Quelles réponses progressistes ?

Par Mis en ligne le 03 juin 2010

La crise actuelle est une crise extrê­me­ment pro­fonde. La réac­tion des gou­ver­ne­ments est fina­le­ment assez claire : ils parent au plus pressé pour éviter les catas­trophes, se sou­mettent au caprice des mar­chés sans jamais cher­cher à les contrô­ler et pré­parent les ajus­te­ments néces­saires pour reve­nir dès que pos­sible au busi­ness as usual. La pro­fon­deur de la crise est telle qu’ils ne dis­posent pas de réelle alter­na­tive à la ver­sion néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme qu’ils ont mise en place.

Les plans d’austérité qui s’annoncent sont et seront d’une grande vio­lence et ne pour­ront que durcir les traits régres­sifs de ce sys­tème. Du côté du mou­ve­ment social, la crise a des effets contra­dic­toires. D’un côté, elle donne raison aux cri­tiques d’un sys­tème dont les fon­de­ments mêmes sont per­cu­tés par une crise dont l’ampleur démontre l’instabilité chro­nique et l’irrationalité crois­sante. Mais, d’un autre côté, elle contraint les luttes à une pos­ture de défense sou­vent écla­tée. Cette ten­sion a tou­jours existé mais elle est portée à son paroxysme par la crise : il faut à la fois se battre pied à pied contre les mesures de « sortie de crise » et ouvrir une pers­pec­tive alter­na­tive radi­cale. L’enjeu est donc de mettre en avant des réponses qui fassent le lien entre ces deux exi­gences. Enfin, la dif­fi­culté est d’autant plus grande que la crise est mon­diale et que ces réponses doivent prendre en compte cette dimen­sion et être por­teuses d’une autre concep­tion de l’Europe.

Priorité aux besoins sociaux …

Le prin­cipe essen­tiel de tout projet de trans­for­ma­tion sociale, c’est la satis­fac­tion des besoins sociaux. Le point de départ ne peut donc être que la répar­ti­tion des richesses, d’autant plus que c’est la part du revenu natio­nal ponc­tion­née sur les salaires qui a nourri les bulles finan­cières. Du point de vue capi­ta­liste, la sortie de crise passe par une res­tau­ra­tion de la ren­ta­bi­lité et donc par une pres­sion sup­plé­men­taire sur les salaires et l’emploi. Et les fameux défi­cits de la pro­tec­tion sociale ou du budget de l’État ont été creu­sés par le dépla­ce­ment de la répar­ti­tion des richesses qui est aussi le pro­duit des contre-réformes fis­cales. L’équation est donc simple : on ne sor­tira pas de la crise par le haut sans une modi­fi­ca­tion signi­fi­ca­tive de la répar­ti­tion des reve­nus. Cette ques­tion vient avant celle de la crois­sance. Certes, une crois­sance plus sou­te­nue serait favo­rable à l’emploi et aux salaires (encore faut-il en dis­cu­ter le contenu d’un point de vue éco­lo­gique) mais, de toute manière, on ne peut pas tabler sur cette variable si en même temps la répar­ti­tion des reve­nus devient de plus en plus inégalitaire.

Il faut donc prendre en tenailles les inéga­li­tés : d’un côté par l’augmentation de la masse sala­riale, de l’autre par la réforme fis­cale. La remise à niveau de la part des salaires devrait suivre une règle des trois tiers : un tiers pour les salaires directs, un tiers pour le salaire socia­lisé (la pro­tec­tion sociale) et un tiers pour la créa­tion d’emplois par réduc­tion du temps de tra­vail. Cette pro­gres­sion se ferait au détri­ment des divi­dendes qui n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion éco­no­mique ni uti­lité sociale.

Le défi­cit bud­gé­taire devrait être pro­gres­si­ve­ment réduit, non pas par une coupe dans les dépenses mais par une refis­ca­li­sa­tion de toutes les formes de reve­nus qui ont été peu à peu dis­pen­sées d’impôts. L’encours de la dette devrait être écrêté par un pré­lè­ve­ment excep­tion­nel équi­va­lant à une répu­dia­tion par­tielle de la dette.

… et donc à l’emploi

Le chô­mage et la pré­ca­rité étaient déjà les tares sociales les plus graves de ce sys­tème : la crise les durcit encore, d’autant plus que les plans d’austérité vont rogner sur les condi­tions d’existence des plus défa­vo­ri­sés. Là encore, une hypo­thé­tique crois­sance ne doit pas être consi­dé­rée comme la voie royale. Produisons plus pour pou­voir créer des emplois ? C’est prendre les choses à l’envers. Il faut opérer ici un chan­ge­ment total de pers­pec­tive et prendre la créa­tion d’emplois utiles comme point de départ. Que ce soit par réduc­tion du temps de tra­vail dans le privé, ou par créa­tions de postes dans les admi­nis­tra­tions, ser­vices publics et col­lec­ti­vi­tés, il faut partir des besoins et com­prendre que ce sont les emplois qui créent de la richesse (pas for­cé­ment mar­chande). Et cela permet d’établir une pas­se­relle avec les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales : la prio­rité au temps libre et la créa­tion d’emplois utiles sont deux élé­ments essen­tiels de tout pro­gramme de lutte contre le chan­ge­ment climatique.

La ques­tion de la répar­ti­tion des reve­nus est donc le bon point d’accroche, autour de ce prin­cipe simple : « nous ne paie­rons pas pour leur crise ». Cela n’a rien à voir avec une « relance par les salaires » mais avec une défense des salaires, de l’emploi et des droits sociaux sur laquelle il ne devrait pas y avoir de dis­cus­sion. On peut alors mettre en avant la notion com­plé­men­taire de contrôle : contrôle sur ce qu’ils font de leurs pro­fits (verser des divi­dendes ou créer des emplois) ; contrôle sur l’utilisation des impôts (sub­ven­tion­ner les banques ou finan­cer les ser­vices publics). L’enjeu est de faire bas­cu­ler de la défense au contrôle et seul ce bas­cu­le­ment peut per­mettre que la mise en cause de la pro­priété privée (le véri­table anti­ca­pi­ta­lisme) acquière une audience de masse.

Le carcan de l’euro

Le deuxième round de la crise vient per­cu­ter l’Europe à tra­vers la spé­cu­la­tion sur les dettes publiques. La ges­tion de cette crise est un révé­la­teur : l’Europe néo­li­bé­rale est un carcan, et l’euro un ins­tru­ment de dis­ci­pline sala­riale et sociale. Ce constat pose la ques­tion de la pos­si­bi­lité d’une expé­rience de trans­for­ma­tion sociale ini­tiée dans un seul pays. Il n’y a pas de réponse évi­dente. La sortie de l’euro per­met­trait de réta­blir une marge de manœuvre grâce au manie­ment du taux de change, mais une déva­lua­tion aurait un coût impor­tant puisqu’elle alour­di­rait le poids de la dette et ren­drait néces­saire un plan d’austérité afin d’ajuster les salaires à une nou­velle échelle de prix inter­na­tio­naux. C’est par ailleurs une déci­sion extrê­me­ment ris­quée qui risque de déchaî­ner la spé­cu­la­tion contre la nou­velle mon­naie. Bref, la sortie de l’euro est un outil pos­sible, mais ne consti­tue pas en soi une issue progressiste.

La véri­table solu­tion pas­se­rait par la mise en place des ins­tru­ments néces­saires à gérer la coexis­tence d’économies dif­fé­rentes au sein d’une mon­naie unique. Une pre­mière pro­po­si­tion, portée par Jacques Sapir, est l’instauration d’une mon­naie « com­mune » et non « unique » : il y aurait un euro conver­tible pour les rela­tions de la zone avec le reste du monde, et des mon­naies réajus­tables pour chaque pays ou groupe de pays. Mais cette réforme ne suf­fi­rait pas si l’Europe ne se dotait pas d’un véri­table budget élargi, fondé sur une impo­si­tion uni­fiée du capi­tal, et si la BCE n’était pas auto­ri­sée à émettre des euro-obli­ga­tions des­ti­nées à finan­cer de manière mutua­li­sée les dettes publiques. Mais ce type de solu­tion sup­pose un rap­port de forces et un degré de consen­sus qui n’existent pas aujourd’hui.

Pour une stratégie d’extension européenne

Le choix semble donc être entre une aven­ture hasar­deuse et une har­mo­ni­sa­tion uto­pique. La ques­tion poli­tique cen­trale est alors de sortir de ce dilemme. Pour essayer d’y répondre, il faut tra­vailler la dis­tinc­tion entre les fins et les moyens. L’objectif d’une poli­tique de trans­for­ma­tion sociale, c’est encore une fois d’assurer à l’ensemble des citoyens une vie décente dans toutes ses dimen­sions (emploi, santé, retraite, loge­ment, etc.). L’obstacle immé­diat est la répar­ti­tion des reve­nus qu’il faut modi­fier à la source (entre pro­fits et salaires) et cor­ri­ger au niveau fiscal. Il faut donc prendre un ensemble de mesures visant à dégon­fler les reve­nus finan­ciers et à réa­li­ser une réforme fis­cale radi­cale. Ces enjeux passent par la mise en cause des inté­rêts sociaux domi­nants, de leurs pri­vi­lèges, et cet affron­te­ment se déroule avant tout dans un cadre natio­nal. Mais les atouts des domi­nants et les mesures de rétor­sion pos­sibles dépassent ce cadre natio­nal : on invoque immé­dia­te­ment la perte de com­pé­ti­ti­vité, les fuites de capi­taux et la rup­ture avec les règles européennes.

La seule stra­té­gie pos­sible doit alors s’appuyer sur la légi­ti­mité des solu­tions pro­gres­sistes qui résulte de leur carac­tère émi­nem­ment coopé­ra­tif. Toutes les recom­man­da­tions néo­li­bé­rales ren­voient en der­nière ins­tance à la recherche de la com­pé­ti­ti­vité : il faut bais­ser les salaires, réduire les « charges » pour, en fin de compte, gagner des parts de marché. Comme la crois­sance sera faible dans la période ouverte par la crise en Europe, le seul moyen pour un pays de créer des emplois, sera d’en prendre aux pays voi­sins, d’autant plus que la majo­rité du com­merce exté­rieur des pays euro­péens se fait à l’intérieur de l’Europe. C’est vrai même pour l’Allemagne (pre­mier ou deuxième expor­ta­teur mon­dial avec la Chine) qui ne peut comp­ter sur les seuls pays émer­gents pour tirer sa crois­sance et ses emplois. Les sor­ties de crise néo­li­bé­rales sont donc par nature non-coopé­ra­tives : on ne peut gagner que contre les autres, et c’est d’ailleurs le fon­de­ment de la crise de la construc­tion européenne.

En revanche, les solu­tions pro­gres­sistes sont coopé­ra­tives : elles fonc­tionnent d’autant mieux qu’elles s’étendent à un plus grand nombre de pays. Si tous les pays euro­péens rédui­saient la durée du tra­vail et impo­saient les reve­nus du capi­tal, cette coor­di­na­tion per­met­trait d’éliminer les contre­coups aux­quels serait expo­sée cette même poli­tique menée dans un seul pays. La voie à explo­rer est donc celle d’une stra­té­gie d’extension que pour­rait suivre un gou­ver­ne­ment de la gauche radicale :

  1. on prend uni­la­té­ra­le­ment les « bonnes » mesures (par exemple la taxa­tion des tran­sac­tions financières) ;
  2. on les assor­tit de mesures de pro­tec­tion (par exemple un contrôle des capitaux);
  3. on prend le risque poli­tique d’enfreindre les règles européennes ;
  4. on pro­pose de les modi­fier en éten­dant à l’échelle euro­péenne les mesures prises ;
  5. on n’exclut pas un bras de fer et on use de la menace de sortie de l’euro.

Ce schéma prend acte du fait qu’on ne peut condi­tion­ner la mise en œuvre d’une « bonne » poli­tique à la consti­tu­tion d’une « bonne » Europe. Les mesures de rétor­sion de toutes sortes doivent être anti­ci­pées au moyen de mesures de pro­tec­tion qui, effec­ti­ve­ment, font appel à l’arsenal pro­tec­tion­niste. Mais il ne s’agit pas de pro­tec­tion­nisme au sens habi­tuel du terme car ce pro­tec­tion­nisme pro­tège une expé­rience de trans­for­ma­tion sociale et non les inté­rêts des capi­ta­listes d’un pays donné face à la concur­rence des autres. C’est donc un pro­tec­tion­nisme d’extension dont la logique est de dis­pa­raître à partir du moment où les « bonnes » mesures s’étendraient.

La rup­ture avec les règles euro­péennes ne se fait pas sur une péti­tion de prin­cipe mais à partir d’une mesure juste et légi­time, qui cor­res­pond aux inté­rêts du plus grand nombre et qui est pro­po­sée comme marche à suivre aux pays voi­sins. Cet espoir de chan­ge­ment permet alors de s’appuyer sur la mobi­li­sa­tion sociale dans les autres pays et de construire ainsi un rap­port de forces qui peut peser sur les ins­ti­tu­tions euro­péennes. L’expérience récente du plan de sau­ve­tage de l’euro a d’ailleurs montré qu’il n’était pas besoin de chan­ger les trai­tés pour passer outre à un cer­tain nombre de leurs dispositions.

La sortie de l’euro n’est plus, dans ce schéma, un préa­lable. C’est au contraire une arme à uti­li­ser « en der­nière inten­tion ». La rup­ture devrait plutôt se faire sur deux points qui per­met­traient de déga­ger de véri­tables marges de manœuvre : natio­na­li­sa­tion des banques et dénon­cia­tion de la dette.

Le projet et le rapport de forces

Les jus­ti­fi­ca­tions, aussi bien tech­niques que poli­tiques, d’une natio­na­li­sa­tion du sys­tème ban­caire sont à nou­veau appa­rues avec force : le plan de sau­ve­tage de l’euro est en fait un nou­veau plan de sau­ve­tage des banques euro­péennes qui détiennent en grande partie la dette grecque et celle d’autres pays mena­cés de spé­cu­la­tion. Pour mettre à plat toutes ces dettes entre­mê­lées, la meilleure solu­tion serait une natio­na­li­sa­tion inté­grale per­met­tant une fois pour toutes de com­pen­ser, rééche­lon­ner ou solder ces dettes. Les dettes publiques, outre l’impact méca­nique de la crise sur les recettes, cor­res­pondent pour l’essentiel au cumul des cadeaux fis­caux aux entre­prises et aux ren­tiers. La logique vou­drait qu’elles soient annu­lées ou lar­ge­ment restruc­tu­rées. Sur ce point, comme le pré­cé­dent, on se heurte à une autre dif­fi­culté : de telles mesures (natio­na­li­sa­tion des banques et dénon­cia­tion de la dette) met­traient en cause les inté­rêts de non-rési­dents et sup­posent une rup­ture avec le capi­ta­lisme mondialisé.

Un pro­gramme qui ne vise­rait qu’à régu­ler le sys­tème à la marge serait non seule­ment sous-dimen­sionné mais aussi peu mobi­li­sa­teur. En sens inverse, une pers­pec­tive radi­cale risque de décou­ra­ger devant l’ampleur de la tâche. Il s’agit en quelque sorte de déter­mi­ner le degré opti­mal de radi­ca­lité. La dif­fi­culté n’est pas tant d’élaborer des dis­po­si­tifs d’ordre tech­nique : c’est évi­dem­ment indis­pen­sable et c’est un tra­vail lar­ge­ment avancé, mais aucune mesure habile ne peut per­mettre de contour­ner l’affrontement inévi­table entre inté­rêts sociaux contradictoires.

Sur les banques, l’éventail va de la natio­na­li­sa­tion inté­grale à la régu­la­tion, en pas­sant par la consti­tu­tion d’un pôle finan­cier public ou la mise en place d’une régle­men­ta­tion très contrai­gnante. La dette publique peut quant à elle être annu­lée, sus­pen­due, rené­go­ciée, etc. La natio­na­li­sa­tion inté­grale des banques et la dénon­cia­tion de la dette publique sont des mesures légi­times et éco­no­mi­que­ment viables mais elles peuvent paraître hors de portée, en raison du rap­port de forces actuel. Là se situe le véri­table débat : quelle est, sur l’échelle du radi­ca­lisme, la posi­tion du cur­seur qui permet le mieux de mobi­li­ser ? Ce ne sont pas aux éco­no­mistes de tran­cher ce débat et c’est pour­quoi, plutôt que de pro­po­ser un ensemble de mesures, cet article a cher­ché à poser des ques­tions de méthode et à sou­li­gner la néces­sité, pour vraie sortie de crise, de trois ingré­dients indispensables :

  1. une modi­fi­ca­tion radi­cale de la répar­ti­tion des revenus ;
  2. une réduc­tion mas­sive du temps de travail ;
  3. une rup­ture avec l’ordre mon­dial capi­ta­liste, à com­men­cer par l’Europe réel­le­ment existante.

Le débat ne peut être enfermé dans une oppo­si­tion entre anti­li­bé­raux et anti­ca­pi­ta­listes. Cette dis­tinc­tion a évi­dem­ment un sens selon que le projet est de débar­ras­ser le capi­ta­lisme de la finance ou de nous débar­ras­ser du capi­ta­lisme. Mais cette ten­sion ne devrait pas empê­cher de faire un long chemin ensemble, tout en menant ce débat. Le « pro­gramme commun » pour­rait repo­ser ici sur la volonté d’imposer d’autres règles de fonc­tion­ne­ment au capi­ta­lisme. Et c’est bien la ligne de par­tage entre la gauche radi­cale de rup­ture et le social-libé­ra­lisme d’accompagnement. Si on avance sur cette voie, on verra ensuite si cela conduit à une remise en cause de la pro­priété privée, à partir du contrôle que l’on aura réussi à exer­cer sur la répar­ti­tion des richesses.

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