LA DROITE : QUELLES DROITES ?

L’influence politique de la droite chrétienne aux États-Unis et au Canada

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 12 septembre 2020

L’impact de la droite chré­tienne s’est récem­ment fait res­sen­tir lors des élec­tions amé­ri­caines en 2016. En effet, le pré­sident Trump a reçu 81 % de ses appuis de la part d’évangéliques « blancs » se disant « nés de nou­veau » (born again), ce qui consti­tue 61 % des 62 mil­lions d’évangéliques aux États-Unis, soit la moitié des per­sonnes qui ont voté lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles. À deux ans des pro­chaines élec­tions, Trump obte­nait encore ses plus grands appuis de la part de per­sonnes reli­gieuses blanches, soit 69 % des évan­gé­liques, 48 % des per­sonnes des grandes tra­di­tions pro­tes­tantes et 44 % des catho­liques, com­pa­ra­ti­ve­ment à un faible pour­cen­tage de pro­tes­tants noirs (12 %) et de catho­liques non blancs (26 %), selon la firme de son­dage Pew Research[1]. Dès lors, plu­sieurs joueurs poli­tiques asso­ciés à cette droite chré­tienne ont réussi à influen­cer les déci­sions de la Maison-Blanche. Que ce soit l’appui indé­fec­tible à l’État moderne d’Israël par le trans­fert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, la ges­tion de l’immigration à la fron­tière du Mexique et des États-Unis, la dis­cri­mi­na­tion à l’encontre les droits des per­sonnes LGBTQ ou la bataille anti­avor­te­ment qui fait main­te­nant rage dans plu­sieurs États, on retrouve la droite chré­tienne comme archi­tecte de ces poli­tiques et prises de posi­tion. Le poids poli­tique de cette coa­li­tion reli­gieuse s’est aussi mani­festé au Brésil avec l’élection de Jair Bolsonaro, que cer­tains nomment « le messie ». Les son­dages indiquent que 70 % des quelque 56 mil­lions d’évangéliques du Brésil ont voté pour le nou­veau pré­sident[2].

Mais qu’est-ce que la « droite chré­tienne » ? C’est une coa­li­tion reli­gieuse aux visées poli­tiques. Elle est com­po­sée prin­ci­pa­le­ment d’évangéliques et d’intégristes catho­liques et pro­tes­tants ; elle obtient aussi par­fois l’appui des mor­mons et de cer­tains groupes juifs conser­va­teurs. Cette coa­li­tion poli­tico-reli­gieuse se fédère autour de causes telles que l’antiavortement, l’opposition aux droits des LGBTQ et aux cours d’éducation sexuelle, la pro­mo­tion de la prière à l’école et de l’enseignement du créa­tion­nisme (ou du des­sein intel­li­gent), le combat contre l’euthanasie et la pro­tec­tion de la liberté reli­gieuse. La droite chré­tienne vise l’établissement d’un natio­na­lisme chré­tien où les « valeurs » judéo-chré­tiennes sont à la base des lois du pays. Mais qu’en est-il de la droite chré­tienne au Canada ? Une telle coa­li­tion poli­tico-reli­gieuse existe-t-elle chez nous ?

Quelques précurseurs de la droite chrétienne au Canada

La pré­sence de la droite au Canada a fait son appa­ri­tion dans les années 1970 autour des ques­tions de l’avortement et du mariage de conjoints de même sexe. Mais ce n’est qu’en 2005, lors de l’adoption du projet de loi C-38 sur le mariage de conjoints de même sexe – devenu la Loi sur le mariage civil – que les médias ont pris connais­sance des visées poli­tiques de la droite chré­tienne au Canada.

Il faut cepen­dant noter qu’il y a eu des pré­cur­seurs à cette coa­li­tion poli­tico-reli­gieuse, sou­vent asso­ciés au Parti du crédit social en Alberta (de 1935 à 1968), et par la suite au fédé­ral dans les années 1960. En effet, l’Alberta a élu deux pre­miers ministres cré­di­tistes, soit William Aberhart, nommé Bible Bill (1935-1943), et Ernest Manning (1943-1968). Aberhart est devenu poli­ti­cien après avoir été un pré­di­ca­teur évan­gé­lique pen­dant plu­sieurs années. Ernest Manning, qui suc­cède à Aberhart en 1943, a un par­cours simi­laire ; il fut même pro­fon­dé­ment marqué par la dévo­tion reli­gieuse et la vision poli­tique de Aberhart, son mentor. Même lors de ses années en tant que pre­mier ministre de l’Alberta, Manning pour­sui­vait des acti­vi­tés en tant que pré­di­ca­teur à la radio.

À l’échelle fédé­rale, le Parti du crédit social a fait des gains aux élec­tions de 1962 en fai­sant élire 30 dépu­tés, sous la chef­fe­rie de Robert Thompson. Ce der­nier avait une admi­ra­tion pour Aberhart, et il fut encou­ragé par Manning à pro­po­ser sa can­di­da­ture comme chef du Parti du crédit social du Canada. Peu de temps après son élec­tion, Thompson mettra sur pied un petit déjeu­ner de prière heb­do­ma­daire pour les par­le­men­taires, une ini­tia­tive qui don­nera nais­sance à un évé­ne­ment annuel, le petit déjeu­ner de prière natio­nal. Pour Thompson, ces ren­contres avaient pour but de ras­sem­bler dans l’esprit du Christ des dépu­tés d’allégeances poli­tiques et reli­gieuses variées ; elles offraient un lieu où ils pour­raient par­ta­ger leurs valeurs spi­ri­tuelles tout en réflé­chis­sant sur l’héritage spi­ri­tuel du Canada[3]. On observe donc vers la fin des années 1960 la pré­sence de dépu­tés aux valeurs socio­con­ser­va­trices, ce qui ouvrira pro­gres­si­ve­ment la voie à la droite chré­tienne dans les années 1970.

L’entrée en scène de la droite chrétienne au Canada

La libé­ra­tion ou révo­lu­tion sexuelle des années 1960 consti­tue la cause pre­mière de l’émergence de la droite chré­tienne au Canada. Le mili­tan­tisme anti­avor­te­ment et contre les droits des per­sonnes LGBTQ a pris son envol à la suite du « bill omni­bus[4] », pré­senté par Pierre Elliott Trudeau en 1967 et adopté en 1969. La loi entraîna une vive réac­tion poli­tique de la droite chré­tienne en raison de la décri­mi­na­li­sa­tion de l’homosexualité et de la léga­li­sa­tion de l’avortement sous cer­taines condi­tions (dans les cas où la santé d’une femme ou sa vie est mena­cée). En 1974, le révé­rend Ken Campbell, un pré­di­ca­teur bap­tiste de l’Ontario, forme Renaissance Canada, un lobby conser­va­teur anti­avor­te­ment qui s’opposait aussi aux droits des per­sonnes LGBTQ. Campbell se pré­sente à plu­sieurs élec­tions dans les années 1980 et 1990, en par­ti­cu­lier dans une des cir­cons­crip­tions pro­vin­ciales de la ville de Toronto. Il sera aussi le der­nier chef du Parti du crédit social, de 1990 à 1993. Avec l’aide d’artisans de la droite chré­tienne comme Gwen Landolt, fon­da­trice de Real Women of Canada en 1984, Campbell s’opposera farou­che­ment aux acti­vi­tés du Dr Henry Morgentaler par la créa­tion de Choose Life Canada, un autre lobby anti­avor­te­ment. Mais les espoirs de ces mili­tantes et mili­tants chré­tiens s’évanouiront avec l’élection du gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Brian Mulroney à Ottawa, car c’est sous ce gou­ver­ne­ment que les droits des per­sonnes LGBTQ pro­gres­se­ront en 1986 et que les res­tric­tions sur l’avortement seront reti­rées, suite au ver­dict de la Cour suprême en faveur du Dr Morgentaler en 1988. Une nou­velle légis­la­tion anti­avor­te­ment (projet de loi C-43) se verra intro­duite à la Chambre des com­munes en mai 1990, mais sera défaite au Sénat en jan­vier de l’année sui­vante.

C’est aussi durant le pre­mier mandat du gou­ver­ne­ment Mulroney que se for­mera le Parti de l’héritage chré­tien, le seul parti poli­tique anti­avor­te­ment au Canada. Le désen­chan­te­ment de la droite chré­tienne à l’égard du Parti pro­gres­siste conser­va­teur de Brian Mulroney aura aussi pour consé­quence la créa­tion du Parti réfor­miste de Preston Manning – fils d’Ernest Manning – en 1987, qui devien­dra même l’opposition offi­cielle au Parlement du Canada en 1997. L’élection d’un gou­ver­ne­ment libé­ral à Ottawa n’aidera pas la cause de la droite chré­tienne au Canada. En effet, lors du pre­mier mandat des libé­raux de Jean Chrétien, la loi C-33 ajoute l’orientation sexuelle parmi les motifs inter­dits de dis­cri­mi­na­tion à la Loi cana­dienne sur les droits de la per­sonne. Après de tels bou­le­ver­se­ments sociaux pour la droite chré­tienne, sera fondée, en 1997, la Canada Family Action Coalition, un orga­nisme natio­nal voué à l’établissement d’une société saine, morale, qui pro­tège les enfants, honore et encou­rage les mariages et les familles tra­di­tion­nelles.

Une coa­li­tion entre réfor­mistes et pro­gres­sistes conser­va­teurs sera amor­cée par Manning afin d’unir la droite face aux libé­raux. On vou­lait calmer les craintes de la popu­la­tion cana­dienne devant les prises de posi­tion de cer­tains dépu­tés réfor­mistes de confes­sion évan­gé­lique contre l’avortement et les droits des per­sonnes LGBTQ ainsi que par rap­port à leur point de vue sur l’immigration. Le Parti réfor­miste du Canada devient l’Alliance cana­dienne en 2000, avec pour chef Stockwell Day, ancien ministre des Finances en Alberta. En 2002, Stephen Harper pren­dra la tête du parti contre Day lors de la course à la direc­tion. Au cours des années de recons­truc­tion du Parti conser­va­teur, les libé­raux de Jean Chrétien réus­sissent à faire adop­ter à la Chambre des com­munes le projet de loi C-250 qui modi­fie le Code cri­mi­nel au cha­pitre de la pro­pa­gande hai­neuse de façon à inclure le motif illi­cite de dis­cri­mi­na­tion fondée sur l’orientation sexuelle (2003). Cette loi sera accep­tée au Sénat en 2004. Une année plus tard, le gou­ver­ne­ment mino­ri­taire libé­ral de Paul Martin fera approu­ver à la Chambre des com­munes et au Sénat le projet de loi C-38 en vue de la léga­li­sa­tion du mariage des conjoints de même sexe.

Jusqu’à ce jour, les conser­va­teurs n’ont pu modi­fier cette série de poli­tiques en faveur de l’avortement et des droits des per­sonnes LGBTQ, même sous les man­dats de Stephen Harper, de 2006 à 2015. Depuis la vic­toire de Justin Trudeau et des libé­raux en 2015, la droite chré­tienne tente de retrou­ver son ins­pi­ra­tion. Elle s’oppose sans réserve aux poli­tiques du gou­ver­ne­ment Trudeau en matière d’avortement, des droits des per­sonnes LGBTQ et d’immigration. Les groupes de droite chré­tienne au Canada n’ont mani­fes­te­ment pas les mêmes res­sources que leurs homo­logues amé­ri­cains. Néanmoins, ils tentent tou­jours de ral­lier des gens à leurs causes.

Il ne faut donc pas penser que cer­tains débats géné­rés par la droite chré­tienne aux États-Unis n’ont pas d’incidences au Canada. En effet, la sortie récente du film Unplanned[5] montre bien que cette coa­li­tion poli­tico-reli­gieuse est bien active chez nous. Encore aujourd’hui, cer­tains lob­bies chré­tiens livrent un combat effréné contre l’avortement. Des groupes comme Campaign Life Coalition, avec ses 200 000 membres, et RightNow tra­vaillent à faire élire des can­di­dates et des can­di­dats anti­avor­te­ment. Ils ont sou­tenu des can­di­da­tures des partis conser­va­teurs pro­vin­ciaux de l’Ontario et de l’Alberta. La droite chré­tienne en Ontario s’est d’ailleurs féli­ci­tée pour la vic­toire de Doug Ford. En effet, Ford s’est rapi­de­ment asso­cié à des per­son­na­li­tés du mou­ve­ment évan­gé­lique au Canada et fai­sait de nom­breuses appa­ri­tions dans leurs églises au cours de la cam­pagne élec­to­rale. Cela témoigne des efforts déployés par le Parti conser­va­teur de l’Ontario pour obte­nir le sou­tien des chré­tiens aux valeurs socio­con­ser­va­trices. Pour cer­tains can­di­dats du gou­ver­ne­ment Ford, comme Sam Oosterhoff, âgé de 21 ans, député pour la région de Niagara-Ouest, le débat sur l’avortement est un débat sur les droits humains. Oosterhoff sou­haite rendre impen­sable l’idée même d’avoir un avor­te­ment d’ici une tren­taine d’années au Canada.

Sur quelle théologie s’appuie la droite chrétienne ?

La droite chré­tienne est essen­tiel­le­ment ancrée dans le « domi­nio­nisme », une théo­lo­gie du pou­voir poli­tique. Cette idée vient d’une inter­pré­ta­tion par­ti­cu­lière d’un pas­sage du livre de la Genèse (1 : 26-28) où Dieu ordonne à l’être humain de domi­ner la terre et de l’assujettir. Cette théo­lo­gie fut gran­de­ment popu­la­ri­sée au moyen d’une mou­vance appe­lée le « recons­truc­tion­nisme chré­tien », fondé par Rousas J. Rushdoony dans les années 1960. Ce cou­rant domi­nio­niste prône l’établissement de la loi divine (théo­no­mie) pour gérer la société et la poli­tique. Rushdoony recon­nait la sévé­rité de la loi de Dieu et admet que la puni­tion exigée pour l’adultère et autres trans­gres­sions est la mort par lapi­da­tion. Selon lui, les chré­tiens n’ont pas été appe­lés à se reti­rer du monde, mais à y demeu­rer pour le conqué­rir. Pour ce faire, ils doivent donc se mobi­li­ser poli­ti­que­ment en vue d’effectuer une trans­for­ma­tion morale de la société.

On a vu à l’œuvre la mobi­li­sa­tion poli­tique envi­sa­gée par Rushdoony lors des élec­tions amé­ri­caines de Jimmy Carter et de Ronald Reagan. Le « domi­nio­nisme », cette théo­lo­gie du pou­voir poli­tique, fut pro­gres­si­ve­ment adopté par des groupes inté­gristes de confes­sion évan­gé­lique, catho­lique et pro­tes­tante de ten­dances escha­to­lo­giques variées (pré-mil­lé­na­riste, post-mil­lé­na­riste ou a-mil­lé­na­riste), et il ser­vira jusqu’à nos jours de jus­ti­fi­ca­tion à la mobi­li­sa­tion poli­tique des chré­tiens aux États-Unis.

Par ailleurs, un domi­nio­nisme de type cha­ris­ma­tique a rem­placé l’austérité du recons­truc­tion­nisme chré­tien. Le cha­ris­ma­tisme est res­pon­sable actuel­le­ment de la plus impor­tante crois­sance du chris­tia­nisme à tra­vers le monde, que ce soit par la montée des groupes pen­te­cô­tistes, de réseaux « apos­to­liques » ou autres églises non déno­mi­na­tion­nelles. Ces com­mu­nau­tés cha­ris­ma­tiques ont dans la plu­part des cas suc­combé à la vision domi­nio­niste de la Nouvelle Réforme apos­to­lique (New Apostolic Reformation). Cette mou­vance a pris nais­sance en 2001 sous la direc­tion de C. Peter Wagner, figure « apos­to­lique » de pre­mier ordre. Le plan de la Nouvelle Réforme apos­to­lique demeure le même – l’établissement du Royaume de Dieu sur terre – mais le tout est refor­mulé dans un lan­gage moderne et hyper­spi­ri­tua­lisé.

La Nouvelle Réforme apos­to­lique vise une trans­for­ma­tion sociale qui s’étend à ce qu’ils appellent les sept mon­tagnes ou sphères de la culture : la reli­gion, l’éducation, l’économie, la poli­tique, les arts, les médias et la famille. Selon les diri­geants « apos­to­liques » de cette mou­vance, la conquête de cha­cune de ces sphères ou mon­tagnes d’influence cultu­relle doit se faire en deux étapes : (1) enta­mer un « combat spi­ri­tuel » contre les forces démo­niaques (les diri­geants) qui contrôlent les sphères d’influence ; (2) mettre en place des « apôtres au tra­vail » qui gra­vi­ront pro­gres­si­ve­ment les som­mets des sept mon­tagnes d’influence, afin de chan­ger les men­ta­li­tés en vue de la trans­for­ma­tion sociale sou­hai­tée.

Il existe une lit­té­ra­ture impo­sante (prin­ci­pa­le­ment anglo­phone) sur le « combat spi­ri­tuel » ; on y détaille les tac­tiques et tech­niques per­met­tant la « prise de pos­ses­sion » des sphères de culture et même de cer­taines régions géo­gra­phiques, en vue de faire adve­nir le Royaume de Dieu sur terre. Selon les pra­ti­ciens du « combat spi­ri­tuel », une guerre se livre actuel­le­ment à plu­sieurs niveaux : (1) le niveau ter­restre, où s’effectue un combat pour la libé­ra­tion de ceux qui sont sous l’emprise démo­niaque ; (2) le niveau occulte, où s’effectue un combat contre les esprits malé­fiques qu’ils asso­cient à la sor­cel­le­rie, au vaudou, au sata­nisme, au nouvel âge, etc. ; (3) le niveau stra­té­gique, où s’effectue un combat contre les « esprits ter­ri­to­riaux » qui contrôlent des zones géo­gra­phiques, des sphères sociales ou des groupes cultu­rels. Pour les tenants du domi­nio­nisme de type cha­ris­ma­tique, l’obtention du pou­voir poli­tique et la mise en œuvre d’une trans­for­ma­tion sociale néces­sitent un enga­ge­ment au niveau stra­té­gique du combat spi­ri­tuel.

Il n’est donc pas éton­nant de voir la mise en dis­cours d’une rhé­to­rique guer­rière où les croyants sont appe­lés à « conqué­rir » et à « prendre pos­ses­sion » de lieux cultu­rels et phy­siques (city taking) pour le Seigneur. L’idée d’une « prise de pos­ses­sion » s’inspire prin­ci­pa­le­ment d’une lec­ture spi­ri­tua­li­sée des récits de conquête de la « terre pro­mise » tirés de l’Ancien Testament. Certains iront même jusqu’à l’élaboration d’une tech­nique de « car­to­gra­phie spi­ri­tuelle » (spi­ri­tual map­ping) afin d’identifier spé­ci­fi­que­ment les forces malé­fiques (ou esprits ter­ri­to­riaux) qui font obs­tacle à la volonté divine pour une ville, une région ou une nation. Après avoir iden­ti­fié les esprits démo­niaques qui opèrent dans les lieux de conquête dési­rés, l’expulsion de ces forces malé­fiques s’effectue de dif­fé­rentes manières. Certains croyants s’engageront dans des « marches de prière » (prayer wal­king) à tra­vers les lieux phy­siques qu’ils estiment être sous l’emprise du diable, d’autres orga­ni­se­ront des « marches pour Jésus » en simu­lant une « prise de pos­ses­sion » sym­bo­lique d’une ville ou d’un lieu pour Jésus.

Ces pra­tiques spi­ri­tuelles ont pour but de pré­pa­rer le ter­rain et d’ouvrir la voie aux « apôtres au tra­vail ». Notons que, pour les « apôtres » en chef de la Nouvelle Réforme apos­to­lique, il n’est pas néces­saire qu’il y ait des conver­sions reli­gieuses de masse pour que s’effectue une trans­for­ma­tion sociale. Par exemple, Lance Wallnau, un des plus influents pro­mo­teurs de la vision des sept mon­tagnes de culture, explique cette stra­té­gie domi­nio­niste en ces termes :

Le chan­ge­ment de culture ou la trans­for­ma­tion des nations ne néces­site pas une majo­rité de conver­sions… Nous avons besoin de plus de dis­ciples aux bons endroits, dans les hauts lieux. Une mino­rité d’individus peut défi­nir le pro­gramme, s’ils sont cor­rec­te­ment ali­gnés et déployés… Le monde est une matrice de sys­tèmes ou de sphères d’influence qui se che­vauchent. Nous sommes appe­lés à péné­trer dans toute la matrice et à enva­hir chaque sys­tème avec une influence qui libère tout son poten­tiel… Le combat livré dans chaque sphère concerne les idées qui la dominent, ainsi que les indi­vi­dus qui ont le plus de pou­voir pour faire avan­cer leurs propres idées[6]. Notre tra­duc­tion.

C’est pré­ci­sé­ment ce type de domi­nio­nisme cha­ris­ma­tique qui semble avoir une main­mise sur la poli­tique aux États-Unis. C’est la manière la plus effi­cace que la droite chré­tienne a trou­vée pour s’infiltrer dans les cou­lisses du pou­voir. Cette stra­té­gie fur­tive a réussi à mobi­li­ser le vote évan­gé­lique « blanc » aux États-Unis et a rendu pos­sible la vic­toire de Bolsonaro au Brésil.

Au Canada, même si le Parti conser­va­teur (PCC) n’est pas sorti vain­queur aux der­nières élec­tions fédé­rales, des groupes appar­te­nant à la droite chré­tienne comme Campaign Life Coalition et RightNow ont néan­moins réussi à faire élire une grande pro­por­tion de can­di­dats anti­avor­te­ment. En effet, plus de la moitié des can­di­dates et can­di­dats élus du PCC, soit 56 %, sont ouver­te­ment anti-choix. Tant qu’il y aura des chré­tiens par­ta­geant les valeurs de la droite chré­tienne, ceux-ci ten­te­ront par tous les moyens de chan­ger les men­ta­li­tés, en s’introduisant pro­gres­si­ve­ment dans les dif­fé­rentes « sphères de la culture » du pays. Avec ses manœuvres fur­tives, la droite chré­tienne a réussi à mobi­li­ser ses membres sur le plan poli­tique grâce aux efforts de pas­teurs et de leurs congré­ga­tions, et aussi avec l’aide de divers groupes chré­tiens et autres ins­ti­tu­tions reli­gieuses.

La droite chré­tienne se croit per­sé­cu­tée et brimée dans ses valeurs et ses liber­tés. Ses membres estiment que la loi divine devrait régir toutes les sphères de la société, y com­pris même la poli­tique. Le danger d’un tel sys­tème poli­tique serait la dis­cri­mi­na­tion envers ceux et celles aux points de vue et modes de vie oppo­sés.

André Gagné est pro­fes­seur agrégé au dépar­te­ment d’études théo­lo­giques à l’Université Concordia


  1. Philip Schwadel et Gregory A. Smith, « Evangelical appro­val of Trump remains high, but other reli­gious groups are less sup­por­tive », Pew Research Center, 18 mars 2019, <www​.pewre​search​.org/​f​a​c​t​-​t​a​n​k​/​2​0​1​9​/​0​3​/​1​8​/​e​v​a​n​g​e​l​i​c​a​l​-​a​p​p​r​o​v​a​l​-​o​f​-​t​r​u​m​p​-​r​e​m​a​i​n​s​-​h​i​g​h​-​b​u​t​-​o​t​h​e​r​-​r​e​l​i​g​i​o​u​s​-​g​r​o​u​p​s​-​a​r​e​-​l​e​s​s​-​s​u​p​p​o​r​tive/>.
  2. Pamela Machado, « Did Brazil’s evan­ge­li­cals put Jair Bolsonaro into office », New Internationalist, 6 novembre 2018, <https://newint.org/features/2018/11/06/did-brazil’s-evangelicals-put-jair-bolsonaro-office>.
  3. Robert N. Thompson, A House of Minorities. The Political Memoirs of Robert N. Thompson, Burlington (Ontario), Welch Publishing, 1990, p. 124.
  4. Ce « bill omni­bus » amen­dait le Code cri­mi­nel cana­dien.
  5. Film amé­ri­cain anti-avor­te­ment pro­duit en 2019 par des groupes chré­tiens. NdR
  6. Lance Wallnau, « The Seven Mountain Mandate » dans Lance Wallnau et Bill Johnson (dir.), Invading Babylon. The 7 Mountain Mandate, Shippensburg (PA), Destiny Image Publishers, 2013, p. 65.

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