UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Repenser l’émancipation

Par Mis en ligne le 05 septembre 2013

Ceux qui prédisaient la « fin de l’histoire » et le « triomphe définitif » du capitalisme lorsque le mur de Berlin est tombé ont aujourd’hui perdu leur arrogance.

Après tout, c’est le capi­ta­lisme qui se « dévore » lui-même. Les plus gros mangent les plus petits et les ultra-gros mangent les gros dans une foire d’empoigne sans fin. En atten­dant, la fac­ture salée est refi­lée aux popu­la­tions, en com­men­çant par les plus vul­né­rables, notam­ment les jeunes, pen­dant que les nou­veaux sei­gneurs du monde à Wall Street et à Bay Street accu­mulent des richesses sans fin. Et dire qu’après cela, on nous fait croire que le pro­blème vient seule­ment de quelques pommes pourries.En réa­lité, le men­songe porte de moins en moins. Une majo­rité de gens pense qu’effectivement, le pro­blème, c’est le 1 %. Avec l’essor des mou­ve­ments popu­laires et des com­mu­ni­ca­tions sociales, le roi est nu. Des mobi­li­sa­tions inédites prennent forme sous diverses appel­la­tions : les indi­gna­dos, les occupy Wall Street, le prin­temps arabe et plus près de chez nous, les carrés rouges. Certains intel­lec­tuels et les médias-pou­belles ricanent, ce sont des mou­ve­ments « éphé­mères », sans « objec­tif », des « cris de déses­poir ».

Sur la question de l’éphémèrité, il faut être aveugle pour ne pas voir que les mouvements actuels s’inscrivent dans la durée.

Au Québec en tout cas, il y a une conti­nuité évi­dente entre les Carrés rouges avec la Marche des femmes contre la pau­vreté (1995), le Sommet des peuples des Amériques (2001), les grèves contre Charest (2003), la grève étu­diante de 2005, pour ne nommer que les épi­sodes les plus connus. Et là-dessus, il n’y a ni conspi­ra­tion ni secret. La popu­la­tion est de plus en plus consciente de ce qui se passe et régu­liè­re­ment, elle trouve l’énergie pour dire basta.
Sur un autre registre, il ne faut rien com­prendre pour ne pas voir que les luttes ont des objec­tifs à la fois précis et amples. Les étu­diants, les femmes, les syn­di­qués, les éco­lo­gistes arrivent à chaque fois avec des reven­di­ca­tions concrètes, la plu­part du temps chif­frées. Ils prennent la peine de démon­trer que ces reven­di­ca­tions n’ont rien de « déli­rantes », qu’elles s’inscrivent dans un contexte où la société peut faire des choix et n’a pas à se rési­gner devant les poli­tiques domi­nantes, comme si celles-ci étaient « natu­relles ». On voit aujourd’hui par exemple que les poli­tiques d’austérité, de défi­cit zéro et d’autres agres­sions contre les acquis sociaux, non seule­ment ne sont pas « natu­relles », mais elles contri­buent à aggra­ver la crise. Maintenant que c’est le FMI qui le dit et non le Forum social mon­dial, peut-être que les domi­nants vont finir par écou­ter. Je serais sur­pris, mais sait-on jamais …

Enfin, loin d’être un cri de désespoir, les mouvements actuels portent une grande utopie, au sens noble du terme.

La recons­truc­tion de notre monde s’avère non seule­ment un espoir, mais une néces­sité. La trans­for­ma­tion des per­sonnes en « res­sources » mar­chan­di­sables, le pillage des res­sources, l’idéologie agres­sive du tout-le-monde-contre-tout-le-monde pre­nant la forme du racisme, de l’islamophobie et du colo­nia­lisme, sont contes­tées d’une manière créa­tive et construc­tive, pour pro­mou­voir l’égalité, le bien commun, la soli­da­rité. Certains diront que ce n’est pas clair, mais il est facile d’observer l’essor d’un nou­veau para­digme de l’émancipation, beau­coup plus riche et géné­reux que celui qu’on a connu avec le socia­lisme du ving­tième siècle. Cette éman­ci­pa­tion se vit à la très petite échelle, dans les quar­tiers et les lieux de tra­vail, dans la créa­tion d’espaces de vie fonc­tion­nant avec d’autres valeurs que ce que les domi­nants veulent impo­ser. Il se vit à plus grande échelle avec des nations qui se recons­truisent dans la dignité, comme on le constate en Bolivie par exemple où les autoch­tones ont fini par convaincre tout le monde qu’on doit vivre ensemble dans la Pachamama.

Le nouveau chemin de l’émancipation s’ouvre à toutes sortes d’initiatives.

Il est par défi­ni­tion plu­ra­liste, flexible, à géo­mé­trie variable, car les peuples ont des his­toires, des cultures, des valeurs qui les dis­tinguent. Ainsi à gauche, il n’y a plus de pensée « unique », d’ « avant-garde éclai­rée ». Paul Freire, ce grand cham­pion bré­si­lien de l’éducation popu­laire disait, « il n’y a pas de chemin. Le chemin, on le construit en mar­chant ».

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