À la mémoire de Michel Chartrand

Hélène Chartrand Deslauriers et Suzanne-G. Chartrand, 2 avril 2021

Il y a onze ans mourait un ardent militant pour la justice sociale, Michel Chartrand. Je me souviens ? Michel avait l’habitude de dire : « Notre devise est Je me souviens, mais on a tout oublié, ostie… ».

Boutade ? Pas vraiment, septuagénaires, nous sommes régulièrement étonnées par notre oubli collectif. Lectrices des grands quotidiens montréalais, mis à part la saga des chevreuils dans le Parc — Michel-Chartrand à Longueuil, il est rarement question de lui, de ses convictions, de ses valeurs et de ses luttes de 1949 à 2000.

Même la ville de Montréal où il est né, a vécu, a travaillé et dirigé le plus important regroupement de syndicats de la CSN de 1968 à 1978, le Conseil central de Montréal, n’a pas encore réussi, malgré une pétition de 5000 personnes et de très nombreuses démarches depuis des années de notre part à lui dédier un parc avec des arbres… C’est pour quand ?

Dans un petit livre hommage fait de témoignages publié en 2016, À bas les tueurs d’oiseaux ! (disponible gratuitement sur le site des Classiques des sciences sociales), son filleul, Alain Vadeboncoeur écrivait « Michel n’est pas qu’un simple souvenir, c’est une force agissante. Comme tous les vrais héros ». Un homme qui s’inscrit dans notre mémoire collective. Peu de dirigeants syndicaux ont autant touché les Québécois depuis 70 ans.

Le nerf de la guerre, répétait-il, c’est l’éducation.

Il disait jouer le rôle du coryphée dans le théâtre grec et s’y appliquait. « Le capitalisme est amoral, asocial, apatride » ; « il n’est pas réformable, pas domptable », clamait-il, à partir des années 1970. Il faut l’abolir. On peut l’entendre dans le film Un homme de parole de notre frère Alain Chartrand et de notre chère belle-sœur Diane Cailher (sur le site de l’ONF). La lutte contre ce système d’exploitation et d’oppressions va être longue, très longue, une histoire de générations. D’ailleurs, il a eu jusqu’à sa mort en 2010 une profonde confiance en la jeunesse. Le nerf de la guerre, répétait-il, c’est l’éducation.

Nous qui avons passé notre vie de travail… et même plus, en éducation, nous sommes encore persuadées de son importance sociale. Michel, notre père nous donne la force de travailler encore afin que le système d’éducation soit ce qu’il aurait toujours dû être : accessible à tous et à chacun, inclusif, gratuit ; une école qui offre une éducation de qualité à tous sans égard à la richesse, à la culture, à la région et à l’identité ; une école qui priorise sa fonction culturelle, qui transmet à tous et toutes un ensemble de connaissances, de compétences, d’attitudes et de valeurs ; une école commune, mais plurielle, qui crée de la solidarité et de la cohésion sociale. « Un homme parmi les hommes ». Voici quelques mots que nous lui avons adressés dans À bas les tueurs d’oiseaux !

Je porte en moi des legs précieux qui m’inspirent et me donnent rendez-vous à une source intarissable où s’abreuver. Source de valorisation, source d’ouverture sur le monde, source de curiosité intellectuelle, source de réflexions pour me rappeler que l’action bienveillante, chaleureuse et l’écoute renforcent l’autre, l’encouragent et contribuent au bonheur de nos semblables. Je parle secrètement à mes chers disparus. Je les sollicite dans le silence du cœur croyant en l’espérance de savoir qu’ils nous écoutent, nous protègent et veillent sur nous avec amour.

Hélène

 

Quelques-uns de tes enfants, de tes petits-enfants, de tes amis ou connaissances de longue date et des gens qui ne t’ont pas connu, mais que tu as inspirés, ont témoigné de leur admiration et de leur

amour pour toi. On a même réussi à transformer tes multiples défauts en qualités. De ton vivant, tu en aurais été gêné et pourtant nous sommes tous convaincus que c’est très peu.

Tu es né il y a 100 ans et mort en 2010. Tu nous manques énormément, à l’occasion, douloureusement. Alors, on rigole de tes blagues et radotages et on s’imagine trinquant avec toi.

Parfois, on est même contents pour toi que tu ne sois plus de ce monde.

Homme de combat, infatigable, on t’a décrit comme aimant la vie et la nature ; attentif à ses fabuleuses richesses, des plus prosaïques aux plus grandioses ; tendre, généreux, chaleureux avec tes proches ; libre, droit, courageux, sincère avec toi-même ; indigné et révolté devant la misère, l’injustice, l’oppression. Un géant, a-t-on dit…

Mais ce dont je suis le plus fière, c’est que tu as été « un homme parmi les hommes ».

Nous ne t’oublierons jamais.

Suzanne-G.