Vous avez dit, « convergences » ?

Par Mis en ligne le 19 août 2015

On le sait, l’unité est l’arme des peuples. « El Pueblo unido jamás será ven­cido », comme on le disait au Chili à l’époque d’Allende. Devant le mur des domi­nants, on ne peut y aller en rangs dis­per­sés. Pour autant, cette unité, elle n’est jamais facile à réa­li­ser, car le peuple n’est pas « unique ». Il n’est pas homo­gène. Il y a au sein du peuple des inté­rêts divers, des « contra­dic­tions » comme le disait Mao. Résoudre ces contra­dic­tions, trou­ver dans la com­plexité du réel le « fil rouge » qui relie ensemble les aspi­ra­tions et les reven­di­ca­tions, c’est tout un art que peu de mou­ve­ments popu­laires ont réussi à maî­tri­ser.

Dans la période récente, il y a eu un déblo­cage. Des mou­ve­ments popu­laires ont com­mencé à consta­ter qu’on ne pou­vait pas uni­fier le peuple en confiant son sort à un seul acteur, un sau­veur suprême, un peu comme on l’a pensé avant. Les grands partis de gauche qui pré­ten­daient agir au nom de tout le peuple, ne sont pas par­ve­nus à éviter des struc­tures d’autorité et de ver­ti­ca­lité entre le « centre » et les mou­ve­ments à qui on disait quoi faire. Au nom de l’unité, on a établi une culture tordue, qui occul­tait les dif­fé­rences au sein du peuple. On se lais­sait confondre, au nom d’une unité » mythique et pro­cla­ma­trice, et on disait aux uns et aux autres, « atten­dez cama­rades, le comité cen­tral a décidé de… »

Maintenant que cet ancien modèle socia­liste est passé d’âge, on voit la force et l’expansion de plu­sieurs mou­ve­ments popu­laires. Les pay­sans sans terre du Brésil prennent leurs ini­tia­tives eux-mêmes, ils ne dépendent pas de la gauche au Parlement. En Bolivie, les pay­sans autoch­tones ont cessé d’attendre après les partis pro­gres­sistes tra­di­tion­nel­le­ment urbains. À tra­vers les divers « prin­temps » arabe, afri­cain, euro­péen, qué­bé­cois qui ont surgi par­tout appa­raît une mul­ti­tude de mou­ve­ments et d’initiatives qui agissent, et en même temps qui se concertent et plus encore, qui convergent. Converger, cela ne veut pas dire se « fondre » et accep­ter un « centre » exté­rieur. Converger, cela veut dire prendre ses propres déci­sions et voir com­ment, quand et avec qui on peut se battre avec d’autres. On dit quelques fois, « nous sommes dif­fé­rents, mais nous mar­chons ensemble »…

C’est ce qui s’est passé au prin­temps 2012 au Québec. Les étu­diantes et les étu­diants, avec leurs struc­tures décen­tra­li­sées, impu­tables et sou­mises à la démo­cra­tie directe, ont expé­ri­menté cette conver­gence. Ce n’était pas Gabriel Nadeau-Dubois ou l’exécutif de l’ASSÉ qui déci­dait, mais l’assemblée géné­rale aux cégeps de Valleyfield, Joliette, Maisonneuve, Vieux-Montréal et dans les uni­ver­si­tés à Montréal et à Gatineau (parmi tant d’autres). En plus, le mou­ve­ment a « conta­miné » des groupes citoyens, éco­lo­gistes et popu­laires qui ont embar­qué dans la défense des carrés rouges.

Certes, une telle conver­gence ne peut pas être « décré­tée ». Ce n’est pas seule­ment une ques­tion tech­nique. Il faut qu’il y ait un « moment poli­tique », si on peut dire. Pour autant, ces « moments » ne peuvent prendre forme si les mou­ve­ments et les résis­tances n’acceptent pas de conver­ger, ce qui veut dire garder leurs propres capa­ci­tés auto­nomes tout en mar­chant avec les autres.

Que peut-on faire alors ? Il n’y a pas d’autre départ que de construire des orga­ni­sa­tions popu­laires de base auto­gé­rées, aptes à éla­bo­rer des stra­té­gies. Il n’y a pas d’autre moyen que de faci­li­ter entre ces orga­ni­sa­tions un mul­ti­dia­logue, une mul­tiex­plo­ra­tion, sans exclu­sive, sans hié­rar­chie arbi­trai­re­ment défi­nie. Il n’y a pas d’autre tac­tique que d’élaborer un front commun mobile, créa­tif, décen­tra­lisé, capable de frap­per sur les « maillons » faibles de l’adversaire. Les intel­lec­tuelLEs de gauche ont alors un gros « contrat », par les outils métho­do­lo­giques dont ils dis­posent et qu’ils doivent constam­ment déve­lop­per : iden­ti­fier ces « maillons » et sou­te­nir l’intense tra­vail d’auto orga­ni­sa­tion et d’auto for­ma­tion du peuple.

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