UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

QUESTIONS AUTOUR D’UN REMUE-MÉNINGE RIGOUREUX ET SALUTAIRE

Texte récapitulatif

Par Mis en ligne le 06 septembre 2013

Ce n’est pas tous les jours qu’on peut prendre le temps de réflé­chir —de manière convi­viale et rigou­reuse— à cer­taines pré­oc­cu­pa­tions de fond tou­chant à la gauche en marche du Québec. Et ce n’est pas tous les jours qu’on peut se donner les condi­tions d’apprendre à com­prendre le monde… pour tenter d’agir sur son cours. C’est pour­tant ce qui s’est passé lors de l’édition 2013 de l’université d’été des NCS. Occasion de prendre la mesure de quelques-uns des défis qui se dressent aujourd’hui devant la gauche qué­bé­coise ?
C’est en ce sens que l’Université d’été des Cahiers du Socialisme (qui s’est dérou­lée à l’UQAM entre le 15 et le 17 août) fut une véri­table réus­site. Et cela, aussi bien en raison du nombre de par­ti­ci­pants (en moyenne 200 par­ti­ci­pants par jour) que de la pré­sence d’intervenants de grande qua­lité (Immanuel Wallerstein, Alain Deneault, Éric Martin, Gilles Bourques, etc.) et de la façon dont elle a été conçue et struc­tu­rée par ses pro­mo­teurs.

En effet, ce qui a été l’une de leurs grandes pré­oc­cu­pa­tions, ce fut de pri­vi­lé­gier une approche métho­dique et rigou­reuse, mais aussi de main­te­nir un cer­tain équi­libre tant au niveau des mul­tiples pré­oc­cu­pa­tions des par­ti­ci­pants que de leur grande diver­sité en termes d’âge comme d’insertion sociale et poli­tique. D’où les trois axes très dif­fé­ren­ciés de cette année (Une ville pour tout le monde ; Le Québec dont nous rêvons ; La pensée cri­tique aujourd’hui), mais aussi les grands débats qui ten­taient d’assurer ainsi une cer­taine cohé­sion entre tous et toutes (Repenser l’émancipation ; Corruption et capi­ta­lisme, le mes­sage autoch­tone, la gauche qué­bé­coise et la ques­tion natio­nale).

Grande hétérogénéité

Ce succès, on le doit sans doute aussi au choix même des thèmes qui, chacun à sa manière, recou­pait de manière très forte l’actualité sociale et poli­tique du Québec ainsi que les pro­blèmes qu’elle pou­vait sou­le­ver en termes d’action et de réflexion pour la gauche. Qu’on songe à ce propos à la ques­tion autoch­tone « remise sur la map » par le mou­ve­ment « Idle no more », ou à la ques­tion de la ville si sou­vent oubliée par la gauche à l’heure des élec­tions muni­ci­pales toutes proches et des défis de la cor­rup­tion, ou encore à la per­sis­tance, au fil des renie­ments péquistes, de la ques­tion natio­nale et des défis qu’elle pose à la gauche, ou enfin à la remon­tée de la droite au fil d’un natio­na­lisme iden­ti­taire chaque fois plus exa­cerbé. Il y avait donc matière à un remue-méninge par­ti­cu­liè­re­ment fécond.

Mais au-delà même de la richesses des débats sou­le­vés, ce qui a fina­le­ment retenu mon atten­tion, c’est une ques­tion ouverte par la grande confé­rence d’Immanuel Wallerstein et qui appa­rais­sait en fili­grane dans nombre d’interventions sub­sé­quentes : quel est le por­trait qu’on doit se faire de la situa­tion sociale poli­tique du Québec (et du monde) ainsi que de la place que la gauche pour­rait y occu­per ? Comme si la grande hété­ro­gé­néité des thèmes abor­dés avait laissé en sus­pens cette ques­tion, ou tout au moins ne nous avait pas donné l’occasion de l’approfondir suf­fi­sam­ment. Or quelque part la réponse qu’on lui donne, condi­tionne en bonne partie le type même de réflexion menée.

Optimiste ou pessimiste ?

On peut en effet comme l’explique bien Pierre Beaudet dans son der­nier blogue sur Presse-toi à gauche « rester (modé­ré­ment) opti­miste et mettre l’accent sur le fait que les choses bougent » et sur le fait que « l’humanité est actuel­le­ment enceinte d’un nou­veau projet », et que sur cette base (« ces carrés rouges qui sont par­tout ») on peut com­men­cer à bâtir « le projet contre-hégé­mo­nique » dont nous avons tant besoin aujourd’hui. On peut du même coup, consi­dé­rer « qu’il n’y a pas de chemin tracé d’avance » et que ce der­nier « se construit en mar­chant », en se lais­sant ainsi porter par la vague ou en l’accompagnant pas à pas.

Mais on peut aussi –autre façon de regar­der le même phé­no­mène— être frappé par l’immense hété­ro­gé­néité et pré­ca­rité des résis­tances col­lec­tives actuelles –aussi radi­cales soient-elles par ailleurs (voir les carrés rouges !)— et sur­tout par leur inca­pa­cité actuelle, à ne serait-ce que mettre un holà aux menées néo­li­bé­rales. On peut aussi s’inquiéter de la droi­ti­sa­tion de la société entière et des dif­fi­cul­tés de la gauche à la frei­ner ou à appor­ter une réponse à la crise du poli­tique, en se deman­dant où jusqu’à pré­sent ont erré les mou­ve­ments sociaux, le mou­ve­ment syn­di­cal et les partis de gauche, etc., en somme tout ce qui de près ou de loin appar­tient à la gauche. Non pas par maso­chisme ou pes­si­misme intrin­sèque, mais parce qu’il y a urgence en la matière, et parce qu’on n’a pas néces­sai­re­ment tout fait ce qu’on aurait pu faire. De quoi obli­ger la réflexion à être aus­si­tôt plus concrète et pré­cise, et donc plus plus cri­tique et bous­cu­lante ; de quoi lui donner aussi une orien­ta­tion plus ciblée, une dimen­sion plus pra­tique et poli­tique.

Par exemple, cette montée de la droite (un des thèmes tra­vaillés dans l’axe 2) que la gauche n’arrive pas vrai­ment à conte­nir au Québec, ne la doit-on pas aussi à la dif­fi­culté de la gauche (syn­di­cale, poli­tique, etc.) à penser la ques­tion natio­nale comme étant inex­tri­ca­ble­ment liée à la ques­tion sociale et ainsi à se doter de moyens effi­caces pour faire mieux pièce au dis­cours iden­ti­taire péquiste et à cette remon­tée d’un natio­na­lisme de droite ?

Il y aurait donc une réflexion à mener et à appro­fon­dir sur les carac­té­ris­tiques de la période sociale et poli­tique que nous sommes en train de vivre ; une réflexion qui nous aide­rait à mieux saisir les impli­ca­tions pra­tiques et poli­tiques qui en découlent, notam­ment au niveau de la ques­tion si nou­velle et dif­fi­cile des moda­li­tés de ce que Pierre Beaudet appelle à juste titre « la construc­tion d’un contre pou­voir hégé­mo­nique » .

Après tout, cette ten­ta­tive de carac­té­ri­sa­tion de la période pour­rait être une des pistes pos­sibles pour une pro­chaine uni­ver­sité d’été. Manière de pour­suivre la riche réflexion entre­prise et de nous aider, par-delà tous nos points aveugles, à y voir plus clair et à mieux orien­ter dans le concret des luttes, nos pra­tiques mili­tantes de demain !

Pierre Mouterde

socio­logue et essayiste

Dernier ouvrage (avec Patrick Guillaudat) : Hugo Chavez et la révo­lu­tion boli­va­rienne, Promesses et défis d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale, Montréal, Éditions M, 2012. Voir son site : http://​www​.les​temps​pre​sents​.com/Les..

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