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Capital contre climat : une contribution écoféministe

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Ce texte a été présenté à la Grande conférence Climat contre capital : quelles issues possibles ? le 30 mai 2025 dans le cadre du colloque La Grande Transition 2025 à Montréal.

Tout d’abord, je veux dire que ce sujet, Climat contre capital, dans la période actuelle, a pris une acuité incroyable, en même temps qu’il est dramatiquement mis de côté. Je veux dire aussi que je parle d’un point de vue de militante, militante féministe et écoféministe, et non d’universitaire.

C’est un capital pur et dur qui a pris le pouvoir, et qui cherche à s’imposer au monde entier. Il a mis à sa tête un magnat qui s’est proclamé roi et maitre des nations. Magnus 1er détruit méthodiquement des politiques et des acquis – enfin ce que nombre d’entre nous avons pris pour des acquis, souvent chèrement gagnés, de démocratie, de justice, d’environnement.

Nous sommes bousculéꞏes, et pour le moment presque impuissantꞏes devant ce qui arrive. Oui, il y a des tentatives de résistance, mais en réalité, aujourd’hui, les destructions sont à peine retardées dans certains domaines alors que partout où la royauté avance, les dégâts s’accumulent et leurs effets à long terme sont déclenchés alors même que nous voudrions revenir en arrière.

Ce Magnus et son insolente et richissime oligarchie détruisent l’environnement. L’environnement total, dans ses trois dimensions habituelles et dans la quatrième : le changement climatique, la perte de biodiversité, la pollution ET la société humaine. Faut-il le dire et le redire, la société est une dimension incontournable de notre environnement, un facteur de plus en plus important dans l’écologie de la planète : autant dans la destruction de son équilibre que dans la réparation qu’on peut tenter d’y apporter. Il faut penser société dès qu’on parle d’écologie : l’anthropocène est une description pertinente, comme les termes de capitalocène et d’androcène.

Les connexions

Le premier point que je veux établir, ce sont les connexions. Tout est relié. C’est le sens même de l’écologie, comprendre et respecter les liaisons de tout ce qui existe. C’est vrai biologiquement, et c’est vrai socialement, c’est vrai dans le croisement de la nature et de la culture, dans la rencontre du biologique et de l’artefact.

J’en fais mon point de départ. Nos luttes environnementales ne doivent plus séparer ce qui serait « la nature » et ce qui est social. En bref, le déséquilibre écologique vient de l’action humaine, toutes les dégradations écologiques impactent des êtres humains à des degrés divers, aucune transition écologique positive ne peut s’effectuer sans l’implication consciente et consentante des groupes humains qui sont concernés.

Si, comme je le pense, l’implication volontaire des sociétés humaines est nécessaire à une action écologiquement bienfaisante, on est donc devant un énorme problème. Car le Capital, celui-là même qui détruit, occupe tout l’horizon. Celui de la vie réelle et celui de la vie rêvée.

La vie réelle : la subsistance et le soin

Le Capital occupe l’horizon de la vie réelle, car il a réussi à marchandiser presque tout ce qui fait la subsistance quotidienne : aliments, vêtements, logements, loisirs, mobilité, soins de santé, instruction. On dirait bien qu’il nous a dépouilléꞏes de toutes nos habiletés de base à fabriquer les objets de notre subsistance pour nous restreindre à les acheter au prix de notre travail rémunéré, un travail qui n’a le plus souvent aucun rapport avec notre vie à nous. L’argent médiatise notre rapport aux ressources vitales, et nous sommes écarteléꞏes entre deux sphères étrangères l’une à l’autre : d’un côté notre activité rémunératrice, de l’autre notre vie propre. Toutes celles et ceux qui ne « gagnent » pas l’argent de leur subsistance sont déconsidéréꞏes, tombent en carence grave ou en dépendance de l’État pourvoyeur.

Cette description omet les activités de soin qui pourtant forment le tissu nourricier de notre vie. Préparer les aliments, s’occuper des vêtements, nettoyer les personnes, entretenir le logement, répondre aux enfants – et d’abord les avoir ces enfants, les porter neuf mois, en accoucher –, parler avec les autres, aimer, s’opposer, soigner les bobos et les invalidités, entretenir des amitiés, fleurir le bout de terrain dehors, participer au comité d’école, avoir une vie sexuelle se soucier de l’état du monde, prendre soin de ce que les « Gazas » et les persécutions politiques font à notre santé mentale personnelle et collective… Tout ce qui n’est pas marchandisable, ou pas encore complètement marchandisé, mais qui est partie intégrante de notre subsistance, est mis de côté.

En fait, oui, il y a un rapport entre notre activité rémunératrice et notre vie propre : c’est celui du temps, du rythme, de l’énergie requise. Pour beaucoup d’entre nous, le travail rémunéré prend un temps considérable et, surtout, nous impose un rythme accéléré et un stress qui viennent sérieusement restreindre notre vie personnelle. Après le travail, que nous reste-t-il comme disponibilité pour les soins ?

La vie rêvée : une vie colonisée

Indisponibles, on s’évade alors dans la vie rêvée, elle aussi occupée par le Capital. Car que sont devenus nos rêves ? Précédés par les écrans, peuplés par la publicité omniprésente, les voilà désormais rêves de consommation : meubles, voyages, autos, spectacles, disponibles en un clic sur nos écrans, modelés par la vue des gens riches et célèbres ou des influenceurs et influenceuses, suggérés par une intelligence artificielle qui nous entraine dans des univers inouïs et tellement alléchants, brouillant la ligne entre le réel et le « transmachinal » – cet au-delà du réel que crée la machine dite intelligente.

Quand non seulement la vie réelle mais aussi la vie rêvée sont colonisées par le Capital, alors le soin de l’environnement et les luttes environnementales semblent impossibles.

Y a-t-il des issues ? Où chercher la motivation ?

Pour attirer les gens dans des actions environnementales positives, quels sont donc nos incitatifs ? Le premier est sans doute la perception des désastres déjà en cours et l’appréhension devant le futur qui se dessine. Or, le Capital a une puissante réponse : la transition technologique. Applaudissez, mesdames et messieurs, la technologie va nous sortir de ce mauvais pas. Les Elon Musk de la terre sont là pour nous montrer la voie de l’avenir, multiplier les énergies non polluantes, virtualiser nos activités, construire des cités dans les étoiles. On peut continuer à vivre comme on vit, nul besoin de sacrifier telle ou telle habitude chère, la technologie évolue et va tout régler. Allez, circulez, consommez !

Pourquoi parler encore des abeilles et autres pollinisateurs en voie de raréfaction ? Pourquoi se faire des peurs avec les océans de plastique ? Redouter les feux de forêt et les sécheresses ? Lutter pour des milieux humides dans nos villes ? Le Capital n’en a que faire, il a vite fait de nous en distraire et d’amener notre attention ailleurs.

Un autre incitatif possible pour les luttes serait le bien-être quotidien : mais en avons-nous encore une idée le moindrement écologique ? L’alimentation saine, les transports sobres, les produits « naturels » ne font pas le poids devant les incitatifs quotidiens de nourriture hypertransformée, les injonctions à la beauté et à la vitesse, ou les contraintes de temps et les transports publics insatisfaisants. Les décisions de changement de mode de vie, personnelles ou collectives, demandent de l’attention, du temps et même de l’argent, alors que nos vies sont déjà hypothéquées par le stress et la consommation tous azimuts.

Il est clair que le Capital a non seulement le pouvoir économique sur la production, mais aussi le contrôle culturel sur la consommation. Nos besoins, nos désirs, nos esprits sont colonisés.

L’aspiration au bien-être quotidien ne tient pas la route devant la tâche énorme qui est devant nous, celle de renverser la vapeur d’un système économique puissant qui échappe à tout contrôle. Il faut même reconnaitre que ce système a lui-même pris le contrôle des leviers qu’on croyait pouvoir utiliser pour lui imposer des limites : le politique, le judiciaire, l’information, la démocratie.

Mais sans doute est-ce la victoire même de l’adversaire qui nous indique la motivation qui fonctionne : c’est la colère et la révolte des populations devant les pertes, les désillusions, le bouleversement de nos modes de vie et même de notre monde. Pertes d’emploi, déqualifications, endettement, transformations des quartiers urbains et des milieux de vie, retrait des interactions humaines dans un tas de domaines, sentiment de pauvreté devant une vie où l’accessoire est devenu coûteusement nécessaire, écarts de richesse grandissants, catastrophes et destructions ici et là… La colère gronde un peu partout, dans les villes et les campagnes, chez les artistes et chez les agriculteurs, chez les jeunes et chez les moins jeunes. La mondialisation et la technologie ont fait miroiter une belle vie facile. Les vingt dernières années ont produit le contraire. Les droites et les extrêmes droites ont su saisir ces désillusions et les transformer en révolte contre les pouvoirs démocratiques. Les gauches n’auraient-elles pas une réflexion à mener au ras des pâquerettes sur leurs stratégies et leur discours ?

Soyons réalistes : les luttes pour le climat sont perçues au mieux comme secondaires par rapport à l’économie, sinon même comme nuisibles, trop dispendieuses, au pire comme créées de toutes pièces pour manipuler le peuple.

Une mobilisation à alimenter

Pourtant, on peut constater que l’environnement est mobilisateur dans l’opinion publique. Il a mobilisé de très grandes foules dans la rue. Il réunit des militantes et militants au-delà du silo de leur « cause principale ». Autour du climat existe un état d’alerte qui est alimenté par des réseaux bien organisés et documentés. En dehors des milieux climatosceptiques, tout le monde est d’accord – en principe – pour réduire les gaz à effet de serre, protéger la biodiversité, récupérer, recréer des liens sociaux. Cet accord ne diminue pas, au contraire : les changements climatiques provoquent de plus en plus de catastrophes à toute échelle, constamment médiatisées, ce qui entretient l’actualité et l’intérêt pour le sujet. D’une façon ou d’une autre, une immense partie de la population se sent concernée par la crise environnementale.

Ici, je reviens aux connexions. Il me semble qu’on pourrait donner à voir – en commençant par le voir nous-mêmes – comment les bouleversements qui affectent le climat, la nature et la société sont reliés entre eux. Et cela, en partant des insatisfactions et de la colère dont on vient de parler, dans des réflexions accessibles, avec un langage non spécialisé, mais en chargeant les mots d’un contenu intense, en apportant des connaissances qui intéressent les gens et en montrant les connexions entre ces crises.

Un exemple d’éveil aux connexions

Je voudrais donner un exemple personnel d’éveil aux connexions : moi qui viens du mouvement féministe, c’est en creusant la question féministe du travail invisible et du travail de soin non rémunéré que j’ai compris l’accointance du capitalisme avec le patriarcat – ou la domination masculine. L’exploitation éhontée des ouvriers a rendu nécessaire d’assigner les femmes au travail domestique pour reproduire la classe ouvrière, c’est-à-dire pour faire des bébés viables et pour nourrir les hommes et en prendre soin quand ils revenaient éreintés du travail. En allant plus loin, j’ai appris par les écrits de Silvia Federici comment Marx a eu un point aveugle dans sa théorie des classes sociales. Il a tout simplement situé les femmes dans la même classe sociale que leurs hommes, alors que leur place par rapport à la production est radicalement différente de celle des hommes. Car en fait, les femmes assurent plutôt la re-production, sur laquelle repose le système de production.

Cette réflexion est synthétisée dans l’image de l’iceberg développée par les féministes : la partie visible du fonctionnement social, l’économie marchande, repose en réalité sur une énorme masse invisible sans laquelle elle ne pourrait pas fonctionner : ce sont les soins gratuits aux personnes, fournis par les femmes et les groupes assimilés. Plus profondément, le tout est porté par la nature, qui fournit la base de toute subsistance. Sans les soins, sans la nature, l’économie coule. C’est ce que signifie l’iceberg.

S’il est difficile de saisir le capitalisme à l’œuvre, c’est la réflexion sur l’écologie qui m’a amenée à comprendre profondément sa dynamique de croissance, jusque-là demeurée théorique pour moi. De même, les liens du capitalisme avec le colonialisme et le racisme sont devenus clairs à partir de la question de la croissance et de l’expansion des marchés.

Tout le monde peut ainsi apprendre à voir les connexions, pourvu qu’on parte des situations vécues, des dominations refusées, des espoirs agissants.

La source féministe

Ici, je propose de nous alimenter à une source féministe qui s’est conjuguée à l’écologie, une source écoféministe.

Le féminisme qui consiste à rechercher l’égalité de droits entre les femmes et les hommes, ou entre les genres, a heurté sa limite : plusieurs féministes ont compris que si les droits sont une voie vers la vie bonne, cette voie est sans issue dans le monde actuel. Changeons donc le monde, disent-elles, construisons un monde qui ne repose pas sur des dominations. Les patriarcats, les oligarchies, le capitalisme colonisateur, les racismes, nous voulons les détrôner.

Nous – et maintenant je parle de nous, les femmes –, nous nous inspirons, dans les Amériques du moins, du buen vivir autochtone, de la connexion à la nature porteuse, au territoire qui fournit la subsistance, aux origines et aux sept générations à venir. À travers le foisonnement technologique, nous cherchons à recréer les liens de base entre les humains, avec les autres vivants et avec la planète.

Nous avons travaillé fort depuis plus de 150 ans à découvrir les racines des violences qui s’exercent contre nous. À valoriser ce que nous savions faire de plus précieux et que la société pourtant méprisait : prendre soin de la vie. Assignées à ce travail par le pouvoir capitaliste et patriarcal, nous avons développé, en le pratiquant, des savoir-faire, des capacités d’attention et de perception, des sensibilités jouissantes qu’il nous importe de mettre en œuvre dans une vision « dé-capitalismée ». Depuis que nous ouvrons d’autres portes, nous avons aussi acquis les savoirs, les qualités professionnelles et les habiletés politiques dont nous avions été écartées. Et nous avons bouleversé les relations de genre, refusant l’infériorité, apportant notre force, créant de nouvelles formes de rencontre.

Même si nous avons accédé à tous les domaines de la vie collective, nous sommes encore les principales responsables de la reproduction humaine et de la vie domestique. C’est donc partout que nous recevons de plein fouet les impacts des destructions environnementales. Au sud et au nord de la planète, nous constatons les dommages, réparons les pots cassés dans la vie quotidienne et tâchons d’inventer des façons viables d’assurer la subsistance humaine, en joignant le soin des gens et de la planète. Les femmes ont conjugué leur prise d’autonomie et leur action écologique depuis des dizaines d’années, ce qui touche l’ensemble de leur vie pratique et affective. Elles s’impliquent dans des actions et des mouvements écologiques dont la plupart sont en relation avec la base de la vie, la subsistance. Elles sont impliquées politiquement et scientifiquement.

Sommes-nous loin de la colère et de la révolte que j’ai nommées plus haut comme motivation pour l’action ? Au contraire : ne nous méprenons pas sur les formes que prend la colère. Elle brise des chaines et transforme le monde autour d’elle, mais lorsque son but est d’améliorer la vie, elle ne prend pas les armes, elle agit, elle invente, elle prend soin différemment.

Pour terminer

En conclusion, plusieurs formes de résistances et de luttes écologiques sont nécessaires pour faire face à la crise qui sévit et qui s’aggrave. Ceci est un plaidoyer pour l’une d’entre elles, un écoféminisme construit par l’expérience trop longtemps ignorée d’une moitié de l’humanité. Cet écoféminisme invite à mettre au centre de nos visées écologiques le souci d’une vie humaine riche de connexions avec les vivants et avec la planète qui les porte.

Et en terminant, merci à toutes les militantes qui m’ont guidée et inspirée dans les dernières décennies.

Merci à toutes les autrices féministes qui ont su nourrir ma réflexion par des écrits où l’expérience donne naissance à de la théorie qui en retour vient éclairer l’action. Je n’en mentionnerai ici que trois, celles qui ont formulé la perspective de la subsistance que j’adopte : Maria Mies, Vandana Shiva et Veronika Bennholdt, par leurs livres Écoféminisme et La subsistance[1].

Par Élisabeth Germain, féministe, écoféministe et sociologue. Elle est membre du comité Femmes et écologie du Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale et du Collectif écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire.


  1. Maria Mies et Vandana Shiva, Écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1998, traduction de Ecofeminism, Londres, Zed Books, 1993 ; Maria Mies et Veronika Bennholdt, La subsistance. Une perspective écoféministe, Paris, Éd. La Lenteur, 2022, traduction de l’édition anglaise de 1999. La version originale allemande est sortie en 1997.

    Ces deux ouvrages restent extraordinairement pertinents. Le premier comporte plus de critique épistémologique, le langage du second est peut-être plus relié à l’action pour des lectrices et lecteurs aujourd’hui, mais les deux déploient les mêmes enjeux critiques qui éclairent étonnamment la conjoncture actuelle.

 

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