Les lignes de fracture de 2008

Mis en ligne le 24 février 2008

Deux ques­tions se posent après l’éclatement de la crise ban­caire et immo­bi­lière aux Etats-Unis : quelle sera l’ampleur du ralen­tis­se­ment de l’économie amé­ri­caine, et dans quelle mesure va-t-il se pro­pa­ger au reste du monde ? Il s’agit en réa­lité d’une seule et même ques­tion. La réces­sion aux Etats-Unis ne pourra être évitée que dans la mesure où les effets de cette crise seront repor­tés sur le reste du monde ou com­pen­sés par ce qui s’y passe.

Par Michel Husson

Le scé­na­rio d’atterrissage en dou­ceur sup­pose que le défi­cit des Etats-Unis se résorbe, ce qu’il a d’ailleurs com­mencé à faire timi­de­ment. Le recul de la demande inté­rieure serait ainsi com­pensé par une plus grande contri­bu­tion du solde exté­rieur à la crois­sance. En d’autres termes, les impor­ta­tions conti­nue­raient à ralen­tir, et une partie des pertes de parts de marché serait rat­tra­pée. La variable-clé est alors le cours du dollar : une nou­velle baisse per­met­trait jus­te­ment de frei­ner les impor­ta­tions et de doper les expor­ta­tions amé­ri­caines. Mais c’est une voie étroite et semée d’embûches. Elle sup­pose en effet que la demande adres­sée aux Etats- Unis ne flé­chisse pas, autre­ment dit que le ralen­tis­se­ment de la demande inté­rieure ne se com­mu­nique pas trop au reste du monde. Tout est donc lié.

Deux fac­teurs entrent alors en jeu. Le pre­mier est le degré de « décou­plage » de l’économie mon­diale à l’égard de la conjonc­ture aux Etats-Unis. Les plus opti­mistes comptent sur un dyna­misme main­tenu des pays émer­gents pour com­pen­ser le ralen­tis­se­ment aux Etats-Unis. Mais cette thèse sous-estime la dépen­dance, quelque fois indi­recte, de la crois­sance des pays émer­gents par rap­port aux expor­ta­tions à des­ti­na­tion des Etats-Unis. Le second fac­teur porte sur les réac­tions de l’Union euro­péenne à un ralen­tis­se­ment de la conjonc­ture mon­diale. De ce côté, les choses ne se pré­sentent pas non plus très bien. La poli­tique moné­taire très stricte de la Banque cen­trale euro­péenne la pré­dis­pose à ne s’occuper que de l’inflation, et à se dés­in­té­res­ser du taux de change. En main­te­nant des taux d’intérêt trop élevés, elle risque non seule­ment d’étouffer la crois­sance en Europe mais aussi d’encourager ou de sus­ci­ter une nou­velle baisse du dollar. Or, la sen­si­bi­lité à une telle baisse est très dif­fé­rente d’un pays à l’autre ; elle est notam­ment beau­coup plus forte en France qu’en Allemagne. Il faut savoir aussi que plu­sieurs grands pays euro­péens (Espagne, Italie, Royaume- Uni) sont confron­tés à des retour­ne­ments plus ou moins mar­qués de leur conjonc­ture dont les causes sont d’ailleurs diverses. Dans ces condi­tions, et compte tenu du carcan libé­ral euro­péen, la pro­ba­bi­lité est grande que cette diver­sité de situa­tions rende impos­sible une réac­tion coor­don­née et ouvre au contraire la voie à des poli­tiques d’austérité très peu « coopé­ra­tives ». Une nou­velle fois, l’Union euro­péenne s’infligerait à elle­même un ralen­tis­se­ment exa­géré.

Admettons pour­tant que cette année soit mar­quée par un ralen­tis­se­ment très inégal de l’économie mon­diale, mais que celui-ci ne se trans­forme pas en réces­sion géné­ra­li­sée. Même dans ce cas de figure, 2008 va mon­trer à quel point le fra­gile équi­libre de l’économie mon­diale est peu « sou­te­nable » et se trouve aujourd’hui au bord de la rup­ture. Comme on vient de le voir, les Etats-Unis pour­ront dif­fi­ci­le­ment conti­nuer à faire finan­cer par le reste du monde un défi­cit com­mer­cial abys­sal ou espé­rer le réduire grâce à la chute sans fin du dollar, sans que cela fasse écla­ter de nou­velles ten­sions avec la Chine et l’Europe. Les dys­fonc­tion­ne­ments struc­tu­rels de l’Union euro­péenne vont eux aussi appa­raître dans toute leur clarté. Enfin, le mode de crois­sance des pays émer­gents, qui misent tout sur les expor­ta­tions, va éga­le­ment mon­trer ses limites.

2008 va ainsi per­mettre de com­prendre le contenu social de la confi­gu­ra­tion actuelle de l’économie mon­diale : ses dés­équi­libres ren­voient au carac­tère pro­fon­dé­ment inéga­li­taire des arran­ge­ments sociaux qui la sous-tendent. Au-delà des dif­fé­rences évi­dentes qui existent entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe, ces trois grands pôles ont un trait fon­da­men­tal en commun qui est la baisse régu­lière de la part des richesses qui revient à ceux qui la pro­duisent. C’est cette ten­dance qui crée le sur­en­det­te­ment et le défi­cit aux Etats-Unis, le chô­mage en Europe, ainsi que la prio­rité aux expor­ta­tions et la sur­ac­cu­mu­la­tion en Chine.

Le moyen qui per­met­trait de dégon­fler la sphère des échanges mon­dia­li­sés et de résor­ber les dés­équi­libres mon­diaux, est au fond par­tout le même : il consis­te­rait à recen­trer l’activité éco­no­mique sur la demande inté­rieure, autre­ment dit sur la satis­fac­tion des besoins sociaux. Mais il fau­drait pour cela une remise en cause radi­cale des ten­dances actuelles d’un « pur capi­ta­lisme », et même une réces­sion ne suf­fi­rait pas à enclen­cher une réorien­ta­tion spon­ta­née.


Source : Politis n°990, 21 février 2008

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