Les mouvements sociaux et la construction d’un nouveau sujet historique

Mis en ligne le 24 septembre 2007

La ren­con­tre : « Non à l’ALCA – Une autre Amérique est pos­si­ble », devient une tra­di­tion et fait partie de manière stra­té­gi­que de la mise au monde du nou­veau sujet his­to­ri­que. Nous pou­vons situer ce pro­ces­sus à la fin des années 80, vingt-cinq ans après le Consensus de Washington et dix ans après la chute du mur de Berlin. Un tel pas en avant fut pré­paré par plu­sieurs ini­tia­ti­ves : le PPXXI (People’s Power 21) en Asie, qui réunis­sait plu­sieurs dizai­nes d’ONG et quel­ques mou­ve­ments sociaux asia­ti­ques, la ren­con­tre « inter­ga­lac­ti­que » des Zapatistes à Chiapas contre le néo­li­bé­ra­lisme, L’Autre Davos qui réunit au début de 1999, plu­sieurs mou­ve­ments sociaux de quatre conti­nents à Zurich et à Davos, la semaine même du Forum éco­no­mi­que mon­dial.

Par François HOUTART *

Tout cela débou­cha d’une part sur une chaîne de pro­tes­ta­tion sys­té­ma­ti­que contre les cen­tres de pou­voir global : l’OMC, la Banque mon­diale, le FMI, le G8, le Sommet euro­péen, le Sommet des Amériques, etc. et d’autre part sur les Forums sociaux mon­diaux, conti­nen­taux, natio­naux et thé­ma­ti­ques, lieux de conver­gence de mou­ve­ments et d’organisations lut­tant contre le néo­li­bé­ra­lisme. Les mou­ve­ments sociaux jouè­rent un rôle cen­tral dans ce pro­ces­sus. Il s’agit donc d’esquisser un cadre géné­ral de réflexion sur le dérou­le­ment des évé­ne­ments.

I. Pourquoi un nou­veau sujet his­to­ri­que ?

L’histoire de l’humanité se carac­té­rise par une mul­ti­pli­cité de sujets col­lec­tifs, por­teurs de valeurs de jus­tice, d’égalité, de droit et pro­ta­go­nis­tes de pro­tes­ta­tions et de luttes. Rappelons, par exem­ple, les révol­tes des escla­ves, les résis­tan­ces contre les inva­sions en Afrique et en Asie, les luttes pay­san­nes du Moyen Age en Europe, les nom­breu­ses résis­tan­ces des peu­ples autoch­to­nes de l’Amérique, les mou­ve­ments reli­gieux de pro­tes­ta­tion sociale au Brésil, au Soudan, en Chine.

Un saut his­to­ri­que s’est pro­duit lors­que le capi­ta­lisme a établi, après quatre siè­cles d’existence, les bases maté­riel­les de sa repro­duc­tion que sont la divi­sion du tra­vail et l’industrialisation. Le pro­lé­ta­riat naquit comme sujet poten­tiel, à partir de la contra­dic­tion entre le capi­tal et le tra­vail. Les tra­vailleurs furent soumis au capi­tal au sein même du pro­ces­sus de la pro­duc­tion, avec pour effet que la classe ouvrière fut tota­le­ment absor­bée et en même temps consti­tuée par le capi­tal. C’est ce que Karl Marx appela la sub­somp­tion réelle du tra­vail par le capi­tal.

La nou­velle classe se trans­forma en sujet his­to­ri­que, quand elle se construi­sit au sein même des luttes, pas­sant d’une « classe en soi à une classe pour soi ». Elle n’était pas l’unique acteur, mais bien le sujet his­to­ri­que, c’est-à-dire l’instrument pri­vi­lé­gié de la lutte d’émancipation de l’humanité, en fonc­tion du rôle joué par le capi­ta­lisme. Ce der­nier ne se situait pas uni­que­ment au plan de l’économie, mais il orien­tait aussi la confi­gu­ra­tion de l’Etat-nation, les conquê­tes colo­nia­les, les guer­res mon­dia­les, sans parler de son rôle comme véhi­cule pri­vi­lé­gié de la moder­nité. Evidemment, l’histoire de la classe ouvrière comme sujet his­to­ri­que n’a pas été linéaire. On a connu le pas­sage de mou­ve­ment à parti poli­ti­que et du plan natio­nal au plan inter­na­tio­nal, mais aussi des succès et des échecs, des vic­toi­res et des récu­pé­ra­tions.

Aujourd’hui, le sujet social s’amplifie. Le capi­ta­lisme réa­lise une nou­velle étape de son his­toire. Les nou­vel­les tech­no­lo­gies éten­dent la base maté­rielle de sa repro­duc­tion : l’informatique et les com­mu­ni­ca­tions, ce qui donne à cette der­nière une dimen­sion réel­le­ment glo­bale. Le capi­ta­lisme a besoin d’une accu­mu­la­tion accé­lé­rée pour répon­dre à l’importance des inves­tis­se­ments dans les tech­ni­ques tou­jours plus sophis­ti­quées, pour cou­vrir les coûts d’une concen­tra­tion crois­sante et pour ren­con­trer les exi­gen­ces du capi­tal finan­cier qui, depuis le flot­te­ment du dollar en 1971, s’est trans­formé mas­si­ve­ment en capi­tal spé­cu­la­tif.

Pour ces rai­sons, l’ensemble des acteurs du sys­tème capi­ta­liste ont com­battu tant le key­né­sia­nisme et ses pactes sociaux entre capi­tal, tra­vail et Etat, que le déve­lop­pe­ment natio­nal du Sud (le modèle de Bandoung, selon Samir Amin), le « déve­lop­pe­men­tisme » promu par la CEPAL (l’organe des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment du conti­nent) en Amérique latine et, bien entendu, les régi­mes socia­lis­tes. Commença alors la phase néo­li­bé­rale du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, appe­lée éga­le­ment le Consensus de Washington. Cette stra­té­gie se tra­dui­sit en une double offen­sive contre le tra­vail (baisse des salai­res réelle, déré­gu­la­tion, délo­ca­li­sa­tion) et contre l’Etat (pri­va­ti­sa­tions). Aujourd’hui, nous assis­tons à une recher­che de nou­vel­les fron­tiè­res d’accumulation, face aux crises, tant du capi­tal pro­duc­tif que du capi­tal finan­cier : il s’agit de l’agriculture pay­sanne qui tend à être conver­tie en une agri­cul­ture pro­duc­ti­viste capi­ta­liste, des ser­vi­ces publics qui doi­vent passer au sec­teur privé et de la bio­di­ver­sité, comme base de nou­vel­les sour­ces d’énergie et de matière pre­mière.

Le résul­tats est qu’aujourd’hui tous les grou­pes humains sans excep­tion sont soumis à la loi de la valeur, non seule­ment la classe ouvrière sala­riée (sub­somp­tion réelle), sinon les peu­ples autoch­to­nes, les femmes, les tra­vailleurs des sec­teurs infor­mels, les petits pay­sans, sous l’effet d’autres méca­nis­mes, finan­ciers (prix des matiè­res pre­miè­res ou des pro­duits agri­co­les, ser­vice de la dette exté­rieure, para­dis fis­caux, etc.) ou juri­di­ques (les normes du FMI, de la Banque mon­diale, de l’OMC), tout cela signi­fiant une sub­somp­tion for­melle du tra­vail par le capi­tal.

Un autre effet est que le carac­tère des­truc­teur du capi­ta­lisme (selon l’expression de Schumpeter) prend le dessus sur son carac­tère créa­teur (de biens et de ser­vi­ces). Plus que jamais, le capi­ta­lisme détruit, comme le notait, il y a déjà plus d’un siècle et demi, Karl Marx, les deux sour­ces de sa richesse : la nature et les êtres humains. En vérité, la des­truc­tion éco­lo­gi­que affecte tous les êtres humains et la loi de la valeur inclut toutes les caté­go­ries socia­les. La mer­can­ti­li­sa­tion domine la quasi-tota­lité des rela­tions socia­les, dans des champ de plus en plus éten­dus, comme la santé, l’éducation, la culture, le sport, la reli­gion.

En plus, la logi­que capi­ta­liste pos­sède ses ins­ti­tu­tions. Rappelons tout d’abord qu’il s’agit d’une logi­que et non pas d’un com­plot de quel­ques acteurs éco­no­mi­ques (sinon il suf­fi­rait de les conver­tir et de cor­ri­ger les abus et les excès). Un entre­pre­neur de Santo Domingo, témoin de Jéhovah, disait à propos de ses ouvriers qu’il aimait d’un amour très chré­tien : « J’appelle mes tra­vailleurs des mages, parce que je ne sais pas com­ment ils peu­vent vivre avec le salaire que je leur paie ». Le chan­ge­ment exige une action struc­tu­relle, aujourd’hui glo­ba­li­sée, d’acteurs déter­mi­nés, avec des agen­das précis.
Le capi­ta­lisme mon­dia­lisé pos­sède des orga­nes bien précis : l’OMC, la Banque mon­diale, le FMI, les ban­ques régio­na­les, mais éga­le­ment ses appa­reils idéo­lo­gi­ques : moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale, tou­jours plus concen­trés entre quel­ques mains. Finalement, il dis­pose du pou­voir d’un empire, les Etats-Unis. En effet, le dollar amé­ri­cain est la mon­naie inter­na­tio­nale. Les Etats-Unis sont les seuls à jouir d’un droit de veto au sein de la Banque mon­diale et du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et ils par­ta­gent ce veto au Conseil de Sécurité. Le pays pos­sède un quasi-mono­pole dans le champ mili­taire, avec la haute main sur l’OTAN et la capa­cité de mener des guer­res pré­ven­ti­ves. Il n’hésite pas à inter­ve­nir mili­tai­re­ment en Irak ou en Afghanistan, pour contrô­ler les sour­ces d’énergie. Ses bases mili­tai­res s’étendent dans le monde entier et le gou­ver­ne­ment s’attribue la mis­sion de répri­mer les résis­tan­ces dans l’ensemble de l’univers, n’hésitant pas à uti­li­ser la tor­ture et le ter­ro­risme. Cependant, l’empire a ses fai­bles­ses. La nature se venge, l’opposition anti-impé­ria­liste est aujourd’hui mon­diale. D’autres signaux de fai­blesse per­met­tent à Imanuel Wallenstein de penser que ce qu’il appelle « le long 20e siècle », dominé par le capi­ta­lisme, pour­rait trou­ver sa fin vers la moitié du siècle pré­sent.
Pour toutes ces rai­sons, le nou­veau sujet his­to­ri­que s’étend à l’ensemble des grou­pes sociaux subal­ter­nes, tant ceux de la sou­mis­sion réelle (repré­senté par ce que l’on a appelé par­fois les anciens mou­ve­ments sociaux, que ceux de la sou­mis­sion for­melle (les nou­veaux mou­ve­ments sociaux).

Le nou­veau sujet his­to­ri­que à construire sera popu­laire et plu­riel, c’est-à-dire consti­tué par une mul­ti­pli­cité d’acteurs, mais non par la « mul­ti­tude » dont par­lent Hardt et Negri. Un tel concept est vague et dan­ge­reux, parce que démo­bi­li­sa­teur. La classe ouvrière gar­dera un rôle impor­tant, mais par­tagé. Ce sujet sera aussi démo­cra­ti­que, non seule­ment en fonc­tion de ses objec­tifs, mais éga­le­ment dans le pro­ces­sus même de sa construc­tion. Il sera mul­ti­po­laire, c’est-à-dire construit au départ des divers conti­nents et dans les diver­ses régions du monde. Il s’agit d’un sujet dans le sens plein de mot, incluant la sub­jec­ti­vité redé­cou­verte, ras­sem­blant tous les êtres humains, consti­tuant l’humanité comme un sujet réel (expres­sion de Franz Hinkelammert dans son livre El sujeto y la ley, cou­ronné par le Prix Libertador du Venezuela). Le nou­veau sujet his­to­ri­que doit être capa­ble d’agir sur la réa­lité à la fois mul­ti­ple et glo­bale, avec le sens de l’urgence exigé par le géno­cide et par l’écocide contem­po­rains.

II. Les mou­ve­ments sociaux

Les mou­ve­ments sociaux sont le fruit de contra­dic­tions, aujourd’hui mon­dia­li­sés. Pour deve­nir véri­ta­ble­ment des acteurs col­lec­tifs, ils doi­vent dis­po­ser, selon Alain Touraine, d’un carac­tère d’historicité (situé dans le temps), d’une vision de la tota­lité du champ dans lequel ils s’inscrivent, d’une défi­ni­tion claire de l’adversaire et d’une orga­ni­sa­tion. Ils sont plus qu’une simple révolte (les « jac­que­ries » pay­san­nes) plus qu’un regrou­pe­ment d’intérêts (cham­bres de com­merce), plus qu’une ini­tia­tive auto­nome de l’Etat (ONG).

Les mou­ve­ments nais­sent de la per­cep­tion d’objectifs ser­vant d’orientation à l’action, mais afin de pou­voir exis­ter dans le temps, ils ont besoin de passer par un pro­ces­sus d’institutionnalisation. Des rôles sont créés, indis­pen­sa­bles pour la repro­duc­tion sociale. Ainsi naît une dia­lec­ti­que per­ma­nente, entre fins et orga­ni­sa­tions, avec le danger d’une domi­na­tion de la logi­que de repro­duc­tion sur les exi­gen­ces des objec­tifs. Il existe un nombre infini d’exemples de cette dia­lec­ti­que dans l’histoire.

Ainsi, par exem­ple, le chris­tia­nisme est né, comme le dit le théo­lo­gien argen­tin Ruben Dri, comme « le mou­ve­ment de Jésus », expres­sion reli­gieuse de pro­tes­ta­tion sociale, dan­ge­reuse pour l’empire romain et réprimé par ce der­nier. Il s’est trans­formé par son inser­tion dans la société romaine, en une ins­ti­tu­tion ecclé­sias­ti­que, sui­vant le modèle de l’organisation poli­ti­que cen­tra­lisé, ver­ti­cal et sou­vent allié aux pou­voirs d’oppression. Le poids ins­ti­tu­tion­nel n’a pas tué l’esprit, mais il intro­dui­sit une contra­dic­tion per­ma­nente. Le Concile Vatican II consti­tua un effort de réta­blir la pré­do­mi­nance des valeurs du mes­sage évan­gé­li­que sur le carac­tère ins­ti­tu­tion­nel de l’organisation ecclé­sias­ti­que, mais durant les années qui sui­vi­rent, cet effort fut net­te­ment récu­péré par un cou­rant de res­tau­ra­tion.

Un autre exem­ple est le cas de nom­breux syn­di­cats ouvriers et de partis de gauche. Ils furent des ini­tia­ti­ves des tra­vailleurs ou de milieux popu­lai­res en lutte. Avec le temps, ils se trans­for­mè­rent en bureau­cra­ties, défi­nis­sant leurs tâches en termes essen­tiel­le­ment défen­sifs, c’est-à-dire en fonc­tion de l’agenda de l’adversaire et non du projet de trans­for­ma­tion radi­cale du sys­tème. Dans le cas par­ti­cu­lier des partis poli­ti­ques, c’est la logi­que élec­to­rale qui a pré­do­miné sur l’objectif ori­gi­nel et qui défi­nit les pra­ti­ques, ce qui signi­fie une logi­que de repro­duc­tion et non une pers­pec­tive de chan­ge­ment pro­fond (révo­lu­tion­naire). Ceci n’empêche pas la pré­sence de nom­breux mili­tants authen­ti­ques dans ces orga­ni­sa­tions, mais cela signi­fie que ces der­niers sont sou­vent enfer­més dans une logi­que qui les dépasse.
Cependant, la réa­lité sociale n’est pas pré­dé­ter­mi­née et l’on peut agir sur les pro­ces­sus col­lec­tifs. Pour que les mou­ve­ments sociaux soient en posi­tion de construire le nou­veau sujet his­to­ri­que, il y a deux condi­tions préa­la­bles. Tout d’abord, pos­sé­der la capa­cité d’une cri­ti­que interne, afin d’institutionnaliser les chan­ge­ments et d’assurer une réfé­rence per­ma­nente aux objec­tifs. Ensuite, capter les défis de la mon­dia­li­sa­tion, qui sont à la fois géné­raux et spé­ci­fi­ques au champ de chaque mou­ve­ment : ouvriers, pay­sans, femmes, peu­ples autoch­to­nes, jeu­nesse, bref tous ceux qui sont les vic­ti­mes du néo­li­bé­ra­lisme glo­ba­lisé.

Il y a cepen­dant encore d’autres exi­gen­ces. Des mou­ve­ments sociaux qui se défi­nis­sent comme la « société civile », doi­vent pré­ci­ser qu’il s’agit de la société civile d’en bas, récu­pé­rant ainsi le concept de Gramsci qui la consi­dé­rait comme le lieu des luttes socia­les. Ceci empê­che de tomber dans le piège de l’offensive séman­ti­que des grou­pes domi­nants, comme la Banque mon­diale, pour qui accroî­tre l’espace de la société civile, signi­fie res­trein­dre la place de l’Etat ou encore de par­ta­ger la naï­veté de nom­breu­ses ONG, pour qui la société civile est l’ensemble de tous ceux qui veu­lent le bien de l’humanité. Sur le plan global, la société civile d’en haut se réunit à Davos et la société civile d’en bas à Porto Alegre.

Une autre exi­gence pour la construc­tion du nou­veau sujet his­to­ri­que est d’établir le lien avec le champ poli­ti­que renou­velé. Dans les débuts des Forums sociaux mon­diaux, il exis­tait une réelle crainte vis-à-vis des orga­nes de la poli­ti­que, en partie pour de bonnes rai­sons : refus de l’instrumentalisation en fonc­tion des besoins élec­to­raux ou comme simple outil de partis au pou­voir et en partie à cause d’une atti­tude pro­fon­dé­ment anti-éta­ti­que et même anti-poli­ti­que, sur­tout dans le chef de cer­tai­nes ONG. D’où le succès de la thèse de John Holloway qui se demande com­ment chan­ger les socié­tés sans pren­dre le pou­voir. S’il s’agit d’affirmer que la trans­for­ma­tion sociale exige beau­coup plus que la prise du pou­voir poli­ti­que formel, exé­cu­tif ou légis­la­tif, cette pers­pec­tive est plei­ne­ment accep­ta­ble, mais si elle signi­fie que des chan­ge­ments fon­da­men­taux, tels une réforme agraire ou une cam­pa­gne d’alphabétisation, peu­vent se réa­li­ser sans l’exercice du pou­voir, c’est une illu­sion totale.

Ainsi, les mou­ve­ment sociaux doi­vent contri­buer à la réno­va­tion du champ poli­ti­que, comme l’a bien indi­qué Isabel Rauber dans son livre : Sujetos polí­ti­cos. La perte de cré­di­bi­lité des partis poli­ti­ques est une réa­lité mon­diale et il est urgent de trou­ver la manière de réa­li­ser une recons­truc­tion du champ. Un exem­ple inté­res­sant est celui de la République démo­cra­ti­que du Congo (Kinshasa) ou des mou­ve­ments et des orga­ni­sa­tions de base se sont mobi­li­sés pour l’organisation des élec­tions de juillet 2006. Après 40 ans de dic­ta­ture et de guer­res (au cours des cinq der­niè­res années, il y eut plus de trois mil­lions de vic­ti­mes), les forces popu­lai­res, malgré tous les efforts de frag­men­ta­tion du pays pour contrô­ler plus faci­le­ment les res­sour­ces natu­rel­les, affir­mè­rent la néces­sité de défen­dre l’intégrité de la nation et sau­vè­rent cette der­nière de son déman­tè­le­ment. Par ailleurs, elles inven­tè­rent en même temps des formes de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, conjoin­te­ment à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Des mil­liers d’organisations loca­les, de femmes, de pay­sans, de petits com­mer­çants, de jeunes, de com­mu­nau­tés chré­tien­nes catho­li­ques et pro­tes­tan­tes, se mobi­li­sè­rent pour pré­sen­ter des can­di­dats, liés par un pacte à la com­mu­nauté (des porte-parole et non des repré­sen­tants, comme le dit la loi des Conseils com­mu­naux du Venezuela), au niveau local et pro­vin­cial, avec quel­ques per­son­nes pré­sen­tées au niveau natio­nal, mais sans can­di­dat à la pré­si­dence. Ils esti­maient en effet que le pro­ces­sus devait d’abord se conso­li­der par en bas. C’est une véri­ta­ble recons­truc­tion d’un champ poli­ti­que nou­veau, quasi com­plè­te­ment détruit par les pra­ti­ques (cor­rup­tion et tri­ba­lisme) des partis exis­tants, qui s’est mise en route.

Finalement, il sera très impor­tant pour les conver­gen­ces des mou­ve­ments sociaux de trou­ver la manière d’agglutiner les nom­breu­ses ini­tia­ti­ves popu­lai­res loca­les qui ne se trans­for­ment pas en mou­ve­ments orga­ni­sés, malgré le fait qu’elles repré­sen­tent une part impor­tante des résis­tan­ces (au niveau de vil­la­ges ou de régions, contre la construc­tion d’un bar­rage, contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau, de l’électricité, de la santé, contre la pri­va­ti­sa­tion de forêts en faveur d’entreprises trans­na­tio­na­les, etc.). Il existe des exem­ples, comme à Sri Lanka, MONLAR, l’organisation qui lutte pour la réforme agraire et qui regroupe plus de cent ini­tia­ti­ves loca­les, en plus d’être un mou­ve­ment paysan natio­nal. Ce mou­ve­ment a réa­lisé une accu­mu­la­tion de forces capa­ble d’agir au niveau du pays, comme organe de pro­tes­ta­tion (mani­fes­ta­tions natio­na­les), mais éga­le­ment de dia­lo­gue et de confron­ta­tion avec le gou­ver­ne­ment et la Banque mon­diale.

III. Comment construire le nou­veau sujet his­to­ri­que ?

Plusieurs étapes sont néces­sai­res pour pro­duire le nou­veau sujet his­to­ri­que. La pre­mière condi­tion est d’élaborer une conscience col­lec­tive basée sur une ana­lyse de la réa­lité et sur une éthi­que.

À propos de l’analyse, il s’agit d’utiliser des ins­tru­ments capa­bles d’étudier les méca­nis­mes de fonc­tion­ne­ment de la société et de com­pren­dre ses logi­ques, avec des cri­tè­res qui per­met­tent de dis­tin­guer les effets des causes, les dis­cours des pra­ti­ques. Il ne s’agit pas de n’importe quelle ana­lyse, mais bien de l’appareil théo­ri­que cri­ti­que le plus adé­quat pour répon­dre aux cris de ceux d’en bas. Elle exige une rigueur métho­do­lo­gi­que élevée et une ouver­ture à toutes les hypo­thè­ses utiles à cette fin. Sans doute, l’option en faveur des oppri­més est une démar­che pré­scien­ti­fi­que et idéo­lo­gi­que qui gui­dera le choix du type d’analyse, mais cette der­nière appar­tient à l’ordre scien­ti­fi­que, sans aucune com­pro­mis­sion pos­si­ble. C’est un savoir nou­veau qui aidera à créer la conscience col­lec­tive.

Prenons un exem­ple contem­po­rain. On parle beau­coup des objec­tifs du Millenium déci­dés par les chefs d’Etat à New York en l’an 2000. Qui pour­rait s’opposer à l’élimination de la pau­vreté et de la misère (la pau­vreté abso­lue) ou être en faveur du déve­lop­pe­ment ? C’est pour cela qu’il y eut una­ni­mité. En plus du fait que l’objectif fixé pour l’année 2015 consiste seule­ment a réduire de la moitié l’extrême pau­vreté, ce qui signi­fie qu’il y aura encore dans le monde à cette date plus de 800 mil­lions de pau­vres (c’est déjà une honte, car les moyens de le faire ne font pas défaut)), tout indi­que qu’il sera très dif­fi­cile d’atteindre les objec­tifs prévus. La raison en est l’absence de cri­ti­que de la logi­que qui oriente le modèle déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, qui favo­rise seule­ment les 20% supé­rieur de la popu­la­tion des pays du Sud. Une telle mino­rité croît de manière spec­ta­cu­laire, for­mant une base de consom­ma­tion appré­cia­ble pour le capi­tal et accen­tuant la visi­bi­lité d’une cer­taine richesse. En même temps, les dis­tan­ces socia­les aug­men­tent. Pour com­pren­dre une telle contra­dic­tion, on doit cri­ti­quer le concept même de déve­lop­pe­ment tel qu’il est uti­lisé et dont dépen­dent les cri­tè­res adop­tés pour défi­nir les objec­tifs du Millénium. N’entrent pas dans sa défi­ni­tion, des élé­ments qua­li­ta­tifs tels que le bien-être, l’égalité, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et d’autres encore. C’est pour cela que Marta Harnecker, au Centre Miranda de Caracas, tra­vaille sur la créa­tion d’outils ana­ly­ti­ques, per­met­tant de mesu­rer les cri­tè­res de déve­lop­pe­ment. De fait, les concepts uti­li­sés par le Millenium des Nations unies sont ceux du marché et non de la vie des êtres humains.

Le second élé­ment de la construc­tion d’une conscience col­lec­tive est l’éthique. Il ne s’agit pas d’une série de normes éla­bo­rées dans l’abstrait, mais d’une construc­tion constante par l’ensemble des acteurs sociaux, en réfé­rence à la dignité humaine et au bien de tous. Les défi­ni­tions concrè­tes peu­vent chan­ger selon les lieux et les épo­ques. Quand il s’agit de la réa­lité mon­dia­li­sée, la pers­pec­tive éthi­que devra être éla­bo­rée par l’ensemble des tra­di­tions cultu­rel­les : ce qui est impli­qué dans une concep­tion com­plète (holis­ti­que) des droits humains. L’éthique, dans cette pers­pec­tive, n’est pas une impo­si­tion dog­ma­ti­que, mais une oeuvre col­lec­tive qui pos­sède ses réfé­ren­ces dans la défense de l’humanité.

Le prin­ci­pal acquis des Forums sociaux, en tant que conver­gen­ces de mou­ve­ments et d’organisations popu­lai­res, fut l’élaboration pro­gres­sive d’une conscience col­lec­tive, avec certes, divers niveaux d’analyse et de com­pré­hen­sion, mais incluant une éthi­que à la fois de pro­tes­ta­tion contre tout type d’injustice et d’inégalité et de construc­tion sociale démo­cra­ti­que d’un autre monde pos­si­ble. L’existence des Forums en soi est déjà un fait poli­ti­que, sans comp­ter des autres acquis, tels que la consti­tu­tion de réseaux, l’échange sur les alter­na­ti­ves, le fonc­tion­ne­ment en son sein de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux et la contri­bu­tion d’intellectuels enga­gés.

Après l’élaboration d’une conscience col­lec­tive, le deuxième pas néces­saire est la mobi­li­sa­tion des acteurs plu­riels, popu­lai­res, démo­cra­ti­ques et mul­ti­po­lai­res. Nous ren­con­trons ici l’aspect sub­jec­tif de l’action. Les acteurs humains sont des êtres com­plets et ils n’agissent pas seule­ment en fonc­tion de la ratio­na­lité des logi­ques socia­les. L’engagement est un acte social carac­té­risé par un élé­ment affec­tif fort et même cen­tral. D’où l’importance de la culture, en tant qu’ensemble des repré­sen­ta­tions de la réa­lité et le rôle essen­tiel des innom­bra­bles canaux de sa dif­fu­sion : l’art, la musi­que, le théâ­tre, la poésie, la lit­té­ra­ture, la danse. La culture est un objec­tif, mais aussi un moyen de l’émancipation humaine.
On peut dire la même chose du rôle poten­tiel des reli­gions, où se retrou­vent des réfé­ren­ces exis­ten­tiel­les humai­nes fon­da­men­ta­les : la vie, la mort, en réfé­rence à une foi que l’on peut par­ta­ger ou non, mais qui ne peut être igno­rée. Ce fut pro­ba­ble­ment une des gran­des erreurs d’un cer­tain type de socia­lisme de ne pas en avoir tenu compte. Le poten­tiel reli­gieux libé­ra­teur est réel. Par ailleurs, les reli­gions peu­vent appor­ter éga­le­ment une spi­ri­tua­lité et une éthi­que col­lec­tive et per­son­nelle, indis­pen­sa­ble à la recons­truc­tion sociale.

Le troi­sième élé­ment est consti­tué par les stra­té­gies, afin de construire les trois niveaux d’alternatives. Le pre­mier d’entre eux est celui de l’utopie, dans le sens de ce qui n’existe pas aujourd’hui, mais qui pour­rait être réa­lité demain, c’est-à-dire une utopie non illu­soire, mais néces­saire, comme le disait le phi­lo­so­phe fran­çais Paul Ricoeur. Quelle société vou­lons-nous ? Comment défi­nir le post-capi­ta­lisme ou le socia­lisme ? Ainsi, l’utopie est aussi une construc­tion col­lec­tive et per­ma­nente, non une chose qui tombe du ciel. Elle a besoin pour son accom­plis­se­ment d’une action à long terme : chan­ger un mode de pro­duc­tion ne se fait pas par une seule révo­lu­tion poli­ti­que, même si cette der­nière peut signi­fier le début d’un pro­ces­sus. Le capi­ta­lisme a pris quatre siè­cles pour éta­blir les bases maté­riel­les de sa repro­duc­tion (la divi­sion du tra­vail et l’industrialisation). Construire un nou­veau mode de pro­duc­tion pren­dra évi­dem­ment du temps. Par ailleurs, des chan­ge­ments cultu­rels qui for­ment une part essen­tielle de ce pro­ces­sus, ont un rythme dif­fé­rent de celui des trans­for­ma­tions poli­ti­ques et éco­no­mi­ques.

Les deux autres niveaux, le moyen et le court terme, dépen­dent des conjonc­tu­res, mais ils doi­vent faire l’objet de stra­té­gies concer­tées et réa­li­sées en conver­gence entre acteurs sociaux divers. Ils sont les lieux des allian­ces. Cependant, ce n’est pas la simple addi­tion d’alternatives dans les sec­teurs éco­no­mi­ques, sociaux, cultu­rels, éco­lo­gi­ques, poli­ti­ques qui per­met­tra à un sujet his­to­ri­que nou­veau de s’affermir. Une cohé­rence est indis­pen­sa­ble. Il faut créer des pro­gram­mes en rap­port avec l’utopie. Ce sera éga­le­ment une oeuvre col­lec­tive et non le résul­tat d’un mono­pole du savoir ou des connais­san­ces par une avant-garde dépo­si­taire de la vérité. C’est un pro­ces­sus constant et non un dogme affirmé une fois pour toutes.

De ce point de vue, il est impor­tant de sou­li­gner le carac­tère indis­pen­sa­ble de quel­ques actions col­lec­ti­ves stra­té­gi­ques, même par­tiel­les, mais qui regrou­pent un ensem­ble d’acteurs sociaux divers en une ini­tia­tive signi­fi­ca­tive reliée à la dimen­sion uto­pi­que du projet global. Heureusement, il existe plu­sieurs exem­ples de ce type d’action, dont voici deux exem­ples.

La cam­pa­gne contre l’ALCA en Amérique latine a réunit de nom­breux mou­ve­ments sociaux, depuis les syn­di­cats jusqu’aux orga­ni­sa­tions pay­san­nes, en pas­sant par les femmes et les indi­gè­nes. Des ONG de divers types se sont joints à l’initiative. Dans cer­tains pays, les Eglises ont pris posi­tion contre le traité, en raison de son carac­tère inégal et de ses consé­quen­ces socia­les. On uti­lisa des métho­des très variées pour l’action, jusqu’à l’organisation de réfé­ren­dums popu­lai­res qui récol­tè­rent des mil­lions de signa­tu­res. Un autre exem­ple est le plan alter­na­tif popu­laire de recons­truc­tion après le tsu­nami à Sri Lanka. Le plan offi­ciel, admi­nis­tré par la Banque mon­diale, pré­voyait essen­tiel­le­ment le déve­lop­pe­ment du tou­risme inter­na­tio­nal et ne répon­dait pas aux néces­si­tés de base de la popu­la­tion. Il s’agissait en fait, d’un moyen d’accélérer la poli­ti­que néo­li­bé­rale de dimen­sion mon­diale. C’est pour cette raison que s’est construite une alliance très ample de mou­ve­ments et d’organisations socia­les, y com­pris des ins­ti­tu­tions boud­dhis­tes et chré­tien­nes, pour s’opposer au plan gou­ver­ne­men­tal et pro­po­ser des solu­tions alter­na­ti­ves.

Face à la néces­sité d’une pers­pec­tive d’action au niveau mon­dial, pour construire un sujet his­to­ri­que nou­veau, deux ini­tia­ti­ves com­plé­men­tai­res ont été prises : d’une part le réseau « Pour la défense de l’humanité » fondé à Mexico sous l’impulsion de Pablo González Casanova et qui pos­sède des cha­pi­tres dans plu­sieurs pays, prin­ci­pa­le­ment en Amérique latine et d’autre part, l’« Appel de Bamako », promu par le Forum mon­dial des Alternatives, dont Samir Amin est le pré­si­dent (ini­tia­tive prise à Louvain-la-Neuve en 1996 à l’occasion du 20e anni­ver­saire du Centre Tricontinental et for­ma­li­sée offi­ciel­le­ment au Caire l’année sui­vante), le Forum du Tiers Monde (Dakar), ENDA (une ONG afri­caine) et le Forum social du Mali. Le réseau « Pour la Défense de l’Humanité » a pro­posé, fin 2005, la consti­tu­tion d’un organe pro­mo­teur, des­tiné à réunir et à pro­po­ser des actions com­mu­nes et l’« Appel de Bamako » a défini en 2006, dix thèmes des­ti­nés à penser et à pro­po­ser des acteurs col­lec­tifs et des stra­té­gies, en s’inspirant en grande partie du Manifeste de Porto Alegre, éla­boré par un groupe d’intellectuels durant le Forum social mon­dial de 2005. Ces deux ini­tia­ti­ves com­plè­tent le tra­vail de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux, qui au sein de chaque forum, éla­bore un docu­ment et pro­pose des cam­pa­gnes com­mu­nes (comme la mani­fes­ta­tion contre la guerre de l’Irak, qui en 2003, réunit plus de 15 mil­lions de per­son­nes dans 600 villes du monde).

Finalement, au sein de cette pers­pec­tive géné­rale, on a besoin de vic­toi­res par­tiel­les mais signi­fi­ca­ti­ves. Maintenir l’action, entre­te­nir la moti­va­tion, deman­dent des résul­tats. Il ne s’agit pas de n’importe quel acquis, sinon de ceux qui ont mobi­lisé plu­sieurs acteurs sociaux en une action com­mune, sur des objec­tifs reliés avec une vision d’ensemble et de dimen­sion glo­bale. Il existe éga­le­ment dans ce domaine plu­sieurs exem­ples impor­tants. A nou­veau, on peut citer la cam­pa­gne latino-amé­ri­caine contre l’ALCA. En Europe, le Non au Traité consti­tu­tion­nel éla­boré dans une orien­ta­tion néo­li­bé­rale et en sou­mis­sion aux Etats-Unis dans le domaine mili­taire, est un autre exem­ple. Le rejet avec succès, du contrat de pre­mier emploi en France et l’abandon de la base navale des Etats-Unis de Vieques à Porto Rico, après une longue mobi­li­sa­tion popu­laire, sont d’autres cas exem­pla­tifs. Dans le domaine poli­ti­que, l’élection du pre­mier pré­si­dent indi­gène en Bolivie, pos­sède éga­le­ment une signi­fi­ca­tion très impor­tante de vic­toire sur un plan cultu­rel, social et éco­no­mi­que.

En conclu­sion, nous pou­vons affir­mer que le chemin pour passer de l’élaboration d’une conscience col­lec­tive à la construc­tion d’acteurs col­lec­tifs est déjà tracé et que tout cela annonce l’émergence du sujet his­to­ri­que nou­veau.

François HOUTART
* Conférence donnée lors de la ren­con­tre : « Non à l’ALCA – une autre Amérique est pos­si­ble », La Havane, le 11 avril 2006.

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