L’enjeu derrière les élections fédérales

Dans un article paru dans l’édition du Devoir du 29 juillet dernier, Michel Roche et Louis Gill appellent l’électorat québécois à se donner les moyens de sortir du Canada afin de s’opposer aux politiques néolibérales du gouvernement Harper en appuyant le Bloc québécois. C’est une logique un peu courte d’autant plus qu’ils évacuent, étonnamment, des questions fondamentales comme la lutte contre les politiques d’austérité et la solidarité des peuples, ainsi que l’autonomie de classe des mouvements sociaux.

Ces questions sont pourtant essentielles au succès de la lutte pour la souveraineté du Québec. Résumer ainsi la lutte que mènent les syndicats et les mouvements sociaux contre le gouvernement Harper à une simple question de consigne électorale, c’est évacuer les enjeux réels auxquels nous faisons face.

Nous aborderons ici la question de l’alliance des peuples dans l’État canadien dans sa riposte à l’offensive néolibérale ainsi que la place de la question nationale. Dans cette optique nous nous attarderons à démontrer le rôle joué par le Bloc québécois qui consiste fondamentalement à être le bras politique du Parti québécois sur la scène fédérale.

Une offensive anti sociale et anti ouvrière

L’ensemble de la population non seulement au Québec, mais également dans le reste du Canada subit les conséquences des politiques conservatrices qui ont approfondi dans plusieurs domaines ce qui avait été amorcé sous les libéraux comme c’est le cas avec la réforme de l’assurance emploi.

La reconnaissance syndicale est maintenant remise en question avec l’adoption du projet de loi C-377 qui discrimine les syndicats en les obligeant à divulguer leurs dépenses et par le projet de loi présenté par le ministre Poilievre en 2012 qui visait à éliminer la formule Rand laquelle est au cœur de la plupart des conventions collectives au Canada.

Faut-il rajouter que le droit de grève dans le secteur public fédéral n’existe plus pratiquement (comme au Québec d’ailleurs). La complicité du gouvernement a dépassé toute mesure lorsque le gouvernement conservateur a forcé le retour au travail des syndiqués de Poste Canada en 2011 au moyen d’une loi spéciale alors que la société d’État dont il avait nommé le PDG avait elle-même mis les employéEs en lock-out. Peut-on être surpris que les syndiquéEs cherchent maintenant une autre issue?

On ne peut dans ces circonstances s’en tenir à un débat académique. Je propose d’ailleurs aux auteurs d’aller expliquer à ces syndiquéEs, dont certainement une bonne partie est souverainiste, qu’ils doivent voter BLOC au Québec pendant que leurs confrères et consœurs du reste du Canada voteront NPD, lequel est de l’avis même de messieurs Roche et Gill leur seule alternative.

L’alliance des peuples dans la reconnaissance du Québec

Le combat de l’heure n’est pas la construction d’un Canada de gauche qui met en veilleuse l’indépendance. Bien au contraire, la question de la souveraineté doit être au cœur des liens qui unissent les forces sociales du reste du Canada et du Québec. L’indépendance du Québec ne pourra se réaliser que dans un projet de société émancipateur et inclusif où la population sentira qu’elle est appelée à prendre le contrôle de sa destinée, de ses ressources naturelles, de son environnement. Nous l’avons répété à maintes reprises, pour gagner la majorité de la population du Québec à l’idée de faire l’indépendance, nous avons besoin d’un projet mobilisateur dans lequel la population voit des perspectives de vivre mieux, d’améliorer sa qualité de vie et d’en obtenir le contrôle. Cette mobilisation citoyenne pour un Québec souverain aura aussi un impact en dehors de nos frontières.

Il est dans le propre intérêt du mouvement social canadien de nous appuyer parce que cela changera aussi leur rapport de force envers l’État canadien. En retour leur appui sera aussi un élément important pour nous contre la réaction canadienne. Objectivement nos intérêts sont les mêmes, mais nos dynamiques sociales sont différentes. L’exemple de la Grèce nous indique qu’un pays ne peut compter seulement sur ses seules forces, surtout devant la centralisation du contrôle économique dont les banques, les multinationales et les agences de notations comptent parmi les plus importants bénéficiaires.

La gouvernance fédéraliste, un projet néolibéral

À ce chapitre le BLOC dresse un mur entre les forces sociales du Québec et du reste du Canada qui empêche toute possibilité de tisser ces liens et d’établir des rapports d’appui et de compréhension mutuels dont nous avons grandement besoin.

Au plan politique il est en faveur du libre-échange qui est la négation même du droit souverain d’un gouvernement de décider de ses politiques économiques et environnementales. Les poursuites contre le gouvernement canadien en vertu de l’ALENA l’ont déjà largement prouvé. Les récents accords commerciaux Canada Europe qui favorisent la production du bœuf de l’Ouest au détriment du fromage québécois constituent également un recul quant au contrôle de nos leviers économiques.

Même si à la limite il ne faisait pas de gains au niveau électoral, l’utilité du Bloc est avant tout de servir de porte-voix politique au PQ sur la scène fédérale comme en fait foi la tournée à vélo de Duceppe en tandem avec Péladeau. Ce n’est pas tant une campagne contre le gouvernement en place qui lui importe ni contre l’État fédéral. Sinon la nécessité de faire des alliances avec les mouvements sociaux du reste du Canada et d’élargir la portée de son parti lui apparaîtrait évidente. Non la raison fondamentale de l’existence du Bloc est de combler le vide politique de la stratégie péquiste en ce qui concerne la réalisation de la souveraineté. Vide qui a été comblé en partie par la stratégie de gouvernance souverainiste à laquelle s’est arrimée la stratégie de « défense des intérêts du Québec » à Ottawa.

Amplifié par l’impossibilité de modifier l’issue électorale, cela revient au mieux à un statu quo constitutionnel, et à un recul au plan politique parce que cette stratégie fait régresser les perspectives de riposte. Mario Beaulieu reprochait à Duceppe cette contradiction de représentativité à Ottawa qu’il considérait contraire au processus d’accès à la souveraineté. À l’inverse il voulait rompre avec ce principe, en mettant l’accent sur le travail pour la souveraineté. Mais ce faisant il retirait au Bloc toute prétention comme acteur sur la scène fédérale. Cette contradiction ne date pas d’hier, à l’origine la création du Bloc devait être un « one shot » comme le disait Lucien Bouchard, qui devait servir à préparer le terrain pour le référendum de 1995.

Le rôle du BQ, défendre avant tout l’hégémonie politique du PQ

Cependant cette stratégie politique a connu son premier revers important en 2011 lors de l’élection des députés NPD au Québec suivi du revers plus important encore lors de l’élection d’avril 2014 où le PQ a mené lui-même à l’abattoir sa propre stratégie référendaire. En ostracisant les minorités culturelles et en particulier musulmanes, il a profondément déchiré la population du Québec. Même Bernard Drainville ne prévoyait plus de possibilité de référendum avant au moins un deuxième mandat.

L’existence du BQ ne se situe plus dans une phase ascendante du courant péquiste, ou à tout le moins de sa stratégie d’accès à la souveraineté, bien au contraire. Sa politique a pour principal objectif non pas d’avoir une influence sur les enjeux politiques fédéraux, mais surtout d’influer la politique au Québec afin de conserver l’hégémonie politique du PQ. Cela devrait être aussi évident à voir que le nez au milieu du visage. La souveraineté sera décidée au Québec par le peuple du Québec, pour l’heure nous ne sommes pas encore souverains et nous devons trouver une solution aux attaques frontales du gouvernement Harper.

Ce dernier a d’ailleurs démontré qu’il pouvait gouverner sans le Québec. Afin de s’en assurer de façon durable, il a apporté des modifications à la carte électorale qui viendront diminuer la représentation du Québec au parlement fédéral. À la prochaine élection, il y a aura 3 sièges de plus au Québec, mais 15 de plus en Ontario, 6 de plus en Alberta et 6 de plus en Colombie-Britannique. La stratégie bloquiste qui consiste à prendre la place au Québec pour faire pression sur le gouvernement fédéral devient ainsi de moins en moins efficace sinon obsolète. Paradoxalement un grand nombre de votes au Bloc augmentera les chances des conservateurs de se maintenir au pouvoir et d’approfondir cette iniquité. Il est difficile de voir dans toute cette stratégie un avantage, à moins de croire à la politique du pire.

Le mythe du BLOC-PQ défenseurs des intérêts du Québec

La majorité de la population du Québec, il ne faut pas l’oublier, cherche avec raison à se débarrasser de Harper. À cette question importante, Duceppe place libéraux et néo-démocrates sur le même pied et les invite à régler la question dans le reste du Canada alors que lui s’occupera des intérêts du Québec. Mais de quels intérêts au juste?

Contrairement à ce que prétendent Louis Gill et Michel Roche, les positions du Bloc ne sont pas plus fermes que celles du NPD en ce qui concerne le transport et l’exploitation pétrolière. Gilles Duceppe ne s’y oppose pas, il affirme seulement que cette décision appartient aux Québécois. Il ne peut en effet mentir complètement et nier l’enthousiasme que Pauline Marois avait affiché à l’annonce du projet Énergie est en 2013 et oublier son refus de demander une audience du BAPE. Le Bloc était évidemment avare de commentaires sur cette question à l’époque.

Selon Gilles Duceppe rien ne devrait pouvoir se faire « tant qu’il n’y a pas un feu vert environnemental, et ça comprend l’acceptabilité sociale et la rentabilité. »(1) Il faut se rappeler que c’est sous le couvert de la rentabilité que le PQ a voulu nous vendre l’idée de l’exploitation pétrolière à l’ile d’Anticosti et dans le golfe du St-Laurent avec le projet Old Harry, en contradiction avec ses promesses électorales de développement d’une stratégie verte.

En effet le ministère des Ressources naturelles sous le gouvernement Marois, affirmait que la Gaspésie pourrait renfermer 429 millions de barils de pétrole; la portion québécoise du gisement Old Harry, dans le golfe du Saint-Laurent, 7 milliards de barils; et l’île d’Anticosti, près de 46 milliards de barils. Pauline Marois ajoutait : « C’est une priorité d’exploiter nos ressources naturelles. On ne se substituera pas aux entreprises pour exploiter nos ressources, mais on va s’assurer que la création de la richesse revient aux Québécois. »(2) Jamais les dangers environnementaux causés par les 10 000 puits nécessaires à la fracturation hydraulique sur l’île d’Anticosti n’ont été pris en compte pas plus que les études indiquant que ce pétrole coûterait plus cher à extraire que ce qu’il pouvait rapporter et ne servirait qu’à enrichir les entreprises d’extraction.

Dans un article publié dans les pages d’Équiterre en 2013 au sujet de la position du PQ concernant les oléoducs, le chroniqueur Hugo Séguin affirmait : « Dans la défense des intérêts de sa province dans un dossier complexe qui nécessite un fort niveau de leadership et une vision claire, la première ministre du Québec, Pauline Marois, pourtant censée incarner la « gouvernance souverainiste », ne souffre pas la comparaison avec son homologue Christy Clark. En tout cas, pas dans le dossier du renversement de Ligne 9 b d’Enbridge. Et tout indique qu’il en sera de même dans celui d’Énergie Est de TransCanada.

Le gouvernement Marois ne s’est même pas donné la peine, comme l’a fait celui de la Colombie-Britannique, de faire valoir les intérêts du Québec auprès de l’Office. Ce sera à l’ONÉ et au gouvernement fédéral, en définitive, de déterminer ce qui constitue les intérêts du Québec dans ce dossier. La plaidoirie finale du gouvernement du Québec auprès de l’Office, déposée le 3 octobre, tient en quelques lignes : le projet comporte des avantages économiques; il faut que la sécurité des Québécois et de l’environnement soit prise en compte dans la décision finale. C’est tout. » (3)

Décision lourde de conséquences surtout en considérant la politique pétrolière du gouvernement Harper comme en fait foi l’annonce faite vendredi dernier par le ministre des Ressources naturelles Greg Rickford de nommer Steven Kelly, un consultant de la firme pétrolière Kinder Morgan de Calgary, comme membre à plein temps de l’Office National de l’Énergie.

Construire des alternatives

Louis Gill et Michel Roche affirment que « Les luttes ouvrières, syndicales et populaires, ne peuvent progresser que par une mobilisation soutenue axée sur un projet politique et social libérateur. […]

Mais pour y arriver, il faudra aussi se libérer de l’emprise péquiste relayée par le BQ qui a trop longtemps dominé la scène politique québécoise et conduit le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux à la défaite après leur avoir imposé recul après recul. Il faudra s’inspirer d’initiatives comme le Forum social des peuples tenu l’été dernier à Ottawa afin de construire une alliance des peuples en lutte contre l’austérité et qui saura reconnaître le rôle central de changement social que pourra constituer la souveraineté du Québec.

4 août 2015

Notes

(1) La Presse 26 juillet 2015

(2) Le Devoir 25 mars 2013 Alec Castonguay

(3) Équiterre 17 octobre 2013