Vladimir, Rosa et Antonio

 

Nous héritons d’une riche tradition où des mouvements populaires un peu partout dans le monde ont cartographié les chemins multiples de l’émancipation. Ils ont essayé, ils ont parfois trouvé, ils ont parfois erré. Dans cette quête sans fin, il y a eu des débats, des controverses, des confrontations. Au début du vingtième siècle, surgit une révolution. Vladimir Illich Oulianov (qu’on connaît sous son nom de guerre, Lénine) pense qu’il faut sortir des sentiers battus et mobiliser la masse paysanne (une idée incongrue pour la gauche de l’époque), et aussi stimuler les mouvements d’indépendance nationale qui abondent dans l’Empire russe de l’époque. Il fait le pari que tout cela va converger et effectivement, ça marche! On se souvient d’un Lénine champion toutes catégories du sens politique, du sentir quand, comment et avec qui. Certes, on se souvient aussi du gars qui tournait les coins un peu ronds en pensant que peu importe les moyens, il faut avancer!

C’est là qu’entre en scène Rosa Luxembourg. C’est une dure de dure qui a fait les batailles en Pologne, en Russie, en Allemagne, qui ne craint ni Dieu ni César, même pas les chefs de son grand parti socialiste allemand. Pour Rosa, il faut appuyer l’initiative des masses et ne pas tergiverser sur les principes en ne faisant pas de compromis avec d’autres forces politiques (notamment les partisans de l’indépendance polonaise). Elle pense aussi que Lénine et les Russes font erreur en réprimant les revendications démocratiques sous prétexte de « sauver » la révolution.

Plus tard, Antonio Gramsci, du fond de sa prison italienne constate que la gauche a voulu aller trop vite et trop simplement en affaires, que la révolution n’est pas seulement une mobilisation temporaire, mais une « guerre prolongée » où l’art de la politique est de naviguer à travers plusieurs contradictions en s’efforçant de ne pas suivre de schémas établis et qui se fait dans le domaine de la culture, de l’identité, des subjectivités, ce qui va également à contre-courant d’un marxisme « officiel ».

Chacun à leur manière, ces trois personnalités ont marqué leur temps et laissé derrière eux non pas des recettes, mais des pistes, des méthodes, des explorations créatives. Aujourd’hui bien sûr, la période a changé, les protagonistes, les langages, les références, tout quoi! Pas question donc de chercher chez Vladimir, Rosa ou Antonio des « recettes ». Il s’agit d’explorer pourquoi et comment ces grandes intellectualités ont travaillé sur leur réel, leur époque, leur mouvement. Après cette épopée du vingtième siècle, les mouvements populaires ont poursuivi leur chemin, parfois en s’inspirant de ces ancêtres, parfois en bifurquant, chaque génération militante ayant à reposer les mêmes questions d’un nouvel angle.

Plusieurs de ces débats ont traversé les âges : comment s’organiser? Comment réconcilier la nécessité de confronter des systèmes puissants tout en respectant la démocratie interne? Quels liens positifs peuvent être construits entre luttes sociales et nationales? Il faut réfléchir à cela, pas pour se complaire dans un passé révolu, mais pour appréhender comment nos « ancêtres » ont développé de nouvelles méthodologies. Le passé, c’est aussi le présent et parfois même l’avenir.