Pour une autre vision de l’économie

Mis en ligne le 24 février 2008

La manière dont sont menés actuel­le­ment les débats éco­no­miques au Québec pose pro­blème : un cou­rant de pensée domine, qui légi­time la vision néo­li­bé­rale. Il faut revi­vi­fier le plu­ra­lisme dans le dis­cours éco­no­mique en redon­nant droit de cité aux concep­tions alter­na­tives au cou­rant domi­nant. Seule une large réflexion, plu­ra­liste et contra­dic­toire, peut nous per­mettre de sur­mon­ter l’impasse actuelle et ouvrir sur le plus grand nombre pos­sible d’options de chan­ge­ment social.

Par Kamel Béji, Guy Debailleul, Gilles Dostaler, Bernard Élie, Frédéric Hanin, Sylvie Morel, Vincent van Schendel.

Ce texte est la ver­sion conden­sée d’un docu­ment plus long, qui a été signé par 131 éco­no­mistes en pro­ve­nance de tous les hori­zons : uni­ver­si­tés, CEGEPs, admi­nis­tra­tion publique, milieu syn­di­cal, entre­prises.

Notre société est plon­gée en per­ma­nence dans un tour­billon d’informations, d’idées et d’opinions por­tant sur les phé­no­mènes éco­no­miques et sur l’évolution qu’il convien­drait de leur impri­mer. Certes, l’importance appor­tée aux ques­tions éco­no­miques s’explique par l’urgence des nom­breux pro­blèmes aux­quels nous fai­sons face aujourd’hui, les­quels affectent nos vies en pro­fon­deur. Sur la place publique, les débats tou­chant les ques­tions éco­no­miques prennent la forme de contro­verses concer­nant, par exemple, le choix des poli­tiques en matière de ges­tion de la dette publique, de finan­ce­ment des sys­tèmes de santé et d’éducation, d’environnement ou encore de salaire mini­mum et de rela­tions de tra­vail.

Sur toutes ces ques­tions, qui font l’objet de débats intenses, l’argumentation éco­no­mique s’impose de manière déci­sive. Les éco­no­mistes béné­fi­cient d’un statut par­ti­cu­lier qui leur confère une influence déme­su­rée dans la conduite des « affaires de la Cité », toutes les dimen­sions de la vie sociale étant abor­dées à tra­vers le prisme du rai­son­ne­ment éco­no­mique. Une ques­tion mérite pour­tant d’être posée : l’économie est- elle au ser­vice de la société ou la société au ser­vice de l’économie ? Si, comme nous le croyons, l’économie n’est qu’un moyen au ser­vice du bien-être des popu­la­tions, poser la ques­tion, c’est y répondre.

Un discours dominant

L’économie comme domaine du savoir est un vaste ensemble tra­versé de cou­rants de pensée divers et contra­dic­toires. Les éco­no­mistes ont, comme tous les êtres humains, des visions du fonc­tion­ne­ment de la société, des opi­nions poli­tiques, des croyances diver­si­fiées.

Toutefois, depuis quelques dizaines d’années, un dis­cours éco­no­mique rela­ti­ve­ment mono­li­thique s’est imposé, au Québec comme ailleurs dans le monde. Il sert d’appui et de ratio­na­li­sa­tion à un ensemble de poli­tiques qu’on a qua­li­fiées, faute de mieux, de néo­li­bé­rales. Il serait sans doute plus appro­prié de parler d’un ultra­li­bé­ra­lisme, fondé sur la croyance dans l’efficacité abso­lue des mar­chés.

Cette croyance a des racines très anciennes. Elle s’appuie sur une vision de l’économie perçue comme un méca­nisme obéis­sant à des lois natu­relles, que les éco­no­mistes auraient pour tâche de mettre en lumière, comme les phy­si­ciens pour la nature. L’interaction libé­rée de toute contrainte entre des indi­vi­dus qui pour­suivent chacun leurs inté­rêts égoïstes génè­re­rait le maxi­mum de bien-être pour l’ensemble de la col­lec­ti­vité, le marché étant le lieu où s’opèrerait ce pro­dige. Les inter­ven­tions des pou­voirs publics sont dès lors consi­dé­rées comme étant néfastes.

Ce libé­ra­lisme éco­no­mique – qu’il ne faut pas confondre avec le libé­ra­lisme poli­tique ou moral – a été com­battu, dès le dix-neu­vième siècle, par plu­sieurs cou­rants de pensée. On a cepen­dant assisté, depuis les années 1970, à une remon­tée en force de ces ana­lyses, accom­pa­gnant la remise en ques­tion radi­cale de la forme d’interventionnisme qui s’était impo­sée dans la plu­part des éco­no­mies capi­ta­listes dans les trente années de l’après-guerre.

Le dis­cours éco­no­mique domi­nant trouve une légi­ti­mité en s’appuyant sur des théo­ries qui sont éla­bo­rées dans l’univers aca­dé­mique. Certes, celles-ci sont diverses : mais elles se confortent très majo­ri­tai­re­ment à une même vision du monde fondée sur la croyance en l’efficacité des mar­chés. Sous sa forme cari­ca­tu­rale, ce dis­cours est aussi relayé par un appa­reil de pro­pa­gande idéo­lo­gique dont l’illustration au Québec est l’«Institut éco­no­mique de Montréal », une appel­la­tion qui, sous un vernis scien­ti­fique, cache un prêt-à-penser éco­no­mique sim­pliste.

Par notre for­ma­tion et notre pra­tique de recherche et en tant qu’économistes, nous nous sen­tons par­ti­cu­liè­re­ment inter­pel­lés par l’absence de plu­ra­lisme qui carac­té­rise le dis­cours éco­no­mique ambiant. Il est faux de lais­ser croire que ce der­nier résume à lui seul l’ensemble des dis­cours en éco­no­mie. Même si cela est méconnu, il existe, der­rière cette unité de façade, une grande diver­sité de points de vue parmi les éco­no­mistes. L’absence de plu­ra­lisme, dans l’explication des faits éco­no­miques et dans les solu­tions mises de l’avant, oriente les débats vers ce que les tenants de la pensée domi­nante iden­ti­fient comme étant les vrais pro­blèmes éco­no­miques : une dette publique exces­sive, des pro­tec­tions sociales trop géné­reuses, les entraves de tout type au libre marché, la fri­lo­sité des acteurs sociaux, entre autres. D’autres regards mène­raient à d’autres diag­nos­tics.

Une vision réductrice

Le dis­cours éco­no­mique domi­nant débouche sur une idéo­lo­gie de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle, où sont gom­mées de l’analyse et de l’organisation sociale les obli­ga­tions col­lec­tives qui sont garantes de la capa­cité, pour les indi­vi­dus, d’exercer dans les faits leur liberté. Il légi­time par ailleurs l’ordre établi et les pou­voirs en place. Le désen­ga­ge­ment des pou­voirs publics que prône le néo­li­bé­ra­lisme est à géo­mé­trie variable. Il cible cer­taines formes d’intervention comme l’offre de ser­vices publics ou le ver­se­ment de trans­ferts sociaux pour réa­li­ser les baisses d’impôt. Mais d’autres inter­ven­tions sont tou­jours bien pri­sées, par exemple les sub­ven­tions aux entre­prises ou les dépenses mili­taires. En pré­sen­tant l’économie comme le pro­duit des forces du marché, c’est-à-dire comme un fait de nature contre lequel il n’y aurait rien à faire, la pensée éco­no­mique domi­nante impose ses solu­tions comme autant de dik­tats, dignes, para­doxa­le­ment, de l’autoritarisme poli­tique. Pourtant, l’activité éco­no­mique n’échappe pas au choix des humains.

Le lais­ser-faire ne peut être la solu­tion aux pro­blèmes de la société. Il nous conduit à l’impasse, voire à la catas­trophe. Dans le contexte actuel, les coûts éco­no­miques, sociaux et envi­ron­ne­men­taux qu’il entraîne rendent néces­saire d’inventer l’avenir autre­ment. Des mil­liers d’organisations et d’initiatives à tra­vers le monde rap­pellent d’ailleurs cette évi­dence et contri­buent, dans la pra­tique, à réin­ven­ter l’avenir.

Le pluralisme : une exigence démocratique

Les concep­tions éco­no­miques qui peuvent éclai­rer nos choix col­lec­tifs empruntent à des sources théo­riques variées. Malgré leur diver­sité, elles ont pour carac­té­ris­tique com­mune d’offrir une lec­ture des faits éco­no­miques qui est ancrée dans la réa­lité des ins­ti­tu­tions et de l’histoire. Dans cette optique, l’économie est une construc­tion sociale. Il faut mettre de l’avant des expli­ca­tions de l’économie qui redonnent aux valeurs et aux repré­sen­ta­tions, à l’histoire, à la culture et aux arran­ge­ments sociaux la place qui leur revient. L’orientation de notre société doit rele­ver d’une vision par­ta­gée et les déci­sions doivent venir de larges déli­bé­ra­tions.

À l’heure où « l’économiquement cor­rect » répugne à parler du capi­ta­lisme, appelé pudi­que­ment éco­no­mie de marché, il nous faut ouvrir le débat sur le plus grand nombre pos­sible d’options de chan­ge­ment social et sur les moyens que la réa­li­sa­tion de celles-ci nous invite à employer. Il faut revi­vi­fier le plu­ra­lisme dans le dis­cours éco­no­mique, en redon­nant droit de cité aux concep­tions éco­no­miques qui offrent une alter­na­tive au cou­rant domi­nant. Il s’agit de rou­vrir l’éventail des pos­sibles afin de nour­rir véri­ta­ble­ment les débats de société. Car seule une large réflexion, plu­ra­liste et contra­dic­toire, peut nous per­mettre de sur­mon­ter l’impasse actuelle, en nous dotant des ins­tru­ments de pensée per­met­tant de bien saisir les réa­li­tés com­plexes de ce début de vingt-et-unième siècle et d’imaginer des solu­tions appro­priées pour les affron­ter.

Pour une autre vision de l’économie (ver­sion longue du pré­sent texte au format PDF)


Source : Économie Autrement

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