Des histoires à penser debout

Par Mis en ligne le 07 mars 2014

Isabelle Stengers et Vinciane Despret s’interrogent sur ce que peuvent appor­ter les femmes à la pensée. Les fai­seuses d’histoires, enquête réa­li­sée auprès de « pen­seuses » renom­mées, est un appel à la résis­tance. Les fai­seuses d’histoires ne sont pas des figures héroïques, plutôt des emmer­deuses. » Ce sont des femmes qui n’acceptent pas tout à fait la place qui leur a été faite – aussi enviable soit-elle. Elles rechignent à se satis­faire de leur rente de situa­tion sans se poser de ques­tion. Tandis que ceux qui les ont admises dans leurs rangs en attendent des marques de gra­ti­tude, comp­tant au moins sur leur silence recon­nais­sant, elles font tout un tas d’histoires.

Ayant béné­fi­cié de la démo­cra­ti­sa­tion de l’accès à la Faculté, les phi­lo­sophes belges Vinciane Despret et Isabelle Stengers sont de celles qui « ont obtenu le droit de penser de 9 heures à 18 heures, comme les hommes ». Elles ont fait leur entrée au sein du dépar­te­ment de phi­lo­so­phie des uni­ver­si­tés de Liège et de Bruxelles, où elles occupent un poste stable, comme si c’était « normal ». Mais aujourd’hui, ni l’une ni l’autre n’a obtenu le statut de pro­fes­seur et leurs tra­vaux ne font pas réfé­rence dans la pro­fes­sion, « au sens où les citer n’aide pas qui les cite à être reconnu- e comme vrai-e phi­lo­sophe ». Le but de leur ouvrage n’est pas d’expliquer les rai­sons de ce « pla­fond de verre » auquel elles ont sans doute été confron­tées, ni de donner chair aux sta­tis­tiques révé­la­trices de la fron­tière invi­sible qui bloque les femmes dans leur car­rière à diplôme égal avec les hommes. D’autres s’y sont atte­lés.

Chemins de tra­verse

L’originalité de ce tra­vail de co-écri­ture est de faire un pas de côté. Plutôt que de creu­ser la dimen­sion socio-éco­no­mique de la ques­tion, il se penche sur la manière dont, « en tant que femme », on fabrique de la pensée. Devant la sus­pi­cion avec laquelle cer­tains de leurs col­lègues accueillent leurs livres et le mépris que sus­cite leurs objets d’étude, les auteures émettent une hypo­thèse dont ce livre, Les fai­seuses d’histoires, se fait le relais. Et si leur démarche intel­lec­tuelle ne les dési­gnait pas seule­ment comme « phi­lo­sophes », mais comme « femmes phi­lo­sophes » ?

« Lorsque nous voyions les auteurs que nous lisions camper une posi­tion héroïque, comme si le destin de l’humanité ou la voca­tion du sujet étaient en jeu dans la ques­tion qu’ils posaient, nous riions sous cap, tout en sachant très bien que ce rire pou­vait signi­fier que nous ne serions jamais de “vraies” phi­lo­sophes », racontent-elles. Refusant de prendre au sérieux les grands pro­blèmes, les dilemmes incon­tour­nables, les injonc­tions qui mettent au pied du mur, elles ont déserté les champs de bataille de la pensée pour emprun­ter des che­mins de tra­verse. A la Justice, le Bien ou la Liberté, elles ont pré­féré des sujets moins « nobles », tels l’hypnose, les dro­gués, les pay­sans et les sor­cières. Les deux cher­cheuses l’admettent sans honte : « Nous échoue­rions pro­ba­ble­ment à l’épreuve de phi­lo­so­phie au bac­ca­lau­réat. »

Filles et soeurs

Pour pré­pa­rer cet essai en forme d’enquête poly­voque, Vinciane Despret et Isabelle Stengers ne se sont pas conten­tées d’interroger leur enga­ge­ment per­son­nel et intel­lec­tuel. Elles ont éga­le­ment sol­li­cité d’autres femmes. Certaines – pas toutes – ont répondu. Ainsi sont venues nour­rir le projet les réflexions de la phy­si­cienne Françoise Balibar, de la mathé­ma­ti­cienne et phi­lo­sophe Laurence Bouquiaux, de la phi­lo­logue et phi­lo­sophe Barbara Cassin, de la jour­na­liste Mona Chollet, de la socio­logue Benedikte Zitouni et de quelques autres.

La lettre qui leur fut envoyée, et que les auteures repro­duisent, s’ouvrait sur le « cri » de Virginia Woolf adressé aux « filles et soeurs des hommes culti­vés » dans Trois Guinées (1938) : « Penser nous devons ». A l’université comme par­tout ailleurs, ajoutent les « filles infi­dèles » de cette fémi­niste qui décon­seillait d’y entrer, ou du moins d’y rester, car c’était prendre le risque de s’y retrou­ver cap­tu­rée. « Pensons dans les bureaux, pen­sons dans les auto­bus, pen­sons tandis que debout dans la foule nous regar­dons les cou­ron­ne­ments ou les défi­lés du lord-maire (…). Ne nous arrê­tons jamais de penser », pré­co­ni­sait la roman­cière. C’est ce cri que Vinciane Despret et Isabelle Stengers ont voulu réac­ti­ver.

La plu­part des cher­cheuses fran­çaises et belges seraient entrées à l’université « sur un mode amné­sique ». A la dif­fé­rence des Américaines et des Britanniques fémi­nistes ou queer qui refu­sèrent de sépa­rer les savoirs des indi­vi­dus qui les pro­duisent. Elles bai­gnèrent dans le mythe d’une science neutre et uni­ver­selle selon lequel la pensée, oeuvre de « l’être humain », trans­cen­de­rait le genre. « Il était entendu que cette science ne chan­ge­rait pas si les femmes pre­naient leur juste part dans l’effort col­lec­tif. »

L’histoire exem­plaire de la pri­ma­to­lo­gie permet d’en douter. Au tour­nant des années 1960-1970, cette dis­ci­pline s’est vue trans­for­mée par les obser­va­tions inédites des pre­mières scien­ti­fiques à aller sur le ter­rain. Est-ce à dire qu’il existe une manière dif­fé­rente de « faire science » lorsque l’on est une femme ? Elles « s’attacheraient plus à l’individualité des singes obser­vés, sou­lignent les cher­cheuses, résu­mant l’hypothèse qui émer­gea alors. (…) Elles s’efforceraient d’être à l’écoute des ques­tions que ceux qu’elles observent se posent plutôt que de leur impo­ser les leurs, elles seraient plus atten­tives aux femelles. »

« Vocation natu­relle »

Est-il pos­sible d’affirmer cela sans verser dans la vision essen­tia­liste d’un fémi­nin inné ? La réac­tion de l’une de leurs cor­res­pon­dantes, Marcelle Stroobants, montre le carac­tère glis­sant de leur ques­tion inau­gu­rale : « Que font les femmes à la pensée ? » La socio­logue du tra­vail y per­çoit en effet une réso­nance dan­ge­reuse avec l’idée qui vou­drait que l’attention portée aux autres soit au fond une « voca­tion natu­relle ». L’autre crainte qui s’exprime dans leur livre, sous la plume de Laurence Bouquiaux, est celle de tomber dans le registre vic­ti­maire de la plainte.

Ces bémols ont offert l’occasion aux auteures de mettre les points sur les « i ». Dans leur esprit, il ne s’agit ni d’endosser une pos­ture de rési­gna­tion ni de révé­ler une pseudo-nature fémi­nine, mais plutôt d’expérimenter une résis­tance à venir et un « nous » en deve­nir. « Parler de nos “faire autre­ment”, de nos refus, mais aussi de ce sen­ti­ment d’être dépla­cée, de ces malaises qui attendent tou­jours au tour­nant, ne rele­vait plus du papo­tage, mais d’une “mise en commun” », expliquent-elles. L’impression de ne pas être « à sa place » irrigue les paroles qui tissent la trame de ce livre. La ten­ta­tion de la modes­tie, aussi, au risque de perdre en vita­lité.

C’est Laurence Bouquiaux qui dresse le tableau le plus impi­toyable du monde uni­ver­si­taire : « On laisse parler les hommes (dans les réunions, dans les col­loques et même, peut-être, dans les livres) parce que beau­coup de nos col­lègues ne nous par­don­ne­ront d’être intel­li­gentes que si nous renon­çons à être brillantes, affirme-t-elle. On exé­cute, on fait la petite main, on applique sage­ment ce qu’on nous a appris, mais on n’invente pas, ou alors seule­ment aux marges, sur les ques­tions sans pres­tige aux­quelles les hommes ne consa­cre­raient pas une heure de peine. » Et si les femmes n’accèdent que rare­ment au statut de ténor, ce n’est pas un hasard. « Un homme qui prend la pose, se scan­da­lise et en appelle à l’équité, à l’honnêteté intel­lec­tuelle et à la dignité aca­dé­mique est un homme qui a le sens des valeurs uni­ver­selles, explique Laurence Bouquiaux. Une femme qui fait de même est une hys­té­rique. »

Cette hos­ti­lité mas­cu­line, Françoise Balibar ne l’a pas vécue, tant elle entre­tient une rela­tion apai­sée à la pensée, héri­tée de sa mère : « Aux hommes la réus­site, la tech­nique, l’efficacité, le pres­tige social ; mais le savoir, le “vrai”, celui qu’on acquiert, celui qui libère, (…) le gai savoir a tou­jours été fémi­nin. » Si bien qu’« en tant que fille », elle s’y est tou­jours sentie chez elle, « accueillie – oui, accueillie ». Mais cela ne l’a pas pré­ser­vée du sen­ti­ment d’être exclue… du fémi­nin. Etre si à l’aise dans le domaine des idées quand tant d’autres essayaient de se faire entendre des hommes, ce n’était pas normal pour la jeune fille qu’elle était alors. Voilà qui jetait un doute sur son iden­tité de « femme ».

« Le plus dur, pour Bernadette Bensaude-Vincent, pro­fes­seure à l’université Paris-I, fut de s’autoriser à penser, à se poser en auteur, res­pon­sable de ses propos. » Elle assi­mile la méno­pause à un évé­ne­ment libé­ra­teur devenu partie pre­nante de sa tra­jec­toire intel­lec­tuelle.

Insoumises

D’autres, comme Barbara Cassin, cultivent la colère qui pro­pulse là où on ne les attend pas et l’humour qui permet de « regar­der les grands dis­cours passer et, femme parmi les hommes, rire, au bord du puits, comme la ser­vante de Thrace ». Ces insou­mises reven­diquent une dis­tance cri­tique vis-à-vis des rôles et des règles com­mu­né­ment admises.

Dans cette lignée, on retien­dra la réponse de Benedikte Zitouni qui a tou­jours refusé de parler au nom des autres et de savoir pour les autres. « Expliquer, il fau­drait abolir le mot expli­quer. » « Tant d’hommes nous ont expli­qué des choses, à ma mère et moi, mère céli­ba­taire et fille unique, que j’en ai la chair de poule quand on m’explique des choses. (…) Cette expli­ca­tion et son inté­rêt semblent aller tel­le­ment de soi qu’on nous la livre gra­tui­te­ment, magna­ni­me­ment. » De son rejet de « l’homme-qui-se-permet-d’expliquer- sans-qu’on-lui-ait-rien-demandé », elle a fait une contrainte créa­trice qui guide sa pra­tique de cher­cheuse et d’enseignante. Fabriquer de la vie plutôt que du res­sen­ti­ment, retrou­ver le plai­sir de penser et d’inventer, culti­ver les écarts au conforme : c’est ainsi que l’on rendra le monde habi­table.

Mercredi, 27 avril 2011 

Les commentaires sont fermés.