Vous avez dit « intellectuel » ?

L’intellectuel collectif peut jouer son rôle, irremplaçable, en contribuant à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes. Il peut organiser ou orchestrer la recherche collective de nouvelles formes d’action politique, de nouvelles façons de mobiliser et de faire travailler ensemble les gens mobilisés, de nouvelles façons d’élaborer des projets et de les réaliser en commun. Il peut jouer un rôle d’accoucheur en assistant la dynamique des groupes en travail dans leur effort pour exprimer, et du même coup découvrir, ce qu’ils sont et ce qu’ils pourraient ou devraient être et en contribuant à la recollection et à l’accumulation de l’immense savoir social sur le monde social dont le monde social est gros. Il pourrait ainsi aider les victimes de la politique néolibérale à découvrir les effets diversement réfractés d’une même cause dans les événements et les expériences en apparence radicalement différents, surtout pour ceux qui les vivent, qui sont associés aux différents univers sociaux, médecine, éducation, services sociaux, justice, etc., d’une même nation ou de nations différentes. (…)

Parmi les fonctions que les intellectuels peuvent remplir, et qu’ils ont souvent mal remplies dans le passé, en se posant en porte-parole exclusifs, possessifs, il en est une que les sociologues peuvent, celle qui consiste à donner la parole à ceux qui, pour toutes sortes de raisons, en sont dépossédés. Ce faisant, ils peuvent compliquer la vie de tous les porte-parole, légalement élus, comme les hommes politiques, ou auto-désignés, comme les intellectuels médiatiques, qui se précipitent dans les journaux ou devant les caméras, armés de leur seule prétention au magistère intellectuel, pour dire ce qu’il en est du monde social. Mais, sans sortir de leur rôle pour tomber dans le prophétisme, ils peuvent faire un tout petit peu plus : essayer de divulguer la vision réaliste du monde social qu’ils essaient de produire collectivement. L’œil sociologique, qui rapporte ce que les gens sont et font aux conditions sociales dont ils sont le produit, incline à une compréhension des autres qui n’est ni celle de l’indulgence qui pardonne et tolère tout ni celle de la résignation qui accepte le monde tel qu’il est.

Maintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D’abord, il ne va pas donner des leçons – comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n’étant pas capables d’imposer leurs marchandises sur le marché scientifique où la compétition est dure, allaient faire les intellectuels auprès des non-intellectuels tout en disant que l’intellectuel n’existait pas. Le chercheur n’est ni un prophète ni un maître à penser. Il doit inventer un rôle nouveau qui est très difficile : il doit écouter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission – de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats – de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments.

 

Extraits de « Pour un savoir engagé » in Contre-feux 2, Paris, Liber – Raisons d’agir, 2001