LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Comment les néolibéraux ont gagné la bataille des idées… mais l’histoire n’a pas dit son dernier mot

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 13 septembre 2020

Les mots sont la cui­rasse du pou­voir établi.

Marcuse

Le capi­ta­lisme a besoin d’une solide cui­rasse de mots et d’idées pour se rendre accep­table aux yeux de ceux qui en pâtissent… comme aussi à la conscience de ceux qui en pro­fitent. Cette cui­rasse consiste en un cadre de pensée doté d’une logique interne qui a réponse à tout et qui appa­raît comme rele­vant du bon sens. Le libé­ra­lisme est le nom de cette idéo­lo­gie qui décrit, explique et jus­ti­fie le sys­tème capi­ta­liste. Une idéo­lo­gie très astu­cieuse, car elle joue sur l’idée de liberté, la plus grande des aspi­ra­tions humaines.

Depuis son émer­gence au milieu du XVIIIe siècle, le libé­ra­lisme n’a cessé d’être contesté, mais il a sur­vécu à toutes les batailles, pour s’imposer sur toute la pla­nète, à la fin du XXe siècle, sous sa forme la plus extrême, le néo­li­bé­ra­lisme.

I. Comment est née l’idéologie libérale en appui au capitalisme industriel

Les idéo­logues n’ont jamais manqué pour expli­quer la nature, les cycles, les crises, les bien­faits et les méfaits du sys­tème capi­ta­liste, émi­nem­ment pro­duc­tif, mais bru­ta­le­ment inéga­li­taire et rava­geur. Le plus célèbre d’entre eux demeure l’Écossais Adam Smith. Notons que ce phi­lo­sophe, reconnu comme le fon­da­teur du libé­ra­lisme et de la science éco­no­mique moderne, n’était ni un éco­no­miste ni un homme d’affaires, mais un pro­fes­seur de logique et de morale.

Smith publie, en 1776, un essai pion­nier inti­tulé Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Cela se passe en Angleterre, ber­ceau de la Révolution indus­trielle qui prend alors son envol. Il s’agit d’une nou­velle façon d’organiser la pro­duc­tion par une main-d’oeuvre sala­riée, dans des manu­fac­tures nou­vel­le­ment méca­ni­sées, pos­sé­dées et diri­gées par une classe de nou­veaux riches, qu’on appel­lera plus tard les capi­ta­listes.

L’auteur explique que la cause prin­ci­pale de la pros­pé­rité du royaume, c’est la liberté éco­no­mique. Liberté d’entreprendre dans le seul but de faire des pro­fits, sans se sou­cier de l’intérêt géné­ral. Liberté de com­mer­cer sur un marché concur­ren­tiel, libre des inter­ven­tions de l’État. Liberté de s’enrichir et d’accumuler pour inves­tir davan­tage et engran­ger plus de pro­fits qui seront réin­ves­tis, dans une spi­rale sans fin d’accumulation.

Mais alors, si chacun pour­suit égoïs­te­ment ses acti­vi­tés indus­trielles et com­mer­ciales, com­ment expli­quer la pros­pé­rité et l’harmonie qui règnent dans le pays ? Smith ne par­vient à résoudre cette énigme qu’en recou­rant à une cer­taine mys­ti­fi­ca­tion : « une main invi­sible » inter­vient – ô pro­dige ! – pour faire conver­ger la mul­ti­tude des inté­rêts par­ti­cu­liers vers l’intérêt géné­ral. Dans l’aristocratique Angleterre de l’époque, l’exploitation éhon­tée des sala­riés, y com­pris de la main-d’œuvre fémi­nine et enfan­tine, est consi­dé­rée comme fai­sant partie de l’intérêt géné­ral.

Ce cadre d’idées éla­boré par Smith et autres pen­seurs de la même école a un nom : le libé­ra­lisme éco­no­mique. Une idéo­lo­gie éton­nam­ment rési­liente qui a sur­vécu aux ana­lyses déca­pantes de Karl Marx et de Friedrich Engels, au mitan du XIXe siècle.

L’interprétation de Smith, com­plé­tée au début du siècle sui­vant par David Ricardo – le père de la théo­rie du libre-échange – et par les néo­clas­siques du libé­ra­lisme éco­no­mique, s’est impo­sée par­tout en Occident, jusqu’à ce que la Grande Dépression et la menace d’effondrement du capi­ta­lisme, dans les années 1930, ne viennent ébran­ler les cer­ti­tudes.

II. Le libéralisme bridé par le New Deal, le keynésianisme et l’État social

L’optimisme des gens d’affaires est à son comble lorsque, le 24 octobre 1929, le krach de la Bourse de New York sonne la fin de l’euphorie. La crise finan­cière s’internationalise et asphyxie pro­gres­si­ve­ment tout le sys­tème éco­no­mique. De 1929 à 1933, la pro­duc­tion indus­trielle mon­diale chute de 40 %, le com­merce inter­na­tio­nal, de 60 %. Aux États-Unis, le chô­mage culmine à 24 %. Les prix agri­coles accusent une baisse de 30 % à 50 %. Le pro­duit natio­nal brut (PNB) perd 30 % de sa valeur par rap­port à 1930.

Le sys­tème capi­ta­liste, qui depuis 150 ans parais­sait s’autoréguler, gît en panne, inca­pable de se requin­quer. Contrairement à ce que l’on a trop sou­vent écrit, le krach bour­sier n’a pas causé la Grande Dépression. La spé­cu­la­tion effré­née qui régnait sur le par­quet de la Bourse n’en a été que l’élément déclen­cheur. La véri­table cause du krach éco­no­mique doit être cher­chée dans l’insuffisance de la demande étouf­fée par la rapa­cité des grands capi­ta­listes.

Désemparé face à la crise qui per­dure, le Big Business, avouant son échec, sup­plie le nou­veau pré­sident des États-Unis d’intervenir. Franklin Delano Roosevelt, qui s’installe à la Maison-Blanche au début de 1933, est un prag­ma­tique. Il n’attendra pas l’apport de nou­velles théo­ries macroé­co­no­miques pour s’attaquer aux pro­blèmes de chô­mage et de pau­vreté qui ravagent le pays.

Il pro­pose aux dif­fé­rents inter­ve­nants éco­no­miques un nou­veau contrat social : le New Deal. Il s’agit, dans un pre­mier temps, d’un vaste pro­gramme d’infrastructures pour relan­cer l’investissement et sti­mu­ler l’emploi. Il met au pas la finance par diverses mesures et sur­tout par la Loi Glass-Steagall qui sépare les banques d’affaires, dédiées au déve­lop­pe­ment des grandes com­pa­gnies, des banques com­mer­ciales qui font crédit aux entre­pre­neurs et aux ménages. La deuxième phase du New Deal com­pren­dra un train de mesures sociales pré­sen­tées comme des droits et non de l’assistance : assu­rance-chô­mage, règle­men­ta­tion des condi­tions de tra­vail, pen­sions de vieillesse, relè­ve­ment des prix agri­coles, etc.

Sur les entre­faites appa­raît dans le pay­sage uni­ver­si­taire et poli­tique du Royaume-Uni, John Maynard Keynes, l’économiste le plus influent du XXe siècle. Se qua­li­fiant lui-même de pen­seur hété­ro­doxe, il cherche à com­prendre les « cal­culs trom­peurs » qui ont entraîné le monde dans une si pro­fonde dépres­sion. Il conteste le dogme néo­li­bé­ral du marché auto­ré­gu­la­teur. Dans La théo­rie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, parue en 1936, il démontre que l’État doit inter­ve­nir pour remé­dier aux carences du marché, notam­ment dans le domaine de l’emploi et de la dis­tri­bu­tion des reve­nus et de la richesse. Keynes réha­bi­lite le poli­tique.

Mais il aura fallu la catas­trophe de la Deuxième Guerre mon­diale pour que la classe poli­tique l’écoute et remette en ques­tion les dogmes du libé­ra­lisme éco­no­mique. Secoués par ce conflit apo­ca­lyp­tique qu’ils n’ont pas su éviter, les diri­geants se sentent inter­pel­lés : les solu­tions d’après-guerre devront être inédites, sociales et révo­lu­tion­naires pour répondre aux attentes des classes popu­laires dont l’effort de guerre a requis tant « de sang, de sueurs et de larmes[1] ».

Au plus noir du conflit, alors que Londres croule sous les bombes, le pre­mier ministre Winston Churchill appelle un vieil ami, William Beveridge, et lui demande de réflé­chir à un modèle social en phase avec les attentes de la popu­la­tion. Beveridge, homme de cœur engagé de longue date dans les mou­ve­ments sociaux, prend la chose au sérieux. Il consulte Keynes, son allié et com­plice. En novembre 1942, il dépose son rap­port qui recom­mande non seule­ment de sou­la­ger la misère pro­vo­quée par la guerre, mais d’éradiquer les maux endé­miques qui affligent le monde ouvrier : chô­mage, mal­nu­tri­tion, insa­lu­brité des loge­ments, igno­rance, inac­ces­si­bi­lité des soins de santé.

Sitôt élu, en juillet 1945, le gou­ver­ne­ment tra­vailliste de Clement Attlee appli­quera à la lettre les recom­man­da­tions du rap­port Beveridge. C’est la nais­sance du Welfare State : l’État du bien-être ou l’État social – péjo­ra­ti­ve­ment appelé État-pro­vi­dence, dans le but impli­cite de le déni­grer. Ce pro­gramme nova­teur va servir de modèle à de nom­breux pays, dont le Canada. Au début des années 1940, le gou­ver­ne­ment de Mackenzie King, influencé par des dis­ciples de Keynes qui se sont intro­duits dans la fonc­tion publique fédé­rale, com­men­cera à mettre en place les pre­mières mesures de l’État social.

Au Québec, le key­né­sia­nisme sera fraî­che­ment accueilli par les élites poli­tiques, éco­no­miques et ecclé­sias­tiques qui le jugent contraire à la doc­trine sociale de l’Église. Celle-ci prône plutôt une sorte de cor­po­ra­tisme[2] comme solu­tion aux maux de l’époque. Ce n’est qu’avec la Révolution tran­quille, dans les années 1960, que com­men­cera à s’implanter en sol qué­bé­cois l’État social, nourri par une grappe d’intellectuels sortis prin­ci­pa­le­ment de l’École des sciences sociales de l’Université Laval.

Pendant ce temps, alors que le libé­ra­lisme key­né­sien conti­nue de se pro­pa­ger et de s’imposer dans le monde, un for­mi­dable ressac d’idées se trame dans l’ombre…

III. La bataille des idées pour imposer un libéralisme fondamentaliste

Au début des années 1960, les lob­bies d’affaires se rendent compte qu’en plus d’avoir perdu des points sur le ter­rain pro­pre­ment éco­no­mique, ils ont perdu la bataille des idées. C’est alors qu’aux États-Unis, le Parti répu­bli­cain décide d’organiser la riposte. Il lance un vaste pro­gramme de réédu­ca­tion piloté par la Message Machine répu­bli­caine[3] : la Machine à fabri­quer et dif­fu­ser des idées conser­va­trices.

Une cin­quan­taine de fon­da­tions et d’agences dites phi­lan­thro­piques se portent volon­taires pour finan­cer la fabri­ca­tion et la dif­fu­sion d’idées de droite. La somme fabu­leuse de trois mil­liards de dol­lars de l’époque est allouée à des think tanks – réser­voirs d’idées – et à d’autres ins­ti­tu­tions néo­con­ser­va­trices. La cam­pagne de réédu­ca­tion emprunte toutes les voies : publi­cité, articles, pam­phlets, essais, confé­rences, entre­vues, contrôle de mai­sons d’édition, infil­tra­tion des médias – radio, télé­vi­sion, jour­naux, maga­zines –, finan­ce­ment de pro­grammes d’études et de professeur·e·s invi­tés, sub­ven­tions à des chercheur·e·s com­plai­sants.

Une poi­gnée d’économistes fon­da­men­ta­listes consti­tue l’avant-garde de cette contre-offen­sive idéo­lo­gique. Milton Friedman, cofon­da­teur et grand gourou de l’École de Chicago, publie en 1962 un petit livre inti­tulé Capitalism and Freedom, véri­table mani­feste du néo­li­bé­ra­lisme[4]. Friedman y fait l’apologie d’un marché tota­le­ment déré­gle­menté, pré­senté comme la réa­li­sa­tion la plus par­faite de l’idée de liberté. Il conclut à la supé­rio­rité du marché sur la démo­cra­tie poli­tique. S’il faut choi­sir entre la démo­cra­tie poli­tique et le marché, le vrai démo­crate choi­sira le marché, lieu suprême de liberté et donc de démo­cra­tie. Le marché, sou­tient-il, « permet le consen­sus sans la coer­ci­tion. Le marché est de fait un sys­tème de repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle[5] ».

Les intellectuel·le·s regrou­pés autour de Friedman ont long­temps passé pour des idéo­logues excen­triques et mar­gi­naux. Ils ont cepen­dant per­sé­véré, jusqu’au jour où les condi­tions pour réa­li­ser leur pro­gramme se trou­vèrent réunies. Cela s’est pro­duit à la fin des années 1970, quand les mul­ti­na­tio­nales les plus opu­lentes se sont trans­for­mées en trans­na­tio­nal cor­po­ra­tions. Des com­pa­gnies deve­nues si puis­santes qu’elles trans­cendent les États et imposent aux élu·e·s leur vision de la société.

Désormais sous influence, la classe poli­tique va pro­duire des poli­ti­ciennes et poli­ti­ciens imbus d’idées et de croyance néo­li­bé­rales. Les chefs de file pro­vien­dront des deux pays les plus puis­sants de la pla­nète : le Royaume-Uni et les États-Unis. Margaret Thatcher, élue en 1979, et Ronald Reagan, en 1980, feront rapi­de­ment des émules. Partout dans le monde, les poli­ti­ciens adop­te­ront le mot d’ordre de la « Dame de fer » : There is no alter­na­tive – Il n’y a pas d’alternative ! Nos élu·e·s, que l’on croyait voués à la défense du bien commun, s’avouent impuis­sants, forcés de se plier aux règles dis­ci­pli­naires du néo­li­bé­ra­lisme : déré­gle­men­ta­tion, pri­va­ti­sa­tion, libé­ra­li­sa­tion, flexi­bi­lité du tra­vail.

Le néo­li­bé­ra­lisme pousse l’idéologie libé­rale à ses extrêmes limites. Alors que le libé­ra­lisme clas­sique recon­nais­sait la néces­sité d’une cer­taine inter­ven­tion de l’État pour pro­té­ger le marché contre ses propres excès, le néo­li­bé­ra­lisme prône un marché tota­le­ment à l’abri des normes gou­ver­ne­men­tales. Il consi­dère la fonc­tion redis­tri­bu­trice de l’État comme des­truc­trice de la liberté indi­vi­duelle et de l’esprit d’entreprise. Il ne sou­haite pas néan­moins sa dis­pa­ri­tion. Il a besoin d’un État fort pour assu­rer le main­tien de l’ordre, la mise en place d’infrastructures adé­quates et la pro­tec­tion du droit de pro­priété et d’accaparement illi­mité.

Pour être effi­caces, les règles dis­ci­pli­naires du néo­li­bé­ra­lisme doivent être enchâs­sées dans un cadre légal, dûment ava­lisé par les déci­deurs poli­tiques. Au cours des années 1980, les États-Unis ont ima­giné et mis en oeuvre une for­mule inédite de libre-échange qui vien­dra trans­for­mer les idées néo­li­bé­rales en pro­gramme poli­tique. Pour cela, il fal­lait que les diri­geants poli­tiques signent leur abdi­ca­tion. Ils ont effec­ti­ve­ment signé une pano­plie d’accords de néo­libre-échange bila­té­raux, régio­naux et mul­ti­la­té­raux. Traditionnellement, le libre-échange ne s’appliquait qu’aux mar­chan­dises, pro­duits agri­coles excep­tés. Le néo­libre-échange y inclut les ser­vices, les inves­tis­se­ments, la pro­tec­tion des bre­vets et les pro­duits agroa­li­men­taires.

Cette nou­velle orga­ni­sa­tion du monde, qui tend à englo­ber dans la sphère mar­chande toutes les res­sources de la pla­nète et toutes les acti­vi­tés humaines, y com­pris la vie elle-même, a un nom : la glo­ba­li­sa­tion. L’objectif est la créa­tion d’un seul et unique marché pla­né­taire, déré­gle­menté : one single global unre­gu­la­ted market. Aucun régime poli­tique n’a jamais réa­lisé la tota­lité de ce pro­gramme démen­tiel. Cela n’infirme pas pour autant l’utilité pra­tique du credo qui le sous-tend, dont le rôle est de four­nir aux gou­ver­nants un cadre de pensée et un réper­toire com­plet de jus­ti­fi­ca­tions pour l’application de mesures conser­va­trices, anti­so­ciales et anti-éco­lo­giques.

Le néo­li­bé­ra­lisme s’est implanté au Canada et au Québec grâce à l’activisme d’institutions enga­gées à fond dans la lutte en faveur des idées conser­va­trices. Au pre­mier chef, il faut signa­ler le mili­tan­tisme tenace et bien financé du Conseil cana­dien des chefs d’entreprise (CCCE). Se sont joints à cette cam­pagne, de puis­sants think tanks comme l’Institut C. D. Howe et le très conser­va­teur Institut Fraser de Vancouver. À la fin des années 1990, un nou­veau réser­voir d’idées de droite, par­rainé par l’Institut Fraser, prend pied au Québec : l’Institut éco­no­mique de Montréal (IEDM), qui devien­dra le think tank le plus cité au Québec. L’IEDM publie de nom­breuses études et recherches et mul­ti­plie les inter­ven­tions dans les médias qui convergent toutes dans la même direc­tion : l’éloge du sec­teur privé au détri­ment de l’État social. Et consé­quem­ment, appui à la dérè­gle­men­ta­tion, à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices, au par­te­na­riat public privé, à la réduc­tion du « far­deau » fiscal, etc.

Mais le thème de pré­di­lec­tion de l’IEDM demeure le coup de dent contre l’urgence cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale et, en contre­par­tie, la défense des inté­rêts pétro­liers et gaziers. On ne peut s’empêcher de voir dans cet insis­tant néga­tion­nisme la main du puis­sant lobby du pétrole. Cette ques­tion a intri­gué le jour­na­liste André Noël dont les recherches ont démon­tré les liens qui existent entre l’IEDM et des think tanks état­su­niens finan­cés par les magnats du pétrole, dont les frères Charles et David Koch[6]. Des liens non seule­ment idéo­lo­giques, mais de toute évi­dence finan­ciers. L’IEDEM fait partie du réseau de think tanks pro-pétrole Atlas Network, géné­reu­se­ment financé par les fon­da­tions état­su­niennes conser­va­trices. Notons, en pas­sant, que l’IEDM a obtenu de Revenu Canada le statut d’organisme de bien­fai­sance, avec les avan­tages fis­caux cor­res­pon­dants.

Enfin, il n’est pas inin­té­res­sant de sou­li­gner la pré­sence dans la dépu­ta­tion du gou­ver­ne­ment caquiste de Youri Chassin, qui a été éco­no­miste puis direc­teur de recherche à l’IEDM pen­dant de nom­breuses années. Avant d’être adoubé can­di­dat de la Coalition avenir Québec (CAQ) dans Saint-Jérôme, en avril 2018, il a pro­fité de tri­bunes grand public comme invité pri­vi­lé­gié à Radio-Canada et chro­ni­queur au Journal de Montréal. Cet ardent défen­seur des inté­rêts pétro­liers n’a pu être admis dans les rangs caquistes sans qu’il existe une com­mu­nauté de pensée entre lui et le chef de la CAQ. Le peu d’intérêt que mani­feste le gou­ver­ne­ment Legault pour les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux a sans doute des racines idéo­lo­giques plus pro­fondes qu’on ne le pense.

IV. La guerre des idées pour renverser l’ordre néolibéral et sauver notre maison commune

L’ordre néo­li­bé­ral montre aujourd’hui des signes de fai­blesse, comme si les inéga­li­tés et l’accaparement avaient atteint les limites du sup­por­table pour l’humanité et la pla­nète. Forbes, le maga­zine des ultra­riches décom­plexés qui dresse chaque année le pal­ma­rès des mil­liar­daires, les plus grands acca­pa­reurs de la pla­nète, constate dans son édi­tion de mars 2019 que c’est la pre­mière fois depuis la Crise des années 1930 que « la pri­mauté du sys­tème de libre marché [lire : le capi­ta­lisme] est si lar­ge­ment remise en ques­tion ». Pis, « les mil­liar­daires sont deve­nus les têtes de Turc » de la popu­la­tion. Ils se voient de plus en plus décriés, enviés, détes­tés, et de moins en moins admi­rés. De son côté, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) s’inquiète de « la colère gran­dis­sante que pro­voque la montée des inéga­li­tés impu­tables à la mon­dia­li­sa­tion ». Le FMI sou­ligne le danger d’ignorer la per­sis­tance d’« inéga­li­tés exces­sives[7] ». Malgré ses évi­dentes failles, le néo­li­bé­ra­lisme n’en demeure pas moins une force cultu­relle et poli­tique redou­table qui a colo­nisé les men­ta­li­tés de géné­ra­tions entières. « On ne réa­lise pas à quel point il pénètre l’intime de nos esprits », remarque la phi­lo­sophe fran­çaise Barbara Stiegler. Cela explique, conclut-elle, « com­ment, un peu par­tout dans le monde, les gauches de gou­ver­ne­ment ont pu deve­nir néo­li­bé­rales sans le savoir[8] ». Il est fas­ci­nant de consta­ter com­ment cette ana­lyse s’applique aux partis poli­tiques du Canada et du Québec de centre gauche ou de gauche.

Cela signi­fie que l’on ne peut guère comp­ter sur la classe poli­tique pour contrer l’hégémonie néo­li­bé­rale. La bataille va se livrer – se livre déjà – à la base, où « un mil­lion de révo­lu­tions tran­quilles » s’affairent à chan­ger le monde[9]. Cette mul­ti­tude d’initiatives par­tage cer­taines carac­té­ris­tiques essen­tielles : un désir indé­ra­ci­nable d’un monde plus juste et d’une Terre mieux soi­gnée ; une mobi­li­sa­tion citoyenne ; une gou­ver­nance démo­cra­tique ; un déve­lop­pe­ment fondé sur un ancrage ter­ri­to­rial. Il s’agit de construire et de tester ensemble des voies de rem­pla­ce­ment. De là, l’importance d’encourager et de ral­lier les orga­ni­sa­tions comme ATTAC-Québec, le Réseau qué­bé­cois d’intégration conti­nen­tale (RQIC), l’Institut du Nouveau Monde, l’Union pay­sanne, Via Campesina, Nature Québec, Environnement jeu­nesse et des cen­taines d’autres.

La remise en ques­tion du néo­li­bé­ra­lisme ne peut être que radi­cale. Il s’agit de contes­ter non seule­ment les diverses pra­tiques du sys­tème, mais les valeurs mêmes qui le fondent. À celles et ceux qui, par crainte de trop brus­quer l’ordre établi, n’osent aller au bout de leurs prin­cipes et de leurs convic­tions, il convient de rap­pe­ler les leçons que nous ont lais­sées les fon­da­teurs de l’ordre néo­li­bé­ral : (1) ne pas craindre d’aller à contre-cou­rant des idées et des poli­tiques domi­nantes ; (2) n’accepter comme immuable aucune ins­ti­tu­tion, aucune pra­tique ; (3) ne pas édul­co­rer les prin­cipes.

L’histoire n’a pas dit son dernier mot

En 1992, au len­de­main de l’implosion de l’Union des répu­bliques socia­listes sovié­tiques (URSS), Francis Fukuyama publie un essai inti­tulé La fin de l’histoire et le der­nier homme[10]. Selon le poli­to­logue état­su­nien, dif­fé­rents modes d’organisation socioé­co­no­mique et poli­tique ont été explo­rés au fil de l’histoire, jusqu’à ce que le néo­li­bé­ra­lisme s’impose à l’humanité, comme LE sys­tème indé­pas­sable, le plus conforme à ses besoins et à ses aspi­ra­tions. Un quart de siècle plus tard, l’actualité vient démen­tir les pro­phé­ties de Fukuyama. Le néo­li­bé­ra­lisme a conduit l’humanité dans une double impasse délé­tère : les dérè­gle­ments cli­ma­tiques et l’explosion des inéga­li­tés.

Nous le savions : rien n’est éter­nel. Le néo­li­bé­ra­lisme volon­tai­re­ment conçu, promu et défendu par une poi­gnée d’intellectuels a eu un com­men­ce­ment et aura cer­tai­ne­ment une fin… pour autant qu’une réelle déter­mi­na­tion et une stra­té­gie intel­li­gente animent ses oppo­sants et oppo­santes.

Jacques B. Gélinas est socio­logue et essayiste


  1. Selon les mots de Churchill dans son célèbre dis­cours devant la Chambre des com­munes, le 13 avril 1940.
  2. La doc­trine sociale de l’Église prône l’instauration d’institutions réunis­sant ouvriers et patrons qui subor­donnent leurs inté­rêts à ceux de l’entreprise. Ce cor­po­ra­tisme se vou­lait une alter­na­tive au capi­ta­lisme et au socia­lisme.
  3. Voir Lewis H. Lapham, « Tentacles of rage. The Republican pro­pa­ganda mill, a brief his­tory », Harper’s Magazine, sep­tembre 2004.
  4. En fait, il faut situer en 1947 la nais­sance d’une oppo­si­tion orga­ni­sée aux idées key­né­siennes par la créa­tion de la Société du Mont-Pèlerin, sous le lea­der­ship de l’Autrichien Friedrich von Hayek, mentor de Milton Friedman. Celui-ci a par­ti­cipé acti­ve­ment à cette fon­da­tion dans la bour­gade du Mont-Pèlerin, en Suisse.
  5. Milton Friedman, Capitalism and Freedom, Chicago, University of Chicago Press, 1962, p. 23.
  6. André Noël, « Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole », Ricochet, 18 et 19 sep­tembre 2018, <https://​rico​chet​.media/​f​r​/​2​3​3​4​/​y​o​u​r​i​-​c​h​a​s​s​i​n​-​l​a​-​c​a​q​-​e​t​-​l​e​-​l​o​b​b​y​-​d​u​-​p​e​trole> et <https://​rico​chet​.media/​f​r​/​2​3​3​7​/​y​o​u​r​i​-​c​h​a​s​s​i​n​-​l​a​-​c​a​q​-​e​t​-​l​e​-​l​o​b​b​y​-​d​u​-​p​e​trole>.
  7. Agence France-Presse, « Le FMI invite à un chan­ge­ment de cap », Le Devoir, 17 juillet 2019.
  8. Dans un entre­tien à Alternatives Économiques, n° 390, 12 avril 2019, « On sous-estime l’hégémonie cultu­relle du néo­li­bé­ra­lisme », <www​.alter​na​tives​-eco​no​miques​.fr/​o​n​-​e​s​t​i​m​e​-​l​h​e​g​e​m​o​n​i​e​-​c​u​l​t​u​r​e​l​l​e​-​n​e​o​l​i​b​e​r​a​l​i​s​m​e​/​0​0​0​88862>.
  9. Bénédicte Manier, Un mil­lion de révo­lu­tions tran­quilles. Comment les citoyens changent le monde, 2e éd., Paris, Les liens qui libèrent, 2016.
  10. Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le der­nier homme, Paris, Flammarion, 1993.

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