D’où viennent les idées justes ?

Par Mis en ligne le 15 avril 2012

Les mar­xistes estiment que les hommes n’ont d’autre cri­tère de la vérité de leur connais­sance du monde exté­rieur que leur pra­tique sociale. Car, en fait, c’est seule­ment en arri­vant, dans la pra­tique sociale aux résul­tats qu’ils attendent que les hommes reçoivent la confir­ma­tion de la vérité de leurs connais­sances.

Dans le pro­ces­sus de leur acti­vité pra­tique, les hommes ne voient que les côtés appa­rents des choses et des phé­no­mènes, leurs aspects isolés et leur liai­son externe. A ce degré, les hommes ne peuvent encore éla­bo­rer des concepts, qui se situent à un niveau plus pro­fond, ni tirer des conclu­sions logiques. La conti­nuité de la pra­tique sociale amène la répé­ti­tion mul­tiple de phé­no­mènes qui sus­citent chez les hommes des sen­sa­tions et des repré­sen­ta­tions. C’est alors qu’il se pro­duit dans leur cer­veau un chan­ge­ment sou­dain (un bond) dans le pro­ces­sus de la connais­sance, et le concept surgit. Le concept ne reflète plus seule­ment l’apparence des choses, des phé­no­mènes, leurs aspects isolés, leur liai­son externe, il saisit les choses et les phé­no­mènes dans leur essence, dans leur ensemble, dans leur liai­son interne. La tâche véri­table de la connais­sance consiste à s’élever de la sen­sa­tion à la pensée, à s’élever jusqu’à la com­pré­hen­sion pro­gres­sive des contra­dic­tions internes des choses, des phé­no­mènes tels qu’ils existent objec­ti­ve­ment, jusqu’à la com­pré­hen­sion de leurs lois, de la liai­son interne des dif­fé­rents pro­ces­sus, c’est-à-dire qu’elle consiste à abou­tir à la connais­sance logique. Estimer qu’on ne peut se fier qu’à la connais­sance sen­sible et non à la connais­sance ration­nelle, c’est répé­ter les erreurs, connues dans l’histoire, de 1’« empi­risme ». Les erreurs de cette théo­rie consistent à ne pas com­prendre que, tout en étant le reflet de cer­taines réa­li­tés du monde objec­tif, les don­nées de la per­cep­tion sen­sible n’en sont pas moins uni­la­té­rales, super­fi­cielles, que ce reflet est incom­plet, qu’il ne tra­duit pas l’essence des choses.

Pour reflé­ter plei­ne­ment une chose dans sa tota­lité, pour reflé­ter son essence et ses lois internes, il faut pro­cé­der à une opé­ra­tion intel­lec­tuelle en sou­met­tant les riches don­nées de la per­cep­tion sen­sible à une éla­bo­ra­tion qui consiste à reje­ter la balle pour garder le grain, à éli­mi­ner ce qui est fal­la­cieux pour conser­ver le vrai, à passer d’un aspect des phé­no­mènes à l’autre, du dehors au dedans, de façon à créer un sys­tème de concepts et de théo­ries ; il faut sauter de la connais­sance sen­sible à la connais­sance ration­nelle. La connais­sance com­mence avec la pra­tique ; quand on a acquis par la pra­tique des connais­sances théo­riques, on doit encore retour­ner à la pra­tique. Tel est le pro­ces­sus de véri­fi­ca­tion et de déve­lop­pe­ment de la théo­rie, le pro­lon­ge­ment de tout le pro­ces­sus de la connais­sance. La ques­tion de savoir si une théo­rie cor­res­pond à la vérité objec­tive n’est pas et ne peut être réso­lue entiè­re­ment dans le mou­ve­ment de la connais­sance sen­sible à la connais­sance ration­nelle dont il a été parlé plus haut. Pour résoudre com­plè­te­ment cette ques­tion, il est néces­saire de diri­ger de nou­veau la connais­sance ration­nelle vers la pra­tique sociale, d’appliquer la théo­rie dans la pra­tique et de voir si elle peut conduire au but fixé. Dans la pra­tique sociale, le pro­ces­sus d’apparition, de déve­lop­pe­ment et de dis­pa­ri­tion est infini, éga­le­ment infini est le pro­ces­sus d’apparition, de déve­lop­pe­ment et de dis­pa­ri­tion dans la connais­sance humaine.

Extraits de « De la pra­tique », 1937

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