Retour sur l’histoire de la gauche québécoise

Par Mis en ligne le 06 juin 2010

Un jeune cher­cheur mont­réa­lais et diplômé de McGill, Sean Mills, vient de pro­duire une inté­res­sante étude sur les mou­ve­ments mili­tants des années 1960-70 au Québec. Il retrace notam­ment l’effervescence poli­tique, idéo­lo­gique et cultu­relle dans les cafés et uni­ver­si­tés de Montréal au début des années 1960, et l’influence impor­tante de revues comme Parti Pris (3000 copies dif­fu­sées par mois !). Mills insiste éga­le­ment sur les dia­logues croi­sés entre l’expérience qué­bé­coise et celle des luttes de libé­ra­tion dans le monde d’où émergent des débats sur l’anti-impérialisme, le socia­lisme, l’indépendance sous l’influence de Frantz Fanon, notam­ment.

Titre du livre : The Empire Within. Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal
Auteur : San Mills
Éditeur :
McGill-Queen’s University Press, Montréal
Collection : 2010

Il rap­pelle, et c’est inédit à ma connais­sance, l’importante contri­bu­tion à ces débats d’une gauche mont­réa­laise noire et anglo­phone, issue des anciennes com­mu­nau­tés afri­caines du sud-ouest de Montréal et des nou­veaux arri­vants cari­béens qui contestent direc­te­ment le pou­voir capi­ta­liste et racial de la bour­geoi­sie anglo-cana­dienne d’alors qui domine l’économie et la poli­tique. En effet, il est impor­tant de rap­pe­ler que la mobi­li­sa­tion des étu­diants de l’Université Sir George Williams (Concordia aujourd’hui) cata­lyse, en février 1969, la lutte étu­diante et popu­laire de l’époque, qui éclot lors de la grande mani­fes­ta­tion de McGill (mars 1969), ini­tiée par des étu­diants de gauche de McGill et ensuite reprise par des mil­liers de jeunes par­tout au Québec.

Par la suite, Mills retrace les jalons de ces luttes jusqu’aux évè­ne­ments d’octobre 1970. Il explique com­ment l’action du FLQ pro­vient de et s’enracine dans ces mobi­li­sa­tions, tout en étant contes­tée par plu­sieurs mou­ve­ments sociaux qui estiment que la lutte armée est une impasse dans le contexte de l’époque. L’essai de Mills est pas­sion­nant à plu­sieurs égards, par exemple, par l’importance qu’il accorde à l’essor du mou­ve­ment des femmes. Tant pour confron­ter le pou­voir capi­ta­liste et patriar­cal, tant pour secouer la gauche encore enfon­cée dans une vision tra­di­tion­nelle des rap­ports de genre, des ini­tia­tives comme celles du Front de libé­ra­tion des femmes (FLF) change la donne.

Mills ter­mine son tra­vail avec une ana­lyse fine et nuan­cée de la grève géné­rale de mai 1972, point culmi­nant, si on peut dire, de cette époque de grandes mobi­li­sa­tions. Il décrit les jonc­tions qui se pro­duisent entre étu­diants, mou­ve­ments com­mu­nau­taires et syn­di­cats, notam­ment autour du Conseil cen­tral de la CSN à Montréal et de son porte-parole de l’époque, Michel Chartrand. Il décrit le dyna­misme d’une base syn­di­cale qui devient confiante dans sa force et qui n’a pas peur d’affronter, y com­pris par des actions de masse et des occu­pa­tions. Dans sa conclu­sion, Mills estime que ce grand mou­ve­ment social des années 1960-70, qu’on a dans une large part oublié, a tissé dans la société qué­bé­coise de nou­velles éner­gies poli­tiques, qui se repro­duisent aujourd’hui et qui font du Québec un site de créa­ti­vité poli­tique et social unique en Amérique du Nord.

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