L’unité est une multitude de combats

Isabelle Garo, extraits de Communisme et stratégie, Éditions Amsterdam, 2019

 

Parcourons brièvement l’ agenda stratégique prenant acte des dilemmes qui paralysent aujourd’hui la reconstruction politique de l’alternative : pragmatisme à courte vue ou horizon ultime ; contournement de la question de l’État ou intégration institutionnelle ; dispersion des luttes ou unité décrétée d’en-haut. La question de la refonte d’une perspective mobilisatrice est une tâche collective, à placer comme telle au centre des urgences et qui incombe aux forces sociales et politiques. En vue de simplement esquisser la possibilité d’un tel travail stratégique, on proposera l’hypothèse de sa double articulation autour du rapport théorie et pratique d’une part, et autour de la question de l’unité des protestations sociales comme processus en devenir d’autre part, centré autour d’une conception large mais clivante de la lutte de classe. Ces deux dimensions, qui se sont révélées être au coeur de la réflexion de Marx en son temps, sont à réactiver non comme des thématiques séparées mais comme des axes fondamentaux de l’engagement militant, au-delà des frontières des organisations existantes mais aussi par leurs moyens. On reprendra rapidement à partir de cet angle unitaire les orientations cardinales de l’alternative explorés par ce livre : l’État et le parti, la propriété et le travail, mais aussi les questions de race et de genre, de l’écologie et de l’antifascisme[1].

État et parti

L’opposition, datée mais persistante, entre ceux qui affirment qu’il faut contourner la question de l’État  et ceux qui considèrent qu’il faut s’en emparer par la voie électorale doit laisser place à une ressaisie plus élaborée de la question institutionnelle : il faut envisager la conquête du pouvoir d’État, comme condition impérative d’une transformation qui ne s’y résume pas. Elle doit être pensée comme processus long, mais supposant d’engager immédiatement sa critique et sa transformation radicales, pour permettre sa réappropriation et sa transformation en instance de coordination et de planification véritablement démocratiques. Si une telle perspective n’a rien d’imminent, la discuter dès à présent, concevoir et élaborer cet assaut d’un nouveau genre face à ce qui n’est plus un Palais d’Hiver prêt à tomber, mais une machinerie étendue et complexe, implique de redéployer, par exemple, les luttes de défense des services publics autour de cet objectif de démocratisation mais aussi à partir d’une réflexion collective sur leur réorganisation démocratique et leur financement.

Il s’agit d’ancrer leur rationalité supérieure dans la reconstruction d’une culture de la solidarité en même temps que dans l’élaboration d’un projet de société global et offensif. Ainsi en Grèce de fortes et durables mobilisations sociales avaient permis la mise sur pied d’initiatives novatrices dont des dispensaires autogérés oeuvrant à la redéfinition concrète de la médecine sociale, la capitulation du gouvernement Tsipras n’ayant pas permis l’expansion de cette logique[2]. La transmission et l’analyse de ces expériences au cours de l’histoire et de par le monde sont essentielles à la reconstruction de l’alternative : de telles luttes restent aujourd’hui dispersées et sans lendemain, le néolibéralisme ayant pour trait distinctif de ne pas négocier et de détruire en rafale les conquêtes sociales, engendrant ainsi sidération et accablement[3].

Sur ces questions, il importe de revisiter les théorisations qui ont accompagné ces constructions, celles d’Antonio Gramsci on l’a dit, mais aussi celles du dernier Lukács, de Nicos Poulantzas, d’István Mészáros, de Daniel Bensaïd, de Pierre Bourdieu, etc. L’opposition aux politiques néolibérales toujours plus dévastatrices ne peut plus se contenter de la défense dos au mur des « conquis sociaux »[4] des époques antérieures : il s’agit à la fois de résister et de réinventer, d’analyser la nature et la fonction de tous les appareils d’État, y compris de l’appareil militaire et policier à l’heure du raidissement autoritaire de l’État dit « de droit », des interventions guerrières partout dans le monde, de la lutte anti-terroriste comme moyen de la restriction continue des libertés publiques et de la protestation sociale, mettre en lumière sa dépendance à l’égard des industriels de l’armement[5]. Il faut prendre en compte la transformation néolibérale de l’Etat, son intégration aux institutions transnationales dont il est le relais et qui défont les formes traditionnelles de la souveraineté populaire, aussi limitée soit-elle, attisant la réaction nationaliste, en lui opposant une perspective internationaliste construite autour de la possibilité de rupture nationale avec l’ordre mondial.

A cette fin, il faut intervenir dans les secteurs clés que sont l’énergie, les transports, la santé mais aussi l’école et la culture, dont les structures et les contenus doivent être eux aussi restitués à la réflexion collective et réaccordés à des perspectives véritablement émancipatrices : la réflexion sur les programmes, sur la formation et les conditions de travail des enseignants et des élèves, sur les missions de l’école mais aussi sur le fonctionnement des institutions publiques et privées du savoir et de la culture, sont au cœur des tâches de réappropriation. S’y ajoutent la construction de formes innovantes de production collective de savoir et d’expertise, de portée immédiatement politique, la critique des usages et des détournements de la science, du prétendu capitalisme vert jusqu’aux délires post-humanistes des GAFA, la mise en place d’une intervention éthique démocratique concernant les innovations technologiques et médicales, etc.

Ainsi, s’il est impossible de se contenter des mots d’ordre de conquête de l’appareil d’État, il est tout aussi inopérant de prétendre construire une alternative en le contournant et en désertant par la même occasion les questions de ce que serait une « vraie démocratie », par-delà les formes parlementaires mais au sein d’institutions rénovées. Cette « vraie démocratie » doit bien entendu commencer par se construire au sein même des forces qui la réclament, partis, syndicats, associations, la logique étatique s’y réfractant nécessairement. Bref, il s’agit de prendre enfin au sérieux l’affirmation célèbre que « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »[6], engendrant les formes neuves de leur organisation, laissée en jachère dans la réflexion de Marx.

[1]     Les quelques références indiquées dans les pages qui suivent ne visent qu’à donner un rapide aperçu de la richesse des travaux existants sur ces questions.

[2]     Alexis Cukier, « Après la défaite de Syriza », in : Alexis Cukier et Pierre Khalfa, Europe, l’expérience grecque – Le débat stratégique, Paris, éd. du Croquant, 2015, p. 19.

[3]     Voir Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Arles, Actes Sud, 2008, cette analyse gardant son actualité.

[4]     Selon la forte expression de Bernard Friot.

[5]     Voir Claude Serfati, Le militaire. Une histoire française, Paris, Amsterdam, 2017.

[6]     Karl Marx, Statuts de l’Association Internationale des travailleurs (1864), <https://www.marxists.org/francais/marx/works/1864/00/18640000.htm>