Brésil Le syndicalisme : une force en mouvement

Mis en ligne le 11 février 2010

par Christophe Aguiton

11 février 2010

Deux ini­tia­tives impor­tantes se sont tenues au Brésil dans le cadre des Forum sociaux : le sémi­naire de Porto Alegre et, juste dans la foulée, du 29 au 31 jan­vier à Salvador de Bahia, un forum social thé­ma­tique por­tant sur la conjonc­tion des crises (éco­no­mique, finan­cière, cli­ma­tique). Dans les deux cas des mani­fes­ta­tions de rue ont été orga­ni­sées, avec 10.000 à 15.000 par­ti­ci­pants à Porto Alegre et 5.000 à Salvador, mani­fes­ta­tions qui ont regroupé quasi exclu­si­ve­ment des forces syndicales.

C’est l’occasion de faire le point sur le syn­di­ca­lisme au Brésil.

Avant toute chose, il est utile de rap­pe­ler que si le syn­di­ca­lisme existe dans à peu près tous les pays du monde, ses réa­li­tés sont très dif­fé­ren­ciées, le droit du tra­vail et le droit syn­di­cal étant la cris­tal­li­sa­tion de luttes, de conflits et de com­pro­mis passés entre les par­te­naires sociaux et, sou­vent, l’Etat. Le modèle fran­çais, où le plu­ra­lisme syn­di­cal existe au sein de l’entreprise et où les sala­riés votent pour élire leurs repré­sen­tants et déter­mi­ner ainsi la repré­sen­ta­ti­vité de chaque cen­trale, est ainsi très minoritaire.

Le Brésil hérite d’une tra­di­tion issue du « cor­po­ra­tisme », dans des pays à parti unique qu’ils soient d’origine fas­ci­sante, popu­liste ou natio­na­liste révo­lu­tion­naire. Dans des pays comme le Brésil, l’Argentine, le Mexique ou la Corée du Sud, les sala­riés sont d’office membre d’un syn­di­cat, celui-ci exis­tant au niveau de l’entreprise dans le cas coréen ou au niveau d’une pro­fes­sion et d’un Etat dans le cas du Brésil (le Mexique et l’Argentine ayant des sys­tèmes mixtes). Au Brésil, Etat fédé­ral, les sala­riés sont ainsi membres du syn­di­cat de métal­lur­gistes de l’Etat du Rio Grande do Sul ou de celui de Sao Paulo, ou des tra­vailleurs des banques de l’Etat du Parana, etc. A l’époque de la dic­ta­ture mili­taire, ces syn­di­cats sont étroi­te­ment contrô­lés par l’appareil d’Etat. Les choses com­mencent à chan­ger dans les années 1980, quand la société peut se mobi­li­ser pour impo­ser le retour de la démocratie.

Devant la pres­sion popu­laire interne et la pres­sion inter­na­tio­nale, les mili­taires au pou­voir ini­tient au milieu des années 80 un pro­ces­sus de « démo­cra­ti­sa­tion » très contrôlé, avec des règles très contrai­gnantes –un très grand nombre de signa­tures de sou­tien- pour pou­voir créer un parti politique.

Dans ces condi­tions, un seul parti d’opposition peut d’abord se créer, le PMDB, parti de centre droit mais qui est malgré tout rejoint par le parti com­mu­niste bré­si­lien qui tient d’une démo­cra­ti­sa­tion par étape. A cette époque une série de grèves et de luttes ouvrières se déve­loppent, en par­ti­cu­lier dans les entre­prises de la métal­lur­gie de l’ABC, la ban­lieue indus­trielle de Sao Paulo. Lula est alors un des diri­geants de ces luttes, et lui et les autres mili­tants, sou­vent influen­cés par l’église catho­lique –le Brésil est le pays de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion– ou par des orga­ni­sa­tions d’origines trots­kystes, qui sont actifs au sein du mou­ve­ment syn­di­cal offi­ciel, décident de com­men­cer à se battre pour impo­ser la démo­cra­tie par la voie poli­tique avant la voie syn­di­cale. Ils créent donc le PT, le Parti des Travailleurs, qui devient bien­tôt un des prin­ci­paux partis du pays.

C’est dans un second temps que Lula et ses cama­rades décident de créer une nou­velle cen­trale syn­di­cale, la CUT, avec l’appui du PT et d’une autre for­ma­tion de gauche, le « PCdoB », Parti Communiste du Brésil, d’origine maoïste. La CUT s’impose rapi­de­ment comme la pre­mière force syn­di­cale du pays mais dans le cadre des règles issues de la dic­ta­ture. En pra­tique, cela a voulu dire que les mili­tants, se recon­nais­sant dans le projet de la CUT, se sont battus dans chaque syn­di­cat de base pour que ceux-ci adhé­rent à la nou­velle cen­trale syn­di­cale abou­tis­sant ainsi à un double type d’adhérents.

Les adhé­rents de droits -près de 20 mil­lions à l’apogée de la CUT- regroupent tous ceux qui appar­tiennent aux syn­di­cats de base qui ont ensuite rejoint la CUT, ainsi que les adhé­rents de cœur. Ces der­niers, beau­coup moins nom­breux, sont ceux qui se consi­dèrent comme des mili­tants de la CUT et se battent dans les syn­di­cats non membres de la cen­trale syn­di­cale pour les y faire adhé­rer. Dans les années 1990, seul un autre syn­di­cat, « Forza Sindical », formé par des mili­tants issus de parti du centre gauche et du centre droit, peut espé­rer riva­li­ser avec la CUT.

Les années 2000 et l’arrivée au pou­voir du PT et de Lula débouchent sur une série de bouleversements.

Dès les années 1990 un cou­rant trots­kyste, le PSTU, se sépare du PT. Mais c’est plus tard qu’il crée un cou­rant syn­di­cal, « Em Luta ». En 2003, après la vic­toire de Lula à la pré­si­dence, un plus grand nombre de mili­tants du PT partent et créent un nou­veau parti : le PSOL qui pos­sède lui aussi un cou­rant syn­di­cal, « Intersindical ». Aujourd’hui, ce cou­rant est en pour­par­lers avec « Em Luta ».

A la même époque, le PCdoB, tout en res­tant dans le gou­ver­ne­ment Lula, estime que le PT ne lui laisse pas assez de place dans la CUT et donc créé une nou­velle cen­trale, l’UGT. Dernière évo­lu­tion, enfin, liée à l’élargissement de la majo­rité pré­si­den­tielle de Lula à dif­fé­rents partis du centre, Forza Sindical se rap­proche de la CUT avec laquelle elle forme sou­vent un front unitaire.

En conclu­sion, pour un obser­va­teur ayant par­ti­cipé aux pre­miers forums sociaux, en 2001, 2002 et 2003, et reve­nant aujourd’hui au Brésil, un des chan­ge­ments des plus notables dans les mani­fes­ta­tions est de passer de la pré­sence unique de la CUT à un plu­ra­lisme syn­di­cal qui res­semble beau­coup, dans la rue si ce n’est dans les entre­prises, à ce que nous connais­sons en France !

Auteur-e-s : Christophe Aguiton

Chercheur en sciences sociales, tra­vaillant dans la cel­lule Recherche et déve­lop­pe­ment chez France Télécom. Militant du mou­ve­ment alter­mon­dia­li­sa­tion, membre de la com­mis­sion inter­na­tio­nale et du conseil scien­ti­fique d’Attac. Ancien secré­taire géné­ral et ancien porte-parole d’Agir ensemble contre le chô­mage, mili­tant syn­di­cal à Sud-PTT, mili­tant à la Ligue com­mu­niste révolutionnaire.

Pays & Région(s): Brésil

Thèmes : Syndicalisme

Source-s : Libération – 9 février 2010

Les opi­nions expri­mées et les argu­ments avan­cés dans cet article demeurent l’entière res­pon­sa­bi­lité de l’auteur-e et ne reflètent pas néces­sai­re­ment ceux du CETRI.

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