Le nouveau mouvement social et la politique

Mis en ligne le 24 septembre 2007

Le nou­veau mou­ve­ment social et la poli­ti­que ? Vaste pro­gramme, comme aurait dit le géné­ral, puis­que trai­ter de cette ques­tion c’est, en somme, abor­der ce qu’il en est aujourd’hui de la contes­ta­tion sociale et poli­ti­que, ce qu’elle apporte de neuf ; mais aussi les pro­blè­mes et dif­fi­cul­tés que cette contes­ta­tion sou­lève et qu’il lui faut affron­ter. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille d’emblée mettre un signe d’égalité entre “mou­ve­ment social” actuel et nou­velle radi­ca­lité. Le nou­veau dans les deux cas est à ques­tion­ner.

Par Roland LEW *

Car les pro­blè­mes sur­gis­sent à chaque pas, à chaque mot : nou­veau, mou­ve­ment (sin­gu­lier ? plu­riel ?), social, poli­ti­que, sans parler de ce qui relie et oppose ces termes. Et plus encore : ce qui relie et oppose les grou­pes et indi­vi­dus, les tra­di­tions mili­tan­tes ou les renou­veaux d’activismes por­teurs de ce que recou­vrent actuel­le­ment ces termes. Rien d’évident donc. Sauf, ce sen­ti­ment par­tagé par beau­coup, refusé par nombre d’autres, que quel­que chose (à défi­nir) d’original, d’important est en train de surgir qui pour­rait revi­ta­li­ser, voire renou­ve­ler la contes­ta­tion de l’ordre exis­tant ; celui là même qui sem­blait plus soli­de­ment établi après l’effondrement du vrai-faux com­mu­nisme. A com­men­cer par un renou­vel­le­ment de géné­ra­tion, on pour­rait même parler d’un saut de géné­ra­tion : des mili­tants, des acti­vis­tes de 50 , 60 ans et plus voient arri­ver et même affluer des jeunes d’une ving­taine d’années, voire des lycéens et des lycéen­nes en demande de quel­que chose de “nou­veau”.

Certains, dont C. Aguiton sont convain­cus qu’il s’agit d’une nou­velle période de la contes­ta­tion, d’un nou­veau cycle de lutte anti­sys­té­mi­que, pour ne pas anti­ca­pi­ta­liste. De sur­croît, cette phase serait por­teuse de dimen­sions nou­vel­les ; et d’une façon ori­gi­nale d’aborder le lan­ci­nant pro­blème de l’auto-émancipation sociale. Tout cela sous une forme qui est encore embryon­naire, qui se cher­che.

Commençons par le com­men­ce­ment, du moins pour la France.Un cer­tain com­men­ce­ment. Et l’on sait que d’un cer­tain point de vue fran­çais tout ce qui est impor­tant ne peut que débu­ter dans la patrie de la Révolution et des Lumières… A partir des grèves de décem­bre 1995, on a parlé d’un mou­ve­ment social. Au sin­gu­lier et en y ajou­tant le terme nou­veau. Cela peut paraî­tre éton­nant. Après tout, le mou­ve­ment social dans une accep­tion com­mune, cela ren­voie à ce qui n’est pas iden­ti­fié aux formes tra­di­tion­nel­les, “ consa­crées ” des actions du monde ouvrier, et plus lar­ge­ment des partis poli­ti­ques ou des struc­tu­res diver­ses pla­cées sous leur influence ou dépen­dance ( les syn­di­cats…). C’est, com­pris ainsi, dans un sens banal, ce qui vient plus direc­te­ment de la société, de cer­tai­nes de ses com­po­san­tes. En réa­lité der­rière les évè­ne­ments de 1995, qui consis­tent avant tout en une action de grève mais sou­te­nue par de larges com­po­san­tes de la société, se sont révé­lées des deman­des, des exi­gen­ces venues de la société et de, façon plus ciblées, de diver­ses caté­go­ries de celle-ci. Une sorte de lutte par délé­ga­tion : la grève des trans­ports exprime les frus­tra­tions d’un monde social débous­solé, mais riche encore de soli­da­ri­tés, et même d’une géné­ro­sité d’une abné­ga­tion qu’on n’attendait plus : une tona­lité nou­velle, un appel d’air, même si tout cela était éphé­mère.

De nou­veaux acteurs sont entrés en scène, après des débuts plus obs­curs, et sont deve­nus audi­bles et visi­bles, y com­pris sur la scène média­ti­que, agis­sant avec et pour des caté­go­ries socia­les “ oubliées ”, pour le moins lais­sées jusque alors à la marge et dans leur mar­gi­na­lité par l’action – l’inaction plutôt – des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques : les chô­meurs, les sans -papiers, les sdf. Un mili­tan­tisme de type nou­veau s’est mani­festé, issu en partie de l’extrême gauche non com­mu­niste ( ledit “ gau­chisme ” post 1968), ou de sec­teurs divers de la société. La recher­che de formes réno­vées, plus dyna­mi­ques, plus démo­cra­ti­ques d’action syn­di­cale dans les entre­pri­ses d’abord publi­ques ont abouti à la créa­tion de nou­vel­les struc­tu­res syn­di­ca­les (SUD), sous l’influence de mai 1968, mais sur­tout en réac­tion à l’affaiblissement du tissu syn­di­cal et à sa forte bureau­cra­ti­sa­tion. Le succès inat­tendu de ces ten­ta­ti­ves a ouvert un espace de pos­si­bi­lité et révélé ou confirmé des atten­tes nou­vel­les venues de caté­go­ries socia­les jeunes. Le lien avec le ou les mou­ve­ments sociaux s’établira à la fois direc­te­ment par une cir­cu­la­tion mili­tante se dépla­çant d’un type d’action à un autre ; mais aussi par ce constat : c’est vers des struc­tu­res ori­gi­na­les syn­di­ca­les et autres qu’un poten­tiel, au départ réel mais modeste de com­ba­ti­vité, que se sont diri­gés ces jeunes géné­ra­tions et non point, ou de moins en moins, vers des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques. La défiance est ainsi visi­ble à l’égard du poli­ti­que, toutes varian­tes confon­dues à gauche et à l’extrême gauche ; c’est là un aspect carac­té­ris­ti­que de l’après mai 1968 qui ne va cesser de pren­dre de l’importance. C’est tou­jours vrai aujourd’hui, alors que les enquê­tes d’opinion ( tou­jours à pren­dre avec pré­cau­tion) confirme un rejet de l’engagement poli­ti­que mais la recon­nais­sance expli­cite du rôle du poli­ti­que. Contradiction ? Sans doute ? Mais sur­tout constat d’un ter­ri­ble passif. Et plus encore, il y a cette inter­ro­ga­tion : quel est le lieu, la meilleure façon de faire de la poli­ti­que, si ce n’est pas le poli­ti­que au sens tra­di­tion­nel, celui qu’on subit, et qui paraît si lar­ge­ment dis­qua­li­fié ?

Dans cette phase nou­velle, des intel­lec­tuels y ont trouvé ou retrouvé des voca­tions un peu per­dues dans les brumes de l’après mai 1968, et ils ont rega­gné une place, un rôle ; ils se sont trou­vés des figu­res de proue : des per­son­na­ges renom­més à pré­sen­ter au grand public, à charge pour eux de réper­cu­ter et d’étendre gran­de­ment l’impact de ces nou­vel­les actions, de ces nou­veaux acteurs, de ces nou­vel­les deman­des. Personne n’a oublié le rôle joué par Pierre Bourdieu, à la fois comme caisse de réso­nance, mais aussi comme acteur impor­tant, par­fois auto­ri­taire, de ce mou­ve­ment. D’autres noms peu­vent être cités ( on ne vou­drait pas faire de jaloux). En bref, le mou­ve­ment social ainsi conçu a pris le relais, un relais ciblé, foca­lisé sur cer­tains thèmes, de l’action défi­ciente, de l’inaction, pour ne pas dire pire, des forces poli­ti­ques de gauche empê­trées dans les jeux, jouis­san­ces, illu­sions et avan­ta­ges, sou­vent très maté­riels, autant que les avan­ta­ges sym­bo­li­ques, liés au pou­voir.

Le mou­ve­ment social, nou­veau ou pas, existe-t-il ? Le sin­gu­lier – comme on disait à gauche le Parti, et tout le monde, même ses oppo­sants, pen­saient , hier, jadis !, le PCF – se jus­ti­fie-t-il plutôt que l’expression, de fac­ture plus tra­di­tion­nelle, qui parle des mou­ve­ments sociaux.

Prenons l’expression bout à bout en com­men­çant par le der­nier terme : la (le) poli­ti­que. Question non de pré­émi­nence évi­dente qu’on lui accor­de­rait d’emblée, et de droit, mais pour des motifs d’antériorité, et aussi d’enjeux, pour cer­tains ancrés, pour le moins, dans des cer­ti­tu­des du siècle écoulé. Car pour les pério­des anté­rieu­res, c’est sans doute l’inverse qui est vrai : l’action, l’agitation sociale appa­raît, dans l’histoire avant l’émergence d’une forme quel­con­que de débou­ché poli­ti­que, du moins pour les oppri­més. Au com­men­ce­ment était l’action, par­fois seule­ment le cri, ou la révolte sau­vage : le non poli­ti­que par excel­lence par les élites consa­crées.

La poli­ti­que donc. Et la poli­ti­que d’opposition au sys­tème, ladite contes­ta­tion radi­cale. Elle a dominé une grande partie de l’histoire des batailles entre les clas­ses et grou­pes sociaux – les formes variées de la lutte des clas­ses, quand celle-ci allait vers des mou­ve­ments vastes -, et a incarné ainsi une com­po­sante pré­pon­dé­rante de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, de ses expres­sions et orga­ni­sa­tions socia­lis­tes et com­mu­nis­tes. Une géné­ra­tion plus tôt, au sortir des évè­ne­ments de mai 1968, c’était là encore une évi­dence que peu auraient osé mettre en ques­tion sans être vic­ti­mes de la risée : l’acmé de l’action “ révo­lu­tion­naire ”, de la contes­ta­tion anti­ca­pi­ta­liste, ou sim­ple­ment de toute action effec­tive, pas­sait par le poli­ti­que, et le poli­ti­que lui-même s’exerçait dans des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques : dans l’action de partis poli­ti­ques : LA Politique au sens moderne.

Ce n’était pas là seule­ment une “ vérité ” venue du bol­che­visme et de l’apport léni­niste, mais cela pro­ve­nait de toutes les varian­tes qui en étaient issues (maoisme, trots­kysme, sta­li­nisme, ou d’autres plus oubliés de nos jours). Plus loin dans le temps cela remon­tait à une bonne part de ce qui avait été éla­boré dans le mou­ve­ment d’idée et pra­ti­ques qui s’étendait de la pre­mière inter­na­tio­nale (AIT) à la 2° inter­na­tio­nale, la matrice du mar­xisme clas­si­que dont l’influence se retrouve dans le bol­che­visme et ce qui vient à sa suite.

Ce n’est que dans des petits cou­rants de l’ultra-gauche que l’on peut trou­ver des concep­tions moins enra­ci­nées dans la néces­sité du poli­ti­que par­ti­daire : notam­ment dans la tra­di­tion conseilliste, donc dans la valo­ri­sa­tion de l’action directe, la prise de pou­voir au niveau des entre­pri­ses par les tra­vailleurs eux-mêmes sans passer par la média­tion d’un parti quel­con­que. Même un groupe comme Socialisme et Barbarie, issu d’une cri­ti­que de gauche du bol­che­visme et du trots­kysme, a accordé une place impor­tante à la ques­tion du parti, comme ins­tru­ment indis­pen­sa­ble de lutte d’auto-émancipation du monde pro­lé­taire. La véri­ta­ble excep­tion – et encore fau­drait-il y regar­der de plus près – c’est l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, dont on sait que, dans l’histoire moderne, il n’a eu qu’un impact limité en dehors de quel­ques cas ( l’Espagne, la France et ?).

L’affaire semble donc réglée : l’action révo­lu­tion­naire qui veut débou­cher sur une issue posi­tive, un succès révo­lu­tion­naire, ou, plus modes­te­ment, mettre en œuvre de réel­les réfor­mes, néces­site cette struc­ture consti­tu­tive du monde moderne : le Parti de classe, ou de regrou­pe­ment des clas­ses oppri­mées. Quel type d’organisation et de parti ? Pour quelle période donnée, et pour quels objec­tifs ? Là les avis diver­gent ; ils ont même divergé à toutes les phases de l’histoire . Que de dif­fé­ren­ces, en effet, à simple titre d’exemple, entre le parti – à l’origine un cou­rant de la social-démo­cra­tie – bol­che­vik russe réel en 1905, 1912, 1917, 1921 et ainsi de suite. Et entre partis com­mu­nis­tes dans les pays divers, à des moments divers. Sans oublier les grou­pes ou partis socia­lis­tes de gauche, l’expérience cas­triste, la mul­ti­pli­cité des trots­kys­mes, et les varian­tes d’ultra-gauches, etc.

Pourquoi cette pré­gnance, cette pré­émi­nence du poli­ti­que : du parti (du groupe poli­ti­que quand on est plus modeste, ou plus réa­liste) ? Car, a-t-on répété à l’envi, tout parti poli­ti­que vise à la conquête du pou­voir, et à son exer­cice, et que seul, à ce niveau d’intention, de projet stra­té­gi­que, la conquête de l’Etat ( même si c’est pour le détruire….en théo­rie), donc la domi­na­tion effec­tive d’un ensem­ble natio­nal ou plu­ri­na­tio­nal peut, ou sem­blait pou­voir assu­rer le succès effec­tif de l’action révo­lu­tion­naire et libé­ra­trice des oppri­més et rendre cré­di­ble la créa­tion – disons : le che­mi­ne­ment, la “ tran­si­tion ” vers – un sys­tème éco­no­mico-social, vers une autre forme de ges­tion du poli­ti­que conforme aux aspi­ra­tions, ou, du moins, aux “ besoins ” et aux “ inté­rêts ” du monde popu­laire ( avant tout de la classe ouvrière). L’histoire socia­liste du 19° et du 20° siècle peut se relire aisé­ment avec cette grille de lec­ture : les vic­toi­res comme les défai­tes.

Cette cer­ti­tude de base, cet abc, en fait un savoir qui devait être acquis déjà à la lettre a, dès l’école pri­maire de la for­ma­tion mili­tante, était si ancrée dans les esprits dûment formés que sa non com­pré­hen­sion s’attirait les quo­li­bets immé­diats sur le cré­ti­nisme anti­po­li­ti­que de celui – celle – qui émet­tait quel­que objec­tion ; ou au mieux subis­sait la répro­ba­tion gogue­narde. De cette affir­ma­tion tran­chée, il ne reste plus de nos jours qu’une vaste ques­tion et une lourde incer­ti­tude : quels sont les lieux les plus effi­ca­ces, les plus “ authen­ti­ques ” (les moins per­ver­tis) de la libé­ra­tion sociale ? Qui mène les actions les plus pro­met­teu­ses ? Qui tire effec­ti­ve­ment les consé­quen­ces des déboi­res et désas­tres du passé ( et pas seule­ment du passé sta­li­nien, ou maoïste, pour ne par dire pol­po­tien…) ? Et tout sim­ple­ment : que signi­fie, faire ou être sur le champ poli­ti­que ? Ce qui nous conduit à la ques­tion du mou­ve­ment social. On ter­mi­nera pas l’aspect “nou­veau” : l’originalité de ce qui surgit et se déve­loppe.

C’est déjà une ques­tion déli­cate de fixer le lien entre poli­ti­que et parti poli­ti­que. Il est encore plus déli­cat de jus­ti­fier la légi­ti­mité, la pré­émi­nence du parti poli­ti­que sur tout autre forme d’activité, et de récla­mer son droit, si long­temps et si farou­che­ment reven­di­qué, à domi­ner toutes les autres struc­tu­res (syn­di­cats, orga­ni­sa­tions de jeu­nesse, dans bien des cas coopé­ra­ti­ves et mutuel­les, etc). C’est bien plus déli­cat de situer les dimen­sions poli­ti­ques des mou­ve­ments sociaux de jadis et sur­tout de ceux d’aujourd’hui. Et encore plus mal­aisé de com­pren­dre, même à titre pro­vi­soire, leur place dans un combat d’émancipation sociale, une for­mule géné­rale ; mais uti­li­sons une for­mule encore plus géné­rale : pour arri­ver à une société meilleure et plus juste, plus viva­ble par le plus grand nombre.

Ce serait plus précis, appa­rem­ment, de parler d’un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste. Mais c’est loin d’être le cas de tous ceux qui par­ti­ci­pent à la vaste nébu­leuse du mou­ve­ment social actuel. Ce qui jus­ti­fie de garder par pru­dence le plu­riel : la variété des mou­ve­ments sociaux et ce qu’ils s‘efforcent d’obtenir ou d’empêcher. Ajoutons qu’anticapitaliste, c’est loin d’être une for­mule posi­tive. Et ce n’est d’ailleurs que très récem­ment qu’une partie du mou­ve­ment dit “ anti­mon­dia­li­sa­tion libé­rale ”, “ alter­mon­diste ”, s’affiche comme anti­ca­pi­ta­liste, sans trop dire ce que cela peut signi­fier dans l’état actuel des choses, ou même pour un proche avenir. Il y a un lourd passif de cré­di­bi­lité à cet égard. C’est étrange, et d’ailleurs un signe de crise, que l’on reven­di­que – quand on le reven­di­que ! – l’anticapitalisme, la posi­tion de rfus du sys­tème domi­nant, qu’un projet socia­liste, ou com­mu­niste : l’indispensable posi­ti­vité après plus de 150 ans de bataille socia­liste. Or l’appel à des répon­ses se fait pres­sant ; la déri­sion face à “ l’anti ” est répan­due, et somme toute jus­ti­fiée. Et c’est un peu trop en deman­der que d’espérer que la cré­di­bi­lité revien­dra – ou revient – à la mesure et à la vitesse avec les­quel­les le libé­ra­lisme débridé, le capi­ta­lisme d’aujourd’hui, est remis en ques­tion. On ne peut faire l’économie de pro­po­si­tions soli­des, mêmes par­tiel­les, même pro­vi­soi­res mais qui soient réflé­chies, basées sur des expé­rien­ces et des savoirs effec­tifs, inven­tés ou éla­bo­rés sur le ter­rain social, à la mesure du monde actuel com­plexe et riche de poten­tia­li­tés et de désas­tres : un monde tra­gi­que d’oppression et d’humiliation du plus grand nombre, mais qui est aussi un monde por­teur d’un incroya­ble créa­ti­vité. Les mou­ve­ments sociaux, par leurs actions pré­ci­ses et leurs pro­po­si­tions ciblées sur des pro­blè­mes recon­nus y contri­buent. Mais chacun le fait à partir de son sec­teur d’activité, de ce qui le motive. Et si la richesse d’idées et d’informations qui cir­cu­lent est consi­dé­ra­ble, sans équi­va­lent avec ce que l’on connais­sait dans le passé, la caco­pho­nie est grande, et la cohé­rence d’ensemble peu assu­rée, et d’ailleurs hors de portée actuel­le­ment, à l’exception de quel­ques grands thèmes uni­fi­ca­teurs.

Mais qu’est-ce que le mou­ve­ment social actuel ? C’est tout ce qui se pro­clame, agit, fonc­tionne à côté, en dehors du poli­ti­que, et exerce une pous­sée sur lui, tout en étant à son tour sous la pres­sion du poli­ti­que au sens tra­di­tion­nel (les orga­ni­sa­tions poli­ti­ques, dans un spec­tre qui peut être large), voire est l’objet de mani­pu­la­tion ou de ten­ta­tive de recon­quête par les poli­ti­ques.

Il n’y a là rien que de très com­pré­hen­si­ble pour des poli­ti­ques qui main­tien­nent l’idée de la supré­ma­tie indé­nia­ble, évi­dente (à leurs yeux) du poli­ti­que tra­di­tion­nel : celui qui peut deve­nir le maître – du moins le croît-il ! – de l’Etat, et dans la pers­pec­tive de (re)devenir le ges­tion­naire – dans une cer­taine mesure, par­fois fort réduite – de la nation. On gère peu en pro­fon­deur, mais on a les avan­ta­ges de sur­face, les scin­tille­ments de la société du spec­ta­cle, le petit sen­ti­ment d’exister. Ceux qui se don­nent la voca­tion à penser et animer l’ensemble, et donc à bras­ser toutes les ques­tions qui sont issues du fonc­tion­ne­ment des socié­tés à l’échelle locale, natio­nale, conti­nen­tale et mon­diale. Sans parler de consi­dé­ra­tions plus mes­qui­nes, plus bas­se­ment sym­bo­li­ques et maté­riel­les. Rien là aussi de trop sur­pre­nant face à la pous­sée vigou­reuse des mou­ve­ments sociaux : par la nature de son objec­tif le (LA) poli­ti­que iden­ti­fié à la conquête, à la domi­na­tion de l’Etat, ne peut rien lais­ser en dehors de lui qui pour­rait en contes­ter l’autorité. Il doit, selon les cas, les inten­tions et les inté­rêts en jeu, coa­li­ser, syn­thé­ti­ser, contrô­ler, réin­té­grer, mar­gi­na­li­ser, détruire s’il le faut. Cela dépend des cir­cons­tan­ces, des objec­tifs, des ris­ques perçus.

Mais le mou­ve­ment social en lui-même, par lui-même ? Que repré­sente-t-il à l’échelle natio­nale, et inter­na­tio­nale, et qui le repré­sente, s’il est repré­senté par quoi que ce soit ? Et com­ment se pré­sente-t-il ? N’est-il pas d’abord une mul­ti­pli­cité de mou­ve­ments sociaux, de nature très diver­ses, d’allure, de com­po­si­tion et de pra­ti­ques nou­vel­les et ancien­nes ?

Le nou­veau ne porte-t-il pas sur son rap­port aux nou­veau­tés du temps ? Et avant tout à la struc­ture en réseaux qui est liée, bien entendu, aux tech­no­lo­gies de pointe de la com­mu­ni­ca­tion, au web, à inter­net, à la vitesse, le “ just on time ” sinon à la fré­né­sie qui carac­té­rise le moment actuel. Et que faut-il penser de ce lien à ce qui consti­tue l’étape actuelle du capi­ta­lisme, quelle qu’en soit l’originalité effec­tive : le débat, pres­que obso­lète, sur l’autoproclamée période post­mo­derne qui ren­drait caduc le passé et ses expé­rien­ces. Le post ren­ver­rait à une éter­nelle vic­toire du pré­sent. Cette idéo­lo­gie qui vise à désar­mer une exi­gence qui s’exprime encore et tou­jours en faveur d’un autre monde ( donc un autre futur), com­bat­tue par les mou­ve­ments sociaux, est-elle sépa­ra­ble de ce qui est décrit comme la nou­veauté du mou­ve­ment social ?

Sérions les ques­tions. Qu’englobe aujourd’hui le mou­ve­ment social ? C’est une ques­tion et une grande incer­ti­tude. Cela recou­vre un vaste conglo­mé­rat de struc­tu­res très diver­ses, à nul doute, d’ampleur et d’importance très variée. Bien des ONG, sinon toutes, sont cen­sées en faire partie. Même celles qui, par anti­phrase, sont des éma­na­tions éta­ti­ques direc­tes, mais pas for­cé­ment avouées. Le non gou­ver­ne­men­tal des ONG est l’objet de bien des débats, de nombre de sus­pi­cions dans le mou­ve­ment radi­cal et dans des sec­teurs de l’opinion publi­que. Au vrai, l’Etat – et les gran­des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les – n’est jamais vrai­ment très loin de nombre d’entre elles, ne fût ce que par les finan­ce­ments directs ou indi­rects (UE, l’Etat Belge ou les régions com­mu­nau­tai­res dans ce pays, …). Leur action est sou­vent, de fait, éta­ti­que. Plus frap­pant encore : de plus en plus des gran­des entre­pri­ses mul­ti­na­tio­na­les s’associent à des ONG, en sou­tien­nent cer­tai­nes, et essaient même plus lar­ge­ment d’influencer ou de capter des sec­teurs du mou­ve­ment social : plus pro­ba­ble­ment d’en désar­mer ou d’affaiblir sa portée cri­ti­que, sa dimen­sion volon­tai­re­ment ou invo­lon­tai­re­ment anti­ca­pi­ta­liste. Mais par­fois les ren­con­tres se font plus natu­rel­le­ment : une volonté de réforme des uns rejoint les pro­jets de réfor­mes des autres.

Les Ong sont des acteurs impor­tants de la période actuelle ; elle s’étendent sur un large éven­tail poli­ti­que, de l’extrême droite à l’extrême gauche ; elles peu­vent aussi être des ins­tru­ments ou des para­vents pour le ter­ro­risme et, sans doute, le (contre)terrorisme d’Etat. Seule une partie d’entre elles se situent dans la vision anti­li­bé­rale. Et moins encore dans un projet anti­ca­pi­ta­liste. Ce qui ne dis­qua­li­fie pas, pour autant, le tra­vail entre­pris ( par exem­ple la lutte contre le sida, ou d’autres épi­dé­mies ; des formes par­ti­cu­liè­res ou loca­les de défense de l’écologie). A tous égards, les ONG sont des acteurs impor­tants dans notre période. Mais que repré­sen­tent-ils ? En quoi sont-ils des outils pour notre période ? Et des outils de quoi ? Pour une option de rup­ture avec le sys­tème ( anti­ca­pi­ta­liste donc) quelle dis­tinc­tion faire entre les acti­vi­tés infi­ni­ment nom­breu­ses des ONG ? Et que peut-on dire de leur repré­sen­ta­ti­vité, de leur rap­port à la démo­cra­tie : qui les contrôle, qui a son mot à dire. Beaucoup d’encre a déjà été uti­li­sée sur ces ques­tions. Il faut faire le point.

Les Ong ne reflè­tent sans doute pas le noyau cen­tral du mou­ve­ment social ; ce sont plutôt des moyens qu’un but. Quand on se rap­pro­che du centre du mou­ve­ment social que trouve-t-on ? Et bien, jus­te­ment, une ten­ta­tive pour cer­tains de construc­tion d’un centre, d’une force coa­li­sée, et pour d’autres un refus d’un centre ou d’une trop grande “ cen­tra­tion ”.
Le mou­ve­ment social, ce n’est, pas comme on le dit, ou comme on pour­rait le penser d’après le label, l’expression de la société, face, à côté ou contre le poli­ti­que, c’est plus géné­ra­le­ment ce qui agit dans la société, à partir de ce qui est mobi­lisé, dans le poli­ti­que, dans le jeu poli­ti­que, sans s’identifier à lui, sans lui accor­der cette supré­ma­tie qu’il s’accorde lui-même, ou qu’il s’efforce d’imposer en impo­sant l’autorité d’Etat ( ou supra­na­tio­nale) et des forces socia­les qui domi­nent ces Etats : indis­cu­ta­ble­ment un capi­ta­lisme hié­rar­chisé doté de par­ti­cu­la­ri­tés mul­ti­ples, d’indéniables nou­veau­tés. Le mou­ve­ment social, c’est la décou­verte – sans doute la redé­cou­verte – que l’on peut agir avec effi­ca­cité, à divers niveaux ( y com­pris très local) sans devoir passer par la subor­di­na­tion au poli­ti­que au sens tra­di­tion­nel du terme. C’est la raison – mais ce n’est pas la seule – pour laquelle y on trouve, ou du moins s’y asso­cient des syn­di­cats de type ancien ( aux EU et peut-être bien­tôt en Europe) ou nou­veaux et anciens ( en Europe et ailleurs) . La force du mou­ve­ment social à l’échelle natio­nale et inter­na­tio­nale, dans son mou­ve­ment ascen­dant, rend cré­di­ble leur espoir d’obtenir ce qu’ils reven­di­quent à l’aide de ce cadre nou­veau, voire d’agir sur le (la) poli­ti­que sans passer par les inter­mé­diai­res poli­ti­ques habi­tuels : inter­mé­diai­res qui agis­saient en maî­tres impo­sant sou­vent leurs desi­de­rata, ou n’acceptant que ce qui leur conve­nait.

Pensé ainsi, le mou­ve­ment social conti­nue ce qui, dans le passé, se bat­tait pour conser­ver ou conqué­rir une auto­no­mie d’action en faveur de cer­tai­nes caté­go­ries socia­les, et pour cer­tains objec­tifs qui pou­vaient être très concrets, très ciblés ( le mutua­lisme, par exem­ple) . A quel­ques excep­tions près, cette auto­no­mie n’a pas été acquise ou a été perdue. La période actuelle est dif­fé­rente : c’est le pari, l’enjeu, l’espoir qu’incarne, peut-être, une cer­taine tra­jec­toire du “ mou­ve­ment social ”. Du moins, c’est ce qui résulte de son côté embryon­naire, brouillon, pro­li­fé­rant, encore incer­tain de son deve­nir et de ses poten­tia­li­tés, tra­versé aussi d’itinéraires et d’orientations, avouées ou non, fort contras­tées. Certaines de ces direc­tions, à n’en pas douter, malgré la nou­veauté pro­cla­mée urbi et orbi, sont d’une affli­geante bana­lité, d’un déjà-vu et déjà subi bien rassis, ou, à l’opposé, de repri­ses bien­ve­nues d’expériences vala­bles menée dans le passé.

Ce mou­ve­ment, dans ce qu’il a de plus sti­mu­lant, a favo­risé des auto­no­mies, des refus de subor­di­na­tion, a redonné confiance à des sec­teurs du monde social, et, de sur­croît, a favo­risé la jonc­tion et la mobi­li­sa­tion des jeunes géné­ra­tions. Il a permis de trans­for­mer en pro­jets et action ce qui n’était que méfiance répan­due, à juste titre, pour les struc­tu­res poli­ti­ques tra­di­tion­nel­les. Ce qui était hos­ti­lité ou mépris, au mieux indif­fé­rence, à l’égard des lieux “ consa­cré ”- même décré­tés sacrés – du poli­ti­que : les élec­tions, l’action par­le­men­taire, les partis tels qu’ils sont deve­nus. On pour­rait dire des non partis au sens plus tra­di­tion­nel du terme, du moins dans la tra­di­tion du mou­ve­ment ouvrier du 19° siècle. Le succès a été si vif qu’il a obligé nombre de ceux qui rejet­tent cette ten­dance de l’action à créer des simu­la­cres de mou­ve­ments sociaux “ auto­no­mes ” ( cf. la remar­que ci-dessus sur les ONG et l’Etat) pour être de son temps et en capter la force mon­tante.

Comme jadis, et encore de notre temps, il s’agissait, il s’agit tou­jours, pour les domi­nants, même “ bien­veillants ” envers le peuple, de saisir, de domp­ter l’incroyable force nou­velle que repré­sen­tait l’irruption du monde popu­laire à partir de la Révolution fran­çaise et de ce qu’elle révé­lait : indis­cu­ta­ble­ment une figure inédite dans l’histoire, et une menace mor­telle pour les domi­nants. De ce point de vue, il n’y a rien de très nou­veau pour les adver­sai­res du monde popu­laire, mais aussi de gran­des ambi­guï­tés parmi les par­ti­sans du mou­ve­ment social ; comme c’était le cas dans le passé du mou­ve­ment ouvrier orga­nisé, dans pra­ti­que­ment toutes ses com­po­san­tes.

Nous pou­vons abor­der ainsi ce qui est nou­veau. Est indis­cu­ta­ble­ment nou­veau la démons­tra­tion de la pos­si­bi­lité d’un espace pos­si­ble favo­ri­sant une action élar­gie du mou­ve­ment social ; on peut même dire d’une démul­ti­pli­ca­tion de sa force. Démonstration qui est véri­fiée et ampli­fiée d’une année sur l’autre, de Seattle au Forum social de Florence de novem­bre 2002. Demain peut-être dans le mou­ve­ment anti­guerre. Autrement dit, une mul­ti­pli­cité, au départ par­ti­cu­lière, de grou­pes d’action, de formes d’action spé­ci­fi­ques, voire par­ti­cu­la­ris­tes, par­vien­nent à avoir d’autant plus d’impact, d’influence sur des grou­pes spé­ci­fi­ques, et même sur le champ global (natio­nal et inter­na­tio­nal) qu’ils appa­rais­sent en dehors du jeu poli­ti­que tra­di­tion­nel, même si c’est, aussi, pour cer­tains, en vue d’influencer celui-ci. Le succès a été si rapide et si ample que le mou­ve­ment social est face à des pro­blè­mes de stra­té­gie face aux pou­voirs domi­nants ; qu’ils jouent comme on dit, pra­ti­que­ment, “ dans le cour des grands ”. Et que les grands, les maî­tres auto­pro­cla­més du monde réagis­sent en sens divers. Le succès tient à une attente de cet ordre – l’extraordinaire capa­cité d’amplification, à se faire écou­ter – et aussi, sou­vent, à l’utilisation des métho­des de mobi­li­sa­tion ori­gi­na­les issues d’une com­pré­hen­sion de la logi­que du monde du spec­ta­cle, des effets sur­di­men­sion­nés de l’agitation et du relais média­ti­que, de la valo­ri­sa­tion de la figure média­ti­que. C’est effi­cace, mais c’est aussi ambigu, et même extrê­me­ment dan­ge­reux. Pour des rai­sons évi­den­tes : nul n’ignore les méfaits de “ la société du spec­ta­cle ”, sa logi­que de perte de sens, d’insignifiance, sa capa­cité à tout diluer. En un mot ancien : à tout récu­pé­rer, ou pres­que.

Il y a plus grave, ou plus expli­cite : le mou­ve­ment social nou­veau fonc­tionne, ou risque de fonc­tion­ner alors comme le symé­tri­que inversé, ou sim­ple­ment com­plé­men­taire de l’ordre exis­tant, y com­pris dans son besoin du “nou­veau ” ; et de répon­dre terme à terme à l’ordre qu’il veut – ou pré­tend – com­bat­tre : le spec­ta­cle contre le spec­ta­cle, la vitesse contre la vitesse, jeux et contre jeux, lutte et séduc­tion, atti­rance et rejet. On l’a dit et répété, dans nombre d’écrits, sur les ondes et les lucar­nes qui fas­ci­nent tant, et aussi exprimé sur tous les tons, dans tous les regis­tres, du plus sophis­ti­qué aux dis­cus­sions du café du com­merce (celles-ci par for­cé­ment moins vala­bles que celles-là) : celui qui veut piéger l’ordre domi­nant en jouant et déjouant ces règles, pour les détour­ner , les retour­ner contre lui, est, le plus sou­vent, piégé par ce jeu, ne fût-ce que parce qu’il est sur le ter­rain de l’adversaire. Et d’un adver­saire qui peut être sur­pris, et par­fois dépassé, certes, mais qui est par­ti­cu­liè­re­ment aguerri, prêt à tout pour se main­te­nir, dans la bien­veillance molle comme dans la vio­lence la plus déci­dée, et par­fois la plus extrême.

On peut arguer qu’il faut com­men­cer quel­que part, et à partir du monde réel ; des besoins et atten­tes effec­ti­ves. On peut ajou­ter qu’on ne peut créer, le plus sou­vent, du neuf qu’à partir d’ingrédients venus, de sur­croît, et déjà tra­vaillés par le passé . Ou encore argu­men­ter, de façon géné­rale, que l’enfance, un mou­ve­ment jeune, à l’évidence inex­pé­ri­menté mais qui avance vite, a droit à son appren­tis­sage, à ses erreurs, à une igno­rance, ou même peut se per­met­tre un dédain un peu arro­gant à l’égard des expé­rien­ces pas­sées. On peut même com­plé­ter en affir­mant, assez caté­go­ri­que­ment, que les démons­tra­tions du passé ne sont jamais une preuve défi­ni­tive, et que le nou­veau est “ par nature ”, “ auto­créa­tif ”. Tout cela est vrai, qui jus­ti­fie bien des espé­ran­ces dans ce qui surgit aujourd’hui dans le ou les mou­ve­ments sociaux. Après tout, nous leur devons d’avoir relan­cer l’espoir : qui a oublié l’atmosphère des grèves de décem­bre 1995 ; et, d’après l’avis de beau­coup, nous leur devons d’avoir aussi relan­cer une nou­velle vague de contes­ta­tion sociale, et même, peut être, un nou­veau cycle de poli­ti­sa­tion “ anti­sys­tè­mi­que ”. Sans qu’il ne soit néces­saire d’exagérer la situa­tion actuelle qui reste dans son ensem­ble lourde de dan­gers, de régres­sion, de bar­ba­rie, de capi­ta­lisme agres­sif et d’impérialisme affi­ché : de guerre infi­nie, sociale mais aussi direc­te­ment guer­rière.

Mais les ris­ques de répé­ti­tion du passif du passé, répé­ti­tion qui se dra­pe­rait dans une fausse nou­veauté doi­vent rendre atten­tifs, exi­geants, sans com­plai­sance même dans la bien­veillance. Et déce­ler d’un regard aigu ce qui est déjà bien vieux, à com­men­cer par les âpres et sou­vent obs­cu­res luttes pour du pou­voir et pour la gloire : le peu de pou­voir, la misé­ra­ble gloire que l’on peut en reti­rer ! Tout ce que l’ordre domi­nant adore, parce que ce sont ses idoles, et qu’ainsi on est d’emblée et com­plè­te­ment sur son ter­rain, avec lui, déjà partie pre­nante de cet ordre : dans un jeu où il s’est montré le plus fort, même s’il lui est arrivé de perdre pied, et par­fois la main. Toujours, jusqu’à nos jours, pour se res­sai­sir et gagner l’épreuve et faire du défi un moyen pour le capi­ta­lisme domi­nant de trou­ver des orien­ta­tions inédi­tes, des solu­tions inat­ten­dues. L’autre nou­veauté concerne la volonté de coor­di­na­tion de ces forces épar­ses qui ten­tent acti­ve­ment de trou­ver des objec­tifs com­muns. Certains rêvent d’un nouvel inter­na­tio­na­lisme, d’une nou­velle inter­na­tio­nale (au sens des inter­na­tio­na­les ouvriè­res, socia­lis­tes ou com­mu­nis­tes). A tout le moins, il s’agirait d’opposer à la force cohé­rente du capi­ta­lisme mon­dial, une alter­na­tive – je le répète, par for­cé­ment anti­ca­pi­ta­liste – pour tous ( ou pres­que tous) les acteurs de ces grands ras­sem­ble­ments . Mais on retrouve là aisé­ment un thème appar­te­nant à la gauche ou à l’extrême gauche tra­di­tion­nelle. La nou­veauté serait bien rela­tive ; elle pour­rait concer­ner une concep­tion renou­ve­lée d’une coor­di­na­tion inter­na­tio­nale, de son fonc­tion­ne­ment, de la cohé­rence de ses posi­tions et sur­tout de l’acceptation d’une cohé­rence plus flexi­ble qui contras­te­rait avec les rigi­di­tés, le cen­tra­lisme quasi impé­rial et sté­ri­li­sant de la 3° inter­na­tio­nale com­mu­niste.
La nou­veauté, de ce point de vue, ren­voie à ce qui est indis­cu­ta­ble­ment le plus neuf, le plus ori­gi­nal. La struc­tu­ra­tion en réseaux. Plutôt que de la carac­té­ri­ser, ce qui serait bien dif­fi­cile de l’extérieur, et semble-t-il pas si simple même de l’intérieur, il faut inter­ro­ger des acteurs qui se situent aux dif­fé­rents niveaux d’influence. Il s’agit de poser les ques­tions géné­ra­les, celles qui vien­nent spon­ta­né­ment à l’esprit et qui situent le pas­sage de l’ancienne action poli­ti­que, qui se sou­met­tait tout le reste, vers ce qui advient de nou­veau, ou appa­raît comme tel.

En quoi la forme d’action et de coor­di­na­tion apporte-t-elle du nou­veau, ou retran­che par rap­port au passé ? Qu’est ce qui lui est donc spé­ci­fi­que ? Parmi les répon­ses spon­ta­nées don­nées par des acteurs des réseaux, on entend des remar­ques du genre : la vitesse de réac­tion, la capa­cité à sur­pren­dre l’adversaire, à démul­ti­plier l’impact d’une action, à inno­ver dans les formes de lutte, à faire tra­vailler ensem­ble des grou­pes, des orga­ni­sa­tions d’une grande diver­sité, d’une forte hété­ro­gé­néité de pra­ti­ques et d’objectifs, de sen­si­bi­li­tés mul­ti­ples, à condi­tion de n’être pas d’emblée contra­dic­toi­res. On peut aussi avoir prise sur des milieux sociaux qui n’intervenaient guère sur le champ public, ou de manière très cloi­son­née, se tenant à dis­tance ou main­tenu à dis­tance.

C’est là une façon, pas tou­jours clai­re­ment avouée, d’admettre que le monde ouvrier a moins d’impact, qu’il a perdu l’essentiel de sa force de contes­ta­tion, du moins en Occident, et qu’il faut aussi, ou même prio­ri­tai­re­ment, s’adresser “ ailleurs ”, au “ vaste ” reste du monde social. Ce n’est pas seule­ment un signe du retrait du mar­xisme que l’analyse du monde social en terme de classe est moins sou­vent enten­due ; voire que le mot lui-même devient impro­non­ça­ble. Le doute est grand sur ce qu’il reste des pers­pec­ti­ves et des forces agis­san­tes du monde popu­laire. En dehors de grou­pes d’extrême gau­ches, et pas de tous, qui reven­di­quent une iden­tité et sur­tout une action ouvriè­res, c’est plutôt le dédain qui domine les mou­ve­ments contes­ta­tai­res, ou une indif­fé­rence, ou encore une large incom­pré­hen­sion à l’égard du monde ouvrier qui forme encore un bon quart de la popu­la­tion en France. Sans oublier les vagues ouvriè­res mon­tan­tes dans ledit tiers-monde : à com­men­cer par les dizai­nes de mil­lions d’ouvriers de Chine, sou­vent en ébul­li­tion mais très frag­menté. Ou le dyna­mi­que mou­ve­ment ouvrier Coréen. Et puis, dès que la force ouvrière s’exprime, direc­te­ment ou sous la direc­tion des orga­ni­sa­tions poli­ti­ques et sur­tout syn­di­ca­les, son impact se marque tout de suite à grande échelle. Comme on l’ a vu récem­ment en Italie. Se marque aussi une ambi­va­lence entre le ou les mou­ve­ments sociaux et des orga­ni­sa­tions plus tra­di­tion­nel­les, même lors­que celles-ci font un effort de renou­vel­le­ment, ne fût-ce que pour sur­vi­vre. On retrouve un non dit (ou peu sou­vent dit en tant que tel) : quels sont les acteurs effec­tifs des chan­ge­ments à l’œuvre de nos jours dans les divers pro­jets qui tra­ver­sent le débat social, et ceux qui influen­cent la contes­ta­tion de l’ordre sociale, ou, de manière moins extré­miste, ceux qui veu­lent le réfor­mer en pro­fon­deur ( si cette expres­sion a un sens….) ?

Comment d’ailleurs les carac­té­ri­ser si l’on se sert des inter­pré­ta­tions mar­xis­tes clas­si­ques ou même revues (par exem­ple Bourdieu, mais aussi bien d’autres) ? Et si l ‘on récuse ces ana­ly­ses du passé, même “ amé­lio­rées ” par des pen­seurs sophis­ti­qués du pré­sent, quels types nou­veaux d’interprétations peut-on pro­po­ser ? Et qui peut les pro­po­ser et dans quel contexte ? L’un des pré­sup­po­sés, plus ou moins expli­cite, du mou­ve­ment social, c’est que la créa­ti­vité ne peut venir que du monde social, et d’un cer­taine façon y rester. Ce qui expri­me­rait la dif­fé­rence avec un large passé socia­liste et mar­xiste, où peu auraient nié ce point de départ issu du ter­rain social, mais ils aurait attri­bué, sans conteste, aux orga­ni­sa­tions de classe la capa­cité de syn­thèse, d’initiative, bref de savoir ce qu’on pou­vait obte­nir à partir de la créa­ti­vité du monde popu­laire. Ce qui était posi­tif ou néga­tif dans cette créa­ti­vité.

On ajoute sou­vent que le réseau est ce qui permet d’être aussi global, rapide que le sont les forces domi­nan­tes, à la limite, du moins dans les débuts, d’être même en avance sur l’adversaire : d’utiliser plus ample­ment la tech­no­lo­gie du réseau, au lieu du sem­pi­ter­nel retard qui carac­té­ri­sait, dit-on un peu vite, l’action ouvrière dans le passé. D’être, en sorte, un meilleur stra­tège que l’adversaire, ou, au moins, son égal. C’est là peut-être une illu­sion, une redou­ta­ble sous-esti­ma­tion de l’adversaire, ou, à tout le moins, un manque de luci­dité sur sa capa­cité à rat­tra­per par gran­des enjam­bées son retard – quand il existe – et à repren­dre la main et de l’avance : à appren­dre de l’adversaire, ou, comme on la dit et redit, et pas seule­ment dans quel­ques livres à succès publiés ces der­niè­res années, à faire de la contes­ta­tion, y com­pris cultu­relle, une source impor­tante dans le mou­ve­ment créa­tif, de conti­nuité et même de renou­vel­le­ment du capi­ta­lisme. Ou alors, à l’opposé, on se situe­rait et n’arrêterait en rien la régres­sion sans fin visi­ble, la décom­po­si­tion du monde social : sa face sombre, obs­cure, bar­bare si “ riche­ment ” pré­sente dans le siècle écoulé et dans celui qui s’amorce. On retrouve le ques­tion­ne­ment, mené plus haut, que l’on vou­drait pro­lon­ger ici en reve­nant sur le pro­blème le plus déci­sif, le plus lan­ci­nant : quelle éman­ci­pa­tion est-elle en jeu, si c’est de cela qu’il s’agit ! Ah le grand mot d’émancipation, que ne lui a-t-on pas fait dire , et faire !

Quel mode de fonc­tion­ne­ment permet, ou impose, le réseau ? Et en quoi favo­rise-t-il ou, au contraire, défa­vo­rise-t-il une action démo­cra­ti­que si vive­ment reven­di­quée ? Après tout, c’est la dévi­ta­li­sa­tion, le déclin évi­dent de la démo­cra­tie, ou sa forte réduc­tion pour uti­li­ser un euphé­misme, qui expli­quent une désaf­fec­tion que nul ne conteste à l’égard de ladite démo­cra­tie par­le­men­taire, et des struc­tu­res poli­ti­ques, dont les partis qui en sont le cœur et le moteur, et cer­tai­ne­ment les plus grands béné­fi­ciai­res.

Le mou­ve­ment social existe, il tire même une grande partie de son impact, ou pré­tend exis­ter pour com­bler ce hiatus, et en tirer des consé­quen­ces plus ou moins radi­ca­les. C’est aussi la pos­si­bi­lité, plus concrè­te­ment, dans un autre regis­tre, de fran­chir des obs­ta­cles aupa­ra­vant dif­fi­ci­le­ment fran­chis­sa­bles : les bar­riè­res oppo­sées par les Etats. Les inter­na­tio­na­les ouvriè­res, l’Internationale com­mu­niste (la 3° inter­na­tio­nale), s’y étaient exer­cés, avec des résul­tats varia­bles, par­fois exal­tants, mais au final plutôt déce­vants, voire contre pro­duc­tifs.

Sans être très glo­rieuse, la situa­tion actuelle permet d’avancer sur cet aspect. Même le contrôle éta­ti­que sur l’internet et le web par les dic­ta­tu­res ne peu­vent plus fermer her­mé­ti­que­ment les fron­tiè­res, du moins pour les pays qui veu­lent rester dans la course à la puis­sance dans ses formes actuel­les ( c’est le cas de la Chine). Le réseau permet ainsi une mon­dia­li­sa­tion des luttes qui est à la fois plus rapide et plus effec­tive que tout que qu’on avait connu dans le passé.
Mais plus dis­crè­te­ment, plus secrè­te­ment même, d’autres constats appa­rais­sent. La force du réseau et des moyens de la tech­no­lo­gie moderne de com­mu­ni­ca­tion, c’est aussi la pos­si­bi­lité d’une sorte de léni­nisme adapté aux temps contem­po­rains : la pos­si­bi­lité qu’un nombre réduit d’activistes se coor­don­nent entre eux, et soient capa­bles de mener une action de grande ampleur, sans passer néces­sai­re­ment par le tra­vail de la démo­cra­tie, de convic­tion dans des grou­pes et struc­tu­res diver­ses. De sur­croît, le réseau ne peut mar­cher, pour l’instant, du fait de son hété­ro­gé­néité, que par consen­sus, et tend donc à écar­ter ceux qui n’adhèrent pas au consen­sus. Ou à la limite, il risque ne plus pou­voir fixer une ligne d’action cohé­rence et deve­nir ainsi un champ de bataille, bruyant ou peu audi­ble, entre pro­jets et inté­rêts contra­dic­toi­res, au risque de l’explosion. En outre, consen­sus et démo­cra­tie effec­tive ce sont là deux termes anta­go­nis­tes ; sauf dans des condi­tions très par­ti­cu­liè­res ( ou dans une construc­tion elle-même très par­ti­cu­lière, à la JJ Rousseau ou d’autres éla­bo­ra­tions sans doute). Le réseau impose donc quel­que part sa logi­que, et s’impose par son succès, par attrac­tion ou par consen­te­ment. Il crée son élite, ses codes de fonc­tion­ne­ment, ses modes de ges­tion des ten­sions et désac­cords ( le consen­sus cité plus haut) : loin, par­fois très loin des mili­tants de base. Comme dans un cer­tain passé mili­tant…

À bien y regar­der, laissé à sa logi­que, c’est moins démo­cra­ti­que que lors­que Lénine devait enga­ger tout son pou­voir d’argumentation (plus de la ruse, de la mani­pu­la­tion, comme par­tout ailleurs) pour convain­cre ses cama­ra­des de la jus­tesse de son point de vue, et cela au moins jusqu’en 1917. Et pas tou­jours avec succès pour lui. Et le réseau, ce qu’il induit dans les grands ras­sem­ble­ments (les Forums inter­na­tio­naux, les actions trans­na­tio­na­les), ce sont des struc­tu­res qui ont leur propre logi­que, qui impli­que leur propre orga­ni­sa­tion, et donc des struc­tu­res de pou­voir de type nou­veau. Et, bien entendu, des luttes par­ti­cu­liè­res pour le pou­voir, luttes qui sont les plus sou­vent obs­cu­res aux mili­tants des orga­ni­sa­tion de base. La petite cui­sine dans la gas­tro­no­mie. Chacun a ses exem­ples en tête.

À la dif­fé­rence des remar­ques ci-dessus por­tant sur le vieux dans le neuf, le danger ici pour­rait venir de la nou­veauté elle-même, et de ce qu’elle apporte avec elle de forme ori­gi­nale de fonc­tion­ne­ment. Entre les aspi­ra­tions sou­vent démo­cra­ti­ques et éga­li­tai­res à la base, d’autant plus vives qu’elles vien­nent de jeunes géné­ra­tions, et les jeux, et enjeux cruels et sou­vent ridi­cu­les au sommet, parmi des per­son­nes plus “ posées ”, et la ten­ta­tion du jeu dans la cour des Grands, il peut y avoir – pour uti­li­ser une expres­sion pru­dente – des écarts, et, plus bru­ta­le­ment dit, par­fois des abîmes. Il y a beau­coup à s’interroger là-dessus, sans en rajou­ter dans la méfiance – voire la para­noïa – , mais, ici encore, sans aucune com­plai­sance. C’est d’ailleurs à ce niveau que se pose la ques­tion du poli­ti­que porté par ledit mou­ve­ment social. Il faut être d’autant moins com­plai­sants, mais aussi curieux, bien­veillants, dis­po­ni­ble encore et tou­jours. Et cela si l’essentiel reste l’émancipation, pour ne pas dire l’auto-émancipation sociale – for­mule que peu accepte aujourd’hui et qui, pour­tant, doit rester la véri­ta­ble bous­sole, et pas le succès pour le succès. Ou le beau coup qui va impres­sion­ner, ou, mieux encore, “ sonner ” l’adversaire. Après tout, c’est une œuvre en pro­fon­deur que l’émancipation sociale, la construc­tion d’un autre monde, à la fois meilleur et viable ; quel­que chose donc qui doit tra­vailler en pro­fon­deur la société et les indi­vi­dus. Parfois cela est obtenu par une rup­ture, notam­ment le moment révo­lu­tion­naire, et par­fois le tra­vail se fait plus len­te­ment, dans l’intime, ou des formes diver­ses ‘inter­ac­tion entre per­son­nes, entre milieux sociaux, dans des tra­jec­toi­res de classe.
Reste à s’interroger sur ceux qui ne par­ti­ci­pent pas à l’aventure visi­ble, ceux qui se tien­nent à l’écart du “ nou­veau mou­ve­ment social ”, celui qui agit au niveau inter­na­tio­nal, celui qui peut influen­cer ou de séduire les médias et trou­bler les puis­sants. Qui sont-ils, que veu­lent-t-ils ? Qu’est ce qui les dis­tin­gue des autres mou­ve­ments ? A quoi par­ti­ci­pent-ils et sur­tout quel est leur rap­port au poli­ti­que ? Certains, comme une partie du cou­rant anar­chiste, se pré­ser­vent dans la pos­ture – une remar­qua­ble fidé­lité – anti­po­li­ti­que ( contre le parti poli­ti­que et son but de conquête de l’Etat), même si des sec­teurs de l’anarchisme, de ten­dance liber­taire plus nou­velle, par­ti­ci­pent acti­ve­ment aux mou­ve­ments sociaux et à ses actions inter­na­tio­na­les. Même si nombre de pen­seurs liber­tai­res en appel­lent aussi à l’Etat, à la néces­sité de son action posi­tive.

Mais des autres que peut-on dire, en dehors du fait qu’ils sont sou­vent déli­bé­ré­ment moins média­ti­ques, ou moins doués à cet égard, et sans doute plus méfiants à l’égard de la récu­pé­ra­tion pos­si­ble ? Peut-être, mais il fau­drait y regar­der de plus près, sont-ils plus en conti­nuité avec des tra­di­tions com­mu­nau­tai­res, où l’on sait, plus ou moins, ce que chacun fait, et où s’exerce une sorte d’autocontrôle, qui peut consti­tuer une lourde contrainte de la part de la com­mu­nauté : le réseau déper­son­na­lise et rend le lieu du pou­voir peu trans­pa­rent. Peut-être y a t-il dans ces réser­ves, dans cette dis­cré­tion, voulue ou non, une cri­ti­que en acte contre un danger qui serait commun au mou­ve­ment social et à la société domi­nante : l’un ren­voyant et se nour­ris­sant de l’autre. Il y peut-être en effet un danger orwel­lien dans le réseau, et son usage actuel, et une pré­fi­gu­ra­tion non de la libé­ra­tion, comme espéré, mais d’un tota­li­ta­risme béné­fi­ciant enfin des véri­ta­bles ins­tru­ments aptes à assu­rer sa domi­na­tion… Le tota­li­ta­risme tant craint à l’époque flo­ris­sante du socia­lisme réel (du non socia­lisme, ledit com­mu­nisme en acte) n’est pas mort avec lui ; il vit sans doute avec beau­coup plus de force et de sophis­ti­ca­tion, d’habileté dans les étapes en cours et les moyens dont dis­po­sent un capi­ta­lisme de haute tech­no­lo­gie (y com­pris bio­tech­no­lo­gi­que).

Ce tota­li­ta­risme est aussi à l’œuvre du fait de la fra­gi­lité crois­sante, mais aussi de la volonté for­ce­née de l’ordre domi­nant capi­ta­liste, et des maî­tres de celui-ci, de sur­vi­vre, de contrô­ler ce qui ne peut plus être aisé­ment contrôlé, de nier le mou­ve­ment de décom­po­si­tion du monde social. Le “ socia­lisme réel ” était trop direc­te­ment brutal, trop vio­lent, pas assez expé­ri­menté du point de vue contrôle social, ou trop vite en déclin pour réa­li­ser un véri­ta­ble tota­li­ta­risme, même quand il ten­dait, à sa façon rus­ti­que, vers celui-ci. Le capi­ta­lisme contem­po­rain est beau­coup mieux doté, et aussi beau­coup plus déter­miné à le réa­li­ser, sans le recon­naî­tre, y com­pris en uti­li­sant la démo­cra­tie tou­jours plus réduite que nous subis­sons ; cette démo­cra­tie de moins en moins contrai­gnante pour les puis­sants ( sauf période de crise sociale majeure) qui fas­cine toutes les dic­ta­tu­res à la recher­che d’une légi­ti­mité sans risque de désta­bi­li­sa­tion. Ne parions pas sur le pire ; espé­rons même que le ou les mou­ve­ments sociaux, dans leur force coor­don­née, et par appro­fon­dis­se­ment de leurs poten­tia­li­tés les plus libé­ra­tri­ces, dres­se­ront un bar­rage face à la montée de la bar­ba­rie tota­li­taire new-look. Mais sans perdre pour autant la vigi­lance nour­rie des expé­rien­ces du passé ; exi­geons la connais­sance et la luci­dité sur ce qui advient.

Roland LEW
* Une ver­sion rema­niée de cet arti­cle est parue dans « Critique com­mu­niste » n° 169/170 (été-autonme 2003) dans le cadre d’un dos­sier dont Roland Lew était l’un des concep­teurs.

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