FSM 2016

Les défis de la gauche en Amérique latine

Synthèse de l’atelier « Les défis de la gauche en Amérique latine »

Par Mis en ligne le 03 octobre 2016

fsm2016Depuis les années 1980, la stra­té­gie de la gauche latino-amé­ri­caine a été de conqué­rir les espaces ins­ti­tu­tion­nels tout en inves­tis­sant dans les mou­ve­ments sociaux et la contes­ta­tion publique. Dans ce pro­ces­sus, la gauche ins­ti­tu­tion­nelle a été happée par l’État et par la logique du pouvoir.(1)

Ce phé­no­mène n’est pas nou­veau. Depuis le début du 20e siècle, dif­fé­rents mou­ve­ments révo­lu­tion­naires de gauche ou pro­gres­sistes sont arri­vés par divers moyens à la tête de divers pays. Malgré le fait qu’ils ont pro­vo­qué d’importantes trans­for­ma­tions, ils ont pra­ti­que­ment tous fini par être absor­bés par la logique du capi­ta­lisme et par celle du pou­voir, deux logiques très simi­laires. Tout d’un coup, leur objec­tif le plus impor­tant était devenu de cher­cher le moyen d’acquérir plus de pou­voir pour rester au pou­voir.

La gauche a tenté d’y trou­ver une raison logique en arguant que ne pas remettre en ques­tion les struc­tures poli­tiques éta­blies per­met­tait d’élaborer rapi­de­ment des poli­tiques publiques de redis­tri­bu­tion de la richesse. Cette façon de penser a été pro­blé­ma­tique à plu­sieurs niveaux. Dans des pays comme le Brésil, la démo­cra­ti­sa­tion des années 1980 n’a entraîné de rup­ture ni avec les struc­tures oli­gar­chiques du pou­voir bâties depuis l’époque colo­niale ni avec le fédé­ra­lisme répu­bli­cain cen­tra­li­sa­teur établi depuis le début du 20e siècle, per­pé­tuant ainsi l’accumulation des pro­fits et de la richesse de l’élite. Les États d’Amérique latine sont tra­di­tion­nel­le­ment répres­sifs et repré­sen­ta­tifs des valeurs et conser­va­trices éli­tistes et des torts qu’elles causent. En s’adaptant aux struc­tures éta­tiques, la gauche a renoncé à son objec­tif ini­tial de faire de la trans­for­ma­tion un moyen et une fin.
Pour pou­voir diri­ger, les chefs de gou­ver­ne­ment de gauche ont opté pour une stra­té­gie d’alliances avec les repré­sen­tants éco­no­miques de l’opposition. À cause de cela, il n’y a pas eu de véri­table réforme agraire, car l’union avec le plus impor­tant sec­teur de l’agro-industrie, celui des expor­ta­teurs de soya trans­gé­nique, a permis l’augmentation de la pro­duc­tion d’OGM.

Cette stra­té­gie visant à sta­bi­li­ser et à conso­li­der le « gou­ver­ne­ment du peuple » a inclus tous les sec­teurs du pou­voir éco­no­mique. En Bolivie, le buen vivir existe seule­ment dans les dis­cours et n’a jamais vrai­ment été mis en pra­tique à cause de son anta­go­nisme natu­rel avec la stra­té­gie d’ententes de la gauche pour rester au pou­voir. Dans cer­tains cas, le gou­ver­ne­ment de gauche est devenu pri­son­nier de son rap­pro­che­ment avec les élites éco­no­miques et poli­tiques, ce qui a conduit à une alliance entre le gou­ver­ne­ment et le capi­tal.

La gauche au pou­voir est non seule­ment mena­cée par la droite, mais aussi par le pou­voir lui-même. Alors qu’elle vise à obte­nir le pou­voir, ses lea­ders ne sont pas conscients que celui-ci finit par la trans­for­mer. Le seul moyen d’éviter ce piège se trouve à l’extérieur de l’État, dans les mou­ve­ments sociaux indé­pen­dants et forts qui consti­tuent un réel contre-pou­voir. Un véri­table gou­ver­ne­ment popu­laire ne réside pas, et ne rési­dera jamais, dans les struc­tures éta­tiques. La seule façon de blo­quer les riches et la nou­velle classe moyenne est le recours à des orga­ni­sa­tions sociales fortes qui jouent ce rôle de contre-pou­voir.

Renouvellement de l’accumulation capitaliste

Le virage à gauche s’est pro­duit durant une nou­velle phase de déve­lop­pe­ment s’appuyant sur l’exportation de res­sources pre­mières sti­mu­lée par la demande chi­noise et à un moment où la poli­tique éco­no­mique néo­li­bé­rale fai­sait res­sen­tir ses effets néga­tifs sur les masses. La conjonc­ture éco­no­mique favo­rable due à la crois­sance mon­diale a contri­bué à la for­ma­tion de ces gou­ver­ne­ments. Ce virage a eu lieu même dans des pays comme le Brésil et l’Argentine, qui vivaient une impor­tante dés­in­dus­tria­li­sa­tion.

Le projet éco­no­mique de la gauche était moder­niste et clien­té­liste. Il a main­tenu une stra­té­gie éco­no­mi­ciste et éta­tique. Dans le cas du Brésil, le moteur éco­no­mique était l’expansion de la consom­ma­tion inté­rieure. En Équateur, la « nou­velle matrice pro­duc­tive » a appuyé les grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales et les petites coopé­ra­tives locales. Elle était ins­pi­rée par le modèle d’État key­né­sien, qui prône l’investissement dans des pro­jets d’infrastructure et des pro­grammes sociaux pour les plus pauvres de grande enver­gure. Cette stra­té­gie a conduit à la réduc­tion de la pau­vreté, mais aussi au ren­for­ce­ment du sec­teur privé et à une dépen­dance extrême aux expor­ta­tions des réserves pétro­lières. Elle a étendu le modèle d’exportation extrac­ti­viste et a béné­fi­cié au capi­tal trans­na­tio­nal. Pour ce qui est du Nicaragua, la stra­té­gie n’a même pas permis une sub­stan­tielle redis­tri­bu­tion de la richesse ou la pro­mo­tion des droits sociaux.

En ce qui concerne le contrôle des res­sources natu­relles, on ne peut pas parler de natio­na­li­sa­tion, mais de rené­go­cia­tion des contrats avec des mul­ti­na­tio­nales qui ont triplé leurs béné­fices en dix ans. L’État a lui-même mul­ti­plié par huit ses pro­fits et a ainsi pu finan­cer des pro­grammes sociaux et inves­tir dans les poli­tiques publiques. Mais le gou­ver­ne­ment est aussi devenu dépen­dant de l’extractivisme, se trans­for­mant en un État patri­mo­nia­liste tri­bu­taire d’une éco­no­mique capi­ta­liste axée sur les expor­ta­tions. L’idée ini­tiale était de natio­na­li­ser le gaz natu­rel et le pétrole afin de redis­tri­buer la richesse et de diver­si­fier l’économie pour la rendre moins dépen­dante des res­sources pre­mières. Mais la néces­sité de dis­po­ser de liqui­di­tés immé­diates pour finan­cer les poli­tiques sociales, réduire la pau­vreté et garan­tir la réélec­tion a été plus forte que l’investissement dans des solu­tions éco­no­miques de rechange à long terme. Au Venezuela, l’État est aujourd’hui plus gros, mais plus faible et inef­fi­cace, moins trans­pa­rent et plus cor­rompu. Au Brésil, les alliances de gou­ver­na­bi­lité ont conduit à des rela­tions inces­tueuses entre le sec­teur privé, les res­pon­sables élus et le gou­ver­ne­ment.

On a assisté à la crise d’un projet par­ti­cu­lier de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social – ren­tier, post- néo­li­bé­ral pour une part, mais nul­le­ment anti­ca­pi­ta­liste – qui a pu béné­fi­cier de fac­teurs favo­rables conjonc­tu­rels, mais n’a pas entre­pris les chan­ge­ments struc­tu­rels néces­saires.

L’idée d’une éco­no­mie fondée sur la sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions n’est plus réa­liste au sein d’une éco­no­mie mon­dia­li­sée basée sur les mar­chan­dises bon marché où le marché interne s’est réduit. La véri­table solu­tion de rem­pla­ce­ment à la pri­va­ti­sa­tion n’est pas la natio­na­li­sa­tion, mais la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion. Souvent, les socié­tés d’État se com­portent comme des entre­prises pri­vées lorsqu’il n’y a pas de par­ti­ci­pa­tion, de démo­cra­tie et de contrôle social réels.

Une des pires erreurs com­mises par les gou­ver­ne­ments de gauche a été d’affaiblir les orga­ni­sa­tions sociales en inté­grant un impor­tant nombre de leurs lea­ders dans les struc­tures éta­tiques et en les expo­sant aux ten­ta­tions du pou­voir. On peut décrire ce phé­no­mène comme une stra­té­gie clien­té­liste et pre­ben­da­lista (2). Des pans de la gauche et des mou­ve­ments sociaux ont été avalés par le pou­voir et n’ont pas pu for­mu­ler un projet de rechange clair pour la société. Les autres mou­ve­ments sociaux n’ont pas cri­ti­qué le gou­ver­ne­ment de peur d’alimenter la droite et de donner des muni­tions aux forces de conser­va­trices et impé­ria­listes.

Cette situa­tion a été accen­tuée par les poli­tiques répres­sives et clien­té­listes du gou­ver­ne­ment qui, d’un côté, lutte contre les mou­ve­ments sociaux dès qu’ils se dis­so­cient de lui et, de l’autre, cherche à étroi­te­ment les enca­drer par le biais de rap­ports clien­té­listes ou d’organisations ad hoc. Au Nicaragua, la plu­part des lea­ders syn­di­caux et des mou­ve­ments sociaux qui ont cri­ti­qué le pré­sident Ortega ont vic­time de répres­sion.

En 2010 en Bolivie, la gauche a manqué une occa­sion de réa­li­ser une trans­for­ma­tion sociale conforme au bien vivre et à habi­li­ter et à ren­for­cer de nou­veaux lea­ders et mili­tants créa­tifs. Elle a plutôt cen­tra­lisé le pou­voir entre les mains de quelques chefs, a trans­formé le par­le­ment en un acces­soire du pou­voir exé­cu­tif et a conti­nué à verser dans le clien­té­lisme tou­chant les orga­ni­sa­tions sociales. Au lieu de pro­mou­voir la pensée cri­tique, elle a cen­suré et per­sé­cuté celles et ceux qui cri­ti­quaient les offi­ciels.

Par exemple, les luttes fémi­nistes au sein de la gauche au sujet de l’avortement et des droits liés à la pro­créa­tion ont bous­culé la gauche ins­ti­tu­tion­nelle, car celle-ci s’était alliée à l’Église et à d’autres élites conser­va­trices pour rester au pou­voir.
Dans cer­tains pays, le culte de la per­son­na­lité a favo­risé l’affaiblissement des mou­ve­ments sociaux com­bat­tants. Cela a conduit à des débats dif­fi­ciles au sein de la gauche et entre la gauche et la droite à propos du popu­lisme.

Remplacement des acteurs et renouvellement de la lutte des classes

Tout pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sociale rem­place cer­tains joueurs, en pro­pulse d’autres et pro­duit de nou­veaux acteurs sociaux. Après qu’il a affronté et déplacé les classes tra­di­tion­nelles, des nou­veaux riches et des bureau­crates émergent. On peut notam­ment rele­ver la crois­sance de l’individualisme pos­ses­sif et des valeurs reli­gieuses conser­va­trices dans la classe moyenne et dans la classe ouvrière. Ces der­nières veulent pro­fi­ter de leur nou­veau statut et pour cela, elles doivent s’allier aux riches tra­di­tion­nels. La prin­ci­pale menace à la trans­for­ma­tion sociale se trouve chez les nou­veaux lea­ders et groupes gou­ver­ne­men­taux. Au Brésil, le Parti des tra­vailleurs repré­sente l’aristocratie de la classe ouvrière qui s’est servie des fonds éta­tiques pour sa propre ascen­sion et a légi­timé ses actions par le pro­ces­sus élec­to­ral. En Bolivie, les éche­lons supé­rieurs étaient conscients de cette menace, mais n’ont mis sur pied aucun méca­nisme de contrôle effi­cace à l’intérieur de l’État.
Dans ce pays, nous avons aussi vu une nou­velle lutte entre les sec­teurs sociaux domi­nants tra­di­tion­nels, qui avaient été sup­plan­tés ou qui avaient peur de perdre leurs pri­vi­lèges (pro­prié­taires, agro-indus­triels et gens d’affaires), et les acteurs sociaux émer­gents comme les Indigènes, les pay­sans, les tra­vailleurs et divers groupes de la classe moyenne infé­rieure.
Au Brésil, la droite poli­tique et conser­va­trice a prouvé sa capa­cité à mobi­li­ser dans les rues des masses autre­fois pas­sives, une capa­cité que la gauche de base a perdue. La mobi­li­sa­tion est spon­ta­née, mais aussi ali­men­tée par des valeurs racistes, miso­gynes et homo­phobes véhi­cu­lées par les chefs reli­gieux et poli­tiques. Aujourd’hui, une vague de repré­sen­tants poli­tiques réac­tion­naires élus tra­duit l’évolution de la société que repré­sente une rup­ture avec le para­digme de soli­da­rité et de jus­tice sociale. L’association entre régu­la­tion poli­tique et accu­mu­la­tion éco­no­mique a non seule­ment échoué à paci­fier la lutte des classes, elle l’a radi­ca­lisé.

Les leçons et les espoirs pour le futur

Ces der­nières années, nous avons été témoins d’un pas­sage à de nou­velles formes d’hégémonie, par exemple la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail qui com­prend le renou­vel­le­ment des méca­nismes de dépos­ses­sion par la révo­lu­tion de l’information ; la trans­for­ma­tion orga­ni­sa­tion­nelle du capi­ta­lisme dans laquelle les élites du monde des affaires acquièrent un nou­veau rôle d’agents sociaux contes­tant une vision dépo­li­ti­sée et prag­ma­tique de la ges­tion de l’État ; la perte des cartes cog­ni­tives clas­siques ; et la crise des acteurs sociaux tra­di­tion­nels, tels que les syn­di­cats et les partis poli­tiques.
Pour renou­ve­ler le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion, il faut créer une nou­velle orga­ni­sa­tion sociale et ren­for­cer les anciennes. Les prin­ci­paux acteurs du passé n’auront peut-être pas la même impor­tance demain. Le simple fait de chan­ger quelques lea­ders ne garan­tit pas la moder­ni­sa­tion du pro­ces­sus. Il faut aussi un dia­logue inter­gé­né­ra­tion­nel pour recou­vrer la mémoire de la résis­tance sociale et la riche his­toire des luttes sociales, ses réa­li­sa­tions et ses limites. C’est un pro­ces­sus com­plexe et qui requiert la recons­ti­tu­tion du tissu social sur lequel il s’appuie.

Pour revi­ta­li­ser et renou­ve­ler la trans­for­ma­tion, nous devons défi­nir le genre de pays que nous sommes en train de construire et faire preuve de sin­cé­rité et d’autocritique. La seule façon de réin­ven­ter le pro­ces­sus est de ren­for­cer les struc­tures démo­cra­tiques. La lutte contre le conser­va­tisme idéo­lo­gique est insé­pa­rable de la lutte pour la démo­cra­tie et les droits.
La trans­for­ma­tion sociale néces­site des dis­cus­sions cri­tiques et des réponses aux pro­blèmes du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste récent ; l’évaluation et l’action à l’intérieur et à l’extérieur de l’État pour affron­ter les pro­blèmes et les menaces posés par la logique du pou­voir (auto­ri­ta­risme, clien­té­lisme, cor­rup­tion, etc.). Au Nicaragua, le seul espoir réside dans une jeu­nesse au sens civique et mobi­li­sée de manière durable, capable d’exprimer diverses formes de contes­ta­tion et de résis­tance. Ce qu’on voit actuel­le­ment, ce sont des étin­celles de résis­tance sans forme de coor­di­na­tion ou d’expression poli­tique. Il s’agit d’un phé­no­mène qui a émergé au Chili dans les années 2000 avec le combat pour l’éducation qui a changé le pay­sage poli­tique du pays.

(1) Synthèse de l’atelier « Les défis de la gauche en Amérique latine » réalisé dans l’espace « émancipation » organisé par les NCS lors du Forum social mondial.
(2) La prebendista est un terme espagnol qualifiant un système de promotions politiques discutables issu de la domination des patrons politiques qui recourent au favoritisme dans l’embauche dans des organisations et à l’adhésion obligatoire sans respect des choix personnels.

Les commentaires sont fermés.