De la crise financière à la crise de l’humanité

Mis en ligne le 17 mars 2008

La terre pro­mise de la nou­velle jeu­nesse du capi­tal est désor­mais gan­gre­née par les contra­dic­tions du capi­tal. Les Etats-Unis n’arrivent plus à être ce qu’ils sont, le coeur du sys­tème mon­dial, et celui-ci ne pré­sente pas d’alternative. La fin de l’URSS les avait privés de leur par­te­naire-adver­saire. Pour arri­ver à être seuls la « super­puis­sance », il leur a fallu le ter­ro­risme, Ben Laden et la « guerre sans fin ». Celle-ci ne leur a pas rendu leurs capa­ci­tés : ils ne sont plus le prin­ci­pal foyer de déve­lop­pe­ment de la pro­duc­ti­vité du capi­tal et le gen­darme du monde s’est affirmé comme pre­mier foyer de désordre mon­dial, craint et méprisé par les chefs des puis­sances capi­ta­listes secon­daires. La crise des sub­primes et sa com­bi­nai­son pré­sente avec la crise poli­tique du lea­der­ship US et du lea­der­ship mon­dial montre qu’ils sont en train d’arriver dans le mur annoncé. Allumer de nou­velles guerres peut être une ten­ta­tion pour en sortir mais ni une attaque en Iran, ni une attaque de la Colombie contre ses voi­sins, ni un écla­te­ment de la Bolivie, ni une réoc­cu­pa­tion de Gaza par l’armée israé­lienne, ni une java huma­ni­taire au Darfour, ni une apo­ca­lypse dans les zones tri­bales du Pakistan, ni … , n’offrent les moyens réels de réaf­fir­mer le lea­der­ship, tout au contraire – à moins d’envisager des guerres de bien plus grand calibre à l’issue tota­le­ment incer­taine !

Par Vincent PRESUMEY

Du mardi 11 au vendredi 14 mars :
répétition aggravée d’un scénario rebattu.

Il y a quelques semaines, G.W. Bush avait annoncé un « plan de relance » de l’économie nord-amé­ri­caine qui, aprés avoir été salué par Sarkozy, fai­sait flop. Ce plan ne fai­sait que répé­ter les recettes appli­quées depuis des années (baisses d’impôts et hausses des dépenses mili­taires) qui ont pré­ci­sé­ment construit toutes les condi­tions tech­niques de la crise finan­cière et ban­caire actuelle en Amérique et en Europe. Une forte baisse des taux d’intérêts de la Fed (la Banque cen­trale US) le com­plé­tait pour­tant. Il n’empéche, c’était le flop, les « mar­chés » ne retrou­vaient pas la « confiance ». Ces mes­sieurs réunis­sant leur forum de Davos au même moment, un cri una­nime en éma­nait, qui pour­rait passer pour ori­gi­nal de la part de finan­ciers « libé­raux » : » De l’Etat ! de l’intervention ! de la pro­tec­tion ! de la régu­la­tion ! de la gou­ver­nance ! et même de la morale, s’il-vous-plaît ! « . « Les mar­chés ont besoin d’une seule chose : d’un lea­der­ship, que ce soit au niveau régio­nal ou mon­dial. Mais il semble faire cruel­le­ment défaut ces jours-ci. » (John Studzinsky, conseiller en chef de Blackstone, pro­ba­ble­ment le plus puis­sant fonds d’investissement du monde).

L’intérêt de la deuxième semaine de ce mois de mars 2008, dans la marche de cette crise, est que « les mar­chés » et leurs augures ont une fois de plus tenté, avec appa­rem­ment une grande force de convic­tion, d’affirmer que cette fois-ci, ça y était, la gou­ver­nance était au rendez-vous. Le nou­veau flop est venu en … trois jours.

Mardi 11 mars, était annon­cée la bonne nou­velle fai­sant repar­tir les bourses à la hausse : la Fed déci­dait des mesures de refi­nan­ce­ment des banques « à gui­chet ouvert », d’un mon­tant supé­rieur à toutes les inter­ven­tions pré­cé­dentes opé­rées depuis un an (envi­ron 400 mil­liards de dol­lars), le mes­sage, émi­nem­ment poli­tique, étant : le refi­nan­ce­ment des mau­vaises créances par l’Etat, le rachat des dettes, l’injection mas­sive dans les cir­cuits finan­ciers de liqui­di­tés par les Etats, leurs inter­ven­tions, via les banques cen­trales, comme prê­teurs en der­nier res­sort, ne man­que­ront pas à l’appel. La natio­na­li­sa­tion de la banque Northern Rock en Grande-Bretagne, pour faire payer par l’Etat et les contri­buables les créances de ces mes­sieurs, était d’ailleurs inter­ve­nue quelques semaines plus tôt. Pour confor­ter le retour­ne­ment espéré de la « confiance », John Lipsky, direc­teur géné­ral adjoint (de Dominique Strauss-Kahn) au FMI (Fonds Monétaire International) décla­rait expli­ci­te­ment à Washington que le FMI mon­te­rait en pre­mière ligne avec en pers­pec­tive « l’utilisation poten­tielle de fonds publics pour confor­ter les sys­tèmes finan­ciers ».

Dans ce genre d’opérations, les augures, gou­rous et autres sor­ciers ont un rôle à jouer. C’est ainsi qu’Edmund Phelps, prix Nobel d’économie, jusque là cri­tique de la Fed, pro­cla­mait que cette fois-ci, le mes­sage poli­tique (au delà du mon­tant des sommes enga­gées) don­nait le signal du retour en force du lea­ders­phip perdu (La Tribune du 14 mars). Méthode Coué. Mais quand un gourou pes­si­miste répond au gourou se vou­lant opti­miste, on reste dans les mêmes recettes, car ils n’en ont pas d’autres : Patrick Arthus, scep­tique fran­çais répon­dant à l’américain dans La Tribune, esti­mait que ces mesures ne suf­fi­raient pas et pré­co­ni­sait que non seule­ment les banques cen­trales fassent « pré­teurs en der­nier res­sort », mais aussi « ache­teurs en der­nier res­sort » en ache­tant les actifs pour­ris des banques « à leur valeur éco­no­mique », sans décôte. Ce qui revient au même : c’est tou­jours de l’injection de moyens moné­taires « en der­nier res­sort » pour « sauver » puis « ras­su­rer » ces pauvres, si pauvres, mar­chés finan­ciers. Car en somme, Patrick Arthus vou­drait que les banques cen­trales des Etats soient encore plus géné­reuses envers ces pauvres banques, alors que c’est ce que fait déjà la Fed en échan­geant des bons du Trésor US contre les titres dou­teux et en met­tant des fonds simi­laires à dis­po­si­tion de la Banque Centrale Européenne (BCE) de Francfort et des banques cen­trales suisse, bri­tan­nique et cana­dienne pour qu’elles en fassent autant envers les filiales étran­gères des banques nord-amé­ri­caines.

Au moment où le quo­ti­dien éco­no­mique fran­çais publiait cet échange, la chose était de toute façon en train d’être réglée sur le ter­rain.

La bonne nou­velle datait donc de mardi. Mercredi le dollar remon­tait, ou disons qu’il stop­pait pro­vi­soi­re­ment sa chute. Mais Jeudi, le fonds d’investissement Carlyle Capital Corporation (CCC), récem­ment créé (2006) pour spé­cu­ler sur les cré­dits immo­bi­liers nord-amé­ri­cains, annon­çait sa faillitte avec une dette de 17 mil­liards de dol­lars. La « confiance » en pre­nait un coup. Puis, le ven­dredi, on appre­nait que la Fed avait mis des fonds d’urgence à dis­po­si­tion de Bear Stearns, la cin­quième banque d’investissement nord-amé­ri­caine fondée en 1923, et deuxième émet­teur de cré­dits hypo­thé­caires en 2007, mena­cée de faillitte et dont l’action venait de s’effondrer de 46%. Ces fonds étaient mis à dis­po­si­tion par la média­tion de la banque JP Morgan dont l’action per­dait elle-même 4%, son rôle d’intermédiaire dans cette affaire sus­ci­tant des inquié­tudes. Lehman Brothers, une véné­rable ins­ti­tu­tion de la finance nord-amé­ri­caine, voyait aussi son action perdre 14,6%.

Ces deux faillittes ou presque faillittes viennent de loin : la crise est remon­tée des sub­primes aux banques et des banques aux entre­prises finan­cières spé­cia­li­sées dans le rehaus­se­ment des cré­dits, pour atteintre le saint du saint du capi­tal finan­cier, les fonds d’investissements tels qu’ils se sont réno­vés et sophis­ti­qués encore plus depuis le début des années 2000.

La faillitte de CCC est carac­té­ris­tique de la dimen­sion de « confiance » de la crise, « confiance » non seule­ment finan­cière, mais aussi, et même de plus en plus, poli­tique.

Elle met en effet en cause la fia­bi­lité du géant mon­dial qui est der­rière CCC, le groupe Carlyle, même si celui-ci rap­pelle que le CCC n’est que l’un des 60 fonds gérant ses 81 mil­liards de dol­lars d’actifs (oui mais ce petit « soixan­tième » avait dit-on 17 mil­liards de pertes …). Carlyle, créé en 1987, a sys­té­ma­ti­que­ment asso­cié -et arrosé- des poin­tures du pou­voir poli­tique dans de nom­breux pays, à com­men­cer par les Etats-Unis où les inté­rêts de la famille Bush lui sont étroi­te­ment liés. Au coeur de la connexion entre finance mon­dia­li­sée et com­plexe mili­taro-indus­triel US, il est pré­sidé par l’ancien patron d’IBM aprés l’avoir été par l’ancien direc­teur adjoint de la CIA. Il a un petit peu fait parler de lui (dans le film de Mickey Moore Fahrenheit 9/11) pour avoir réuni, le 11 sep­tembre 2001, dans une même salle, ses grands inves­tis­seurs dont Bush senior et Shafik Ben Laden, demi-frère d’Oussama. Il fait aussi dans la spé­cu­la­tion immo­bi­lière sur les tours et les bureaux des centre-villes et des quar­tiers d’affaires, et a acheté à la France les locaux de l’Imprimerie natio­nale en 2003 pour 85 mil­lions d’euros, y fai­sant faire pour 120 mil­lions de tra­vaux et reven­dant le tout à l’Etat, pour en faire les locaux des Affaires étran­gères, 376,5 mil­lions en 2007 (cf. L’Humanité du 17 juillet 2007). La réa­lité est comme une mau­vaise fic­tion, n’est-ce pas ? Cerise sur ce gâteau dou­teux : un autre demi-frère, de Nicolas Sarkozy cette fois-ci, Olivier Sarkozy, est devenu co-direc­teur finan­cier du groupe début mars 2008. Les super­sti­cieux pour­ront en déduire que le nom de Sarkozy s’est mis à porter la poisse …

A chaque jour son affaire. Jeudi Carlyle, ven­dredi Bear Stearms.

Ce qui est inté­res­sant dans ce der­nier cas, c’est que la « confiance » des « mar­chés » a en fait été cassée par la mise en oeuvre, appa­rem­ment déter­mi­née, le ven­dredi, de l’orientation poli­tique annon­cée le mardi et censée avoir jusque là « ras­suré » les mêmes mar­chés. G.W. Bush avait même trouvé moyen de féli­ci­ter au pas­sage la Fed pour son inter­ven­tion du ven­dredi. En fait il s’agit d’une inter­ven­tion en catas­trophe pour éviter une panique : Alan Schwarz, direc­teur de Bear Stearns, blu­fait encore en début de semaine en affir­mant n’avoir aucun pro­blème de liqui­dité, alors que sa faillitte menace d’une réac­tion en chaine dans le sec­teur de la finance la plus sophis­ti­quée, celui des pro­duits déri­vés de crédit, les Credits Defaults Swaps, qui repré­sentent -pense-t’on- envi­ron 42 500 mil­liards de dol­lars. Cette inter­ven­tion répond donc au prin­cipe Too big to fall (trop gros pour tomber) et fait écho à la der­nière grande inter­ven­tion de ce type, celle d’octobre 1998 lorsque la Fed avait secouru le fond LTCM (Long Term Capital Management). Cela avait cor­res­pondu à la fin, à l’époque, de la « crise asia­tique » et amor­çait le » boom de l’an 2000″.

Or, l’intervention actuelle semble ne pas devoir mar­quer de retour­ne­ment de ten­dance. La pyra­mide mon­diale des cré­dits appa­raît comme rongée jusqu’à la moelle par les créances dou­teuses mas­si­ve­ment dif­fu­sées par­tout à partir des Etats-Unis. On pourra tou­jours essayer de faire croire que c’est la faute aux pro­lé­taires et petites gens d’Amérique, emprun­teurs et gogos impré­voyants ; en fait, toute la « crois­sance » des 7 der­nières années a été construite sur l’endettement des ménages nord-amé­ri­cains, et son dégon­flage par péta­rade et déga­zage doit logi­que­ment durer plu­sieurs années : ceci ouvre au plan mon­dial la pers­pec­tive d’une crise de crédit et d’un krach ram­pant de l’immobilier assor­tis de scan­dales et de coups bas ana­logues à ce que le seul Japon a connu pen­dant la plus grande partie des années 1990. L’analogie a jus­te­ment pour limite le fait qu’il s’agissait alors du Japon et que là il s’agit de la pla­nète entière, ce qui change tout.

Dernière minute, ça s’accéléère : JP Morgan a fina­le­ment racheté Bearr Stearns, pas sur que ce soit une bonne affaire. Ce dimanche la Fed, dont la déci­sion n’était annon­cée que pour mardi, a encore baissé d’un quart de point son taux d’intérêt. Le dollar a accé­léré bru­ta­le­ment sa chute, l’euro pas­sant à 1,59 dollar et les bourses asia­tiques décrochent à l’ouverture …

Finance et crise politique mondiale.

Le déve­lop­pe­ment de la crise n’est pas linéaire et ne sau­rait être résumé seule­ment par les reculs bour­siers, qui eux-mêmes avancent par à-coups sépa­rés de pauses voire de hausses. Il prend de plus en plus la forme d’un pro­ces­sus à la fois finan­cier et poli­tique.

Car c’est bien, comme le disait John Studzinsky à Davos, de « lea­der­ship » qu’il est ques­tion.

Remarquons que la France tient une place par­ti­cu­lière dans ce déve­lop­pe­ment : les opé­ra­tions de la Société Générale et les ques­tions autour de la ten­ta­tive de tout mettre sur le dos d’un trader « de base » (auquel on a laissé prendre des posi­tions entraî­nant la perte de plus de 4 mil­liards d’euros ! ), Jérome Kerviel, ont rythmé l’accélération de la crise en Europe, mais la crise conjointe de l’exécutif sar­ko­zyste « bling-bling » et de la puis­sante et lucra­tive orga­ni­sa­tion patro­nale qu’est le Medef en guerre appa­rente avec sa maison-mère his­to­rique, l’UIMM (Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie) ne forment certes pas son maillon le moins inté­res­sant, le moins bariolé … et le moins opaque.

Mais la connexion entre Etats, gou­ver­ne­ments, banques et machi­ne­ries finan­cières marque aussi les étapes de la crise en Grande-Bretagne, autour de Northern Rock, et en Allemagne, où une guerre intes­tine et peu trans­pa­rente sévit pour restruc­tu­rer les rela­tions entre Länder et banques, la Dresdner Bank, autre vieille ins­ti­tu­tion mena­cée, ten­tant de sépa­rer sa branche mouillée dans les sub­primes de ses autres acti­vi­tés, sépa­ra­tion ver­tueuse mais tar­dive qui va dans le sens des recom­man­da­tions des mora­li­sa­teurs des mar­chés finan­ciers (cf. ma cri­tique des pro­po­si­tions « anti­li­bé­rales » de sépa­ra­tion entre banques com­mer­ciales et banques d’investissement dans Retour sur la crise finan­cière, [www​.legrand​soir​.info]). Les révé­la­tions sur les sys­tèmes orga­ni­sés (et dont l’existence ne fai­sait aucun doute) de fraude fis­cale basée au Liechtenstein entrent dans ce cadre (au fait, elles touchent aussi la France, nous dit-on : Md. Lagarde a juré que sur les 200 frau­deurs fran­çais aucun n’est un « grand nom » et per­sonne semble-t’il n’a émis de doute ! …).

Mais c’est fina­le­ment au niveau inter­na­tio­nal, donc au sommet, que la crise se concentre comme crise du lea­der­ship nord-amé­ri­cain. A cet égard, le paral­lé­lisme per­ti­nent entre sphère poli­tico-média­tique et sphère finan­cière est le sui­vant : la marche de la crise, ryth­mée par les « gestes » de la Fed suivis inexo­ra­ble­ment de reculs tou­jours plus appro­fon­dis, offre un rythme cyclique que l’on retrouve dans l’aggravation régu­lière, de caucus en super thues­day et de super thues­day en caucus, d’une véri­table impasse poli­tique pour la sortie de l’ère Bush lors des pré­si­den­tielles aux Etats-Unis. Le can­di­dat répu­bli­cain Mac Cain veut conti­ner Bush sans en assu­mer l’héritage et les deux can­di­da­tures démo­crates se neu­tra­lisent l’une l’autre, entre le faux et impos­sible retour à l’avant-Bush, l’avant 11-sep­tembre (Hillary Clinton) et la fuite en avant vers l’inconnu, peut-être le retrait d’Irak mais la guerre ailleurs, au Pakistan par exemple (Obama), aucune fac­tion capi­ta­liste états-unienne n’offrant de pers­pec­tive poli­tique qu’il s’agisse de conti­nuer ce qui a com­mencé sous Bush -la « guerre sans fin », la crois­sance par la dette …- ou qu’il s’agisse de rompre avec elle, parce qu’ils n’ont pas d’alternative.

La terre pro­mise de la nou­velle jeu­nesse du capi­tal est désor­mais gan­gre­née par les contra­dic­tions du capi­tal. Les Etats-Unis n’arrivent plus à être ce qu’ils sont, le coeur du sys­tème mon­dial, et celui-ci ne pré­sente pas d’alternative. La fin de l’URSS les avait privés de leur par­te­naire-adver­saire. Pour arri­ver à être seuls la « super­puis­sance », il leur a fallu le ter­ro­risme, Ben Laden et la « guerre sans fin ». Celle-ci ne leur a pas rendu leurs capa­ci­tés : ils ne sont plus le prin­ci­pal foyer de déve­lop­pe­ment de la pro­duc­ti­vité du capi­tal et le gen­darme du monde s’est affirmé comme pre­mier foyer de désordre mon­dial, craint et méprisé par les chefs des puis­sances capi­ta­listes secon­daires. La crise des sub­primes et sa com­bi­nai­son pré­sente avec la crise poli­tique du lea­der­ship US et du lea­der­ship mon­dial montre qu’ils sont en train d’arriver dans le mur annoncé. Allumer de nou­velles guerres peut être une ten­ta­tion pour en sortir mais ni une attaque en Iran, ni une attaque de la Colombie contre ses voi­sins, ni un écla­te­ment de la Bolivie, ni une réoc­cu­pa­tion de Gaza par l’armée israé­lienne, ni une java huma­ni­taire au Darfour, ni une apo­ca­lypse dans les zones tri­bales du Pakistan, ni … , n’offrent les moyens réels de réaf­fir­mer le lea­der­ship, tout au contraire – à moins d’envisager des guerres de bien plus grand calibre à l’issue tota­le­ment incer­taine ! C’est d’ailleurs pour cela que quoi qu’ils y pensent beau­coup, ils ne se sont pas (encore) lancés, aprés l’Afghanistan et l’Irak et aprés l’échec de l’opération israé­lienne au Liban de l’été 2006, dans une opé­ra­tion guer­rière d’importance majeure. C’est que cela fait déjà plu­sieurs années qu’ils pra­tiquent la fuite en avant pour sortir de l’impasse. Et la fuite en avant les ramène à l’impasse, à un niveau supé­rieur.

La question monétaire.

Tout ce qui pré­cède se concentre donc logi­que­ment dans la ques­tion du cours du dollar, puisque celui-ci est à la fois la mon­naie des Etats-Unis, la prin­ci­pale mon­naie des échanges inter­na­tio­naux, dans laquelle sont libel­lés les prin­ci­pales réserves des banques cen­trales de tous les pays « qui comptent ». Les pertes de la crise des sub­primes sont le plus sou­vent fac­tu­rées en dol­lars. La baisse du dollar est la mani­fes­ta­tion directe, mais atté­nuée -jusque là- de la crise de lea­der­ship de l’impérialisme nord-amé­ri­cain. La force mili­taire et la pompe à crédit ne peuvent pas tout éter­nel­le­ment ; ils finissent pas se retour­ner en leurs contraires. Nous n’en sommes pas à la fuite géné­ra­li­sée devant le dollar, mais bien envers lui à l’inquiétude, voire la panique (titre de The Economist datant déjà du 29 novembre 2007).

Selon François Chesnais (La chute du dollar, un aspect peu dis­cuté de la crise en cours, in La lettre de Carré rouge de jan­vier 2008) cette baisse a com­mencé avant la crise dite des sub­primes qui l’amplifie, dés 2006, et ne sau­rait être com­prise sans lien avec le défi­cit com­mer­cial abys­sal des Etats-Unis que ren­force et qui entraîne le trans­fert « vers l’Asie et vers la Chine en par­ti­cu­lier d’une partie de la base manu­fac­tu­rière des Etats-Unis », leur domi­na­tion tech­no­lo­gique ne sub­sis­tant plus que « dans les télé­com­mu­ni­ca­tions et dans cer­tains sec­teurs de la chimie et de la bio­tech­no­lo­gie », Microsoft par exemple créant en Chine ses nou­veaux centres tech­no­lo­giques. Tout récem­ment, le choix de l’armée des Etats-Unis de passer com­mande à EADS plutôt qu’à Boeing pour 35 mil­liards de dol­lars d’avions ravi­tailleurs confirme cette situa­tion nou­velle dont on n’a pas encore plei­ne­ment pris conscience.

Le défi­cit com­mer­cial US est à l’origine de la pré­sence d’importantes réserves de bons du Trésor US dans les mains de nom­breuses banques cen­trales et en par­ti­cu­lier de celle de Chine.

L’hypothèse d’une vente mas­sive de ces avoirs, de leur rem­pla­ce­ment par d’autres devises notam­ment l’euro, est régu­liè­re­ment évo­quée. Il convient ici d’écarter toute vision fan­tas­ma­tique dans laquelle la Chine, quelque part encore « com­mu­niste », pour­rait pré­pa­rer l’emploi de cette bombe ato­mique finan­cière rem­pla­çant celle de Mao, contre le tigre de papier et de sub­primes de Wall Street. En réa­lité les hié­rarques du « parti com­mu­niste chi­nois » n’ont pas la moindre envie de couper la branche sur laquelle eux-mêmes sont assis et ils coopé­re­raient volon­tiers au sau­ve­tage du dollar à condi­tion bien sûr de ne pas devoir payer un prix trop élevé. C’est là que se pose le vrai pro­blème, non seule­ment au pou­voir chi­nois, mais aux autres banques cen­trales des pays asia­tiques, aux fonds d’Etat des pays du golfe, et aux grands inves­tis­seurs exté­rieurs aux Etats-Unis d’une façon géné­rale : « … com­ment pro­cé­der au regard d’une mon­naie de réserve qui a perdu plus de 25% de sa valeur en cinq ans » (Chesnais, op. cit.), ce qui consti­tue déjà -déjà- « la plus grande annu­la­tion de dette jamais pra­ti­quée dans l’histoire du capi­ta­lisme depuis la révo­lu­tion indus­trielle » (les emprunts franco-russes jamais rem­bour­sés par les méchants bol­che­viks, c’est une goutte d’eau à côté ! ) ?

Autrement dit il existe bel et bien un seuil, que per­sonne ne connaît, où c’est non pas l’ardeur anti-amé­ri­caine de tel régime post-com­mu­niste ou natio­na­liste qui peut pous­ser à couler le dollar, mais bien la crise du capi­ta­lisme mon­dial concen­trée aux Etats-Unis elle-même qui pour­rait contraindre les pos­ses­seurs de réserves en devise dollar à cher­cher à s’en défaire. Cependant la Chine ou quelque autre Etat que ce soit ne se résou­drait qu’en ultime recours à faire implo­ser ses propres réserves de change. En atten­dant elle sou­tient de fait le dollar, comme tout le monde depuis 1971.

Vendredi 14 mars, le dollar repar­tant à la baisse, fran­chis­sait les seuils de plus de 1,56 euro et de la parité avec le franc suisse, pas­sant même en des­sous de ce der­nier, des 100 yens japo­nais et d’un peu moins des 7,1 yuans chi­nois. Ce ne sont pas les autres mon­naies qui montent mais bien le dollar qui baisse.

La rééva­lua­tion du yen d’environ 19% par rap­port au dollar depuis juin 2007 pose la ques­tion du « yen carry trade », l’un des grands cir­cuits finan­ciers mon­diaux qui consiste dans l’achat d’actifs finan­ciers en yen pour les revendre en dol­lars, amé­ri­cains mais aussi aus­tra­liens ou néo-zélan­dais, pour pro­fi­ter de l’important dif­fé­ren­tiel de taux d’intérêts. La sous-éva­lua­tion du yuan chi­nois -qui vaut beau­coup plus que le yen aujourd’hui- est beau­coup moins impor­tante que dans les accu­sa­tions pro­fé­rées par les Etats-Unis.

Au niveau des réserves de change, les chiffres montrent que seul l’euro peut en fait riva­li­ser avec le dollar : il y a pro­ba­ble­ment au moment pré­sent envi­ron 64% de dol­lars dans les réserves des banques cen­trales, en légère baisse car les 66,4% avaient été atteints en 2006, prés de 27% d’euros, en hausse ten­dan­cielle, 4% en livres ster­ling, 3 à 4% en yens.

Mais de là à dire, comme on l’entend sou­vent, que l’euro est appelé à rem­pla­cer le dollar, il y a une marge. « La récente pro­gres­sion de l’euro face au dollar et aux autres prin­ci­pales devises ne reflète pas la soli­dité rela­tive des éco­no­mies concer­nées », décla­rait un connais­seur, le pre­mier ministre luxem­bour­geois Jean-Claude Juncker le 3 mars der­nier.

La consé­quence réelle de la hausse de l’euro par rap­port au dollar, c’est-à-dire de la baisse du dollar par rap­port à l’euro, c’est la péna­li­sa­tion des expor­ta­tions des pays de la zone euro. Il ne faut d’autre part jamais oublier, comme c’est géné­ra­le­ment le cas, que la zone euro est une jux­ta­po­si­tion d’Etats et de bour­geoi­sies natio­nales dont les prin­ci­pales sont celles d’Allemagne et de France, et dont les inté­rêts ne coïn­cident pas néces­sai­re­ment. De plus, l’impérialisme bri­tan­nique, dont la place finan­cière lon­do­nienne de la City reste, asso­ciée aux Etats-Unis -et aux places asia­tiques de Singapour et Hong-Kong qu’elle a his­to­ri­que­ment cou­vées- le coeur du cir­tuit finan­cier mon­dial, n’en fait tou­jours pas partie. Le fond du pro­blème est que cette uni­fi­ca­tion, pour ne pas coûter trop cher aux bour­geoi­sies euro­péennes, devrait être payée par l’achévement de la des­truc­tion des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale et des ser­vices publics et une réduc­tion encore dras­tique des salaires dans les prin­ci­paux pays d’Europe. La mise en concur­rence des sala­riés d’Europe occi­den­tale avec ceux des pays d’Europe cen­trale et orien­tale doit y concour­rir mais, au moment où des grèves éclatent dans les usines Renault en Roumanie et où les élec­teurs hon­grois repoussent mas­si­ve­ment par réfé­ren­dum les mesures de pri­va­ti­sa­tion de la santé et de l’école, on voit que ce n’est pas si simple.

On doit d’ailleurs remar­quer que malgré tout, les bons du Trésor US quand la bourse baisse sont encore des valeurs refuges plus recher­chées que ceux d’Europe : en 2007, selon l’indice obli­ga­taire de Merryl Linch, ils auraient rap­porté 9% contre seule­ment 3% pour les emprunts d’Etat alle­mands qui font réfé­rence dans la zone euro, soit moins que l’inflation dans cette zone.

Pour toutes ces rai­sons, si l’on ren­contre de plus en plus dans les com­men­taires de la presse éco­no­miques des com­pa­rai­sons entre le lent et inexo­rable déclin de la livre ster­ling du début du XXe siècle à Bretton Woods (1944) et la situa­tion du dollar aujourd’hui, on peut aussi consta­ter que ces com­men­taires ne sont pas en mesure d’affirmer quelle mon­naie de réserve domi­nante pour­rait lui suc­cé­der comme lui-même avait fini par le faire par rap­port à la livre, mais s’orientent vers une hypo­thé­tique répar­ti­tion des rôles entre dollar et euro plus les mon­naies asia­tiques avec la Chine en « régu­la­teur ». Autrement dit, sans bien s’en rendre compte, ils sont inca­pables de défi­nir un ordre impé­ria­liste mon­dial stable et unifié fai­sant suite à la crise du lea­der­ship actuel. Ce qui reflète l’impasse.

Le retour de l’or.

« Cette crise est plus pro­fonde que les autres, elle remet en cause tout le sys­tème. » (Dominiqué Sénéquier, pré­si­dente d’Axa Private Equity). Un aspect par­ti­cu­liè­re­ment spec­ta­cu­laire, un symp­tôme mani­feste qu’il « se passe quelque chose », c’est le cours de l’or. Selon Eric Israelewitz (édito de La Tribune du 14 mars 2008), « L’once d’or à 1000 dol­lars, ce n’est pas seule­ment un record, ni un nou­veau seuil qui est fran­chi, c’est aussi le reflet d’un tour­nant dans la crise que vit la finance mon­diale depuis l’été der­nier. »

Ce prix élevé ne peut en effet pas être expli­qué par le marché de l’or en tant que tel. Le der­nier pic de l’or, je vais y reve­nir, remonte à 1979-1980. Depuis il a baissé jusqu’à la fin des années 1990,est encore tombé à 253 dol­lars l’once en 2001, puis il est reparti à la hausse à partir de 2002, mon­tant d’environ 300 dol­lars l’once jusqu’à atteindre les 700 en 2006, fluc­tuant à nou­veau légè­re­ment à la baisse et repar­tant réso­lu­ment à la hausse à partir de mi-2007. Ces varia­tions étaient expli­quées d’une part par le marché pro­pre­ment dit, les « classes moyennes » chi­noise et indienne ayant, confor­mé­ment à une tra­di­tion ancienne, une forte ten­dance à thé­sau­ri­ser dans les bijoux, d’autre part par un rôle per­sis­tant de « valeur refuge » com­pa­rable aux vieilles pierres ou aux oeuvres d’art. Ce genre d’explication ne tient plus avec la hausse qui se pro­duit depuis un semestre. Le 25 février der­nier, le Trésor US a donné son feu vert à une vente mas­sive d’or du FMI, cela n’a pas fait bais­ser les cours, qui ont atteint les 1045 dol­lars l’once le 13 mars. Ajoutons qu’en 2007 la Chine est deve­nue le pre­mier pro­duc­teur, pas­sant devant l’Afrique du Sud dont les mines sont de plus en plus coû­teuses à exploi­ter et dan­ge­reuses.

Il se passe quelque chose.

Il se passe que nous avons affaire à quelque chose de plus qu’une « valeur refuge » parmi d’autres.

Historiquement, l’or a été l’incarnation sociale de la valeur sur le marché mon­dial lorsque le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste s’est imposé à l’échelle de la pla­nète, à l’époque de l’ « étalon or » à la fin du XIX° siècle. Ce rôle de l’or, accom­pa­gné de l’argent à un rang beau­coup plus secon­daire, décou­lait de sa place his­to­rique remon­tant à l’Antiquité, et plus pré­ci­sé­ment s’inscrivait dans le sys­tème moné­taire fondé sur la conver­ti­bi­lité en or des mon­naies domi­nantes, d’abord la livre ster­ling, conver­ti­bi­lité assu­rée par les banques cen­trales dont le modèle était la Banque d’Angleterre fondée en 1694, coor­don­nant leurs inter­ven­tions. Ce sys­tème se géné­ra­lise aprés 1870 dans la période d’affirmation de l’impérialisme et du colo­nia­lisme ; la haute finance (Karl Polanyi, La grande trans­for­ma­tion, 1944) semble le régen­ter. La cir­cu­la­tion moné­taire et la conver­sion des mon­naies, au plan mon­dial comme euro­péen, n’ont jamais été aussi faciles -infi­ni­ment plus qu’aujourd’hui malgré tout ce que l’on entend sur l’Europe et sur la mon­dia­li­sa­tion …

Marx a écrit Le Capital dans le contexte de cette affir­ma­tion inter­na­tio­nale, alors que les sphères natio­nales de la cir­cu­la­tion moné­taire, elles, deve­naient celles des signes de valeur ou numé­raires, les billets à cours forcé garan­tis par l’Etat, et la petite mon­naie d’appoint en cuivre, d’une part, des papiers de crédit d’autre part, tous sup­pléants des mar­chan­dises moné­taires véri­tables qu’étaient les métaux pré­cieux. Ce qui lui per­met­tait d’écrire :

« A sa sortie de la sphère inté­rieure de la cir­cu­la­tion, l’argent [au sens de mon­naie, pas de métal] dépouille les formes locales qu’il y avait revê­tues, forme de numé­raire, de mon­naie d’appoint, d’étalon des prix, de signe des valeurs, pour retour­ner à sa forme pri­mi­tive de barre ou lingot. C’est dans le com­merce entre nations que la valeur des mar­chan­dises se réa­lise uni­ver­sel­le­ment. C’est là aussi que leur figure valeur leur fait vis-à-vis, sous l’aspect de mon­naie uni­ver­selle -mon­naie du monde (Money of the world) comme l’appelle James Steuart, mon­naie de la grande répu­blique com­mer­çante, comme disait aprés lui Adam Smith. C’est sur le marché du monde que la mon­naie fonc­tionne dans toute la force du terme, comme la mar­chan­dise dont la forme natu­relle est en même temps l’incarnation sociale du tra­vail humain en géné­ral. Sa manière d’être y devient adé­quate à son idée. » (Le Capital, livre I, pre­mière sec­tion, 1867).

Cette affir­ma­tion ne doit pas être com­prise de manière féti­chiste, comme si l’or, ou l’or et l’argent, par on ne sait quelle vertu magique, devaient néces­sai­re­ment en tout temps et tout lieu être l’ « incar­na­tion sociale de la valeur » dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il s’agit plutôt du constat de ce qui était en train de se pro­duire au moment même où Marx écri­vait : le marché mon­dial capi­ta­liste réa­li­sait concré­te­ment, pour son bon fonc­tion­ne­ment, l’essence de la mon­naie comme mar­chan­dise spé­ciale dres­sée comme équi­valent en valeur des autres mar­chan­dises dont les fonc­tions, de plus en plus assu­rées par des sub­sti­tuts garan­tis par l’Etat ou four­nis par les banques au niveau natio­nal (crédit com­mer­cial), étaient uni­fiées dans les métaux pré­cieux au plan inter­na­tio­nal, leur per­met­tant d’être les éta­lons des mon­naies natio­nales.

L’époque des guerres et des révo­lu­tions à partir de 1905-1914 a mis fin à ce sys­tème en un peu plus de deux décen­nies. La non conver­ti­bi­lité de la livre ster­ling (1931) et la frag­men­ta­tion du marché mon­dial en zones domi­nées cha­cune par telle ou telle puis­sance impé­ria­liste, condui­sant à la guerre, marquent cette dis­lo­ca­tion. La seconde guerre mon­diale conduit à la recons­ti­tu­tion du marché mon­dial unifié (sauf le « bloc sovié­tique » et la Chine) avec le sys­tème de Bretton Woods (1944), dans lequel le dollar nord-amé­ri­cain devient la mon­naie net­te­ment domi­nante des échanges inter­na­tio­naux tout en res­tant la mon­naie natio­nale amé­ri­caine, éta­lon­née en or au ratio de 35 dol­lars l’once. Depuis les Acts pris par Roosevelt à partir de 1932, suite à la débâcle du sys­tème mon­dial de l’étalon or, ce dollar est à la fois un signe de valeur à cours forcé et un ins­tru­ment de crédit (la Fed l’émet pour ré-escomp­ter les chèques rap­por­tant un inté­rêt aux banques com­mer­ciales). L’on est donc sorti de l’époque de Marx et de Bagehot (le pen­seur de la Banque d’Angleterre vers 1870) où le moyen des régle­ments inter­na­tio­naux était par excel­lence mon­naie, et l’on est entré dans l’époque où cet argent est, de plus en plus, du capi­tal-argent. Le dollar est en partie un signe de valeur à cours forcé, cette fois au niveau inter­na­tio­nal, et en partie un titre de crédit (plus exac­te­ment un signe de valeur repré­sen­tant des titres de crédit) et pour partie un sup­pléant de la mar­chan­dise moné­taire or, main­te­nue comme réfé­rence ultime.

Cette situa­tion prend à son tour offi­ciel­le­ment fin le 15 août 1971, quand le pré­sident Nixon annonce la sup­pres­sion de la conver­ti­bi­lité du dollar en or, donc achève d’imposer le cours forcé du dollar à l’échelle mon­diale, et ouvre la phase de flot­te­ment des mon­naies qui va pro­fi­ter de manière déci­sive à la finance et aux poli­tiques bien­tôt dites « néo­li­bé­rales ». Ce tour­nant s’achève à la fin de la décen­nie. Celle-ci voit jus­te­ment une explo­sion du cours de l’or, qui culmi­nera à 850 dol­lars l’once le 1°janvier 1980. Cette ascen­sion sui­vait avec un décal­lage l’inflation des enga­ge­ments à court terme en dol­lars et pou­vait donc être inter­pré­tée comme une chute du dollar et une réaf­fir­ma­tion du rôle de l’or comme mar­chan­dise mon­naie repré­sen­tant « le tra­vail humain en géné­ral ». Mais elle fut brisée, par une lutte âpre qui dura plu­sieurs mois, lancée comme un véri­table coup d’Etat moné­taire par Paul Volcker, le patron moné­ta­riste et néo­li­bé­ral de la Fed, qui le 6 octobre 1979 déserte sans expli­ca­tion l’assemblée inquiète du FMI, qui se tenait à Singapour, pour annon­cer, de Washington, qu’il ins­taure un nou­veau régime moné­taire pour casser l’inflation quel que soit le prix à payer. La hausse bru­tale des taux d’intérêts lancée alors par la Fed arrive à stop­per l’ascention de l’or, à redres­ser le dollar, à donner le cadre des poli­tiques moné­taires de tous les pays capi­ta­listes, notam­ment de la vague de « réformes » lan­cées par Margaret Thatcher et par Ronald Reagan, qui reprend la poli­tique de la Fed et des Chicago boys qui fut donc impo­sée avant même son élec­tion le 4 novembre 1980.

Les années 1979-1980 ont donc vu une cer­taine « fièvre de l’or » s’emballer et s’échouer. Elles pré­sentent aussi ce point commun avec le moment pré­sent que la dite « fièvre » s’est com­mu­ni­quée à l’argent et même à d’autres métaux, comme le cuivre (qui est his­to­ri­que­ment le troi­sième métal moné­taire) et aux pierres pré­cieuses -c’est l’époque de l’affaire des dia­mants de Bokassa donnés au pré­sident fran­çais Giscard d’Estaing ! La spé­cu­la­tion des mil­liar­daires texans Hunt, qui ten­tèrent d’accaparer les réserves mon­diales d’argent, qui s’achève en krach, faillites et scan­dale le 27 mars 1980 à Wall Street, peut être consi­dé­rée comme l’épilogue de cet épi­sode.

C’est donc le « coup » de 1980 qui inau­gure véri­ta­ble­ment ce que l’on appel­lera ensuite la « glo­ba­li­za­tion » et en fran­çais « mon­dia­li­sa­tion » (termes dépour­vus de toute exac­ti­tude et dont la fonc­tion est idéo­lo­gique). Les moyens de paie­ment inter­na­tio­naux étaient du capi­tal-argent, et pour­sui­vant leur évo­lu­tion ils vont de plus en plus être du capi­tal fictif. Les métaux pré­cieux dans tout cela semblent être refou­lés aux oubliettes de l’histoire à côté des pen­de­loques pré­his­to­riques. Ainsi semble prendre corps la ligne défi­nie lors des accords moné­taires de la Jamaïque en 1976, où les nou­veaux sta­tuts adop­tés pour le FMI, rem­pla­çant l’accord de Bretton Woods, inter­di­saient expli­ci­te­ment de défi­nir les parites moné­taires en or. Le fait d’une telle inter­dic­tion (nouvel article 4 des sta­tuts du FMI) montre pour­tant bien, comme par anti­thèse, que l’or est tou­jours là …

Toujours est-il qu’officiellement et dans tous les com­men­taires cou­rants, idées reçues et cours d’économie, on ne se posait pas plus de ques­tions : depuis les années 1970, qu’on date la chose du 15 août 1971, des changes flot­tants, des accords de la Jamaïque, ou du coup de Paul Volcker, les mon­naies ont, parait-il, une valeur qui se défi­nit « les unes par rap­port aux autres ». Conception, il faut le dire, tout aussi féti­chiste que celle qui vou­drait que les mon­naies « reposent sur l’or ». Au féti­chisme de la chose dure et tou­chable se sub­sti­tue le féti­chisme du flux de signes impal­pables garan­tis soit par la volonté des Etats sou­ve­rains, soit par la magie des mar­chés.

Ce pas­sage avait été concep­tua­lisé pré­cé­dem­ment par le jeune Milton Friedmann, dans un article d’une incon­tes­table audace théo­rique, The case for flexible exchange rate (1951), plai­doyer pour des changes flot­tants, pour un « sys­tème » moné­taire inter­na­tio­nal com­pa­rable en fait à ce que serait un sys­tème de crédit inté­rieur sans banque cen­trale, avec une créa­tion moné­taire tota­le­ment privée (ce qui n’a jamais existé, puisque même le sys­tème actuel de changes flot­tants inter­na­tio­nal repose sur les Etats et leurs banques cen­trales). Friedmann per­met­tait à l’orthodoxie moné­taire bour­geoise, oppo­sée au key­né­sia­nisme, de se déga­ger de son féti­chisme de l’or.

En termes psy­cha­na­ly­tiques, on passe d’une repré­sen­ta­tion excré­men­tielle (les pièces comme petites crottes) à une repré­sen­ta­tion uri­naire (les « flux » finan­ciers et la « liqui­dité » du marché) …

En France nous avons la variante non « néo­li­bé­rale » de cette concep­tion désor­mais domi­nante : la mon­naie repo­se­rait, non plus sur une « chose », et une « chose » exté­rieure comme l’or, mais sur la com­bi­nai­son de confiance et de vio­lence qu’engendre la société prise comme un tout, tota­lité que repré­sente l’Etat :

« En se déta­chant com­plé­te­ment du métal, les socié­tés ont coupé toutes les amarres sym­bo­liques qui pou­vaient encore arri­mer la confiance à des croyances dans un garant uni­ver­sel exté­rieur au sys­tème moné­taire. La mon­naie pour­suit sa tra­jec­toire vers une repré­sen­ta­tion conforme à son essence : un opé­ra­teur social objec­tivé dans des nombres. Le sys­tème qui le fait fonc­tion­ner est une construc­tion ins­ti­tu­tion­nelle … » (Michel Aglietta, André Orléan, La mon­naie entre vio­lence et confiance, Odile Jacob, 2002).

Une société fondée sur la géné­ra­li­sa­tion de la mar­chan­dise, dans laquelle les pro­duits du tra­vail doivent donc tous prendre la forme de mar­chan­dises, ne peut cepen­dant pas repré­sen­ter la valeur de celles-ci, le temps de tra­vail socia­le­ment moyen néces­saire à leur pro­duc­tion, dans des « opé­ra­teurs sociaux objec­ti­vés dans des nombres », des sym­boles poli­tiques, en somme, pas plus qu’elle ne le peut dans des « bons du tra­vail » qui sup­posent en fait que la pro­duc­tion ne soit plus mar­chande, ni non plus d’ailleurs que dans un « garant uni­ver­sel exté­rieur » qu’il s’agisse d’or ou de n’importe quoi. Elle doit la repré­sen­ter, pour l’échange entre pro­duc­teurs indé­pen­dants et isolés les uns des autres, dans une mar­chan­dise équi­valent, la mon­naie, qui par là devient plus et autre chose qu’une simple mar­chan­dise, et par laquelle les autres mar­chan­dises sont des mar­chan­dises. L’évolution his­to­rique de la mon­naie dans le capi­ta­lisme, depuis l’étalon or jusqu’au dollar et aux pro­duits déri­vés de crédit, tra­duit certes une ten­ta­tive fac­tuelle, incons­ciente, de sortir de ce cadre, de même que le crédit tra­duit une ten­dance impuis­sante à s’émanciper de la contrainte de la valeur repo­sant sur le tra­vail moyen socia­le­ment néces­saire, mais l’obligation de mani­fes­ter la valeur dans une mar­chan­dise équi­valent est inhé­rente aux rela­tions sur les­quelles repose ce mode de pro­duc­tion de la vie sociale et qu’il repro­duit.

D’où le statut par­ti­cu­lier de l’or, qui n’est certes pas auto­ma­ti­que­ment et magi­que­ment l’ « incar­na­tion sociale de la valeur » mais qui, on le voit, encore en 2008, 28 ans aprés le coup d’Etat moné­taire de Paul Volcker, 31 ans aprés sa « démo­né­ti­sa­tion » offi­cielle, 37 ans aprés l’instauration de sa non-conver­ti­bi­lité en dollar, a déci­dem­ment de beaux restes !

Pour qu’une chose pareille se passe, et paraisse devoir s’accentuer, il fal­lait non seule­ment que le dollar baisse et que le lea­der­ship nord-amé­ri­cain soit en crise, mais il fal­lait qu’il n’y ait pas d’autre mon­naie ou sys­tème de coopé­ra­tion entre mon­naies, sus­cep­tible de s’installer paci­fi­que­ment sur les ruines de l’ordre actuel, et qu’à moyen terme les bons du Trésor US appa­raissent de moins en moins comme des valeurs refuges. Le pied de nez du métal jaune est un symp­tôme fort de l’impasse du mode de pro­duc­tion.

L’inflation du XXIe siècle a commencé.

Nous l’avons dit au pas­sage, à la hausse de l’or est asso­ciée celle d’autres matières pre­mières métal­liques. Son carac­tère his­to­ri­que­ment moné­taire et sa fonc­tion de réserve de valeur se retrouvent à un degré moindre avec l’argent, le cuivre et occa­sio­nel­le­ment d’autres métaux ou pier­re­ries. Mais la hausse des métaux en géné­ral par­ti­cipe d’un autre phé­no­mène, qui marque lui aussi le moment pré­sent : la hausse de toutes les matières pre­mières, métal­liques, éner­gé­tiques et ali­men­taires. Il s’agit là d’un fait d’une extrême impor­tance, d’une donnée struc­tu­relle.

La com­bi­nai­son actuelle des para­mêtres rend les ana­lyses par­fois embrouillées. Il est facile de dis­so­cier les fac­teurs et beau­coup ne s’en privent pas : ainsi, il y aurait d’un côté l’affaire des prêts hypo­thé­caires nord-amé­ri­cains, mal­en­con­treuse spé­cu­la­tion ; d’un autre côté la lutte moné­taire entre grandes puis­sances (dollar, euro, yuan, yen, livre ster­ling) ; et par dessus tout cela la hausse des matières pre­mières dûe à des causes éco­lo­giques (le réchauf­fe­ment cli­ma­tique) et démo­gra­phico-éco­no­mique (l’apparition de grands mar­chés de consom­ma­tion en Chine, en Inde et au Brésil). Si l’on ajoute au tableau le fait que cette « infla­tion » appa­raît sur un ter­rain glo­ba­le­ment défla­tion­niste, les expor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés et la for­ma­tion de mar­chés du tra­vail géants en Chine et en Inde tirant à la baisse, au plan mon­dial, les prix indus­triels et les salaires, il finit par sem­bler sin­gu­liè­re­ment embrouillé. Ainsi s’expliqueraient les hési­ta­tions des banques cen­trales, tiraillées entre des exi­gences contra­dic­toires, « lutte contre l’inflation » d’un côté (censé appe­ler la hausse des taux d’intérêts), défla­tion latente de l’autre, phé­no­mènes spé­cu­la­tifs, etc.

Tout est en réa­lité lié. La crise finan­cière et ban­caire ren­voie à la crois­sance par l’endettement et les défi­cits com­mer­cial et bud­gé­taire nord-amé­ri­cains, abou­tis­sant à une étape qua­li­ta­ti­ve­ment nou­velle dans la crise de l’ordre impé­ria­liste mon­dial et du lea­der­ship des Etats-Unis. Le poumon de ce sys­tème en crise depuis une décen­nie a été fourni par la plus-value pro­duite par les pro­lé­taires chi­nois sur­tout, indiens et ceux des pays dits « émer­gents ». Cet essor n’a pas été celui d’un capi­ta­lisme rajeuni ou nou­vel­le­ment apparu, mais il a été une for­mi­dable expan­sion du para­si­tisme finan­cier, des pré­lé­ve­ments ren­tiers et fon­ciers, de la col­lu­sion voire de l’identité fré­quente, dans le cas chi­nois sur­tout, entre capi­ta­listes chefs de l’appareil d’Etat et maîtres des ter­rains et des bâti­ments, de la suf­fo­ca­tion urbaine et de la dévas­ta­tion envi­ron­ne­men­tale. C’est simul­ta­né­ment, dans un double mou­ve­ment com­biné qui a rythmé toute l’année 2007, qu’il pro­duit la crise de crédit actuelle et la hausse struc­tu­relle des prix des matières pre­mières de toutes sortes.

Cette hausse est struc­tu­relle car il ne s’agit pas d’une infla­tion causée au départ par la créa­tion moné­taire, mais bien de la com­bi­nai­son entre l’effet sur les prix d’une demande accrue, par la démo­gra­phie et sur­tout par les mar­chés chi­nois et indien, et d’une hausse de la valeur due à plu­sieurs dif­fi­cul­tés de pro­duc­tion, consé­quences de la crise cli­ma­tique et des pénu­ries d’eau dans le cas des pro­duits agri­coles, et du coût plus élevé de l’extraction pour répondre à la demande dans le cas des pro­duits miniers. Mais sur ces bases, elle est for­te­ment accrue par la « spé­cu­la­tion ». Le doute jus­ti­fié sur un nombre crois­sant de pro­duits finan­ciers pousse les « inves­tis­seurs » (ce terme ne désigne plus les « entre­pre­neurs » mais les agences d’investissement de capi­tal sur les mar­chés finan­ciers) à « diver­si­fier leurs actifs » dans le cadre même de la recherche de « valeurs refuge » et de « qua­lité » et à intro­duire à côté des obli­ga­tions d’Etat, de l’or et des matières pre­mières, y com­pris agri­coles (même le bétail bovin vient d’apparaître dans cette uti­li­sa­tion).

Rien de « natu­rel » et d’inéluctable dans tout cela. Mais rien de ras­su­rant, au contraire. La pers­pec­tive de pénu­ries ali­men­taires -on appelle ça, his­to­ri­que­ment : la famine- et éner­gé­tiques dans un climat de plus en plus chaud avec des zones de déser­ti­fi­ca­tion jus­ti­fie­rait un tour­nant radi­cal dans la pro­duc­tion, d’abord, au lieu de culpa­bi­li­ser les consom­ma­teurs : une réduc­tion dras­tique de la consom­ma­tion pétro­lière que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, qui a fait jouer à la com­bus­tion éner­gé­tique un rôle clef dans les éco­no­mies de capi­tal constant, ne peut pas opérer, bien qu’elle n’ait rien d’impossible en soi. (N.d.l.r Une réponse à la crise mon­diale des prix ali­men­taires : l’agriculture fami­liale durable peut nour­rir le monde.)

A la place, l’anticipation des dif­fi­cul­tés à venir ali­mente un mou­ve­ment spé­cu­la­tif qui pousse les prix des pro­duits de consom­ma­tion de base à la hausse. Le délire pyro­mane est atteint avec la pro­duc­tion de bio­car­bu­rants au Brésil, qui aggrave l’effet de serre, réduit les sur­faces nour­ri­cières et pousse les prix ali­men­ta­ries à la hausse. Dans cette situa­tion, le plus éco­lo­gique des mots-d’ordre, c’est le blo­cage des prix du blé, du riz, du maïs, du lait et de la viande, et la hausse des salaires, car ce n’est pas la satis­fac­tion des besoins humains qui détruit la pla­nête, mais leur néga­tion par la dyna­mique d’auto-accroissement conti­nue du capi­tal.


Source : Le grand soir – 17 mars 2008

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