­sion du Conseil inter­na­tio­nal et par le comité d’organisation pour créer des liens entre ces pro­ces­sus et le FSM de Dakar. Pourtant, les délé­ga­tions en pro­ve­nance du Maghreb, du Machrek, et plus géné­ra­le­ment du monde Arabe (jusqu’au Yemen) étaient extrê­me­ment impor­tantes. Bien entendu, rien ne permet de dire que la dyna­mique des forums sociaux a eu un impact direct sur les pro­ces­sus en cours. Il serait lar­ge­ment exa­géré et mal­venu de pré­tendre qu’un lien de cau­sa­lité, directe ou indi­recte, unit la dyna­mique du FSM aux pro­ces­sus en cours. On ne peut cepen­dant que consta­ter une coïn­ci­dence frap­pante : 11 forums sociaux se sont tenus au Maghreb et au Machrek au cours de l’année 2010. Cette coïncidence/​corrélation est, en elle-même, un succès poli­tique : elle prouve que la forme-forum est en phase avec les mou­ve­ments de trans­for­ma­tion contem­po­rains, qu’elle résonne avec eux. Il n’y a qu’à voir com­ment toutes les diplo­ma­ties sont inca­pables de com­prendre ce qui se passe, qu’à consta­ter le silence d’une bonne partie des forces de gauche tra­di­tion­nelles pour com­prendre qu’effectivement, cette coïn­ci­dence n’est pas rien, et sur­tout : elle n’est pas due au hasard, c’est bien la construc­tion poli­tique des forums sociaux qui leur permet d’être ainsi en phase. Le sou­tien de Chavez à Kadhafi et les ater­moie­ments des gou­ver­ne­ments équa­to­riens et boli­viens sur le sujet sont bien la preuve qu’il ne suffit pas d’être du côté de la trans­for­ma­tion pour com­prendre la portée de tout pro­ces­sus de chan­ge­ment en cours. Il s’agit par ailleurs d’une pierre de plus dans le jardin de ceux qui pensent que les Forums Sociaux doivent se rap­pro­cher des gou­ver­ne­ments « amis ». Au contraire : les sou­te­nir par la cri­tique plutôt que par l’adhésion (ou alliance) appa­raît comme une vraie néces­sité.

Publié par Mouvements, le 20 mars 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​D​y​n​a​m​i​q​u​e​-​d​e​s​-​F​o​r​u​m​s​-​s​o​c​i​a​u​x​.html

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