L’enjeu derrière les élections fédérales

Par Mis en ligne le 07 août 2015

Dans un article paru dans l’édition du Devoir du 29 juillet der­nier, Michel Roche et Louis Gill appellent l’électorat qué­bé­cois à se donner les moyens de sortir du Canada afin de s’opposer aux poli­tiques néo­li­bé­rales du gou­ver­ne­ment Harper en appuyant le Bloc qué­bé­cois. C’est une logique un peu courte d’autant plus qu’ils éva­cuent, éton­nam­ment, des ques­tions fon­da­men­tales comme la lutte contre les poli­tiques d’austérité et la soli­da­rité des peuples, ainsi que l’autonomie de classe des mou­ve­ments sociaux.

Ces ques­tions sont pour­tant essen­tielles au succès de la lutte pour la sou­ve­rai­neté du Québec. Résumer ainsi la lutte que mènent les syn­di­cats et les mou­ve­ments sociaux contre le gou­ver­ne­ment Harper à une simple ques­tion de consigne élec­to­rale, c’est éva­cuer les enjeux réels aux­quels nous fai­sons face.

Nous abor­de­rons ici la ques­tion de l’alliance des peuples dans l’État cana­dien dans sa riposte à l’offensive néo­li­bé­rale ainsi que la place de la ques­tion natio­nale. Dans cette optique nous nous attar­de­rons à démon­trer le rôle joué par le Bloc qué­bé­cois qui consiste fon­da­men­ta­le­ment à être le bras poli­tique du Parti qué­bé­cois sur la scène fédé­rale.

Une offen­sive anti sociale et anti ouvrière

L’ensemble de la popu­la­tion non seule­ment au Québec, mais éga­le­ment dans le reste du Canada subit les consé­quences des poli­tiques conser­va­trices qui ont appro­fondi dans plu­sieurs domaines ce qui avait été amorcé sous les libé­raux comme c’est le cas avec la réforme de l’assurance emploi.

La recon­nais­sance syn­di­cale est main­te­nant remise en ques­tion avec l’adoption du projet de loi C-377 qui dis­cri­mine les syn­di­cats en les obli­geant à divul­guer leurs dépenses et par le projet de loi pré­senté par le ministre Poilievre en 2012 qui visait à éli­mi­ner la for­mule Rand laquelle est au cœur de la plu­part des conven­tions col­lec­tives au Canada.

Faut-il rajou­ter que le droit de grève dans le sec­teur public fédé­ral n’existe plus pra­ti­que­ment (comme au Québec d’ailleurs). La com­pli­cité du gou­ver­ne­ment a dépassé toute mesure lorsque le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a forcé le retour au tra­vail des syn­di­qués de Poste Canada en 2011 au moyen d’une loi spé­ciale alors que la société d’État dont il avait nommé le PDG avait elle-même mis les employéEs en lock-out. Peut-on être sur­pris que les syndiquéEs cherchent main­te­nant une autre issue ?

On ne peut dans ces cir­cons­tances s’en tenir à un débat aca­dé­mique. Je pro­pose d’ailleurs aux auteurs d’aller expli­quer à ces syndiquéEs, dont cer­tai­ne­ment une bonne partie est sou­ve­rai­niste, qu’ils doivent voter BLOC au Québec pen­dant que leurs confrères et consœurs du reste du Canada vote­ront NPD, lequel est de l’avis même de mes­sieurs Roche et Gill leur seule alter­na­tive.

L’alliance des peuples dans la recon­nais­sance du Québec

Le combat de l’heure n’est pas la construc­tion d’un Canada de gauche qui met en veilleuse l’indépendance. Bien au contraire, la ques­tion de la sou­ve­rai­neté doit être au cœur des liens qui unissent les forces sociales du reste du Canada et du Québec. L’indépendance du Québec ne pourra se réa­li­ser que dans un projet de société éman­ci­pa­teur et inclu­sif où la popu­la­tion sen­tira qu’elle est appe­lée à prendre le contrôle de sa des­ti­née, de ses res­sources natu­relles, de son envi­ron­ne­ment. Nous l’avons répété à maintes reprises, pour gagner la majo­rité de la popu­la­tion du Québec à l’idée de faire l’indépendance, nous avons besoin d’un projet mobi­li­sa­teur dans lequel la popu­la­tion voit des pers­pec­tives de vivre mieux, d’améliorer sa qua­lité de vie et d’en obte­nir le contrôle. Cette mobi­li­sa­tion citoyenne pour un Québec sou­ve­rain aura aussi un impact en dehors de nos fron­tières.

Il est dans le propre inté­rêt du mou­ve­ment social cana­dien de nous appuyer parce que cela chan­gera aussi leur rap­port de force envers l’État cana­dien. En retour leur appui sera aussi un élé­ment impor­tant pour nous contre la réac­tion cana­dienne. Objectivement nos inté­rêts sont les mêmes, mais nos dyna­miques sociales sont dif­fé­rentes. L’exemple de la Grèce nous indique qu’un pays ne peut comp­ter seule­ment sur ses seules forces, sur­tout devant la cen­tra­li­sa­tion du contrôle éco­no­mique dont les banques, les mul­ti­na­tio­nales et les agences de nota­tions comptent parmi les plus impor­tants béné­fi­ciaires.

La gou­ver­nance fédé­ra­liste, un projet néo­li­bé­ral

À ce cha­pitre le BLOC dresse un mur entre les forces sociales du Québec et du reste du Canada qui empêche toute pos­si­bi­lité de tisser ces liens et d’établir des rap­ports d’appui et de com­pré­hen­sion mutuels dont nous avons gran­de­ment besoin.

Au plan poli­tique il est en faveur du libre-échange qui est la néga­tion même du droit sou­ve­rain d’un gou­ver­ne­ment de déci­der de ses poli­tiques éco­no­miques et envi­ron­ne­men­tales. Les pour­suites contre le gou­ver­ne­ment cana­dien en vertu de l’ALENA l’ont déjà lar­ge­ment prouvé. Les récents accords com­mer­ciaux Canada Europe qui favo­risent la pro­duc­tion du bœuf de l’Ouest au détri­ment du fro­mage qué­bé­cois consti­tuent éga­le­ment un recul quant au contrôle de nos leviers éco­no­miques.

Même si à la limite il ne fai­sait pas de gains au niveau élec­to­ral, l’utilité du Bloc est avant tout de servir de porte-voix poli­tique au PQ sur la scène fédé­rale comme en fait foi la tour­née à vélo de Duceppe en tandem avec Péladeau. Ce n’est pas tant une cam­pagne contre le gou­ver­ne­ment en place qui lui importe ni contre l’État fédé­ral. Sinon la néces­sité de faire des alliances avec les mou­ve­ments sociaux du reste du Canada et d’élargir la portée de son parti lui appa­raî­trait évi­dente. Non la raison fon­da­men­tale de l’existence du Bloc est de com­bler le vide poli­tique de la stra­té­gie péquiste en ce qui concerne la réa­li­sa­tion de la sou­ve­rai­neté. Vide qui a été comblé en partie par la stra­té­gie de gou­ver­nance sou­ve­rai­niste à laquelle s’est arri­mée la stra­té­gie de « défense des inté­rêts du Québec » à Ottawa.

Amplifié par l’impossibilité de modi­fier l’issue élec­to­rale, cela revient au mieux à un statu quo consti­tu­tion­nel, et à un recul au plan poli­tique parce que cette stra­té­gie fait régres­ser les pers­pec­tives de riposte. Mario Beaulieu repro­chait à Duceppe cette contra­dic­tion de repré­sen­ta­ti­vité à Ottawa qu’il consi­dé­rait contraire au pro­ces­sus d’accès à la sou­ve­rai­neté. À l’inverse il vou­lait rompre avec ce prin­cipe, en met­tant l’accent sur le tra­vail pour la sou­ve­rai­neté. Mais ce fai­sant il reti­rait au Bloc toute pré­ten­tion comme acteur sur la scène fédé­rale. Cette contra­dic­tion ne date pas d’hier, à l’origine la créa­tion du Bloc devait être un « one shot » comme le disait Lucien Bouchard, qui devait servir à pré­pa­rer le ter­rain pour le réfé­ren­dum de 1995.

Le rôle du BQ, défendre avant tout l’hégémonie poli­tique du PQ

Cependant cette stra­té­gie poli­tique a connu son pre­mier revers impor­tant en 2011 lors de l’élection des dépu­tés NPD au Québec suivi du revers plus impor­tant encore lors de l’élection d’avril 2014 où le PQ a mené lui-même à l’abattoir sa propre stra­té­gie réfé­ren­daire. En ostra­ci­sant les mino­ri­tés cultu­relles et en par­ti­cu­lier musul­manes, il a pro­fon­dé­ment déchiré la popu­la­tion du Québec. Même Bernard Drainville ne pré­voyait plus de pos­si­bi­lité de réfé­ren­dum avant au moins un deuxième mandat.

L’existence du BQ ne se situe plus dans une phase ascen­dante du cou­rant péquiste, ou à tout le moins de sa stra­té­gie d’accès à la sou­ve­rai­neté, bien au contraire. Sa poli­tique a pour prin­ci­pal objec­tif non pas d’avoir une influence sur les enjeux poli­tiques fédé­raux, mais sur­tout d’influer la poli­tique au Québec afin de conser­ver l’hégémonie poli­tique du PQ. Cela devrait être aussi évident à voir que le nez au milieu du visage. La sou­ve­rai­neté sera déci­dée au Québec par le peuple du Québec, pour l’heure nous ne sommes pas encore sou­ve­rains et nous devons trou­ver une solu­tion aux attaques fron­tales du gou­ver­ne­ment Harper.

Ce der­nier a d’ailleurs démon­tré qu’il pou­vait gou­ver­ner sans le Québec. Afin de s’en assu­rer de façon durable, il a apporté des modi­fi­ca­tions à la carte élec­to­rale qui vien­dront dimi­nuer la repré­sen­ta­tion du Québec au par­le­ment fédé­ral. À la pro­chaine élec­tion, il y a aura 3 sièges de plus au Québec, mais 15 de plus en Ontario, 6 de plus en Alberta et 6 de plus en Colombie-Britannique. La stra­té­gie blo­quiste qui consiste à prendre la place au Québec pour faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment fédé­ral devient ainsi de moins en moins effi­cace sinon obso­lète. Paradoxalement un grand nombre de votes au Bloc aug­men­tera les chances des conser­va­teurs de se main­te­nir au pou­voir et d’approfondir cette ini­quité. Il est dif­fi­cile de voir dans toute cette stra­té­gie un avan­tage, à moins de croire à la poli­tique du pire.

Le mythe du BLOC-PQ défen­seurs des inté­rêts du Québec

La majo­rité de la popu­la­tion du Québec, il ne faut pas l’oublier, cherche avec raison à se débar­ras­ser de Harper. À cette ques­tion impor­tante, Duceppe place libé­raux et néo-démo­crates sur le même pied et les invite à régler la ques­tion dans le reste du Canada alors que lui s’occupera des inté­rêts du Québec. Mais de quels inté­rêts au juste ?

Contrairement à ce que pré­tendent Louis Gill et Michel Roche, les posi­tions du Bloc ne sont pas plus fermes que celles du NPD en ce qui concerne le trans­port et l’exploitation pétro­lière. Gilles Duceppe ne s’y oppose pas, il affirme seule­ment que cette déci­sion appar­tient aux Québécois. Il ne peut en effet mentir com­plè­te­ment et nier l’enthousiasme que Pauline Marois avait affi­ché à l’annonce du projet Énergie est en 2013 et oublier son refus de deman­der une audience du BAPE. Le Bloc était évi­dem­ment avare de com­men­taires sur cette ques­tion à l’époque.

Selon Gilles Duceppe rien ne devrait pou­voir se faire « tant qu’il n’y a pas un feu vert envi­ron­ne­men­tal, et ça com­prend l’acceptabilité sociale et la ren­ta­bi­lité. »(1) Il faut se rap­pe­ler que c’est sous le cou­vert de la ren­ta­bi­lité que le PQ a voulu nous vendre l’idée de l’exploitation pétro­lière à l’ile d’Anticosti et dans le golfe du St-Laurent avec le projet Old Harry, en contra­dic­tion avec ses pro­messes élec­to­rales de déve­lop­pe­ment d’une stra­té­gie verte.

En effet le minis­tère des Ressources natu­relles sous le gou­ver­ne­ment Marois, affir­mait que la Gaspésie pour­rait ren­fer­mer 429 mil­lions de barils de pétrole ; la por­tion qué­bé­coise du gise­ment Old Harry, dans le golfe du Saint-Laurent, 7 mil­liards de barils ; et l’île d’Anticosti, près de 46 mil­liards de barils. Pauline Marois ajou­tait : « C’est une prio­rité d’exploiter nos res­sources natu­relles. On ne se sub­sti­tuera pas aux entre­prises pour exploi­ter nos res­sources, mais on va s’assurer que la créa­tion de la richesse revient aux Québécois. »(2) Jamais les dan­gers envi­ron­ne­men­taux causés par les 10 000 puits néces­saires à la frac­tu­ra­tion hydrau­lique sur l’île d’Anticosti n’ont été pris en compte pas plus que les études indi­quant que ce pétrole coû­te­rait plus cher à extraire que ce qu’il pou­vait rap­por­ter et ne ser­vi­rait qu’à enri­chir les entre­prises d’extraction.

Dans un article publié dans les pages d’Équiterre en 2013 au sujet de la posi­tion du PQ concer­nant les oléo­ducs, le chro­ni­queur Hugo Séguin affir­mait : « Dans la défense des inté­rêts de sa pro­vince dans un dos­sier com­plexe qui néces­site un fort niveau de lea­der­ship et une vision claire, la pre­mière ministre du Québec, Pauline Marois, pour­tant censée incar­ner la « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste », ne souffre pas la com­pa­rai­son avec son homo­logue Christy Clark. En tout cas, pas dans le dos­sier du ren­ver­se­ment de Ligne 9 b d’Enbridge. Et tout indique qu’il en sera de même dans celui d’Énergie Est de TransCanada.

Le gou­ver­ne­ment Marois ne s’est même pas donné la peine, comme l’a fait celui de la Colombie-Britannique, de faire valoir les inté­rêts du Québec auprès de l’Office. Ce sera à l’ONÉ et au gou­ver­ne­ment fédé­ral, en défi­ni­tive, de déter­mi­ner ce qui consti­tue les inté­rêts du Québec dans ce dos­sier. La plai­doi­rie finale du gou­ver­ne­ment du Québec auprès de l’Office, dépo­sée le 3 octobre, tient en quelques lignes : le projet com­porte des avan­tages éco­no­miques ; il faut que la sécu­rité des Québécois et de l’environnement soit prise en compte dans la déci­sion finale. C’est tout. » (3)

Décision lourde de consé­quences sur­tout en consi­dé­rant la poli­tique pétro­lière du gou­ver­ne­ment Harper comme en fait foi l’annonce faite ven­dredi der­nier par le ministre des Ressources natu­relles Greg Rickford de nommer Steven Kelly, un consul­tant de la firme pétro­lière Kinder Morgan de Calgary, comme membre à plein temps de l’Office National de l’Énergie.

Construire des alter­na­tives

Louis Gill et Michel Roche affirment que « Les luttes ouvrières, syn­di­cales et popu­laires, ne peuvent pro­gres­ser que par une mobi­li­sa­tion sou­te­nue axée sur un projet poli­tique et social libé­ra­teur. […]

Mais pour y arri­ver, il faudra aussi se libé­rer de l’emprise péquiste relayée par le BQ qui a trop long­temps dominé la scène poli­tique qué­bé­coise et conduit le mou­ve­ment ouvrier et les mou­ve­ments sociaux à la défaite après leur avoir imposé recul après recul. Il faudra s’inspirer d’initiatives comme le Forum social des peuples tenu l’été der­nier à Ottawa afin de construire une alliance des peuples en lutte contre l’austérité et qui saura recon­naître le rôle cen­tral de chan­ge­ment social que pourra consti­tuer la sou­ve­rai­neté du Québec.

4 août 2015

Notes

(1) La Presse 26 juillet 2015

(2) Le Devoir 25 mars 2013 Alec Castonguay

(3) Équiterre 17 octobre 2013

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