Nationalisme et populisme en Inde

Emanuel Guay et Efe Peker, Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 23, hiver 2020. Respectivement doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et chercheur postdoctoral en sociologie à l’Université McGill.

Plusieurs études se sont penchées, depuis 2016, sur la montée des populismes de droite en Amérique du Nord et en Europe, à la suite, entre autres, de la victoire électorale de Donald Trump et du vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni. Les atteintes aux droits individuels et collectifs qui accompagnent ce phénomène politique, ainsi que les conséquences potentielles de l’importance des partis et mouvements populistes de droite sur la vitalité démocratique des sociétés capitalistes avancées, doivent être analysées et débattues. Nous estimons toutefois qu’une plus grande attention doit être portée à l’étude des populismes de droite qui gagnent présentement en force dans les démocraties du « Sud global », afin d’aiguiser notre regard sur cette vague autoritaire, ses conditions d’émergence et ses effets à court et à long terme.
Nous nous concentrerons ici sur la montée du populisme de droite en Inde, qui nous semble particulièrement importante pour au moins trois raisons. D’abord, l’Inde est le deuxième pays le plus populeux au monde après la Chine et constitue de loin le régime démocratique qui compte le plus grand nombre d’électeurs et d’électrices, près de 900 millions de personnes, soit plus que la population totale du Canada, des États-Unis et de l’Union européenne réunis (environ 880 millions de personnes). De plus, l’Inde est actuellement un des leaders économiques mondiaux et connaît des taux de croissance élevés depuis 2014, notamment dans les secteurs des services et des technologies de l’information. Finalement, l’Inde a été reconnue par l’Institut Brookings comme la démocratie émergente qui a le plus d’influence sur l’ordre géopolitique international, en raison de son poids démographique et économique[1].
Nous nous pencherons sur l’évolution du Bharatiya Janata Party (BJP), un parti populiste de droite au pouvoir depuis 2014, tout en gardant à l’esprit l’importance de l’Inde dans le contexte mondial contemporain. Le BJP a été réélu en avril-mai 2019, sous la direction de Narendra Modi, avec une majorité encore plus importante qu’en 2014. Après plusieurs décennies de domination électorale du Congrès national indien (CNI), associé notamment aux figures du Mahatma Gandhi et de Jawaharlal Nehru, le BJP est parvenu à se tailler une place décisive dans le paysage politique indien au cours des vingt dernières années.
Cette montée du BJP, principale organisation populiste de droite en Inde, est liée au nationalisme religieux. En se réclamant de la majorité hindoue et en présentant ses adversaires politiques comme une élite opposée aux intérêts de cette même majorité, le nationalisme religieux du BJP est parvenu, en tant que stratégie de mobilisation, à rallier une partie importante de la population indienne. Ce nationalisme religieux propose une « démocratie » où règne la majorité ethnoreligieuse, dont les droits auraient été mis à mal par une élite corrompue, des minorités bruyantes (en particulier les communautés musulmanes) et des éléments « antinationaux » tels les militants et militantes de gauche et les organisations non gouvernementales.
Nous soutenons que, dans un contexte où la croissance économique indienne, en hausse depuis le début des années 1990, peine encore à apporter des avantages matériels aux classes sociales les plus démunies en matière d’emploi et de redistribution des revenus, le BJP a mobilisé le nationalisme religieux pour justifier son programme de réformes néolibérales, orienté vers la croissance , le secteur privé et les investissements internationaux. Affirmant que la population indienne ne peut assurer son avancement socioéconomique que par l’économie de marché associée à un imaginaire religieux caractérisé par les notions de discipline, d’épreuve et de sacrifice, le BJP est parvenu à concilier son programme économique et un soutien de masse , ce que n’a pu réaliser le CNI durant son passage au pouvoir de 2004 à 2014.
Par ailleurs, la force d’interpellation du nationalisme religieux et de la politique identitaire promus par le BJP (que nous désignerons ici sous le terme de nationalisme hindou) a été considérablement renforcée par la montée des violences intercommunautaires qui alimentent, depuis les années 1980, le sentiment d’insécurité de la majorité hindoue dans ses relations avec les minorités nationales (musulmanes, chrétiennes, sikhes, tamiles, etc.). La réappropriation de la religion par le BJP nourrit le discours agressif de ce parti, motive ses réseaux de mobilisation et facilite la déification de son chef, Modi, en tant que leader charismatique et « sauveur » de la majorité hindoue. Finalement, la force d’interpellation du nationalisme hindou renvoie également aux stratégies et aux décisions prises durant et après l’indépendance de l’Inde par les leaders politiques gravitant autour du CNI.

La politique néolibérale du BJP

Un fort sentiment de déception à l’endroit des politiques mises de l’avant par le CNI entre 2004 et 2014 alors à la tête d’un gouvernement de coalition (l’Alliance progressiste unie) constitue une première assise du nationalisme hindou du BJP. Les réformes économiques des années 2000, qui visaient la dynamisation du secteur des services, ont entraîné une précarisation des emplois à faible qualification et un accroissement du travail informel. La stratégie de « croissance inclusive » du CNI, destinée à mieux répartir les bénéfices de la croissance économique grâce à des investissements publics créateurs d’emplois dans le domaine de l’innovation et des sciences et technologies, a échoué , d’abord parce qu’elle n’est pas parvenue à une redistribution significative des revenus liés à la croissance économique, mais surtout parce qu’elle a été marquée par une série de scandales de corruption liés à des attributions de contrat frauduleuses. Ces scandales et le mécontentement qu’ils ont provoqué ont eu au moins deux effets positifs sur le BJP : ils ont alimenté les critiques à l’endroit du CNI et ils ont discrédité, aux yeux d’une frange importante de l’électorat indien, les stratégies de développement économique menées par l’État[2]. Ils ont ainsi aidé le BJP à promouvoir son propre programme économique axé sur l’entrepreneuriat privé et avec de fortes connotations religieuses. La montée du BJP à partir de 2014 est notamment due à la capacité de cette formation politique à lier des réformes néolibérales au récit nationaliste hindou (grâce à des thèmes tels le sacrifice national, le rite historique de purification, etc.), et à représenter la situation politique indienne comme une lutte entre un peuple aspirant à une plus grande mobilité sociale et une élite corrompue rassemblée au sein du CNI[3].

Le nationalisme religieux et le populisme de Modi

La récupération du sentiment d’insécurité de la majorité hindoue à l’endroit des violences intercommunautaires constitue la seconde assise du nationalisme religieux du BJP. On peut rappeler à cet égard la partition indo-pakistanaise qui a causé 2  millions de morts et le déplacement de 14 millions de personnes entre 1947 et 1951, l’assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs en 1984 et celui de Ravij Gandhi par un militant tamil en 1991. Il vaut finalement la peine de rappeler les nombreux affrontements entre les communautés hindoue et musulmane en Inde, et les sommets de violence atteints à Bhagalpur en 1989, à Ayodhya en 1992 et au Gujarat en 2002, alors que Modi était le ministre de cet État et que le groupe paramilitaire Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), dont le BJP est le prolongement politique, a pris part au massacre de civils musulmans. Depuis près de 20 ans, le BJP a contribué à la montée des tensions ethnoreligieuses dans le pays et profité des violences de masse pour alimenter sa politique identitaire.
Le discours populiste du BJP assimile aujourd’hui « le peuple » à la majorité hindoue (environ 80 % de la population) et définit « l’élite » comme les politiciens et les intellectuels laïques gravitant autour du CNI, tandis que « les autres » désignent les non-hindous, et tout particulièrement la minorité musulmane (14 % de la population). Ce parti voit les musulmans comme une menace imminente envers la sécurité nationale et les accuse d’être des collaborateurs du CNI et du Pakistan. Le BJP est aussi étroitement lié à un grand réseau d’organisations hindoues, le Sangh Parivar (littéralement « famille des organisations »). Ce dernier regroupe des dizaines d’organismes de la société civile, dont des syndicats, des groupes de paysans, des cercles de lecture, des réseaux de médias et de communication, des associations religieuses, des organismes éducatifs, des groupes économiques et des associations de prestataires de services sociaux. Ces différentes organisations adhèrent toutes à l’idéal de l’Hindu rashtra, soit la fondation d’un État aux caractéristiques hindoues.
Finalement, il faut mentionner l’importance de Modi en tant que force principale du nationalisme hindou. Grâce à une campagne de communication soigneusement orchestrée et portée par les nouvelles technologies, Modi mobilise le symbolisme hindou pour promouvoir une image quasi sacralisée de lui-même comme leader du « peuple ». Quand il était ministre en chef de l’État du Gujarat (2001-2014), Modi a embauché une firme de relations publiques étatsunienne pour l’aider à construire une image de lui-même en tant que champion de l’hindouisme capable d’incarner les intérêts des classes et castes inférieures. Leader « pragmatique », il prétend disposer de la recette miracle pour le développement économique (le « modèle Gujarat »). Aujourd’hui, Modi contourne les médias traditionnels pour communiquer directement avec les gens, notamment par des courriels, des messages par téléphone cellulaire et des applications telles que WhatsApp. Il dispose de sa propre chaîne de télévision (NaMo) et utilise des hologrammes en trois dimensions afin de participer à des rassemblements à plusieurs endroits simultanément. Modi cherche à développer une identification affective avec l’hindouisme par sa tenue vestimentaire, son style linguistique et sa participation aux seules cérémonies hindoues. Dirigeant sanctifié et déifié, Modi centre son image sur un plaidoyer en faveur des entreprises et la force d’un leader mondial destiné à diriger l’Inde de demain, sans toutefois reconnaître pleinement les droits des minorités ou les traditions du pays en matière de pluralité religieuse[4].

Le nationalisme religieux et le legs du CNI

Le succès du BJP repose en grande partie sur des choix stratégiques habiles et une capacité à profiter des faiblesses de ses adversaires. Le parti tire avantage de stratégies conçues par les élites politiques indiennes à l’époque de la lutte pour l’indépendance nationale. L’historien Perry Anderson rappelle que Gandhi, en permettant au CNI de passer d’un groupe d’intellectuels à un parti de masse, a insufflé dans le mouvement de libération nationale un imaginaire religieux centré sur l’« exceptionnalisme indien », et ainsi fait de l’hindouisme la composante centrale de l’identité indienne. Anderson souligne également que la gestion désastreuse par Nehru de la partition indo-pakistanaise et l’annexion par la force du Cachemire ont largement contribué à nourrir l’animosité entre les communautés hindoues et musulmanes, communautés qui ont procuré au RSS et, ultérieurement, au BJP, leur légitimité politique[5]. En somme, le développement et l’essor du populisme de droite en Inde semblent renvoyer tant à des manœuvres politiques habiles qu’à la filiation à des leaders historiques de l’indépendance nationale, à leur répertoire de discours et d’actions dont le BJP et ses alliés tirent désormais profit (en particulier l’hindouisme comme composante centrale de l’identité indienne et la méfiance à l’endroit de la minorité musulmane).

Conclusion

Le BJP est parvenu à s’établir comme une force hégémonique en Inde malgré des débuts modestes en légitimant son programme néolibéral grâce à des références religieuses et en construisant un culte charismatique autour de Modi dans les années 1980. Ce parti a su profiter des violences qui frappent périodiquement les diverses communautés en Inde et les a encouragées à plusieurs occasions.
Il faut souligner que la religion constitue, de nos jours, une référence importante pour plusieurs formations populistes, ce qui leur permet de se constituer un soutien populaire et de se réclamer d’une « majorité morale ». On peut penser ici aux évangélistes étatsuniens de droite, maintenant une composante centrale de l’électorat républicain, ou encore à la montée de l’islamisme conservateur sous la direction de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. La religion constitue donc un des moyens par lesquels les populismes de droite contemporains parviennent à gagner du terrain et à promouvoir une vision tronquée de la démocratie comme simple règne de la majorité, dont les droits et préférences auraient été brimés par une élite politique à la solde de groupes minoritaires[6]. Le cas indien montre que la religion peut être instrumentalisée de plusieurs manières par les populistes afin de donner plus de force à leurs discours, d’élargir leurs réseaux de mobilisation et de sacraliser leur leader.
Il vaut également la peine d’analyser comment les mouvements populistes de droite s’approprient l’histoire et instrumentalisent le passé à des fins stratégiques. Il nous faut réfléchir à la façon dont les organisations et mouvements s’opposant au populisme peuvent puiser, dans des références historiques, les bases sur lesquelles fonder la résistance, sans pour autant tomber dans la nostalgie ou dans un récit historique figé. On peut se demander si l’intérêt des partis progressistes contemporains pour une stratégie dite « populiste de gauche » n’est pas lié à la difficulté qu’ont ces partis à inscrire leur activité dans le sillage des partis de gauche du vingtième siècle, dont les discours portaient sur les dynamiques et tensions de classe[7].
Encourager le développement d’une analyse de classe, qui prenne pleinement en compte d’autres axes d’oppression et d’exploitation tels que le genre et la catégorie ethnoraciale, nous semble propice à stimuler les mobilisations de masse à gauche, et offre une alternative aux modes de constitution d’une majorité politique promus par le nationalisme religieux et les populismes de droite. Les manifestations contre la démolition du Parc Gezi en Turquie gagnent à être lues comme une mobilisation de classe laïque qui s’est opposée à l’alliance entre l’islamisme et les politiques néolibérales sous le gouvernement d’Erdogan[8]. En renouant explicitement avec une analyse de classe, la gauche peut inscrire ses actions dans une trame historique plus large et reconnaître les forces et faiblesses stratégiques des mouvements du siècle dernier. Sans nous offrir de garantie, une telle approche nous aidera à faire face à la montée actuelle des populismes de droite, à leur mobilisation de référents religieux, à leur capacité à tirer profit des inquiétudes et de la précarité socioéconomique des classes populaires, à leur façonnage de leaders charismatiques et à leur appui aux politiques néolibérales.


[1] Ted Piccone, Five Rising Democracies. And the Fate of the International Liberal Order, Washington, Brookings Institution Press, 2016, p. 72.
[2] Pradeep Chhibber et Rahul Verma, « The BJP’s 2014 ‘Modi wave’ », Economic and Political Weekly, vol. 49, n° 39, 2014, p. 51.
[3] Priya Chacko et Kanishka Jayasuriya, « Asia’s conservative moment. Understanding the rise of the right », Journal of Contemporary Asia, vol. 48, n° 4, 2018, p. 535.
[4] Shakuntala Rao, « Making of selfie nationalism. Narendra Modi, the paradigm shift to social media governance, and crisis of democracy », Journal of Communication Inquiry, vol. 42, n° 2, 2018, p. 166.
[5] Perry Anderson, The Indian Ideology, Londres et New York, Verso, 2012.
[6] Nadia Urbinati, « Political theory of populism », Annual Review of Political Science, vol. 22, 2019.
[7] Perry Anderson, « Renewals », New Left Review, vol. 2, n° 1, 2000.
[8] Efe Can Gürcan et Efe Peker, « A class analytic approach to the Gezi Park events. Challenging the ‘middle class’ myth », Capital & Class, vol. 39, n° 2, 2015, p. 333.