Où en est le mouvement altermondialiste ?

Mis en ligne le 14 mars 2008

Où en est le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ? Qu’en est-il de son essouf­fle­ment, par­tout annoncé ? Et com­ment expli­quer le silence des médias ? Eddy Fougier montre que la frac­ture vient de l’intérieur, entre les « fon­da­men­ta­listes » atta­chés à la Charte, et ceux qui, impa­tients de passer à l’action poli­tique, ont subi l’attrait de cer­tains lea­ders alter­na­tifs en Amérique latine. Un nou­veau concept, celui de « post-alter­mon­dia­lisme », semble scel­ler cette rup­ture.

Par Eddy Fougier [03-03-2008]

« Pause, désaf­fec­tion ou appro­fon­dis­se­ment ? Comment démen­tir l’antienne sur l’essoufflement de l’altermondialisme, voire les annonces de dis­pa­ri­tion […] ? Ces ques­tions ne sont pas nou­velles, elles res­sur­gissent fin jan­vier depuis quatre ans, à la date où se tient tra­di­tion­nel­le­ment le Forum social mon­dial (FSM). Mais elles s’imposent plus for­te­ment cette année [1] ». Cet extrait d’article n’a pas été publié par un organe de presse hos­tile à l’altermondialisme, mais dans l’édition du 17 jan­vier 2008 de Politis, qui est membre du col­lège des fon­da­teurs d’Attac, la prin­ci­pale orga­ni­sa­tion alter­mon­dia­liste en France. En effet, lorsqu’on évoque désor­mais le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, le terme qui revient le plus sou­vent est celui d’essoufflement, même s’il paraît aussi extrê­me­ment contro­versé, notam­ment aux yeux des alter­mon­dia­listes eux-mêmes. Cette idée d’essoufflement devient presque un cliché. Elle n’est d’ailleurs pas si nou­velle puisqu’elle appa­raît dans les médias en France dès avant le Forum social mon­dial de Porto Alegre début 2005, soit quelques mois avant la cam­pagne réfé­ren­daire sur le traité consti­tu­tion­nel euro­péen où les alter­mon­dia­listes ont pour­tant joué un rôle non négli­geable et ont contri­bué à leur manière à la vic­toire du « non ». Elle s’accompagne géné­ra­le­ment de deux ques­tions aux­quelles cet article va tenter de répondre.

La pre­mière concerne les médias. Pour quelles rai­sons ceux-ci ne parlent-ils plus du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ? Les alter­mon­dia­listes consi­dèrent que les médias en géné­ral leur sont idéo­lo­gi­que­ment hos­tiles. Ils ne s’étonnent donc pas vrai­ment du manque d’intérêt de ces der­niers pour leur mou­ve­ment. Néanmoins, cette vision est-elle suf­fi­sante pour expli­quer cette désaf­fec­tion pro­gres­sive des médias pour les mou­ve­ments contes­ta­taires ?

La seconde ques­tion a trait au sen­ti­ment d’essoufflement à pro­pre­ment parler. Pourquoi a-t-on effec­ti­ve­ment ce sen­ti­ment que le mou­ve­ment s’essouffle ? Certains alter­mon­dia­listes tendent à le nier et à accu­ser encore une fois les médias qui cher­che­raient, selon eux, à désta­bi­li­ser le mou­ve­ment à tra­vers cette thé­ma­tique de l’essoufflement. Il convient cepen­dant de remar­quer que cette ques­tion repré­sente aussi un enjeu stra­té­gique pour les alter­mon­dia­listes. Les par­ti­sans du « statu quo » concer­nant le rôle des forums sociaux ou l’autonomie des mou­ve­ments sociaux ont ainsi tout inté­rêt à nier l’existence d’un quel­conque essouf­fle­ment, tandis que les par­ti­sans de la « rup­ture », eux, ont inté­rêt à mettre l’accent sur la « panne » du mou­ve­ment pour appe­ler à des chan­ge­ments pro­fonds.

La pro­blé­ma­tique de l’essoufflement ne doit pas mas­quer cepen­dant ce qui se joue en ce moment dans le « pay­sage contes­ta­taire ». En raison des décep­tions de plus en plus grandes vis-à-vis des forums sociaux et de l’influence de plus en plus notable des expé­riences gou­ver­ne­men­tales alter­na­tives en Amérique latine, celui-ci est en train d’évoluer de façon déci­sive et de se recon­fi­gu­rer autour de deux pôles. Le pre­mier est un pôle alter­mon­dia­liste clas­sique qui s’appuie prin­ci­pa­le­ment sur le pro­ces­sus des forums sociaux et sur un cer­tain nombre de prin­cipes (que nous appel­le­rons ici « consen­sus alter­mon­dia­liste ») dans l’objectif d’instaurer une « autre mon­dia­li­sa­tion ». Le second pôle, qui tend à émer­ger sur la base d’une rup­ture par rap­port au pre­mier, est un pôle qui s’intitule lui-même « post-alter­mon­dia­liste ». Il s’appuie sur une volonté de conver­gence entre mou­ve­ments sociaux, orga­ni­sa­tions poli­tiques et gou­ver­ne­ments anti­li­bé­raux d’Amérique latine dans l’objectif de construire un « socia­lisme du XXIe siècle ».

La grande indifférence médiatique

Nombreux sont les alter­mon­dia­listes qui nient toute notion d’essoufflement de leur mou­ve­ment. Pour eux, ce serait une inven­tion des grands médias. Sous l’influence d’intérêts éco­no­miques, ceux-ci cher­che­raient à mini­mi­ser, voire à passer sous silence l’importance de la contes­ta­tion alter­mon­dia­liste. Les alter­mon­dia­listes estiment, en effet, que les médias leur seraient spon­ta­né­ment hos­tiles car, comme l’expliquait Bernard Cassen, le pré­sident d’honneur d’Attac-France, lors d’un col­loque le 26 jan­vier 2008, ils se consi­dèrent comme partie pre­nante de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale et même « un vec­teur idéo­lo­gique de la mon­dia­li­sa­tion [2] ». C’est la raison pour laquelle les alter­mon­dia­listes ont rapi­de­ment voulu créer leurs propres médias. Indymedia (Independent Media Center), qui est un réseau global de médias alter­na­tifs, a été ainsi lancé à l’occasion des mani­fes­ta­tions de Seattle fin 1999. Des médias cri­tiques plus tra­di­tion­nels jouent éga­le­ment un rôle impor­tant dans la dif­fu­sion des idées alter­mon­dia­listes. En France, des organes de presse tels que Alternatives éco­no­miques, Charlie hebdo, Le Monde diplo­ma­tique, Politis et Témoignage chré­tien sont ainsi membres du col­lège des fon­da­teurs d’Attac. Il est à noter qu’une partie de cette presse tra­verse d’importantes dif­fi­cul­tés. Cela a été le cas de Politis, qui a été placé en redres­se­ment judi­ciaire en 2006 avant d’être sauvé par la sous­crip­tion de ses lec­teurs, mais aussi du Monde diplo­ma­tique, dont les ventes sont en nette baisse depuis quelques années [3]. Enfin, de nom­breuses struc­tures alter­mon­dia­listes, comme Action cri­tique médias (Acrimed), l’Agence mul­ti­mé­dia d’information citoyenne (AMIC) ou l’Observatoire fran­çais des médias (OFM), se sont spé­cia­li­sées dans la cri­tique des médias.

En 2008, le Forum social mon­dial a pris la forme d’un FSM « décen­tra­lisé ». Cela s’est tra­duit par l’organisation de mani­fes­ta­tions dans le monde entier tout au long de la semaine du 21 jan­vier, avec, en par­ti­cu­lier le 22, des confé­rences de presse dans vingt-deux villes, dont une à Paris à la mairie du 2e arron­dis­se­ment, et le 26, une jour­née mon­diale de mobi­li­sa­tions et d’actions. Ce jour-là, quelque 800 évé­ne­ments se sont pro­duits dans plus de 80 pays, prin­ci­pa­le­ment au Brésil, en Espagne, aux États-Unis, en France, en Italie et au Mexique, mon­trant encore une fois le carac­tère glo­ba­le­ment très « latin » de la contes­ta­tion alter­mon­dia­liste [4]. En France, diverses mani­fes­ta­tions ont été orga­ni­sées un peu par­tout dans le pays et un col­loque [5] a réuni à Paris cinq membres du Conseil inter­na­tio­nal du FSM, la plus haute ins­tance alter­mon­dia­liste. Or, il faut bien admettre que la cou­ver­ture de ces évé­ne­ments par les médias a été extrê­me­ment faible. Le contraste est par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant par rap­port à l’intérêt que les médias ont pu porter à l’altermondialisme, par exemple, à l’occasion des mani­fes­ta­tions et des exac­tions vio­lentes lors du G8 de Gênes en juillet 2001 ou du Forum social euro­péen (FSE) orga­nisé dans la région pari­sienne en novembre 2003.

Alors, com­ment peut-on expli­quer l’indifférence de plus en plus mani­feste des médias vis-à-vis de l’altermondialisme ? Il est vrai que quelques médias doivent se réjouir d’une cer­taine forme de reflux de la contes­ta­tion alter­mon­dia­liste, mais il semble dif­fi­cile de géné­ra­li­ser ce point de vue à l’ensemble des médias. En effet, la presse même la plus ouverte à la cause alter­mon­dia­liste, comme Libération ou L’Humanité, a accordé très peu de place au FSM de 2008. Libération n’a publié qu’une brève de 12 lignes en page 19 de son édi­tion du 28 jan­vier 2008 à propos de la jour­née mon­diale de mobi­li­sa­tions et d’actions orga­ni­sée deux jours plus tôt. En outre, les médias, quelle que soit leur orien­ta­tion géné­rale, ont dans un passé récent lar­ge­ment cou­vert les mani­fes­ta­tions contes­ta­taires. Le quo­ti­dien Les Echos, qui n’est cer­tai­ne­ment pas le plus pro-alter­mon­dia­liste, a ainsi publié un numéro hors série très com­plet et plutôt nuancé juste avant le FSE de 2003. On ne peut donc en conclure que ce dés­in­té­rêt des médias à l’égard de l’altermondialisme s’explique par leur pré­ten­due hos­ti­lité géné­ra­li­sée vis-à-vis de ce mou­ve­ment, et ce, pour des rai­sons pure­ment idéo­lo­giques.

Contrairement à ce qu’affirment un grand nombre d’altermondialistes, les rai­sons de cette indif­fé­rence crois­sante des médias ne sont pas uni­que­ment d’ordre idéo­lo­gique. Elles paraissent davan­tage liées aux contraintes impo­sées par la logique média­tique. Or, les formes d’expression pri­vi­lé­giées des contes­ta­taires de la « mon­dia­li­sa­tion libé­rale » durant la phase que l’on peut qua­li­fier d’« anti­mon­dia­li­sa­tion », entre les mani­fes­ta­tions de Seattle (1999) et celles de Gênes (2001), à savoir les contre-som­mets et les mobi­li­sa­tions spec­ta­cu­laires lors de som­mets offi­ciels (G8, Banque mon­diale-FMI, OMC), d’ailleurs sou­vent émaillées de vio­lence, s’inscrivaient alors par­fai­te­ment dans la logique média­tique. L’« anti­mon­dia­li­sa­tion » consti­tuait un phé­no­mène à la fois nou­veau et spec­ta­cu­laire, par­fois violent, avec en son sein de « bons clients » comme José Bové, qui per­met­taient aux médias de pou­voir per­son­ni­fier ce mou­ve­ment nais­sant. Il repré­sen­tait même une aubaine pour les grands médias en leur offrant de la matière pour enfin inté­res­ser le public aux som­mets inter­na­tio­naux. Cet aspect nova­teur s’est éga­le­ment étendu aux pre­miers forums sociaux mon­diaux (à Porto Alegre en 2001 et 2002) et euro­péens (à Florence en 2002 et dans la région pari­sienne en 2003), d’autant qu’ils atti­raient un grand nombre de mili­tants. Cet inté­rêt média­tique s’explique aussi parce que ce mou­ve­ment se situait alors bien dans l’« air du temps » carac­té­risé par la montée en puis­sance de ce que l’on appelle la « société civile glo­bale » et le carac­tère cen­tral de la mon­dia­li­sa­tion dans le débat inter­na­tio­nal. Enfin, l’intérêt qu’il sus­ci­tait pro­ve­nait éga­le­ment du fait que les vio­lences de l’antiglobalisation repré­sen­taient à ce moment-là la prin­ci­pale menace sécu­ri­taire pour les pays occi­den­taux, crai­gnant une sorte d’« Intifada » glo­bale dont les évé­ne­ments de Gênes parais­saient être la pré­fi­gu­ra­tion.

Cet attrait des médias pour l’altermondialisme s’est tou­te­fois pro­gres­si­ve­ment estompé, ses formes d’expression cor­res­pon­dant de moins en moins à la logique média­tique, dans un contexte beau­coup moins por­teur. On peut dater le tour­nant du mois d’octobre 2004 avec le FSE de Londres. En effet, les forums sociaux, qui deviennent à partir de 2001-2002 les prin­ci­paux rendez-vous alter­mon­dia­listes, recèlent au bout du compte très peu d’informations per­ti­nentes pour un jour­na­liste non mili­tant. Cela s’explique en par­ti­cu­lier par l’absence volon­taire de porte-parole offi­ciel, de confé­rences et de com­mu­ni­qués de presse, de syn­thèse finale ou d’alternative clai­re­ment défi­nie, d’autant que les thèmes abor­dés dans ces forums sont à la fois extrê­me­ment divers et sou­vent très abs­traits pour le grand public, en tout cas la plu­part du temps très éloi­gnés de ses pré­oc­cu­pa­tions concrètes. Par ailleurs, la forme que prennent les forums sociaux – des cen­taines de confé­rences et de stands d’organisations – ne rend pas la tâche aisée pour un jour­na­liste. A l’évidence, la cou­ver­ture de ces évé­ne­ments ne peut être que limi­tée et par­tielle. Outre la rou­ti­ni­sa­tion après l’« effet nou­veauté » des pre­miers forums, ces ten­dances struc­tu­relles ont été aggra­vées par un cer­tain nombre d’évolutions récentes. A partir de 2004, le FSM quitte la ville de Porto Alegre (même si l’édition de 2005 y a été tout de même orga­ni­sée). Or, Porto Alegre était devenu un véri­table sym­bole de l’altermondialisme, qui per­met­tait notam­ment aux médias d’organiser une sorte de « match » annuel Davos-Porto Alegre. Depuis 2005, les confé­rences plé­nières où pou­vaient s’exprimer les figures alter­mon­dia­listes les plus connues ont été sup­pri­mées au profit de sémi­naires et autres ate­liers de tra­vail. La déser­tion de plus en plus patente des per­son­na­li­tés poli­tiques fran­çaises a aussi amoin­dri l’intérêt de la presse fran­çaise pour les forums sociaux. En 2002, plu­sieurs can­di­dats de gauche à l’élection pré­si­den­tielle s’étaient rendus au FSM : Olivier Besancenot, Jean-Pierre Chevènement et Noël Mamère. Le gou­ver­ne­ment fran­çais y était repré­senté par six ministres – Marie-George Buffet, Guy Hascoët, Charles Josselin, Marie-Noëlle Lienemann, Jean-Luc Mélenchon et Christian Paul –, tandis que le pré­sident Chirac et le pre­mier ministre Lionel Jospin avait dépê­ché des émis­saires sur place. Enfin, on pou­vait y noter aussi la pré­sence du pre­mier secré­taire du Parti socia­liste, François Hollande, et du secré­taire géné­ral du Rassemblement pour la République (RPR), Serge Lepeltier. En 2007, ni Ségolène Royal, ni Marie-George Buffet, ni même José Bové ne se sont rendus au FSM de Nairobi. Olivier Besancenot, Clémentine Autain et Alain Lipietz ont été les seules per­son­na­li­tés poli­tiques de pre­mier plan à y être pré­sentes. La lisi­bi­lité des forums sociaux mon­diaux devient aussi plus dif­fi­cile avec l’organisation en 2006 d’un FSM « poly­cen­trique » dans trois villes dif­fé­rentes (Bamako, Caracas et Karachi), et, plus géné­ra­le­ment, de forums dans des loca­li­sa­tions très éloi­gnées de la sphère d’intérêt du public (Mali, Venezuela, Pakistan, Kenya pour le FSM, Grèce pour le FSE). Enfin, en 2008, l’organisation d’un FSM « décen­tra­lisé » a été un fac­teur sup­plé­men­taire qui a pu expli­quer le très faible inté­rêt des médias pour cette mani­fes­ta­tion et, au-delà, pour l’altermondialisme en géné­ral. En effet, les mobi­li­sa­tions dans le cadre de ce der­nier forum ont été très peu visibles en raison de leur dis­per­sion extrême et des faibles affluences (à l’exception notable des mani­fes­ta­tions qui se sont dérou­lées au Brésil et au Mexique). La prin­ci­pale mani­fes­ta­tion du 26 jan­vier à Paris orga­ni­sée par le Comité d’initiative pour les forums sociaux, qui regroupe les prin­ci­paux mou­ve­ments alter­mon­dia­listes fran­çais, n’a réuni que 800 per­sonnes selon les orga­ni­sa­teurs et 300 selon la police [6]. Environ 750 per­sonnes étaient pré­sentes au FSM 2008 à Ivry durant une semaine de fes­ti­vi­tés mar­quées notam­ment par le pre­mier fes­ti­val du film alter­mon­dia­liste et un Forum social des jeunes [7].

Ce dés­in­té­rêt des médias a été aussi ali­menté en France par la grave crise tra­ver­sée par Attac en 2005-2006 et l’échec de la can­di­da­ture Bové à la pré­si­den­tielle de 2007. Enfin, il est évident que, depuis les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 et la prio­rité accor­dée à la lutte contre le ter­ro­risme, la thé­ma­tique de la mon­dia­li­sa­tion n’est plus au centre du débat ou, du moins, s’est dépla­cée vers d’autres enjeux où l’altermondialisme paraît moins audible : délo­ca­li­sa­tions, montée en puis­sance de la Chine et de l’Inde, réchauf­fe­ment cli­ma­tique, etc. De même, la « menace » repré­sen­tée par les vio­lences alter­mon­dia­listes a été brus­que­ment déva­luée au profit du ter­ro­risme isla­miste. Cette évo­lu­tion paraît d’autant plus pré­oc­cu­pante pour les alter­mon­dia­listes qu’aujourd’hui, on a ten­dance à penser que, si les médias ne parlent pas d’un évé­ne­ment, c’est qu’il ne se passe plus rien.

La fin du « consensus altermondialiste »

Alors, com­ment expli­quer ce sen­ti­ment d’essoufflement, par­tagé même par cer­tains alter­mon­dia­listes ? Dans un article récent, le poli­to­logue Eric Agrikoliansky consi­dère que ce sen­ti­ment serait prin­ci­pa­le­ment lié à « quelques illu­sions bien ancrées qui servent depuis une dizaine d’années de cadres car­di­naux pour décrire et per­ce­voir les mou­ve­ments alter­mon­dia­listes, leur réa­lité et leur avenir [8] ». Pour lui, en effet, il existe un déca­lage entre la réa­lité de ce qu’est le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et les repré­sen­ta­tions que peuvent en avoir un cer­tain nombre d’acteurs (jour­na­listes, cher­cheurs, mili­tants). La réa­lité montre ainsi que le mou­ve­ment est beau­coup moins inter­na­tio­nal, inédit et homo­gène que ce que pensent géné­ra­le­ment ces acteurs. Or, ces per­cep­tions erro­nées auraient notam­ment été à l’origine d’attentes dis­pro­por­tion­nées qui sont aujourd’hui déçues. C’est ce qui pour­rait, d’après lui, expli­quer ce sen­ti­ment d’essoufflement.

On ne peut nier l’existence d’un tel sen­ti­ment. Il ne s’agit pas d’une simple inven­tion des médias. Ce sen­ti­ment est lié en grande partie à une décep­tion et cer­tai­ne­ment à une attente trop élevée à l’égard de l’altermondialisme. Mais on peut aller plus loin que ce qu’affirme Eric Agrikoliansky dans son article. En effet, le mou­ve­ment a sus­cité un vif espoir, celui de deve­nir le mou­ve­ment d’émancipation du XXIe siècle [9] dont la lourde charge serait de défi­nir puis de mettre en œuvre une grande alter­na­tive au capi­ta­lisme glo­ba­lisé, réou­vrant ainsi le grand chan­tier de l’« his­toire », c’est-à-dire le grand conflit sur le meilleur sys­tème éco­no­mique et social, dont Francis Fukuyama avait pour­tant annoncé la fin en 1989 [10]. Or, pour le moment, les alter­mon­dia­listes ne voient tou­jours rien venir de ce côté-là et les ran­cœurs se tournent avant tout vers les forums sociaux, dont le rôle prin­ci­pal était jus­te­ment de servir d’incubateur pour la construc­tion d’un « autre monde ».

Face à cette dés­illu­sion de plus en plus mani­feste, ce que l’on pour­rait appe­ler le « consen­sus alter­mon­dia­liste » s’est fis­suré et a même volé en éclat dans la période la plus récente. Le « consen­sus alter­mon­dia­liste » se carac­té­ri­sait prin­ci­pa­le­ment par un accord des alter­mon­dia­listes sur le rôle cen­tral des forums sociaux, sur les prin­cipes conte­nus dans la Charte des prin­cipes du Forum social mon­dial, texte fon­da­men­tal pour eux, adopté après le pre­mier FSM en 2001, et sur ce qui a été appelé l’« esprit de Porto Alegre ». Cet « esprit », en par­ti­cu­lier défendu par les créa­teurs bré­si­liens du FSM, Chico Whitaker et Candido Grzybowski, fait réfé­rence à un strict res­pect de la Charte des prin­cipes du FSM et à l’état d’esprit qui régnait lors des pre­miers forums de Porto Alegre, entre 2001 et 2003. Les alter­mon­dia­listes se sont accor­dés en effet pen­dant des années sur l’idée que le FSM était la pierre angu­laire de leur mou­ve­ment et que, confor­mé­ment à ce que sti­pule le pre­mier article de la Charte des prin­cipes, celui-ci devait être « un espace de ren­contre ouvert visant à appro­fon­dir la réflexion, le débat d’idées démo­cra­tique, la for­mu­la­tion de pro­po­si­tions, l’échange en toute liberté d’expériences, et l’articulation en vue d’actions effi­caces, d’instances et de mou­ve­ments de la société civile qui s’opposent au néo­li­bé­ra­lisme et à la domi­na­tion du monde par le capi­tal et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société pla­né­taire axée sur l’être humain ». Cet espace devait en par­ti­cu­lier être basé sur un prin­cipe d’« hori­zon­ta­lité », c’est-à-dire sur un strict res­pect de l’égalité et de la diver­sité des par­ti­ci­pants. Chacun devait pou­voir s’y expri­mer en toute liberté. Il ne devait exis­ter par consé­quent aucune ins­tance diri­geante et aucune hié­rar­chie entre les orga­ni­sa­tions qui y par­ti­cipent. Selon Chico Whitaker, le FSM devait être ainsi « un espace sans hié­rar­chie, sans inéga­lité de pou­voir, sans exclu­sion, sans impo­si­tion d’option orga­ni­sa­tion­nelle [11] » où per­sonne ne devait « impo­ser ses idées ou son rythme aux autres [12] » et où toute forme de syn­thèse ne pour­rait conduire qu’à une « homo­gé­néi­sa­tion appau­vris­sante [13] ». Cela impli­quait éga­le­ment un res­pect du plu­ra­lisme idéo­lo­gique, qui était tou­te­fois limité par l’obligation d’adhérer au rejet du néo­li­bé­ra­lisme contenu dans la Charte, mais qui abou­tis­sait de fait à un rela­ti­visme idéo­lo­gique par refus d’adopter une posi­tion idéo­lo­gique plutôt qu’une autre. Un autre prin­cipe sur lequel les alter­mon­dia­listes s’accordaient était celui de l’autonomisation des mou­ve­ments sociaux par rap­port aux partis poli­tiques et aux gou­ver­ne­ments. Ainsi seules les orga­ni­sa­tions de la société civile sont admises au sein du FSM, les orga­ni­sa­tions poli­tiques et les mou­ve­ments armés en étant exclus.

Il exis­tait aussi un consen­sus chez les alter­mon­dia­listes sur un refus de toute trans­for­ma­tion du Forum social mon­dial en une for­ma­tion poli­tique et, au-delà, de toute forme d’aspiration à une conquête du pou­voir. Dans ce contexte, le FSM devait être, d’une cer­taine manière, l’antithèse de l’Internationale com­mu­niste. La plus grande crainte de la plu­part des alter­mon­dia­listes était, en effet, que le FSM se trans­forme en une orga­ni­sa­tion poli­tique ou en une Internationale struc­tu­rée. Candido Grzybowski estime ainsi que « le FSM per­drait beau­coup s’il était trans­formé en une force poli­tique cen­tra­li­sée, qui serait une sorte de nou­veau mou­ve­ment inter­na­tio­nal de la gauche [14] ». En défi­ni­tive, le FSM contri­bue­rait à créer « un nou­veau mode d’exercice du pou­voir dans un monde où il n’y a pas de domi­na­tion [15] » (C. Whitaker), ainsi qu’« une nou­velle culture citoyenne [16] » (C. Grzybowski). Chico Whitaker résu­mait cette posi­tion de la manière sui­vante dans un entre­tien accordé à Libération le 26 jan­vier 2008 :

Le FSM […] a été conçu comme un espace de débats, d’idées et de réflexion. Il est illu­soire de penser qu’il doit se tra­duire par une pla­te­forme de réso­lu­tions, sauf à se perdre dans des luttes pure­ment idéo­lo­giques. Le chan­ge­ment que l’on veut, il n’est pas incarné par Lula au Brésil ou Chavez au Venezuela. On veut incu­ber de la déso­béis­sance aux règles éta­blies, faire en sorte qu’une mul­ti­tude s’en empare.

Enfin, les tenants de l’« esprit de Porto Alegre » refusent d’admettre qu’il existe un essouf­fle­ment du mou­ve­ment et notam­ment du FSM. A propos du FSM 2008, Chico Whitaker explique ainsi qu’« avec cette décen­tra­li­sa­tion totale, le succès est phé­no­mé­nal, la mobi­li­sa­tion énorme », que l’« on n’est pas en perte de vitesse, on change de méthode » et même que les thèses alter­mon­dia­listes « gagnent du ter­rain [17] ».

Or, ce « consen­sus » s’est pro­gres­si­ve­ment délité à mesure que la confiance dans la capa­cité des forums sociaux à accou­cher d’une alter­na­tive s’évanouissait. Pour cer­tains contes­ta­taires, il est de plus en plus évident que l’alternative ne se situe plus sym­bo­li­que­ment à Porto Alegre, mais bien à Caracas ou à La Paz. Le meilleur moyen d’y par­ve­nir ne passe plus par les forums sociaux, mais bien par un enga­ge­ment pro­pre­ment poli­tique et une expé­rience gou­ver­ne­men­tale sur le modèle cha­viste ou eviste [18]. L’objectif final n’est plus une « autre mon­dia­li­sa­tion » aux contours volon­tai­re­ment flous afin de n’exclure aucun point de vue, mais bel et bien le « socia­lisme du XXIe siècle » tant vanté par le pré­sident vene­zué­lien Hugo Chavez [19].

L’un des pre­miers à avoir dénoncé les limites des forums sociaux est sans doute Bernard Cassen, qui est aussi l’un des co-créa­teurs du FSM. Celui-ci a tout d’abord émis l’idée d’un « consen­sus de Porto Alegre » dans une tri­bune publiée dans Libération en jan­vier 2004 [20]. Il a pro­posé d’appeler « consen­sus de Porto Alegre », en oppo­si­tion au « consen­sus de Washington », « l’élaboration pro­gres­sive, au niveau mon­dial, d’un corpus de plus en plus lar­ge­ment par­tagé par les acteurs sociaux […] d’analyses et de pro­po­si­tions en rup­ture avec les poli­tiques libé­rales [21] ». Il sou­hai­tait donc que, dans le cadre du FSM, les alter­mon­dia­listes s’entendent sur quelques pro­po­si­tions sus­cep­tibles de faire l’objet d’un consen­sus. Cette idée a été sou­te­nue début 2004 par le Conseil d’administration d’Attac-France. Un an plus tard, lors du FSM de 2005, Bernard Cassen pré­sen­tait aux côtés de dix-huit autres per­son­na­li­tés alter­mon­dia­listes émi­nentes un Manifeste de Porto Alegre. L’ambition de ce texte qui conte­nait « Douze pro­po­si­tions pour un autre monde pos­sible » était, d’après lui, de « donner un coup d’accélérateur vers une tra­duc­tion poli­tique de nos pro­po­si­tions [22] ». Cette ini­tia­tive a été reje­tée par les tenants de l’« esprit de Porto Alegre », Candido Grzybowski esti­mant, par exemple, que « cela va contre l’esprit du forum [23] ». Bernard Cassen n’a cepen­dant pas été le seul à cri­ti­quer de plus en plus ouver­te­ment l’« esprit de Porto Alegre ». Walden Bello, qui est l’une des prin­ci­pales figures alter­mon­dia­listes du Sud, membre du Conseil inter­na­tio­nal du FSM et signa­taire du Manifeste de Porto Alegre, sou­haite éga­le­ment que le FSM prenne une nou­velle forme. Pour lui, le FSM ne doit pas être sim­ple­ment un forum de dis­cus­sion et d’idées, « un fes­ti­val annuel à impact social limité [24] », qui serait isolé de toute action. Le forum doit au contraire être davan­tage ancré dans les luttes poli­tiques glo­bales. Il s’oppose donc à ce qu’il consi­dère être la concep­tion libé­rale de la notion d’« espace ouvert » de cer­tains fon­da­teurs du FSM, fai­sant impli­ci­te­ment réfé­rence à Chico Whitaker et à Candido Grzybowski. Il estime que le FSM doit par consé­quent prendre des posi­tions poli­tiques fermes ou s’engager en faveur de luttes spé­ci­fiques.

Les dés­illu­sions de plus en plus grandes vis-à-vis des forums sociaux et la crise d’Attac en France, qui a abouti au départ forcé du tandem Bernard Cassen-Jacques Nikonoff de la direc­tion de l’association, ont conduit pro­gres­si­ve­ment à une rup­ture entre les créa­teurs du Forum social mon­dial, qui a été plus ou moins scel­lée en 2008. Or, cette rup­ture semble briser le « consen­sus alter­mon­dia­liste » qui exis­tait jusqu’à pré­sent. En juillet 2005, Bernard Cassen parle déjà à propos du FSM d’« un cer­tain essouf­fle­ment de la for­mule inau­gu­rée en 2001 [25] ». A partir de 2006, il s’interroge sérieu­se­ment sur l’utilité même des forums sociaux. Cette année-là, à Bamako, lors du FSM poly­cen­trique, il explique que les forums étaient « arri­vés à une étape, qui est une fin de cycle ». Pour lui, « le risque est grand que les forums conti­nuent à tour­ner en rond, sombrent dans la rou­tine [26] ». Ce n’est d’ailleurs pas for­tuit si sa cri­tique n’est au fond pas très dif­fé­rente de celle for­mu­lée par Hugo Chavez lors du FSM poly­cen­trique de Caracas. Celui-ci avait alors appelé les alter­mon­dia­listes à trans­for­mer leur mou­ve­ment en « un grand mou­ve­ment arti­culé, mon­dial, anti-impé­ria­liste et alter­na­tif […] de lutte » car, selon lui, « ce serait ter­rible » si le FSM n’était, au bout du compte, qu’« un forum tou­ris­tique et folk­lo­rique » où « l’on dis­cute et l’on dis­cute sans arri­ver à des conclu­sions [27] ». Bernard Cassen est même allé jusqu’à se deman­der s’il allait par­ti­ci­per au Forum social euro­péen (FSE) d’Athènes en mai 2006, avant de s’y rendre fina­le­ment [28]. Pour lui, l’essoufflement de l’altermondialisme et en par­ti­cu­lier des forums sociaux sont donc un phé­no­mène tan­gible, ce qui ten­drait à démon­trer que cette notion d’essoufflement consti­tue un enjeu stra­té­gique au sein du mou­ve­ment. En août 2007, il annonce ainsi plus ou moins la mort de l’altermondialisme dans un entre­tien accordé au Nouvel obser­va­teur [29]. Il y explique que « l’altermondialisme, c’est ter­miné. Voilà le fond de ma pensée. C’était un cycle. Nous pour­rions nous ins­pi­rer des pays d’Amérique latine (Venezuela ou Bolivie notam­ment) où l’on n’a pas peur d’employer les mots « sou­ve­rai­neté popu­laire » et « natio­na­li­sa­tion ». Visiblement, il se passe quelque chose là-bas et nous devrions en tirer les leçons. Il y a sans doute un cré­neau à exploi­ter, pas for­cé­ment pour créer un parti et faire de l’ingénierie poli­tique, mais pour donner un cadre de réfé­rence, défi­nir un socle idéo­lo­gique dans lequel puisse se recon­naître une gauche radi­cale mais de gou­ver­ne­ment. Mais cela signi­fie qu’il faut rompre avec beau­coup de gens et de pra­tiques et je ne pense abso­lu­ment pas qu’Attac puisse le faire » [compte tenu de la nou­velle orien­ta­tion de l’association après la démis­sion de Jacques Nikonoff]. En 2008, un pas sup­plé­men­taire est fran­chi avec la créa­tion d’une nou­velle orga­ni­sa­tion, Mémoire des luttes, à laquelle appar­tiennent entre autre Bernard Cassen et Ignacio Ramonet, et sur­tout d’un nou­veau concept : le « post-alter­mon­dia­lisme ».

Mémoire des luttes a ainsi orga­nisé, avec la revue Utopie cri­tique, un col­loque à Paris le 26 jan­vier 2008, dans le cadre de la jour­née mon­diale d’action et de mobi­li­sa­tions, qui a réuni cinq membres du Conseil inter­na­tio­nal du FSM : Samir Amin, Walden Bello, Bernard Cassen, François Houtart et Emir Sader. On peut remar­quer la pré­sence, durant cette réunion, de sept des dix-neuf signa­taires du Manifeste de Porto Alegre de 2005 (Riccardo Petrella et Ignacio Ramonet, outre les cinq membres du CI), et des par­ti­sans parmi les plus fer­vents de l’expérience Chavez au Venezuela (Walden Bello, Bernard Cassen, François Houtart, Ignacio Ramonet, etc.). Mémoire des luttes et Utopie cri­tique ont d’ores et déjà publié plu­sieurs textes, dont « Vers un Manifeste pour un socia­lisme XXIe siècle », l’expression même de « socia­lisme du XXIe siècle » mon­trant la proxi­mité idéo­lo­gique de ces orga­ni­sa­tions avec la « révo­lu­tion boli­va­rienne » menée au Venezuela, et un « Appel final lors du col­loque « Altermondialisme et post-alter­mon­dia­lisme » ». Ces textes et les inter­ven­tions lors de ce col­loque tendent à briser un cer­tain nombre de tabous qui carac­té­ri­saient jusqu’alors l’altermondialisme et qui étaient au cœur du « consen­sus alter­mon­dia­liste ». Mémoire des luttes et Utopie cri­tique ont ainsi pour objec­tif d’élaborer un Manifeste pour un socia­lisme du XXIe siècle « dans la pers­pec­tive de construc­tion ulté­rieure d’un projet pro­pre­ment poli­tique, mis en œuvre par un pou­voir démo­cra­tique et social », ce Manifeste devant servir de « sou­bas­se­ment des futures poli­tiques publiques [30] ». Ils ont donc pour hori­zon la conquête du pou­voir, qui passe par de « nou­velles formes d’articulation [31] » entre mou­ve­ments sociaux, partis poli­tiques et gou­ver­ne­ments et notam­ment par la prise en compte des « pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale que l’on observe notam­ment en Amérique latine [32] ». Bernard Cassen sou­haite par consé­quent mettre un terme aux « conver­gences paral­lèles », expres­sion qu’il emprunte à Aldo Moro, « entre un mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, des partis et des gou­ver­ne­ments qui vont tous dans le même sens, mais sans jamais se ren­con­trer ». Pour lui, il convient de « faire conver­ger les « conver­gences paral­lèles » à partir de points d’appui dans le monde sur la base de luttes sociales, de posi­tions poli­tiques et de poli­tiques de cer­tains gou­ver­ne­ments [33] ». Emir Sader, lui aussi, appelle à un réta­blis­se­ment des rap­ports entre sphères sociales et poli­tiques comme l’ont montré les expé­riences alter­na­tives en Amérique latine (Bolivie, Equateur, Venezuela) et à « sortir de la féti­chi­sa­tion de l’autonomie des mou­ve­ments sociaux [34] ». Les par­ti­sans de cette approche remettent éga­le­ment en cause le plu­ra­lisme idéo­lo­gique alter­mon­dia­liste en par­lant expli­ci­te­ment de rejet du capi­ta­lisme, de socia­lisme, de la « réa­lité occul­tée de la lutte des classes [35] » ou encore de natio­na­li­sa­tions. Cela explique bien évi­dem­ment le recours, ô com­bien sym­bo­lique, à la notion de post-alter­mon­dia­lisme, pour bien mar­quer la rup­ture par rap­port à l’altermondialisme dont ils sou­haitent un appro­fon­dis­se­ment et un dépas­se­ment [36]. Ils pro­posent d’ailleurs d’appeler cette démarche post-alter­mon­dia­liste : « conver­gences socia­listes et inter­na­tio­na­listes [37] ». Que plu­sieurs grands noms de l’altermondialisme s’associent à cette ini­tia­tive, en par­ti­cu­lier cinq membres du Conseil inter­na­tio­nale du FSM, marque sans aucun doute la fin d’une époque et la créa­tion d’un nou­veau pôle de contes­ta­tion du capi­ta­lisme glo­ba­lisé.

Fin de cycle

A l’évidence, un cycle du mou­ve­ment de contes­ta­tion de la « mon­dia­li­sa­tion libé­rale » est en train de s’achever, tandis qu’un nou­veau est sans doute en train de démar­rer. La conco­mi­tance de la très faible visi­bi­lité du FSM « décen­tra­lisé » et du lan­ce­ment du « post-alter­mon­dia­lisme » en est le symp­tôme le plus notable.

Le cycle qui s’est achevé a été dominé par le pro­ces­sus des forums sociaux. Il a achoppé sur deux points fon­da­men­taux. Le pre­mier a été l’extrême dif­fi­culté des alter­mon­dia­listes à arti­cu­ler, notam­ment dans le cadre de ces forums, la diver­sité crois­sante des par­ties pre­nantes de cette forme de contes­ta­tion et l’élaboration d’un pro­gramme cohé­rent pour l’édification d’une « autre mon­dia­li­sa­tion ». Le res­pect absolu de la diver­sité et des points de vue de chacun a conduit à une inca­pa­cité à pou­voir défi­nir une alter­na­tive et donc en grande partie à une dés­illu­sion qui explique lar­ge­ment le sen­ti­ment d’essoufflement actuel. Le second point d’achoppement tient au rap­port que les alter­mon­dia­listes entre­tiennent avec l’engagement poli­tique et les pou­voirs, dans un contexte où des gou­ver­ne­ments par­ve­nus au pou­voir depuis la fin des années 1990 en Amérique latine mettent en œuvre des poli­tiques assez proches des idées défen­dues par cer­tains d’entre eux. C’est le cas au Venezuela (Hugo Chavez), au Brésil (Lula), qui va vite déce­voir la plu­part des alter­mon­dia­listes, en Bolivie (Evo Morales) ou en Equateur (Rafael Correa). En effet, durant cette période, la volonté d’engagement poli­tique a semblé de plus en plus mani­feste chez les alter­mon­dia­listes : à l’occasion du réfé­ren­dum sur le traité consti­tu­tion­nel euro­péen en France en 2005, autour de l’enjeu de la can­di­da­ture uni­taire anti­li­bé­rale puis de la can­di­da­ture de José Bové à l’élection pré­si­den­tielle de 2007, de la vic­toire élec­to­rale en Bolivie fin 2005 d’Evo Morales, lui-même acteur du « mou­ve­ment social », ou de l’« autre cam­pagne » des zapa­tistes lors de l’élection pré­si­den­tielle au Mexique en 2006.

Désespérant de voir émer­ger un jour une alter­na­tive dans le cadre des forums sociaux, cer­tains contes­ta­taires ont vu dans les alter­na­tives poli­tiques latino-amé­ri­caines la mise en œuvre concrète de leurs idées. Cela a conduit à remettre tota­le­ment en cause le « consen­sus » qui exis­tait jusqu’alors entre les alter­mon­dia­listes et à envi­sa­ger « la néces­sité d’entrer dans un post-alter­mon­dia­lisme de combat pour déga­ger les pers­pec­tives d’un socia­lisme du XXIe siècle [38] ». Il s’agit à l’évidence d’un évé­ne­ment consi­dé­rable pour le mou­ve­ment de contes­ta­tion de la « mon­dia­li­sa­tion libé­rale ». Il est encore bien trop tôt pour pou­voir en mesu­rer les consé­quences. Rien n’indique cepen­dant que ce soit le meilleur moyen de relan­cer la dyna­mique contes­ta­taire et de lutter contre les deux ten­dances qui semblent la carac­té­ri­ser depuis quelques années, à savoir l’impuissance et la mar­gi­na­li­sa­tion. L’histoire du mou­ve­ment nous enseigne malgré tout à rester très pru­dent car celui-ci a fait l’objet depuis son émer­gence de tant de juge­ments qui se sont fina­le­ment révé­lés erro­nés, et a montré jusqu’à pré­sent une grande capa­cité à rebon­dir.


Notes

[1] « Le Forum social se dis­perse », Politis, 17 jan­vier 2008.[2] « Vers un socia­lisme du XXIe siècle. Altermondialisme et post-alter­mon­dia­lisme », 26 jan­vier 2008, Paris. [3] Selon La lettre des Amis du Monde diplo­ma­tique d’octobre 2007, la dif­fu­sion payante du men­suel, qui s’élevait en moyenne à 240 000 exem­plaires en 2003, est tombée à envi­ron 170 000 en 2007. [4] Source : www​.wsf2008​.net/​f​r​/​c​o​u​n​tries. [5] Vers un socia­lisme du XXIe siècle, op. cit. [6] Source : AFP. [7] Source : www​.wsf2008​.net/​f​r​/​n​o​d​e​/6431. [8] Eric Agrikoliansky, « L’altermondialisme en temps de crise. Réflexions sur un déclin annoncé », Mouvements, 2007/2, N° 50. [9] Expression employée pour la pre­mière fois par Bernard Cassen dans un entre­tien accordé au Figaro le 8 octobre 2003. [10] Francis Fukuyama, « La fin de l’histoire ? », Commentaire, N° 47, automne 1989 [11] Propos tenus par Chico Whitaker le 26 juillet 2004 lors du Forum social des Amériques (FSA) à Quito, cités dans Dorval Brunelle, « Le pre­mier Forum social des Amériques – Analyse », 29 août 2004. [12] Chico Whitaker, « Leçons de Porto Alegre », 21 février 2002. [13] Chico Whitaker, « Tout a conti­nué à Mumbai », Politis, 11 mars 2004. [14] Entretien avec Candido Grzybowski, « Davos has lost its arro­gance », IPS TerraViva, 16 jan­vier 2008. [15] Whitaker, FSA, op. cit. [16] Candido Grzybowski, cité dans « Le Forum social mon­dial s’interroge sur son avenir après six ans d’existence », AFP, 25 jan­vier 2006. [17] Entretien accordé à Libération le 26 jan­vier 2008. [18] Nom qui est donné au « modèle » mis en place par Evo Morales depuis 2006 en Bolivie. [19] C’est dans le cadre du FSM de Porto Alegre que, le 30 jan­vier 2005, Hugo Chavez a invité, pour la pre­mière fois, les alter­mon­dia­listes à construire « le socia­lisme du XXIe siècle ». [20] « Repenser le « format » des Forums sociaux, passer à l’acte poli­tique », Libération, 12 jan­vier 2004. [21] Bernard Cassen, « Jusqu’où ira Porto Alegre ? », La Rivista del Manifesto, N° 32, octobre 2002. [22] Cité lors de la confé­rence de presse de lan­ce­ment du Manifeste. Source : L’Humanité, 31 jan­vier 2005. [23] Cité dans Libération, 1er février 2005. [24] « World Social Forum at the Crossroads », Foreign Policy in Focus, 4 mai 2007. [25] Bernard Cassen, « Le « Manifeste de Porto Alegre » et l’avenir des Forums sociaux mon­diaux (der­nière partie) », Grain de sable, n° 521, 6 juillet 2005. [26] Cité dans « Le Forum social mon­dial s’interroge sur son avenir après six ans d’existence », AFP, 25 jan­vier 2006. [27] Extraits du dis­cours de Hugo Chavez, cité par l’AFP, 28 jan­vier 2006. [28] Entretien accordé à Libération, 7 mai 2006. [29] Entretien accordé au NouvelObs​.com, 24 août 2007. [30] Vers un Manifeste pour un socia­lisme du XXIe siècle. [31] Appel final. [32] Ibid. [33] Intervention, « Vers un socia­lisme du XXIe siècle », col­loque, 26 jan­vier 2008. [34] Ibid. [35] Appel final. [36] Vers un Manifeste pour un socia­lisme du XXIe siècle. [37] Appel final. [38] Vers un Manifeste pour un socia­lisme du XXIe siècle.
Source : La vie des idées – 3 mars 2008

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