Vous avez dit « intellectuel » ?

Par Mis en ligne le 15 avril 2012

L’intellectuel col­lec­tif peut jouer son rôle, irrem­pla­çable, en contri­buant à créer les condi­tions sociales d’une pro­duc­tion col­lec­tive d’utopies réa­listes. Il peut orga­ni­ser ou orches­trer la recherche col­lec­tive de nou­velles formes d’action poli­tique, de nou­velles façons de mobi­li­ser et de faire tra­vailler ensemble les gens mobi­li­sés, de nou­velles façons d’élaborer des pro­jets et de les réa­li­ser en commun. Il peut jouer un rôle d’accoucheur en assis­tant la dyna­mique des groupes en tra­vail dans leur effort pour expri­mer, et du même coup décou­vrir, ce qu’ils sont et ce qu’ils pour­raient ou devraient être et en contri­buant à la recol­lec­tion et à l’accumulation de l’immense savoir social sur le monde social dont le monde social est gros. Il pour­rait ainsi aider les vic­times de la poli­tique néo­li­bé­rale à décou­vrir les effets diver­se­ment réfrac­tés d’une même cause dans les évé­ne­ments et les expé­riences en appa­rence radi­ca­le­ment dif­fé­rents, sur­tout pour ceux qui les vivent, qui sont asso­ciés aux dif­fé­rents uni­vers sociaux, méde­cine, édu­ca­tion, ser­vices sociaux, jus­tice, etc., d’une même nation ou de nations dif­fé­rentes. (…)

Parmi les fonc­tions que les intel­lec­tuels peuvent rem­plir, et qu’ils ont sou­vent mal rem­plies dans le passé, en se posant en porte-parole exclu­sifs, pos­ses­sifs, il en est une que les socio­logues peuvent, celle qui consiste à donner la parole à ceux qui, pour toutes sortes de rai­sons, en sont dépos­sé­dés. Ce fai­sant, ils peuvent com­pli­quer la vie de tous les porte-parole, léga­le­ment élus, comme les hommes poli­tiques, ou auto-dési­gnés, comme les intel­lec­tuels média­tiques, qui se pré­ci­pitent dans les jour­naux ou devant les camé­ras, armés de leur seule pré­ten­tion au magis­tère intel­lec­tuel, pour dire ce qu’il en est du monde social. Mais, sans sortir de leur rôle pour tomber dans le pro­phé­tisme, ils peuvent faire un tout petit peu plus : essayer de divul­guer la vision réa­liste du monde social qu’ils essaient de pro­duire col­lec­ti­ve­ment. L’œil socio­lo­gique, qui rap­porte ce que les gens sont et font aux condi­tions sociales dont ils sont le pro­duit, incline à une com­pré­hen­sion des autres qui n’est ni celle de l’indulgence qui par­donne et tolère tout ni celle de la rési­gna­tion qui accepte le monde tel qu’il est.

Maintenant, que va faire ce cher­cheur dans le mou­ve­ment social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le fai­saient cer­tains intel­lec­tuels orga­niques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs mar­chan­dises sur le marché scien­ti­fique où la com­pé­ti­tion est dure, allaient faire les intel­lec­tuels auprès des non-intel­lec­tuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le cher­cheur n’est ni un pro­phète ni un maître à penser. Il doit inven­ter un rôle nou­veau qui est très dif­fi­cile : il doit écou­ter, il doit cher­cher et inven­ter ; il doit essayer d’aider les orga­nismes qui se donnent pour mis­sion – de plus en plus mol­le­ment, mal­heu­reu­se­ment, y com­pris les syn­di­cats – de résis­ter à la poli­tique néo­li­bé­rale ; il doit se donner comme tâche de les assis­ter en leur four­nis­sant des ins­tru­ments.

Extraits de « Pour un savoir engagé » in Contre-feux 2, Paris, Liber – Raisons d’agir, 2001

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