Chili, Québec, Brésil, Europe… Les étudiants en lutte pour un système universitaire plus démocratique

Historienne, travaillant notamment sur les questions d’éducation à l’échelle internationale

Par Mis en ligne le 04 mars 2014

Ces der­nières années ont vu le déclen­che­ment de mou­ve­ments étu­diants puis­sants dans plu­sieurs pays, du Nord comme du Sud : au Chili en 2011, au Québec (Canada) en 2012 puis au Brésil en 2013. Partout, une même reven­di­ca­tion pour un sys­tème uni­ver­si­taire plus démo­cra­tique. Au Chili, en 2011, les étu­diants ont dénoncé le fait que le sys­tème d’éducation chi­lien est financé majo­ri­tai­re­ment par le sec­teur privé au détri­ment du sec­teur public (héri­tage de la dic­ta­ture de Pinochet). En effet, seule­ment 25 % du sys­tème d’éducation chi­lien est financé par l’État, les étu­diants devant verser par le biais des frais uni­ver­si­taires les 75 % res­tants.

Critiquant ce sys­tème cher et inef­fi­cace, les étu­diants ont réclamé une aug­men­ta­tion de l’implication de l’État dans l’éducation, afin de mettre en place une édu­ca­tion gra­tuite, publique, et de qua­lité. Le mou­ve­ment a vu l’émergence de lea­ders étu­diants cha­ris­ma­tiques, comme Camila Vallejo, pré­si­dente de la Fédération des étu­diants de l’université du Chili (FECH) et Giorgio Jackson, pré­sident de la Fédération des étu­diants de l’université catho­lique du Chili (FEUC). Peu à peu, des élèves des éta­blis­se­ments secon­daires se sont joints aux mobi­li­sa­tions, suivis par les élèves et étu­diants des éta­blis­se­ments privés. En juin 2011, les étu­diants ont orga­nisé des marches dans les villes prin­ci­pales du Chili, lar­ge­ment sui­vies, tant par des étu­diants que par des sym­pa­thi­sants.

Le mou­ve­ment étu­diant chi­lien a conti­nué en 2012 et repris de l’ampleur en 2013, dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle prévue en novembre pro­chain. Le 11 avril 2013, entre 120 000 et 150 000 per­sonnes ont défilé à Santiago. Le 26 juin 2013, des dizaines de mil­liers de jeunes ont mani­festé à Santiago ainsi qu’à Concepcion, dans le sud du pays, pen­dant que d’autres occu­paient des lycées et des uni­ver­si­tés de la capi­tale. Selon les orga­ni­sa­teurs, ils étaient 100 000 dans le centre de Santiago. Il s’agit de la 6e marche depuis le début de l’année.

Ils ont érigé des bar­ri­cades autour des éta­blis­se­ments, pro­vo­quant d’énormes embou­teillages dans les rues de la capi­tale. Ce mou­ve­ment de juin 2013 a donné lieu à une répres­sion vio­lente de la police, déplo­rée par la maire de Santiago, Carolina Toha (gauche). Depuis 2011, les étu­diants chi­liens ont orga­nisé près d’une cen­taine de mani­fes­ta­tions pour deman­der au gou­ver­ne­ment de Sebastian Pinera – pre­mier pré­sident de droite depuis la fin de la dic­ta­ture en 1990 – une réforme du sys­tème édu­ca­tif.

L’ancienne pré­si­dente de centre gauche Michelle Bachelet (2006-­2010), qui vient de rem­por­ter la pri­maire de gauche en vue de la pré­si­den­tielle[1] , a promis de tra­vailler à la mise en place d’une édu­ca­tion gra­tuite dans son pays, classé au der­nier rang des 34 pays membres de l’OCDE en termes d’inégalités. Elle tente de séduire le mou­ve­ment étu­diant qui, jusqu’à pré­sent, reste scep­tique envers elle, chan­tant dans les mani­fes­ta­tions :

« Elle va tomber, elle va tomber, l’éducation de Pinochet… et de Bachelet. » Pourtant Michelle Bachelet a une posi­tion pro­gres­siste sur les ques­tions d’éducation, mais les étu­diants mobi­li­sés en réclament plus encore.

Au Québec, le « prin­temps érable » de 2012 s’est tra­duit par la plus longue grève étu­diante de l’histoire de cette pro­vince cana­dienne, de février à sep­tembre 2012, en pro­tes­ta­tion contre l’augmentation projet e des droits de sco­la­rité uni­ver­si­taires, déci­dée par gou­ver­ne­ment du Parti libé­ral (droite) de Jean Charest. Cette grève mas­sive a été fina­le­ment vic­to­rieuse puisqu’elle a abouti à la chute du gou­ver­ne­ment Charest et à l’annulation par décret de la hausse des frais de sco­la­rité, par la nou­velle Première ministre, Pauline Marois (sociale-­dé­mo­crate), en sep­tembre 2012. En même temps, celle-­ci a sup­primé la « loi 12 » qui, adop­tée en mai 2012 par le gou­ver­ne­ment libé­ral, empê­chait la tenue de piquets de grève et impo­sait des res­tric­tions aux mani­fes­ta­tions de plus de 50 par­ti­ci­pants.

Ce sont prin­ci­pa­le­ment les fédé­ra­tions d’associations étu­diantes qué­bé­coises, la FECQ, la FEUQ, et la plus radi­cale CLASSE (Coalition large de l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante) qui ont coor­donné la grève. De nom­breuses mani­fes­ta­tions ont été orga­ni­sées ainsi que des moyens d’action plus ori­gi­naux comme les » concerts de cas­se­roles ». Depuis 1990, les droits d’inscription uni­ver­si­taires avaient aug­menté de manière expo­nen­tielle au Québec lors des périodes où le parti libé­ral était au pou­voir (aug­men­ta­tion de plus de 200 % entre 1995 et 2005). En mars 2012, on comp­tait plus de 300 000 étu­diants en grève, sur un total d’environ 400 000, soit une écra­sante majo­rité. De nom­breux pro­fes­seurs d’université ont sou­tenu le mou­ve­ment, signant le Manifeste des pro­fes­seurs contre la hausse.

Mouvements sociaux et alliances

Ce mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois, avec pour emblème un carré rouge, a reçu des sou­tiens dans de nom­breux pays : ainsi le 22 mai 2012, 100e jour de la grève étu­diante qué­bé­coise, une mani­fes­ta­tion de sou­tien a lieu à Paris, une autre à New York, où les étu­diants ont publié une lettre ouverte en appui à la grève étu­diante qué­bé­coise. Après le succès du mou­ve­ment, la CLASSE est allée encore plus loin, récla­mant la gra­tuité pure et simple de la sco­la­rité uni­ver­si­taire, ce qui rejoint les reven­di­ca­tions du mou­ve­ment étu­diant chi­lien.

Au Brésil, lors du vaste mou­ve­ment de pro­tes­ta­tions du prin­temps 2013, les étu­diants ont été en pointe et même à l’origine du mou­ve­ment. L’université de Sao Paulo (USP) a été un centre impor­tant de ce mou­ve­ment. Immense campus à l’américaine, ras­sem­blant plus de 80 000 étu­diants, c’est là qu’a germé le Mouvement Passo libre (« libre pas­sage ») qui prône la gra­tuité des trans­ports publics. Pourtant cette uni­ver­sité, très éli­tiste (elle est la plus pres­ti­gieuse et la plus sélec­tive d’Amérique latine), ras­semble essen­tiel­le­ment des étu­diants issus de la classe moyenne ou supé­rieure. En effet, bien que les études y soient gra­tuites, la sélec­ti­vité fait que les élèves pauvres, issus d’écoles publiques (au niveau médiocre), n’ont aucune chance d’y être admis. Mais ces jeunes étu­diants favo­ri­sés ont déve­loppé une sen­si­bi­lité aux pro­blèmes sociaux qui touchent leur pays. Ils dénoncent le fait que » la crois­sance ne pro­fite qu’à une poi­gnée de gens à et réclament des « réformes en pro­fon­deur ».[2]

Marcelo Ridenti, le mou­ve­ment étu­diant bré­si­lien de 2013 se rap­proche du Mai 68 fran­çais, sur­venu lui aussi en pleine période de pros­pé­rité[3]. D’ailleurs l’USP a été lancée dans les années 1930 par des intel­lec­tuels fran­çais tel Claude Lévi-­Strauss. Et le Mai 68 fran­çais avait en son temps sus­cité des échos au Brésil où les étu­diants s’étaient alors élevés contre la dic­ta­ture mili­taire, sa vio­lence, son arbi­traire, sa répres­sion[4]. Les étu­diants bré­si­liens avaient dénoncé la dic­ta­ture dès son ins­tal­la­tion en 1964, récla­mant notam­ment une réforme uni­ver­si­taire, ce à quoi le pou­voir avait répondu en incen­diant l’immeuble de l’UNE Rio, puis en 1966 en opé­rant une vio­lente répres­sion à la faculté de méde­cine de Praia Vermelha (Rio), restée connue sous le nom de « mas­sacre de la Praia Vermelha ». En 1968, la mort du lycéen Edson Luís Souto, tué parce qu’il par­ti­ci­pait à une mani­fes­ta­tion à Rio pour défendre le res­tau­rant Calabouço, réservé aux étu­diants, et que la dic­ta­ture vou­lait fermer le consi­dé­rant comme un local de réunions et de mobi­li­sa­tion, a pro­vo­qué une mobi­li­sa­tion pour son enter­re­ment.

Durant les mois qui ont suivi, des conflits armés et san­glants ont eu lieu dans tout le pays, abou­tis­sant à la grande « Passeata dos Cem mil » [mani­fes­ta­tion des cent mille] le 26 juin 1968. Ensuite, tout au long des années 1970, le mou­ve­ment étu­diant bré­si­lien a été très actif pour lutter contre la dic­ta­ture et pour un sys­tème uni­ver­si­taire plus juste[5]. Le mou­ve­ment de 2013 est l’héritier de ces mou­ve­ments étu­diants ; gal­va­ni­sés par les jeunes, Chili, Québec, Brésil, Europe… Les étu­diants en lutte pour un sys­tème uni­ver­si­taire plus démo­cra­tique, les Brésiliens étaient plus de 250 000 à mani­fes­ter le 18 juin der­nier (dont 100 000 dans la seule ville de Rio de Janeiro et 65 000 à Sao Paulo).

Loin d’être des iso­lats, ces dif­fé­rents mou­ve­ments natio­naux jettent des ponts entre eux : ainsi, en juillet 2012, la CLASSE a publié une « Déclaration de soli­da­rité avec le mou­ve­ment étu­diant du Brésil » qui rend hom­mage à la soli­da­rité expri­mée par le mou­ve­ment étu­diant bré­si­lien envers le » prin­temps érable « . Elle appelle à des actions com­munes et affirme : » Nous lut­tons ensemble pour une prio­rité à l’éducation acces­sible, gra­tuite et de qua­lité et contre la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation »[6]. Dans dif­fé­rents pays conco­mi­tam­ment émerge ainsi l’idée d’une édu­ca­tion gra­tuite et de qua­lité, four­nie par l’État.

Comme l’illustre le film El Estudiante, ou récit d’une jeu­nesse révol­tée, réa­lisé en 2012 par l’Argentin Santiago Mitre, qui dépeint l’atmosphère très poli­ti­sée à l’université à Buenos Aires, beau­coup d’étudiants d’aujourd’hui, que ce soit dans les pays du Nord ou du Sud, connaissent une pro­fonde prise de conscience poli­tique et sociale qui les amène à reven­di­quer un sys­tème édu­ca­tif plus juste et pro­gres­siste, et à dénon­cer le carac­tère mer­can­tile et inéga­li­taire du sys­tème actuel.

Aux États-Unis, les mon­tants astro­no­miques des prêts uni­ver­si­taires que les étu­diants sont obli­gés de contrac­ter pour payer leurs études pro­voquent actuel­le­ment une « bombe de la dette étu­diante »[7] qui pour­rait bien pré­fi­gu­rer la pro­chaine crise à écla­ter, après celle des sub­primes. En France, la situa­tion n’est guère plus réjouis­sante : la mul­ti­pli­ca­tion d’établissements supé­rieurs privés, aux frais d’inscription très élevés[8], dans des domaines peu cou­verts par l’enseignement public (écoles de com­merce, d’informatique, de manage­ment, d’ingénierie numé­rique), appa­raît inquié­tante (ces écoles opé­rant une sélec­tion par l’argent et le niveau de leurs diplômes ne fai­sant l’objet d’aucune garan­tie), de même que l’ensemble de la poli­tique uni­ver­si­taire, carac­té­ri­sée par la mise en avant du prin­cipe de concur­rence, ins­pi­rée par les idées de la droite néo­li­bé­rale hos­tile à l’État-providence et par l’essor du « new public mana­ge­ment ».

Dans l’esprit du pro­ces­sus de Bologne initié en 1999, la loi LRU (rela­tive aux liber­tés et aux res­pon­sa­bi­li­tés des uni­ver­si­tés) de 2007 a repré­senté un pas énorme dans la voie de l’université entre­pre­neu­riale. Elle pose éga­le­ment les bases d’une pri­va­ti­sa­tion du finan­ce­ment uni­ver­si­taire. Entre les deux modèles uni­ver­si­taires exis­tants, le modèle scan­di­nave fondé sur la gra­tuité des études supé­rieures et le modèle anglais qui fait payer de plus en plus cher l’accès à l’enseignement supé­rieur, c’est ce der­nier qui a le vent en poupe en Europe aujourd’hui[9].

Dans ce contexte il appa­raît sou­hai­table que conti­nuent à se dif­fu­ser par-delà les fron­tières une prise de conscience de l’urgence de refu­ser la mise en marché de l’université et la mar­chan­di­sa­tion du savoir, et un mou­ve­ment de fond pour la mise en place de sys­tèmes uni­ver­si­taires éga­li­taires et de qua­lité.

Notes

1) Au moment où nous publions ce numéro (novembre 2013) nous igno­rons encore les résul­tats du second tour de l’élection pré­si­den­tielle au Chili (15 décembre). Mais, selon toutes les pré­vi­sions, Michelle Bachelet, arri­vée lar­ge­ment en tête au pre­mier tour avec 46,7 % des voix, devrait rem­por­ter cette élec­tion.

2) Benoît Hopquin, « Brésil, le cocon de la contes­ta­tion », Le Monde, 9 juillet 2013.

3) Marcelo Ridenti : « Ce sont les jeunes Brésiliens édu­qués qui sont dans la rue », Le Monde, Culture et idées, 4 juillet 2013, propos recueillis par Benoit Hopquin.

4) Angélica Müller, « Le mou­ve­ment étu­diant au Brésil : réso­nances fran­çaises et spé­ci­fi­ci­tés », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2009/2 (No. 94), p. 78-84.

5) Angélica Müller, « La résis­tance du mou­ve­ment étu­diant bré­si­lien au régime dic­ta­to­rial et le retour de l’UNE à la scène poli­tique (1969-1979) », thèse de doc­to­rat en his­toire, sous la direc­tion de Michel Pigenet et de Maria Helena Capelato, 2010 (uni­ver­sité Paris 1).

6) http://​www​.asse​-soli​da​rite​.qc​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​e​t​t​r​e​-​d​e​-​s​o​l​i​d​a​r​i​t​e​-​a​v​e​c​-​l​e​-​m​o​u​v​e​m​e​n​t​-​e​t​u​d​i​a​n​t​-​d​u​-​b​r​esil/

7) François Delapierre, La Bombe de la dette étu­diante. Le capi­ta­lisme contre l’université, Paris, Bruno Leprince, 2013.

8) En France, le coût de la ren­trée uni­ver­si­taire a aug­menté de 50 % en dix ans (cf. Isabelle Bruno,« Pourquoi les droits d’inscription uni­ver­si­taires s’envolent par­tout », Le Monde diplo­ma­tique, sep­tembre 2012).

9) Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux, La nou­velle école capi­ta­liste, Paris, La Découverte, 2011.



[1] Au moment où nous publions ce numéro (novembre 2013) nous igno­rons encore les résul­tats du second tour de l’élection pré­si­den­tielle au Chili (15 décembre). Mais, selon toutes les pré­vi­sions, Michelle Bachelet, arri­vée lar­ge­ment en tête au pre­mier tour avec 46,7 % des voix, devrait rem­por­ter cette élec­tion.

[2] Benoît Hopquin, » Brésil, le cocon de la contes­ta­tion », Le Monde, 9 juillet 2013.

[3] Marcelo Ridenti : “Ce sont les jeunes Brésiliens édu­qués qui sont dans la rue », Le Monde, Culture et idées, 4 juillet 2013, propos recueillis par Benoit Hopquin

[4] Angélica Müller, » Le mou­ve­ment étu­diant au Brésil : réso­nances fran­çaises et spé­ci­fi­ci­tés », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2009/2 (No. 94), p. 78-84.

[5] Angélica Müller, « La résis­tance du mou­ve­ment étu­diant bré­si­lien au régime dic­ta­to­rial et le retour de l’UNE à la scène poli­tique (1969-1979) « , thèse de doc­to­rat en his­toire, sous la direc­tion de Michel Pigenet et de Maria Helena Capelato, 2010 (uni­ver­sité Paris 1).

[6] http://​www​.asse​-soli​da​rite​.qc​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​e​t​t​r​e​-​d​e​-​s​o​l​i​d​a​r​i​t​e​-​a​v​e​c​-​l​e​-​m​o​u​v​e​m​e​n​t​-​e​t​u​d​i​a​n​t​-​d​u​-​b​r​esil/

[7] François Delapierre, La Bombe de la dette étu­diante. Le capi­ta­lisme contre l’université, Paris, Bruno Leprince, 2013.

[8] En France, le coût de la ren­trée uni­ver­si­taire a aug­menté de 50 % en dix ans (cf. Isabelle Bruno,« Pourquoi les droits d’inscription uni­ver­si­taires s’envolent par­tout », Le Monde diplo­ma­tique, sep­tembre 2012).

[9] Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux, La nou­velle école capi­ta­liste, Paris, La Découverte, 2011.

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