UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Le néolibéralisme comme « projet de classe »

Axe: La pensée critique aujourd'hui

Mis en ligne le 19 mai 2013

Entretien avec David Harvey

David Harvey est géo­graphe, il est ensei­gnant-cher­cheur à la City University of New York. Ses écrits portent en par­ti­cu­lier sur les dyna­miques récentes du capi­ta­lisme et sur l’urbanisation, dans une pers­pec­tive mar­xiste. Voir notam­ment, en fran­çais : Le Capitalisme contre le droit à la ville : néo­li­bé­ra­lisme, urba­ni­sa­tion et résis­tances (éd. Amsterdam), Géographie de la domi­na­tion (éd. Les prai­ries ordi­naires) et Le nouvel impé­ria­lisme (éd. Les prai­ries ordi­naires). L’entrevue a été publiée sur le site de Contre-temps et réa­lisé par Elsa Boulet et Cédric Durand le 15 février 2013.

D’un projet de classe à l’autre

Contretemps – Vous avez théo­risé le pas­sage au néo­li­bé­ra­lisme comme une tran­si­tion du for­disme vers un régime d’accumulation flexible. Diriez-vous que la crise éco­no­mique qui a éclaté en 2008 révèle l’échec de ce mode d’accumulation flexible ?

DH Cela dépend de la manière dont on défi­nit le modèle d’accumulation flexible. Si le modèle était conçu pour revi­ta­li­ser le capi­ta­lisme dans son ensemble, je dirais que oui, mais il a échoué depuis le début. Si le modèle était conçu pour concen­trer et aug­men­ter le pou­voir de la classe capi­ta­liste, et en par­ti­cu­lier de cer­taines franges de la classe capi­ta­liste, il a très bien réussi. Le krach de 2008 n’est vrai­ment pas un évé­ne­ment par­ti­cu­lier quand on regarde tous les krachs qui ont eu lieu depuis 1997, le krach en Asie de l’Est et du Sud Est en 1998, les krachs en Amérique du Sud en 2001. Toute cette période a été carac­té­ri­sée par de brefs sur­sauts de crois­sance ponc­tués par ces krachs, mais indis­cu­ta­ble­ment ces krachs ont joué un rôle très impor­tant pour conso­li­der de plus en plus de richesse et de pou­voir dans des frac­tions de plus en plus petites de la classe capi­ta­liste. Je pense que 2008 a sim­ple­ment signalé un autre pas dans cette voie vers la conso­li­da­tion de richesse et de pou­voir. Je com­prends pour ma part le néo­li­bé­ra­lisme avant tout comme un projet de classe, de conso­li­da­tion et de plus grande domi­na­tion. Je pense que 2008 n’a pas signalé la fin de cela, une crise de ce projet de classe, mais un pas de plus.

CT – Mais on pour­rait dire que le libé­ra­lisme était aussi un projet de classe. Quelle est alors la dif­fé­rence entre le libé­ra­lisme et le néo­li­bé­ra­lisme ?

DH – Je pense que la dif­fé­rence tient dans le fait que le projet de classe qui a émergé à la fin des années 1960 et a vrai­ment com­mencé à se cris­tal­li­ser au milieu des années 1970 était beau­coup plus cen­tra­lisé au sens où le pou­voir s’est déplacé de manière signi­fi­ca­tive vers le sec­teur finan­cier. Le sec­teur finan­cier est devenu l’agent prin­ci­pal d’une cer­taine manière. Et ce n’était pas le cas avec le libé­ra­lisme. Sous le libé­ra­lisme, le sec­teur finan­cier était censé faci­li­ter l’activité pro­duc­tive, et il jouait un rôle de lubri­fiant plutôt que de moteur du pro­ces­sus d’accumulation. Je pense que le néo­li­bé­ra­lisme a été beau­coup plus carac­té­risé par ce que j’appelle l’accumulation par dépos­ses­sion que par des formes clas­siques d’accumulation par expan­sion, par crois­sance, des formes clas­siques qui dans cer­taines périodes his­to­riques n’étaient pas contra­dic­toires avec l’idée de l’augmentation du niveau de vie pour les travailleurs·euses. Dans de nom­breuses par­ties du monde dans les années 1960-1970 l’augmentation du niveau de vie pour les travailleurs·euses est devenu pos­sible au même moment où les taux d’accumulation étaient très élevés. C’était une période pen­dant laquelle les pou­voirs finan­ciers étaient signi­fi­ca­tifs, mais ils n’étaient pas pré­do­mi­nants. Et ensuite a émergé cette éco­no­mie carac­té­ri­sée bien davan­tage par la dépos­ses­sion, à partir des années 1970.

CT – Dans cette évo­lu­tion vers le néo­li­bé­ra­lisme, com­ment inter­pré­tez-vous d’une part le rôle de la finance, et de l’autre le rôle de la mon­dia­li­sa­tion ?

DH – Les deux choses sont vrai­ment inti­me­ment mêlées. La mon­naie est ce que j’appelle la « forme papillon » du capi­tal, elle peut voler n’importe où. Les mar­chan­dises sont une sorte de « forme che­nille » du capi­tal, elles se déplacent mais elles se déplacent plutôt len­te­ment. La pro­duc­tion tend à se fixer dans la « forme chry­sa­lide » du capi­tal. En don­nant plus de pou­voir à la finance, on donne plus de pou­voir à la « forme papillon » du capi­tal qui a la capa­cité d’aller presque n’importe où. Je pense qu’il y a eu un mou­ve­ment déli­béré vers plus de pou­voir pour la « forme papillon » du capi­tal, de sorte qu’il a pu trou­ver ces ter­ri­toires où par exemple les coûts de la main-d’œuvre étaient faibles, où les impôts étaient faibles. Donc les dépla­ce­ments deviennent plus faciles, avec pour résul­tat que cela a permis de bais­ser les salaires des travailleurs·euses dans les anciennes aires indus­trielles du Nord de l’Amérique, de l’Europe, etc. On a donc une dés­in­dus­tria­li­sa­tion des centres clas­siques de pro­duc­tion. Cette dés­in­dus­tria­li­sa­tion est ali­men­tée par la fuite des emplois vers d’autres lieux, et cette fuite des emplois devait être faci­li­tée par quelque chose, elle l’a été par la finan­cia­ri­sa­tion.

CT – Il semble que nous assis­tions à une mar­chan­di­sa­tion crois­sante des “biens imma­té­riels” comme les idées3 (avec l’explosion du nombre de bre­vets), l’éducation, la culture, et aussi une mar­chan­di­sa­tion de la nature (titres finan­ciers sur les gènes, la pluie etc.). Comment inter­pré­tez-vous cette ten­dance ? Quel rôle joue-t-elle dans cette crise du capi­ta­lisme ?

DH – Nous pro­dui­sons une quan­tité crois­sante de plus-value. Et il y a depuis de nom­breuses années main­te­nant un vrai pro­blème pour trou­ver des endroits où placer ce capi­tal. Ce qui s’est joué durant les 30 ou 40 der­nières années, c’est que le capi­tal a été beau­coup plus inté­ressé par l’augmentation de la valeur des actifs et par la spé­cu­la­tion sur la valeur des actifs. Mais dans ce pro­ces­sus il devient éga­le­ment de plus en plus inté­ressé par les rentes, ce que nous avons vu par­ti­cu­liè­re­ment pour la pro­priété immo­bi­lière, la rente fon­cière, les prix fon­ciers. Et bien sûr dans les droits de pro­priété intel­lec­tuelle. Tout d’un coup il y a eu une explo­sion de ce que l’on appelle le sec­teur ren­tier de l’économie capi­ta­liste. Le sec­teur ren­tier a tou­jours été très impor­tant, par exemple aux XVIIIè et XIXè siècles il y a de fortes rai­sons de croire que l’argent que les classes supé­rieures tiraient de la loca­tion des terres et de l’appropriation était aussi impor­tant que l’argent tiré du sec­teur manu­fac­tu­rier. Donc le sec­teur ren­tier a tou­jours été impor­tant, en par­ti­cu­lier dans la construc­tion des villes. Et bien sûr il conti­nue à l’être ; ainsi dans cer­taines par­ties avan­cées du monde capi­ta­liste, les ren­de­ments sur la pro­priété des terres et des actifs sont très élevés, et la pro­priété intel­lec­tuelle est une nou­velle forme de pro­priété, qui a tou­jours été là d’une cer­taine manière, mais qui est deve­nue très impor­tante. Et si vous pouvez gagner de l’argent seule­ment en étant pro­prié­taire de bre­vets, si vous pouvez gagner des bons retours sur capi­tal sans employer aucune main-d’œuvre, pour­quoi s’embêter à pro­duire ? Donc je pense qu’au cours des 30-40 der­nières années, il y a eu de nom­breux signes qu’un sec­teur ren­tier puis­sant était en train de se construire, avec des reve­nus ren­tiers venant de toute sorte de sources : terre, pro­priété de res­sources, pro­priété de droits de dif­fé­rentes natures dont bien sûr des droits de pro­priété intel­lec­tuelle. Ce sec­teur dans l’ensemble est devenu beau­coup plus signi­fi­ca­tif dans l’activité capi­ta­liste, et il n’emploie pas beau­coup de main-d’œuvre.

La dépos­ses­sion : une dimen­sion majeure de l’accumulation capi­ta­liste

CT – Vous avez éla­boré le concept d’accumulation par dépos­ses­sion, qui a sus­cité de nom­breuses dis­cus­sions et débats. Ce concept a quelques fois été consi­déré comme trop large. Quelles conclu­sions théo­riques et poli­tiques tirez-vous de ces débats ?

DH – Je pense qu’en quelque sorte c’était un argu­ment très géné­ral, et qu’il y a plu­sieurs sortes de dépos­ses­sion. Certaines per­sonnes ont affirmé, par exemple, que ce qui a cours dans le pro­ces­sus de pro­duc­tion, qu’est-ce sinon la dépos­ses­sion des travailleurs·euses du sur­plus qu’ils·elles pro­duisent ? C’est une forme de dépos­ses­sion, mais on ne prête pas atten­tion aux formes de dépos­ses­sion dif­fé­rentes qui ont lieu dans d’autres endroits, dans la cir­cu­la­tion du capi­tal. C’est cela que je vou­lais appré­hen­der théo­ri­que­ment en me pen­chant sur le cir­cuit du capi­tal.

Quand on regarde le cir­cuit du capi­tal, il y a le cir­cuit des mar­chan­dises, le cir­cuit de la mon­naie, le cir­cuit de la pro­duc­tion, tout cela est dans le volume II du Capital. Ces dif­fé­rents cir­cuits sont inté­grés les uns aux autres. Mais chacun a son agent : le cir­cuit de la mon­naie a le sec­teur finan­cier, le cir­cuit de la pro­duc­tion a le sec­teur indus­triel, le cir­cuit des mar­chan­dises a le sec­teur com­mer­cial. Et alors la ques­tion qui se pose alors est la sui­vante : de quelle manière ces dif­fé­rentes fac­tions reven­diquent-elles le sur­plus, et com­ment se l’approprient-elles effec­ti­ve­ment ? Ma thèse est que le sec­teur finan­cier et le cir­cuit des mar­chan­dises opèrent sur un prin­cipe d’accumulation par dépos­ses­sion, parce que ce qu’ils font c’est qu’ils uti­lisent leur contrôle sur les mar­chan­dises ou leur contrôle sur la mon­naie pour extor­quer une taxe, et ils extorquent cette taxe aux travailleurs·euses. Donc en un sens la bour­geoi­sie peut récla­mer via les ban­quiers et les finan­ciers ce qu’elle peut concé­der au point de pro­duc­tion.

Penchons-nous sur la ques­tion de savoir où la sur-valeur est réa­li­sée par oppo­si­tion à où elle est pro­duite. Marx explique qu’elle est créée dans la pro­duc­tion, et je ne conteste pas cela du tout. Ce que je conteste c’est la sup­po­si­tion que parce qu’elle est créée dans la pro­duc­tion, elle est réa­li­sée dans la pro­duc­tion. En fait il se pour­rait qu’une très faible part de la sur-valeur soit réa­li­sée dans la pro­duc­tion. Si vous prenez un exemple que j’ai uti­lisé qui est celui de Wall Mart, qui est une orga­ni­sa­tion com­mer­ciale capi­ta­liste, elle gagne de très hauts taux de pro­fits basés sur la sous-trai­tance à des pro­duc­teurs chi­nois, qui eux gagnent de très faibles taux de pro­fits. C’est donc une rela­tion d’accumulation par dépos­ses­sion. On peut encore aller plus loin avec la ques­tion que j’ai déjà évo­quée de savoir com­ment le capi­ta­lisme acquiert des actifs et donc recherche la valo­ri­sa­tion des actifs, et bien il les volent sou­vent à des membres d’autres classes. Il y a quelque chose comme 6 mil­lions de loge­ments aux États Unis qui ont été saisi, donc 6 mil­lions de per­sonnes ont perdu leur foyer. Qu’est-ce qu’il advient de ces loge­ments ? Pour le moment leurs prix sont très bas. Ils ont été récu­pé­rés par des larges consor­tiums capi­ta­listes et sont conser­vés, ensuite on attend 2 ou 3 ans en espé­rant que le marché récu­père et alors c’est le jack­pot. Ces loge­ments ont donc été récu­pé­rés pour, je ne sais pas, 200 000 $ par maison, et ils seront vendus à 300 000 ou 400 000 $ chacun, si le marché repart. C’est une tac­tique d’activité spé­cu­la­tive, et c’est ce que j’appelle accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion. Et il y a aussi des formes directes d’assaut quand les pen­sions de retraites des gens sont sup­pri­mées, les droits à la santé dimi­nués, ou quand un bien gra­tuit qui était aupa­ra­vant pro­duit par l’État devient payant, par exemple l’université, l’éducation. J’ai béné­fi­cié d’une édu­ca­tion gra­tuite en Grande Bretagne, et main­te­nant les gens doivent payer. Aux États Unis les coûts de l’éducation grimpent de plus en plus, les gens s’endettent et il y a une énorme dette étu­diante. C’est encore une éco­no­mie de dépos­ses­sion.

Ce que je tire de cela c’est que les formes que la dépos­ses­sion prend sont très variées, et comme un terme géné­ral c’est pro­ba­ble­ment trop gros­sier de dire seule­ment « c’est une éco­no­mie de dépos­ses­sion ». Il faut être plus attentif·ve aux sortes de dépos­ses­sion qui ont lieu, où elles ont lieu. Je pense que c’est une bonne idée de déve­lop­per une com­pré­hen­sion plus sophis­ti­quée des dif­fé­rentes formes que la dépos­ses­sion peut prendre, c’est cela que je retire des dis­cus­sions. Mais je ne veux abso­lu­ment pas reve­nir sur l’idée que c’est une part très impor­tante de la struc­ture de l’exploitation dans une éco­no­mie capi­ta­liste.

Changer notre concep­tion de la classe ouvrière

CT – Et poli­ti­que­ment, qu’est-ce que vous reti­rez de ces dis­cus­sions autour du concept de dépos­ses­sion ?

DH – Politiquement, ce que je retire c’est l’idée que la résis­tance à l’accumulation par dépos­ses­sion, et il y a beau­coup de résis­tance, par­tout, que ces formes de lutte font partie inté­grante des dyna­miques géné­rales de lutte des classes. Ceci déplace le centre d’attention de l’organisation et de la théo­ri­sa­tion poli­tique, l’éloigne de ce qui a sou­vent été l’objet exclu­sif d’attention de cer­taines orga­ni­sa­tions de gauche, à savoir l’usine, pour le dépla­cer par exemple vers la ville. Si on regarde les struc­tures de l’exploitation dans et autour d’une ville on voit l’exploitation ren­tière, l’exploitation com­mer­ciale. Donc on com­mence à avoir une notion très dif­fé­rente de ce qu’est la poli­tique de résis­tance à l’accumulation capi­ta­liste une fois toutes ces autres formes d’exploitation inté­grées dans le pay­sage.

CT – Vous avez écrit, dans un article publié sur Counterpunch en 2009, que la classe ouvrière n’était pas tou­jours, et pas dans tous les pays, dans une posi­tion d’être l’avant-garde de la lutte sociale et poli­tique. Pouvez-vous déve­lop­per cette idée ?

DH – Il y a deux façons de voir. Je pour­rais dire que la classe ouvrière telle qu’elle a été défi­nie tra­di­tion­nel­le­ment n’est pas en posi­tion d’être l’avant-garde, que dans cer­tains cas les mou­ve­ments sociaux ou poli­tiques sont ou ont été à l’avant-garde. Si on regarde quelque chose comme la révolte zapa­tiste, ce n’était pas une révolte de la classe ouvrière mais une révolte pay­sanne. C’était aussi une révolte contre l’accumulation par dépos­ses­sion, et la même chose est vraie pour par exemple les guerres de l’eau en Bolivie, à Cochabamba, c’était là encore une lutte contre l’accumulation par dépos­ses­sion. Et les luttes à El Alto où une ville entière se révolte et détruit le pou­voir de la pré­si­dence, et ouvre la voie à Evo Morales pour arri­ver au pou­voir. Ces mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ont été très forts et très puis­sants, et ils n’étaient pas basés sur une classe ouvrière tra­di­tion­nelle.

Je pré­tends que si on se penche sur les dyna­miques de l’urbanisation, et qu’on se pose la ques­tion « qui pro­duit la ville, qui repro­duit la ville ? », et si on dit que tous les gens qui pro­duisent et repro­duisent la ville font partie de la classe ouvrière urbaine, alors celle-ci va beau­coup plus loin que les travailleurs·euses en usine, elle inclut les travailleurs·euses domes­tiques, les chauffeurs·euses de taxi, et donc on a une concep­tion dif­fé­rente de la classe ouvrière. Je suis en faveur d’un chan­ge­ment de notre concep­tion de qui est la classe ouvrière, et de quels types d’emplois sont cru­ciaux. On a vu des exemples, j’ai men­tionné El Alto, la grande force que ces gens avaient c’était de blo­quer tota­le­ment la ville, ce qui en fait est une grève géné­rale, c’est une grève dans l’espace urbain. Je pense que les grèves des trans­ports sont très effi­caces ; en France par exemple il y a eu des grèves très impor­tantes dans les trans­ports, dans les années 1990 et 2000. Vous pouvez arrê­ter une ville, et arrê­ter une ville est un type d’outil très effi­cace dans le pro­ces­sus de lutte des classes. Et ce ne sont pas seule­ment les travailleurs·euses en usine qui vont faire ça, il faut que la ville entière défende cette poli­tique. Donc soit on dit la classe ouvrière est ici et là on a d’autres mou­ve­ments sociaux, soit on dit chan­geons notre concep­tion de la classe ouvrière. Je pense que je pré­fère chan­ger notre concep­tion de la classe ouvrière.

Les intel­lec­tuel-le-s dans la lutte des classes : pro­duire des savoirs cri­tiques en dia­logue avec les mou­ve­ments sociaux

CT – D’après vous, quel peut être ou doit être le rôle des intellectuel·le·s ou des uni­ver­si­taires cri­tiques ?

DH – Il y a deux choses. Ce qui se passe au sein du monde uni­ver­si­taire fait bien sûr partie de la lutte des classes, c’est la lutte des classes dans le domaine des idées. Donc une chose que j’aimerais bien nous voir tou·te·s faire c’est nous battre au sein du monde uni­ver­si­taire pour dif­fé­rentes sortes de pro­duc­tion de savoirs, de repro­duc­tion de savoirs. Les gens en dehors de l’université pensent sou­vent que c’est une tour d’ivoire, mais ce n’est pas le cas, l’université est un lieu de lutte assez achar­née. J’ai pen­dant un moment passé beau­coup de temps à essayer de main­te­nir ouverts des espaces au sein de l’université où le genre de choses sur lequel je tra­vaillais pou­vaient se déve­lop­per, et c’est très dur quand on fait face aux pres­sions de la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale et mana­gé­riale des uni­ver­si­tés. C’est un peu comme les travailleurs·euses dans une usine sidé­rur­gique, il faut qu’on s’organise au sein de l’université, et ça prend beau­coup de temps.

Mais je pense que l’on a aussi une obli­ga­tion de prendre cer­taines des choses aux­quelles on réflé­chit et de les pré­sen­ter de façon à ce qu’elles soient com­pré­hen­sibles pour un public large, en pen­sant à com­ment les gens peuvent lire ça et en tirer leurs propres conclu­sion. Je ne pense pas que nous les uni­ver­si­taires nous connais­sions le monde mieux que n’importe qui d’autre. Mon avis est que lorsque je tra­vaille avec des orga­ni­sa­tions sociales elles savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles font mieux que moi, et ce n’est pas mon tra­vail de leur dire ce qu’il faut qu’elles fassent, l’idée ne me vien­drait même pas. Mais là où je peux par­fois être utile c’est quand elles veulent savoir com­ment ce qu’elles font est relié à ce qui se passe dans le capi­ta­lisme, quelle est la rela­tion entre ce qu’elles font et la lutte anti­ca­pi­ta­liste. Si elles veulent réflé­chir sur cette rela­tion, je peux m’asseoir avec elles et essayer de com­prendre ce qu’elles font en rela­tions avec des pra­tiques et des ques­tions plus vastes. Je pense qu’au sein du monde uni­ver­si­taire on essaie de déve­lop­per ce pano­rama de com­ment fonc­tionne l’économie, ou com­ment se déploie la poli­tique, et c’est par­fois utile pour les orga­ni­sa­tions poli­tiques et les mou­ve­ments sociaux. Donc je pense qu’il faut que l’on main­tiennent ouverts des espaces au sein du monde uni­ver­si­taire pour des tra­vaux pro­gres­sistes, et que l’on main­tiennent des liens avec des orga­ni­sa­tions sociales de manière à ce que l’on apprennent d’elles et qu’elles apprennent de nous, dans le pro­ces­sus de lutte poli­tique.

CT – Mais avec les ten­dances à la pri­va­ti­sa­tion de l’éducation, en par­ti­cu­lier de l’enseignement supé­rieur, cela semble plus dif­fi­cile de main­te­nir cet espace et ces débats au sein de l’université.

DH – Oui. On est tou·te·s attaqué·e·s, même au sein de l’université. Et bien sûr si on regarde le pro­ces­sus de tra­vail au sein du monde aca­dé­mique, aux États Unis main­te­nant la plus grande part de l’enseignement est faite par des agents qui n’ont pas de contrat per­ma­nent, et qui vivent dans des condi­tions finan­cières effroyables. Et là encore il y a un combat à mener sur les condi­tions de vie de nom­breuses per­sonnes qui sont employées dans les uni­ver­si­tés. Ce n’est pas une situa­tion facile, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Il faut s’organiser et lutter, comme par­tout ailleurs.

Construire l’utopie par la néga­tion

CT – Quelles est votre vision per­son­nelle d’une société com­mu­niste, si « com­mu­niste » est le mot juste ?

DH – Il y a plu­sieurs façons de construire une vision uto­pique. Je pense qu’on a tou­jours besoin d’avoir en tête une vision uto­pique, d’une manière ou d’une autre, un endroit où l’on veut arri­ver, même si on n’arrive pas là, en un sens ça n’est pas grave si on y arrive ou pas. Si on a une vision, en essayant de chan­ger les choses, les choses bougent dans une direc­tion ou une autre. Je n’ai pas de schéma fixe, j’en ai écrit un dans une appen­dice à un livre inti­tulé Spaces of hope, j’ai écrit une sorte de récit uto­pique d’une société construite sur une période de 20 ans. Et je pense que l’on a besoin d’un mode de construc­tion par la néga­tion. Si on com­prend les aspects du capi­ta­lisme que nous n’aimons pas, qu’est-ce que l’on refu­se­rait, à quoi res­sem­ble­rait une société qui ne fonc­tionne plus sur la base de la valeur d’échange mais sur la base de la valeur d’usage, quelles formes de coor­di­na­tion de la divi­sion sociale du tra­vail serait construite, com­ment est-ce qu’elle serait mise en œuvre pour s’assurer que l’approvisionnement de chacun·e en valeur d’usage soit suf­fi­sant, que l’on n’ait pas des blo­cages com­plets et des rup­tures, des pénu­ries ? Ce sont des ques­tions très prag­ma­tiques.

On peut donc tra­vailler sur ce genre d’idées, construire par néga­tion : on ne veut pas faire cela en se coor­don­nant par le marché, on veut le faire d’une autre manière par les travailleurs·euses associé·e·s en col­la­bo­ra­tion, les travailleurs·euses associé·e·s qui orga­nisent la divi­sion sociale du tra­vail de sorte que tout le monde a ce dont il·elle a besoin. On a la pos­si­bi­lité avec l’informatique de coor­don­ner les inputs et out­puts d’une façon nou­velle. Certaines usines récu­pé­rées en Argentine fonc­tionnent main­te­nant en réseau grâce aux ordi­na­teurs, et elles orga­nisent les flux d’inputs et out­puts de manière à com­men­cer à se coor­don­ner les unes avec les autres, mais ce n’est pas une pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée, c’est quelque chose qui est orga­nisé en réseau, sans pla­ni­fi­ca­teur cen­tral. Je pense qu’avec les tech­no­lo­gies que nous avons main­te­nant il y a de nou­velles pos­si­bi­li­tés de poser ces ques­tions d’une autre manière, et on peut construire une vision uto­pique dans laquelle les travailleurs·euses associé·e·s contrôlent leur moyens de pro­duc­tion, s’organisent et prennent leurs propres déci­sions en unité pro­duc­tive, et peuvent se coor­don­ner entre eux·elles, com­mu­ni­quer entre eux·elles afin de répondre aux besoins de tou·te·s.
Article publié le 24 mars 2013 sur le site : http://www.contretemps.eu/interviews/n%C3%A9olib%C3%A9ralisme-comme-projet-classe-entretien-david-harvey

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