UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

« Communisme » : un nom dans lequel les dominés se reconnaissent

Mis en ligne le 16 mai 2013

Hobsbawm, dans son Âge des extrêmes, dit quelque part que « quand les hommes sont face à une chose à laquelle le passé ne les a nul­le­ment pré­pa­rés, ils tâtonnent à la recherche de mots pour nommer l’inconnu, même lorsqu’ils ne peuvent ni le défi­nir ni le com­prendre. » Longtemps la pré­po­si­tion « post », ajoute-il, a servi à dési­gner ce qui nous arri­vait, ce vers quoi nous allions : post­in­dus­triel, post­mo­der­nité, post­ca­pi­ta­lisme. Aujourd’hui, c’est la pré­po­si­tion « alter » qui rem­plit cet office : alter­mon­dia­lisme, alter­mo­der­nité, alter­so­cia­lisme. L’autre monde que nous dési­rons, celui de l’au-delà du capi­ta­lisme, n’a pas de nom.

Le mot « com­mu­nisme » peut-il encore servir ? J’ai parlé un jour de « réin­ven­tion du com­mu­nisme ». C’était un para­doxe : pour­quoi garder le mot si la réin­ven­tion laisse penser qu’il faut tout reprendre à zéro ? Nous sommes encore pris dans cette ten­sion : le com­mu­nisme a été le nom de l’émancipation sociale, de l’épanouissement de chacun et de tous, du combat pour la démo­cra­tie ouvrière, mais il a été aussi celui du contraire de l’émancipation, celui d’une oppres­sion cri­mi­nelle, de l’arbitraire d’un État ter­ro­riste, de la police de la pensée. Le com­mu­nisme est beau­coup plus qu’une idée, c’est un mou­ve­ment social-his­to­rique très puis­sant, pluri-sécu­laire, mais dont les réa­li­sa­tions ont été aux anti­podes de l’espérance libé­ra­trice de ses pro­mo­teurs : sur­ex­ploi­ta­tion de la main d’œuvre, sur­éta­ti­sa­tion de la société, faible effi­ca­cité éco­no­mique, étouf­fe­ment des liber­tés et de la culture. Le com­mu­nisme, d’objectif des oppri­més est devenu objet de répul­sion. Nous sommes des sachants, comme disent les juristes. Nous savons les crimes de Staline, l’un des plus grands mas­sa­creurs d’authentiques com­mu­nistes. Mao, pour ne rien dire de Pol Pot et de sa bande d’assassins, ne vaut guère mieux. A l’exception des fana­tiques et des bigots, nous savons les crimes commis au nom du com­mu­nisme. Le com­mu­nisme reste une énigme peu explo­rée par les sciences sociales et la phi­lo­so­phie. Platon en serait l’inventeur disent cer­tains phi­lo­sophes, il en aurait eu « l’idée ». D’autres ont long­temps pensé que Jésus était l’un des pre­miers com­mu­nistes. C’était un lieu commun à l’époque du jeune Marx, parmi les com­mu­nistes alle­mands qu’il avait rejoints. Mais tous les socia­listes qui l’avaient pré­cédé étaient loin de vou­loir la « com­mu­nauté des biens » à la manière des pre­miers chré­tiens dont parle l’Évangile de Luc. Marx, en s’appuyant sur les socia­listes les plus « moder­nistes », en par­ti­cu­lier les saint-simo­niens, a retourné le sens du com­mu­nisme, il l’a libéré de son carac­tère régres­sif et rétro­grade d’idéal abs­trait vers laquelle il fal­lait reve­nir, il l’a situé dans l’avenir comme un objec­tif poli­tique de la classe ouvrière ayant des fon­de­ments dans les ten­dances imma­nentes du déve­lop­pe­ment maté­riel des socié­tés, comme un « mou­ve­ment réel » orienté vers une étape supé­rieure de l’histoire humaine. En pré­ten­dant faire la science de sa néces­sité his­to­rique, et contrai­re­ment à ce que s’acharnent à sou­te­nir les défen­seurs de l’orthodoxie, Marx n’a pas rompu avec l’idéalisme, il l’a recon­duit selon une ver­sion à la fois déniée et plus sophis­ti­quée pour faire tenir tous les bouts d’un « sys­tème ». Mais Marx a une pensée stra­té­gique, beau­coup plus maté­ria­liste, pour laquelle les sujets his­to­riques qui se déve­loppent, les dis­cours qui orientent l’action, les pro­jets d’avenir sont insé­pa­rables de la lutte. Le com­mu­nisme n’est pas une « idée » abs­traite, c’est une dimen­sion du combat que mènent les domi­nés, un nom dans lequel ils se recon­naissent entre eux et se consti­tuent ensemble comme sujets de la lutte pour leur éman­ci­pa­tion. Lorsque ceux qui se battent contre l’oppression ne se recon­naissent plus dans ce mot, il faut en chan­ger. Il faut en chan­ger aussi parce que l’évolutionnisme très pré­sent chez Marx n’est plus cré­dible aujourd’hui. De même que Marx a dépassé le com­mu­nisme reli­gieux et phi­lo­so­phique qu’il avait trouvé devant lui, il nous faut réin­ven­ter une poli­tique du commun, débar­ras­sée de la croyance dans une sorte de néces­sité his­to­rique du com­mu­nisme. Réinventer, en réa­lité, ce n’est pas partir de rien. C’est se deman­der com­ment étendre la démo­cra­tie à toutes les sphères sociales, à toutes les ins­ti­tu­tions, sans oublier les partis révo­lu­tion­naires eux-mêmes, qui doivent être des modèles et des labo­ra­toires d’une société réel­le­ment démo­cra­tique. En ceci c’est renouer avec les com­bats des pre­miers com­mu­nistes.

Christian Laval

[i] Texte paru dans L’Humanité, 8 février 2013. Laval a publié avec Pierre Dardot, « Marx, prénom Karl », Gallimard 2012.

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