De la diversité à la solidarité

Le féminisme occidental n’est pas linéaire; il est parcouru de tensions entre différents courants de pensée et entre différentes organisations. En tant que black feminist, la spécificité des réalités des femmes de couleur est ce qui informe mon point de vue, mais cette spécificité n’est pas la seule qui fait que le féminisme occidental n’est pas linéaire. Les théories queer et les réflexions sur le capacitisme sont deux autres exemples de perspectives qui ont complexifié la pensée et l’action féministes depuis les vingt dernières années.

Il est de plus en plus pressant que toute la gauche se saisisse de sa responsabilité de bien comprendre la façon dont les oppressions sont liées entre elles, afin que le projet qu’elle propose amène à toutes et à tous un réel changement. Je continue de croire que le féminisme a été à l’avant-garde de plusieurs luttes, et il me semble certain que si nous parvenons à poser certaines questions difficiles et à y répondre, les autres mouvements ne pourront que tirer avantage de nos apprentissages.

La question de départ que je veux adresser est la suivante : « comment appréhender le mouvement féministe contemporain dans sa complexité? ». Je me suis permise de reformuler la question pour savoir plutôt comment le mouvement lui-même appréhende sa complexité interne. Ma prémisse de départ sera de dire que les alliances sont nécessaires. Je chercherai ensuite à définir ce principe ou plutôt, ce projet. De là nous verrons  avec qui ces alliances devraient se faire. Je suggérerai enfin quelques « conditions gagnantes » pour qu’elles soient efficaces.

Qu’entendons-nous par « alliance » ?

Concrètement, comment devrions-nous concevoir le projet d’alliances? Chandra Mohanty, théoricienne féministe postcoloniale, définit la solidarité en termes de réciprocité, de redevabilité, et de reconnaissance d’intérêts communs. Elle conçoit cette solidarité comme la base des relations entre diverses communautés ou différents groupes. Pour Mohanty, la solidarité ne se fonde pas sur une oppression commune présupposée ou imposée, mais plutôt sur la décision que font des groupes de personnes de travailler et de combattre ensemble. La diversité et la différence n’ont donc pas à être évitées, minimisées, ou effacées pour pouvoir construire des alliances. Elles doivent être reconnues et respectées.

La solidarité n’est réelle que dans l’action, c’est une notion active et non pas quelque chose qui existe dans l’abstrait. Elle implique des débats, des discussions constantes, une ouverture à la critique et des mises à l’épreuve. Mohanty préfère donc parler de solidarité que de sororité : cette dernière suppose une certaine passivité ou un certain essentialisme à l’origine du lien entre les femmes, alors que la première demande à ce que l’intention de soutien, si on peut dire, soit manifestée, explicitée.

Les alliances devraient donc être basées, non pas sur une seule oppression partagée, mais plutôt  sur une lutte pour la survie, pour la justice, etc. Autrement dit, le point de départ de nos alliances ne peut pas être ce que nous sommes, soit ce qui fait que nous « sommes toutes pareilles », nos identités partagées. Plutôt, nous devons partir du projet global pour lequel nous luttons. Ce ne sont pas nos identités qui créeront le changement mais notre vision pour un avenir commun. C’est autour de cette vision que le mouvement peut réunir les femmes. L’unité  des luttes féministes se trouvent donc bel et bien dans la pratique et l’action qui émanent d’un sentiment et d’une volonté de travailler ensemble.

Pourquoi des alliances ?

Rappelons quelques éléments de contexte. D’abord, une critique récurrente souvent formulée au mouvement féministe, autant québécois que plus généralement occidental, est qu’il prétend représenter toutes les femmes tout en continuant d’exclure les perspectives des femmes qui ne sont pas blanches, hétérosexuelles, de classe moyenne, et sans handicap. La réponse du mouvement a longtemps été de dire qu’au-delà de toutes nos « différences », ce qui nous rassemble et doit primer est le fait que nous sommes toutes des femmes. Nous sommes toutes des soeurs, disent et disaient-elles.

Ensuite, un effet pernicieux  du mythe de l’égalité-déjà-atteinte et de la pensée néolibérale est non seulement de dire que le mouvement féministe n’a plus sa raison d’être mais aussi de détourner la critique des femmes de couleur à l’égard du prétendu universalisme du mouvement féministe, en utilisant leur argument pour délégitimer aux yeux du public les revendications du mouvement. La critique des féministes de couleur (et d’autres) était articulée de l’intérieur : elle   cherchait à créer non pas des antagonismes mais des connections. Cependant, les adversaires des droits des femmes en profitent pour dire que le mouvement n’a plus sa raison d’être, vu que les femmes elles-mêmes ne se reconnaissent pas en lui.

Face à ces interpellations, deux mises en garde s’imposent. Premièrement, le mouvement féministe doit bien comprendre que les alliances ne sont pas une nouvelle façon de parler de sororité. Autrement dit, les alliances ne doivent pas être un nouveau moyen pour faire accepter aux femmes de couleur le faux universalisme du sexisme comme seule ou principale base d’oppression de toutes les femmes.

Deuxièmement, la volonté du mouvement de faire des alliances ne doit pas être fondée sur un empressement à faire bonne figure, pour qu’il puisse exhiber une belle photo de famille reflétant une fausse diversité. Je veux dire par là que les femmes avec qui ces alliances seront faites devront pouvoir être entendues et non seulement faire acte de présence. Il arrive trop souvent que les femmes de couleur soient invitées à s’asseoir autour de la table mais, se retrouvent sans poids réel dans la prise de décisions parce que les rapports de pouvoir ne sont pas questionnés ou reconfigurés.

Comme plusieurs d’entre nous, je suis active dans plus d’un groupe, féministes et autres. Une des questions qu’on me pose le plus souvent est « Où sont les personnes « immigrantes »? Pourquoi est-ce qu’elles ne viennent pas à « nos » activités? Comment pouvons-nous en attirer plus? ». Actuellement, les groupes attendent des personnes de couleur qu’elles ne viennent que pour ajouter de la pigmentation à leurs rangs.

Nombreux sont les groupes qui ne sont pas prêts à intégrer les nouvelles perspectives que nous apportons, et encore moins à revoir les pratiques qui souvent reproduisent les mêmes mécanismes d’oppression que nous cherchons à transformer. Les personnes de couleur ne peuvent pas être enthousiastes à se joindre et participer à un groupe ou à un mouvement, si elles constatent qu’elles n’occuperont qu’un rôle subordonné. Notre présence ne peut pas servir uniquement à valider ou cautionner le statu quo.   Ainsi, la diversité du mouvement ne passe pas par le recrutement, mais d’abord par un travail de réflexion sur la façon dont nous adoptons nos priorités, les connaissances sur lesquelles nous nous alignons, et les voix que nous entendons.

Des alliances avec qui ?

Un constat revient souvent : les oppressions – et les courants féministes qui les théorisent, sont multiples et si diversifiées  que le mouvement féministe devrait les aborder séparément, une à la fois, parce que les intégrer toutes du même coup serait trop difficile ou cacophonique. Cela voudrait dire par exemple de commencer par comprendre le féminisme autochtone, essayer l’année suivante d’appliquer une analyse anti-raciste, voir plus tard ce qu’on fait avec la pensée queer, éventuellement de tenter de gérer telle ou telle autre critique qui semble trop complexe ou « moins pressante », etc. Je considère que cette façon de procéder est problématique, et ce pour plusieurs raisons.

Par exemple, qui décide quelle oppression est plus pressante qu’une autre? Argumenter qu’une posture est trop complexe à aborder constitue souvent une autre façon de dire qu’on ne veut pas, ou qu’on choisi de ne pas prendre le temps nécessaire pour comprendre ce qu’elle implique ou défend. Lorsqu’on pellète un problème en avant, n’est-ce pas en espérant que l’avenir auquel on relègue la solution n’arrivera pas, que nous n’aurons donc jamais à gérer la situation ou que d’autres s’acquitteront de la responsabilité de le faire? Procéder par étapes ne peut que dresser les courants féministes les unes contre les autres, chacun voulant bien sûr que son analyse soit incorporée en premier.

Il est important aussi de remarquer le rapport de pouvoir qui est alors mis en évidence: certaines femmes sont en position de déterminer quelles analyses sont valables et recevables, l’ordre dans lequel elles seront « traitées », etc, alors que d’autres femmes sont mises en position de celles qui demandent. Bref, certaines féministes seraient les « gate-keepers » du mouvement, et d’autres auraient à argumenter leur droit d’adhésion.

Prenons encore l’exemple les femmes de couleur. Il m’arrive souvent  d’entendre cette idée que, si nous nous investissions plus dans le mouvement (féministe ou autre), nous pourrions faire avancer les enjeux qui nous touchent davantage. Le problème avec ce point de vue est qu’il présuppose que les enjeux qui nous touchent ne sont que les « nôtres ». Il ne fait alors porter la responsabilité de la lutte que sur nous seules.

Alors que pourtant, si je prends les enjeux des personnes assistées sociales par exemple, peu importe que nous ayons un emploi ou non, toute personne investie dans la lutte pour la justice sociale considère que ces enjeux sont des enjeux de société et qu’ils doivent toutes et tous nous préoccuper. Il faut  que le mouvement féministe, et même tous les mouvements progressistes, se demandent pourquoi certains enjeux sont considérés comme ne concernant que des segments particuliers de la population.

Ainsi, il ne s’agit pas de se demander « que veulent les black feminists?! » « Que veulent les femmes queer ?!» « Que veulent les femmes handicapées ?!» Et « ces féministes musulmanes, que veulent-elles!? ». Encore une fois, poser la question ainsi fait porter le fardeau de la preuve et de la démonstration à ces féministes. Ces questions sont mal posées de telle sorte qu’on croirait que le problème repose sur « ces femmes-là » plutôt que de questionner le rôle de chacune dans la perpétration des oppressions.

Ce qui serait nettement plus engageant politiquement pour le mouvement serait de s’attarder plutôt à se demander « comment est-ce que l’injonction de l’hétéronormativité teinte le rapport entre la société et le mouvement des femmes?» « Quelle est l’influence de l’histoire coloniale et de l’impérialisme sur les rapports entre femmes?», « Quel est l’apriori capacitiste qui influence le choix et le type d’actions que nous menons? ». Bref, nous devons arriver à formuler les questions de sorte à nous responsabiliser dans les réponses que nous donnons.

Formuler les questions ainsi nous permet aussi de voir comment une femme, dépendamment d’où elle est située socialement, vit notamment le sexisme, le racisme, l’hétérosexisme, le capacitisme, et l’impérialisme . Un tel exercice révèle assez rapidement les privilèges des unes et des autres et les rapports de pouvoir entre nous. Ce type d’exercice ne vise pas à nous séparer, mais plutôt à reconceptualiser l’unité que nous invoquons. Dans ce modèle, l’unité se fonde sur la reconnaissance et le respect des différences en ayant pour but de défaire la domination.

Aussi, le réel exercice est moins dans notre capacité à énumérer toutes les formes d’oppression que dans notre défi à comprendre la façon dont elles convergent et se nourrissent les unes les autres. Nous n’arriverons pas à comprendre ces systèmes si nous continuons de les décontextualiser les uns des autres.

Ce qui est plus important selon moi serait de questionner la position qu’occupent les sujets dans les relations de pouvoir. Selon Himani Bannerji, il est nécessaire d’examiner les relations dans lesquelles nous exerçons un pouvoir (par exemple le pouvoir d’inclusion et d’exclusion, le pouvoir de nommer ce qui peut être considéré comme une théorie féministe ou non, etc.), autant que nous analysons les relations dans lesquelles nous sommes subordonnées ou exclues – par exemple, les relations hommes-femmes, les relations institutionnelles qui discréditent l’apport féministe, etc.

Il est toujours essentiel de comprendre les rapports de pouvoir sous-jacentes à toutes nos relations, pas seulement celles avec les hommes et les institutions mais également celles entre nous. Pour preuve, le fait même d’être en position de déterminer si et quand une alliance est nécessaire révèle la position privilégiée que certaines occupent. Les alliances entre féministes exigent donc une refonte des rapports de pouvoir. Comme le dit Jewel Amoah, tant que les femmes du mouvement ne reconnaitront pas la légitimité des divers courants qui le traversent, ce sont les notions de hiérarchies et de pouvoir qui prévaudront.

Quelles sont les conditions nécessaires pour que ces alliances soient porteuses ?

Le mouvement ne peut pas prétendre parler pour les femmes tout en continuant d’évacuer les relations sociales raciales qui organisent de façon très profondes la vie de tant de femmes. Pour plusieurs, au-delà des spécificités de nos expériences, nous devrions trouver un point commun, une base qui nous rassemble. Il reste que, comme l’explique Bannerji, en cherchant cette base qui nous rassemble, ce qui en résulte est une réaffirmation de l’autorité et de la supériorité de celles qui sont en position de privilège. En parlant du problème d’exclusion dans la pensée féministe, Elizabeth Spelman a souligné qu’insister sur l’unité des femmes ne garantit pas que nos relations ne seront pas hiérarchisées. Une fois qu’il est dit que nous ne devrions parler que d’une seule voix, la question est de savoir comment y arriver. Est-ce que certaines savent mieux que d’autres quelle voix rassemble toutes les autres? Si oui, qui l’a décidé?

Vous aurez remarqué que je n’ai à aucun moment parlé d’inclusion. C’est un choix délibéré de ma part. Ce terme aurait été contradictoire parce que, comme je l’ai déjà dit, il n’existe pas un féminisme mais DES féminismes.  À mon sens, parler d’inclusion suppose qu’il existeune norme, un féminisme universel quelconque, à qui, nous black feminist, féministes chicana, mujeristas, féministes autochtones, féministes musulmanes, et bien d’autres encore, souhaiterions être intégrés. La notion d’inclusion, comme le dit si bien Spelman, révèle toujours le pouvoir de celles qui ont le choix et la latitude d’inclure ou non. Le fait qu’une hôtesse  accueille quelqu’un chez elle ne remet pas en question ses privilèges, au contraire le fait qu’elle ait pu choisir d’ouvrir la porte ou non exprime son privilège.

En guide de conclusion

En terminant, je  reprendrais le dicton qui dit que « le voyage est  aussi important que la destination ». En effet, le processus même qui mène aux alliances est très formateur et déterminant pour le mouvement féministe. Le travail inhérent à ce processus doit nous mener à un démantèlement des privilèges car ce sont eux qui briment les possibilités d’actions communes.  Spelman a dit que la fin des privilèges dans le mouvement féministe signifiera la fin de la priorisation des préoccupations de certaines au désavantage d’autres, et l’impossibilité d’écarter, volontairement ou non, leurs expériences et leurs perspectives.

Il est primordial que le mouvement féministe québécois réussisse à forger des alliances qui lui permettent non seulement de se fortifier, mais surtout de constamment forger et renouer avec son potentiel transformateur de la société. Benita Roth est une chercheure féministe anti-raciste qui a beaucoup écrit sur la formation et l’évolution des mouvements féministes chicana, blanc, et black. Je suis tout à fait d’accord avec la façon dont elle conçoit les alliances : elles sont moins un fait qui se déclare accompli après une réunion, mais plutôt une promesse, une promesse que nous devons toutes nous engager à tenir. Le genre de promesse qu’il faut toujours réitérer dans l’action.

Délice Mugabo est militante black feminist, travailleuse communautaire, et étudiante en sociologie à l’Université du Québec à Montréal

Nouveaux cahiers du socialisme, La question canadienne, Revue #9 , Printemps 2013