Haïti existe-t-il ?

Mis en ligne le 09 février 2010

par Frei Betto *

Intéressés à expo­ser une col­lec­tion d’animaux exo­tiques, au début du XIXe siècle, deux Français, les frères Edouard [1818-1868] et Jules Pierre [1807-1873] Verreaux, ont voyagé en Afrique du Sud. Alors, on n’avait pas inventé la pho­to­gra­phie et l’unique façon de satis­faire la curio­sité du public était, en plus des des­sins et des pein­tures, la taxi­der­mie [empailler et monter des ani­maux en leur conser­vant l’apparence de la vie] ou les amener vivants dans des jar­dins zoo­lo­giques.

Dans le musée de la famille Verreaux, les visi­teurs voyaient des girafes, des élé­phants, des macaques et des rhi­no­cé­ros. Ils ne pou­vaient tou­te­fois pas man­quer un nègre. Les deux frères ont uti­lisé la taxi­der­mie pour cela et l’ont exposé, debout, dans une vitrine, à Paris. Il tenait une lance dans une de ses mains et un bou­clier dans l’autre.

Lors de la faillite du musée, les Verreaux ven­dirent leur col­lec­tion. Francesc Darder, vété­ri­naire cata­lan, pre­mier direc­teur du jardin zoo­lo­gique de Barcelone, a acheté la col­lec­tion, y com­pris l’Africain. En 1916, il ouvrit son propre musée à Banyoles en Catalogne.

En 1991, le méde­cin haï­tien Alphonse Arcelin visita le musée Darder. Le Noir recon­nut le nègre. Pour la pre­mière fois, ce mort méri­tait la com­pas­sion. Indigné, Arcelin publia par­tout ce qu’il avait vu, cela à la veille des Jeux olym­piques de Barcelone. Il cher­cha à ce que les pays afri­cains boy­cottent les Jeux. Il est inter­venu même auprès du Comité olym­pique afin que le cadavre soit enlevé du musée.

Les Jeux ter­mi­nés, la popu­la­tion de Banyoles se réin­té­ressa à cette ques­tion. Beaucoup insis­taient sur le fait que la ville ne devait pas perdre une des pièces tra­di­tion­nelles de son patri­moine cultu­rel. Mais Arcelin mobi­lisa les pays afri­cains, l’Organisation pour l’unité afri­caine, et jusqu’à Kofi Annan, alors secré­taire géné­ral de l’ONU. Etant dans une situa­tion déli­cate, le gou­ver­ne­ment d’Aznar [José Maria Aznar pré­sida le gou­ver­ne­ment de l’Etat espa­gnol de 1996 2004] décida de rendre le corps empaillé à sa terre d’origine. Le nègre fut sorti du cata­logue comme une pièce de musée et fina­le­ment sa condi­tion humaine fut recon­nue. Il eut droit à une inhu­ma­tion digne au Botswana.

Dans les années 1960, au Brésil, parut dans la revue Realidade un repor­tage qui scan­da­lisa tout le pays et qui avait pour titre : « Le Piaui existe-t-il ?». C’était une façon d’attirer l’attention des Brésiliens sur l’Etat le plus pauvre du Brésil, un Etat ignoré par le pou­voir et l’opinion publique.

Le trem­ble­ment de terre qui détruit Haïti nous conduit à poser la ques­tion : Haïti existe-t-il ? Aujourd’hui, oui. Mais était-ce le cas avant d’être ravagé par le trem­ble­ment de terre ? Qui s’intéressait à la misère de ce pays ? Qui se deman­dait pour­quoi le Brésil avait envoyé des troupes à la demande de l’ONU [le Brésil est à la tête de la Minustah] ? Et aujourd’hui est-ce que la catas­trophe – la plus ter­rible que j’aie vue au cours de ma vie – serait causée par les seuls effets de la nature ? Ou est-ce que Dieu main­tient son silence face au drame de cen­taines de mil­liers de morts, de bles­sés, de dému­nis ?

Colonisé par les Espagnols et les Français, Haïti a conquis son indé­pen­dance en 1804, ce qui lui a valu un châ­ti­ment très dur. Les escla­va­gistes de l’Europe et des Etats-Unis l’ont soumis à un blocus com­mer­cial durant 100 ans [la France ne recon­naî­tra Haïti qu’en 1825 en échange du paie­ment d’une rançon de 150’000 mil­lions de francs or ; une dette qui sera payée en der­nière ins­tance par les pay­sans haï­tiens].

Dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Haïti a eu 20 gou­ver­nants, parmi les­quels 16 furent ren­ver­sés ou assas­si­nés. De 1915 à 1934, les Etats-Unis ont occupé Haïti. En 1957, le méde­cin François Duvalier, connu comme Papa Doc, fut élu pré­sident et mit en place une cruelle dic­ta­ture s’appuyant sur les Tontons Macoutes et sur les Etats-Unis. En 1964, il se pro­clama pré­sident à vie. A sa mort en 1971 lui suc­céda Jean-Claude Duvalier, Baby Doc, qui gou­verna jusqu’en 1986, lorsqu’il se réfu­gia en France. [Le Tribunal fédé­ral suisse, un jour avant le trem­ble­ment de terre le 12 jan­vier, déci­dait qu’une somme de quelque 5 mil­lions, mise dans les coffres des banques suisses par le Baby dic­ta­teur, ne devait pas être rendue au gou­ver­ne­ment actuel d’Haïti, car il y avait pres­crip­tion. Les auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales, dans un contexte assez brû­lant, devaient cher­cher une voie de sortie.] 

Haïti fut envahi par la France en 1869, par l’Espagne en 1871, par l’Angleterre en 1877, par les Etats-Unis en 1914, puis à nou­veau de 1915 à 1934, avant une nou­velle inva­sion en 1969.

Les pre­mières élec­tions démo­cra­tiques ont eu lieu en 1990. Le prêtre Jean-Bertrand Aristide fut élu, son gou­ver­ne­ment a sus­cité plus que des décep­tions. Aristide fut déposé par les mili­taires en 1991 ; il se réfu­gia aux Etats-Unis. Il revint au pou­voir en 1994 et, en 2004, accusé de cor­rup­tion et de conni­vence avec Washington, il dut s’exiler en Afrique du Sud.

Bien que pré­sidé aujourd’hui par René Préval, Haïti est main­tenu sous la tutelle de l’ONU et actuel­le­ment est occupé de fait par les troupes états-uniennes.

Pour l’Occident « civi­lisé et chré­tien», Haïti a tou­jours été un nègre inerte dans une vitrine, aban­donné à sa propre misère. Pour cette raison, les médias des Blancs montrent pour la pre­mière fois les corps déchi­que­tés par le trem­ble­ment de terre. Personne n’a vu ni à la télé­vi­sion ni en photo une repré­sen­ta­tion simi­laire lorsque La Nouvelle-Orléans (Etats-Unis) a été détruite par l’ouragan Katrina ou dans l’Irak écrasé sous les bombes. Ni même après le tsu­nami qui rava­gea l’Indonésie.

Haïti pèse main­te­nant lourd sur notre conscience, heurte notre sen­si­bi­lité, nous arrache des larmes de com­pas­sion et défie notre impuis­sance, car nous savons qu’il a été réduit en ruine non pas tant par le séisme que par l’indifférence durable due à notre manque de soli­da­rité. D’autres pays ont subi des trem­ble­ments de terre, mais leurs vic­times et leurs ruines ont été moindres. A Haïti, nous envoyons des « mis­sions de paix», des troupes d’intervention, des aides huma­ni­taires ; mais jamais de projet de déve­lop­pe­ment durable.

Lorsque les acti­vi­tés d’urgence seront sus­pen­dues, qui voudra recon­naître Haïti comme une nation sou­ve­raine, indé­pen­dante, avec son droit à l’autodétermination ? Qui suivra l’exemple de la doc­to­resse Zilda Arns [méde­cin pédiatre qui tra­vailla aux côtés de la Pastorale pour enfants au Brésil ; elle est décé­dée lors du trem­ble­ment de terre en Haïti le 12 jan­vier 2010 dans le cadre d’une mis­sion d’aide] qui ensei­gnait au peuple à être le sujet éman­ci­pa­teur de sa propre his­toire. (Traduction A l’Encontre)

* Frei Betto est un théo­lo­gien de la libé­ra­tion du Brésil et est l’auteur de nom­breux ouvrages. Cet article a été publié par le site bré­si­lien adital.

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