Amérique latine:

Dérive des « progressismes » luttes sociales et horizons émancipateurs

La gauche en question

Par , Mis en ligne le 13 octobre 2016

bastaPenser le post-pro­gres­sisme en Amérique latine est devenu une urgence et un impé­ra­tif à la lumière de l’accélération dérou­tante de la fin du cycle à laquelle on assiste depuis 2015. Ainsi, tandis que cer­tains gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes com­mencent à vivre leurs der­nières années de mandat sans que leurs lea­ders aient la pos­si­bi­lité d’être réélus à la pré­si­dence (comme en Équateur et en Bolivie), d’autres ont déjà été brus­que­ment dépla­cés par des forces de droite (au moyen des urnes en Argentine ou par d’autres moyens, légaux mais illé­gi­times au Brésil) ; ou affrontent, en mino­rité par­le­men­taire, une implo­sion sociale et éco­no­mique, comme c’est le cas au Venezuela.

Malgré l’urgence de la conjonc­ture, il est impor­tant d’éviter le piège mani­chéen de pré­sen­ter d’une manière sim­pli­fiée l’horizon de ce qui existe et de ce qui est pos­sible : soit la conti­nuité du pro­gres­sisme actuel, soit la res­tau­ra­tion néo­li­bé­rale, comme réa­lité ou comme menace. Il y a là un piège qui cache un chan­tage favo­ri­sant un ali­gne­ment arti­fi­ciel der­rière les lea­ders et les partis du pro­gres­sisme.

En réa­lité, à l’opposé de ces repré­sen­ta­tions intra­sys­té­miques et conser­va­trices, il est néces­saire de recon­naître et (re)placer les acteurs et les mou­ve­ments sociaux et poli­tiques, leurs luttes et leurs aspi­ra­tions, et leurs pra­tiques éman­ci­pa­trices. Loin de tout opti­misme naïf ou de slogan, nous vou­drions reprendre et rendre visible le fil rouge de leur pré­sence active dans le récent pro­ces­sus his­to­rique latino-amé­ri­cain pour donner une clé qui per­mette de penser le post-pro­gres­sisme au-delà du rythme élec­to­ral à court terme de la poli­tique de parti et des alter­nances au gou­ver­ne­ment.

Irruption et inflexion des mouvements sociaux

Pour com­men­cer, il faut se sou­ve­nir que le démar­rage du cycle, entre le milieu des années 1990 et l’année 2000, a eu pour pro­ta­go­nistes une série de mou­ve­ments et de luttes anti-néo­li­bé­rales. Ainsi, à l’origine de ce qui a été appelé un chan­ge­ment d’époque, il y a eu le conflit social tumul­tueux et plé­béien et non pas la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle ni non plus la pure conquête du palais de gou­ver­ne­ment, comme il sem­ble­rait que le récit pro­gres­siste veut nous le faire croire a pos­te­riori. Les résul­tats élec­to­raux qui ont permis la for­ma­tion d’une série de gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes furent la consé­quence et non la cause du chan­ge­ment des rap­ports de forces.

À partir du milieu des années 1990, les résis­tances sociales ont conflué en une série de puis­sants mou­ve­ments anti-néo­li­bé­raux, de diverses confor­ma­tions internes sociales et idéo­lo­giques, avec ou sans orga­ni­sa­tions de type syn­di­cal ou de parti, avec ou sans direc­tions cha­ris­ma­tiques, capables d’acculer à la défen­sive les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux quand ce n’était pas les ren­ver­ser. Par consé­quent, ce furent les mou­ve­ments popu­laires, avec toutes leurs posi­tions défen­sives, leurs formes bigar­rées et leurs pra­tiques contra­dic­toires, qui en Amérique latine ont ouvert des nou­veaux hori­zons à partir des­quels penser la poli­tique et les rela­tions sociales, et qui ont imposé dans l’agenda poli­tique d’autres thé­ma­tiques : depuis la recon­quête des droits les plus élé­men­taires face au dépouille­ment, et la mise en ques­tion des formes repré­sen­ta­tives en vigueur, jusqu’à la pro­po­si­tion de construc­tion de l’autonomie comme projet poli­tique, l’exigence de décen­tra­li­sa­tion et de socia­li­sa­tion du pou­voir (poli­tique et éco­no­mique) et la reva­lo­ri­sa­tion des biens natu­rels.

Cependant il faut sou­li­gner deux ques­tions. D’un côté, l’élargissement de la pla­te­forme dis­cur­sive et de la repré­sen­ta­tion des mou­ve­ments sociaux dans leurs rap­ports avec la société s’est exprimé aussi par une plu­ra­lité orga­ni­sa­tion­nelle et thé­ma­tique sans pré­cé­dent. Cela confi­gura un champ d’organisations mul­tiples et de réfé­rences idéo­lo­giques extrê­me­ment hété­ro­gènes et com­plexes dans leurs pos­si­bi­li­tés d’articulation. D’un autre côté, au long de quinze années, les mou­ve­ments sociaux ont confi­guré un espace à géo­mé­trie variable dans leurs rap­ports avec les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, dans lequel se sont ins­crites et confi­gu­rées, de manière dif­fé­rente, trois dimen­sions fon­da­men­tales qui ont tra­versé les luttes sociales durant le chan­ge­ment d’époque : l’irruption plé­béienne, les reven­di­ca­tions d’autonomie, et la défense de la terre et du ter­ri­toire.

Assurément, l’irruption du plé­béien dans l’espace public a abaissé le seuil de la résis­tance et de la subal­ter­nité des années anté­rieures et a remis sur le tapis la moda­lité his­to­rique ou récur­rente à laquelle en appellent les exclus col­lec­ti­ve­ment pour expri­mer leurs reven­di­ca­tions, ce qu’on peut appe­ler la « poli­tique de la rue », « l’explosion des mul­ti­tudes » [1]. Dans ses ver­sions extrêmes, cette posi­tion a défié la pensée de gauche la plus ancrée dans les visions clas­siques du pou­voir. De même, le récit auto­no­miste a nourri consi­dé­ra­ble­ment un nouvel éthos mili­tant [2], pla­çant comme impé­ra­tif la débu­reau­cra­ti­sa­tion, l’horizontalisme et la démo­cra­ti­sa­tion des orga­ni­sa­tions, et nour­ris­sant une perte de confiance radi­cale à l’égard des struc­tures de partis et syn­di­cats, ainsi que de toute ins­tance d’articulation supé­rieure.

Enfin, une autre des dimen­sions consti­tu­tives des mou­ve­ments sociaux latino-amé­ri­cains a été la ter­ri­to­ria­lité. En termes géné­raux, tant dans les mou­ve­ments urbains que dans les mou­ve­ments ruraux, la construc­tion d’une autre ter­ri­to­ria­lité, oppo­sée à celle domi­nante, a émergé comme un point de départ incon­tour­nable dans le pro­ces­sus de résis­tances col­lec­tives et, pro­gres­si­ve­ment, comme un pari déli­béré pour la nou­velle iden­tité et créa­tion de nou­velles rela­tions sociales.
Il y a eu ainsi un net dépla­ce­ment du para­digme socia­liste révo­lu­tion­naire, qui avait été l’axe autour duquel s’étaient arti­cu­lées les luttes des années 1960 et 1970, en faveur de l’émergence d’un non-para­digme, un hori­zon éman­ci­pa­teur plus diffus, qui a vu pros­pé­rer des atti­tudes de carac­tère des­ti­tuant et de refus de tout rap­port avec l’appareil d’État.

Cependant, rapi­de­ment, on a assisté au déclin des reven­di­ca­tions et pra­tiques d’autonomie et à la trans­for­ma­tion de la pers­pec­tive plé­béienne en celle popu­liste, l’affirmation du trans­for­misme et du césa­risme – déci­sion­niste et cha­ris­ma­tique – comme dis­po­si­tifs désar­ti­cu­la­teurs des mou­ve­ments d’en bas. Au milieu de la remise en ques­tion his­to­rique du néo­li­bé­ra­lisme, une série de pro­jets pro­gres­sistes surent contrô­ler et mono­po­li­ser le point de vue plé­béien, au tra­vers d’une poli­tique orien­tée concrè­te­ment et ver­ba­le­ment vers le social, sou­li­gnant son ori­gine « d’en bas », tandis qu’en même temps ils ver­ti­ca­li­saient la rela­tion aux mou­ve­ments sociaux, dans le contexte concret d’une muta­tion sen­sible et pro­fonde de la confor­ma­tion des classes popu­laires.

De son côté, la reven­di­ca­tion d’autonomie a montré sa fra­gi­lité face à la forte inter­pel­la­tion par l’État et une grande partie fut sub­mer­gée et ins­ti­tu­tion­na­li­sée dans le modèle – un modèle aux pro­fondes racines dans nos terres latino-amé­ri­caines – de la par­ti­ci­pa­tion contrô­lée. Ne furent pas peu nom­breux les auto­no­mistes radi­caux qui devinrent de furieux popu­listes – avec ou sans recours à Ernesto Laclau pour le légi­ti­mer au moyen des « signi­fiants vides » ou à Gramsci pour jus­ti­fier des pra­tiques hégé­mo­nistes – pour assu­mer la défense et l’exaltation débri­dée du leader et, sur­tout, les sché­mas binaires d’interprétation qui incluaient quelques lignes de conflits et contra­dic­tions, mais lais­saient en dehors ou excluaient beau­coup d’autres, en assu­rant le mono­pole de la légi­time repré­sen­ta­tion popu­laire fer­me­ment dans les mains de l’exécutif.

L’hégémonisme a sub­sti­tué ten­dan­ciel­le­ment l’autonomisme comme pra­tique struc­tu­rante du poli­tique. Selon une logique stric­te­ment prag­ma­tique fut pro­cédé à l’annexion et à la « pha­go­cy­ta­tion » de toute ins­tance indé­pen­dante, à la réduc­tion du plu­ra­lisme à une logique cen­tra­li­sa­trice qui finis­sait par se réa­li­ser dans les ins­tances par­ti­sanes et gou­ver­ne­men­tales et s’incarnait fina­le­ment dans la figure du leader cha­ris­ma­tique. Le recours aux direc­tions a résolu appa­rem­ment le pro­blème de la repré­sen­ta­tion (délé­ga­tive) et de la par­ti­ci­pa­tion (contrô­lée) des masses.

Pour la même raison, les traits uni­fi­ca­teurs dans les mou­ve­ments contes­ta­taires ne furent ni le carac­tère plé­béien des luttes ni la reven­di­ca­tion tant vantée d’autonomie, car il est clair que ces mou­ve­ments ont souf­fert des forts revers poli­tiques dans le cadre de la conso­li­da­tion de l’hégémonie pro­gres­siste. L’aspect plé­béien absorbé, l’autonomisme dis­sout, le trait le plus per­sis­tant, quoique non uni­fi­ca­teur, de la contes­ta­tion sociale va être la ter­ri­to­ria­lité qui se déplaça sur ter­rain de la lutte contre le néo-extrac­ti­visme, sur lequel nous allons insis­ter plus bas.

La dérive des progressismes réellement existants

C’est au rythme des luttes de mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions sociales clai­re­ment anti-néo­li­bé­rales, qu’émergèrent les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes qui sem­blaient ouvrir la pos­si­bi­lité de concré­ti­ser cer­taines reven­di­ca­tions de chan­ge­ment et impul­ser une arti­cu­la­tion dif­fé­rente entre Économie et Politique, entre Mouvements sociaux et État et, dans cer­tains cas, entre Société et Nature.

De nom­breux auteurs ont écrit de manière opti­miste à propos du « post-néo­li­bé­ra­lisme », du « virage à gauche », ou ont même parlé d’une « nou­velle gauche latino-amé­ri­caine ». Ce qui s’imposa fut la déno­mi­na­tion géné­rique de « pro­gres­sisme » – qui évoque tra­di­tion­nel­le­ment une notion de pro­grès et de social-démo­cra­tie – pour dési­gner ces nou­veaux gou­ver­ne­ments, en englo­bant ainsi des cou­rants idéo­lo­giques et des pers­pec­tives poli­tiques très diverses, depuis celles dont l’inspiration est plus ins­ti­tu­tion­na­liste, en pas­sant par le déve­lop­pe­men­ta­lisme (« desar­ro­lisme ») le plus clas­sique, jusqu’à des expé­riences poli­tiques plus radi­cales, de tona­lité plé­béienne et natio­nale popu­laire ou qui finirent par se décla­rer socia­listes. [3]

Le pro­gres­sisme latino-amé­ri­cain avait un agenda sem­blable, entre autres la remise en ques­tion du néo­li­bé­ra­lisme, une poli­tique éco­no­mique avec quelques traits hété­ro­doxes, l’intervention éta­tique comme fac­teur de régu­la­tion éco­no­mique et sociale, la pré­oc­cu­pa­tion pour la jus­tice sociale ou la prio­rité qui lui est accor­dée, la lutte contre la pau­vreté et une voca­tion régio­nale et latino-amé­ri­ca­niste. Même quand les gou­ver­ne­ments de chaque pays avaient des traits spé­ci­fiques et concrets dif­fé­rents, très accor­dés à leurs tra­di­tions et tra­jec­toires poli­tiques res­pec­tives, dès l’origine exis­taient aussi et émer­gèrent avec le temps des traits com­muns forts qui com­bi­naient des élé­ments popu­listes, césa­ristes et trans­for­mistes. Le retour du format popu­liste (de haute inten­sité) allait se mettre en évi­dence dans la construc­tion d’un type déter­miné d’hégémonie, au tra­vers de l’opposition et, en même temps, de l’absorption et de la néga­tion d’éléments propres à d’autres matrices contes­ta­taires – le récit indi­gène-paysan, diverses gauches clas­siques ou tra­di­tion­nelles, les nou­velles gauches auto­no­miques – qui avaient joué un rôle impor­tant dans les débuts du chan­ge­ment d’époque. [4] Pour ce qui est des traits trans­for­mistes, ils se carac­té­ri­sèrent par l’incorporation/assimilation d’organisations et d’intellectuels des groupes subal­ternes à l’appareil éta­tique et gou­ver­ne­men­tal. [5] Sous des moda­li­tés diverses, l’élément trans­ver­sal est que ces ten­dances ont réaf­firmé un pro­ces­sus contrôlé d’en haut, où la modi­fi­ca­tion du sys­tème de domi­na­tion ne se tra­duit pas en un chan­ge­ment de la com­po­si­tion du bloc domi­nant. [6] Dans ce cadre, s’est opérée une réduc­tion du lien poli­tique dans laquelle, comme l’affirme Schavelzon (2016) [7], les lea­ders ou diri­geants appa­raissent comme ceux qui « don­nèrent » des choses au peuple, tandis que les groupes poli­tiques et fonc­tion­naires offi­cia­listes se voyaient eux-mêmes comme des « sol­dats ».

Ces for­mats sont des variantes de ce que Gramsci appe­lait révo­lu­tion pas­sive, carac­té­ri­sées et tra­ver­sées par des phé­no­mènes de césa­risme pro­gres­siste et trans­for­miste, orien­tés pour pro­mou­voir une moder­ni­sa­tion conser­va­trice et, en même temps, démo­bi­li­ser et se sou­mettre les acteurs qui avaient été les pro­ta­go­nistes du cycle de lutte anté­rieur, en incor­po­rant cer­taines de leurs reven­di­ca­tions et en assi­mi­lant une partie de leurs groupes diri­geants. [8] Dans le cadre de cette carac­té­ri­sa­tion géné­rale, il est pos­sible de per­ce­voir trois sortes de limi­ta­tions des pro­gres­sismes réel­le­ment exis­tants qui mettent en ques­tion leur carac­té­ri­sa­tion comme gou­ver­ne­ments « post-néo­li­bé­raux » ou de gauche.

• En pre­mier lieu, le carac­tère post-libé­ral ou de gauche est ques­tion­nable dans la mesure où les pro­gres­sismes latino-amé­ri­cains ont accepté le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion asy­mé­trique et, avec lui, les limi­ta­tions propres aux règles du jeu. Ce qui a fini, de plus, par placer des entraves à toute poli­tique de redis­tri­bu­tion de la richesse et à toute ten­ta­tive de chan­ger la matrice pro­duc­tive. Sans aucun doute, la construc­tion d’hégémonie a été asso­ciée à la crois­sance de l’économie et à la réduc­tion de la pau­vreté. Par exemple, un rap­port de la CEPAL sur la der­nière décen­nie ren­dait compte de la chute glo­bale de la pau­vreté (de 44% à 31,4%), ainsi que la dimi­nu­tion de la pau­vreté extrême (de 19,4% à 12,3%). [9] Parmi les axes du succès de ces gou­ver­ne­ments, on a cité habi­tuel­le­ment non seule­ment la hausse des salaires mais aussi l’expansion d’une poli­tique de bons ou plans sociaux (pro­grammes de trans­ferts condi­tion­nés) qui, s’ils appa­rais­saient comme des clairs héri­tiers des années 1990 (par leur carac­tère d’assistance et de com­pen­sa­tion), cher­chaient à se défaire de l’approche sélec­tive typique de l’ère néo­li­bé­rale.

Cependant, alors que le cycle pro­gres­siste se ferme, dif­fé­rentes études montrent que la réduc­tion de la pau­vreté ne s’est pas tra­duite par une dimi­nu­tion des inéga­li­tés. En fait, au contraire de ce que tant ont affirmé que l’Amérique latine était la seule région du monde où les inéga­li­tés avaient dimi­nué, ces études – por­tant sur les décla­ra­tions d’impôts des couches les plus riches de la popu­la­tion – montrent que la région a connu une concen­tra­tion plus grande de la richesse. [10]

À cela il faut ajou­ter que les dif­fé­rents pro­gres­sismes n’ont réa­lisé que des réformes timides du sys­tème fiscal – quand ils en ont réa­lisé une – en pro­fi­tant du consen­sus des matières pre­mières (com­mo­di­ties), dans un contexte extra­or­di­naire de cap­ta­tion de la rente, mais sans grever d’impôts les inté­rêts des sec­teurs les plus puis­sants. Enfin, au-delà du pro­ces­sus de natio­na­li­sa­tions (dont il fau­drait ana­ly­ser la portée dans chaque cas par­ti­cu­lier), il faut sou­li­gner les alliances éco­no­miques des pro­gres­sismes avec les grandes entre­prises trans­na­tio­nales (agroa­li­men­taires, indus­trielles, minières).

• La deuxième limi­ta­tion qui ques­tionne le carac­tère post-néo­li­bé­ral des pro­gres­sismes est de nature éco-ter­ri­to­riale et revêt un carac­tère sys­té­mique, car elle rend compte que les pro­gres­sismes ont accen­tué la matrice pro­duc­ti­viste propre à la moder­nité hégé­mo­nique. Et cela au-delà du récit éco-com­mu­nau­taire que pos­tu­laient à leurs débuts les gou­ver­ne­ments de Bolivie et de l’Équateur ou les décla­ra­tions cri­tiques du cha­visme à l’égard de la nature ren­tière et extrac­tive de la société véné­zué­lienne. De son côté, l’expansion de l’extractivisme illustre la rela­tion inhé­rente entre modèles de (mal)développement, ques­tion envi­ron­ne­men­tale et régres­sion de la démo­cra­tie (mani­pu­la­tion de l’accord 169 de l’OIT rela­tif « aux peuples indi­gènes » et datant de 1989, obs­tacles aux enquêtes publiques, scé­na­rios de cri­mi­na­li­sa­tion et dété­rio­ra­tion des droits, enfin, répres­sions ouvertes).

• La troi­sième limi­ta­tion est de nature poli­tico-ins­ti­tu­tion­nelle et sou­ligne la concen­tra­tion du pou­voir poli­tique, l’utilisation clien­té­laire de l’appareil d’État, le har­cè­le­ment du plu­ra­lisme et l’intolérance à l’égard des dis­si­dences. Par consé­quent, ce sont les mou­ve­ments sociaux et les gauches qui sont les vic­times récur­rentes de la fer­me­ture des espaces poli­tiques et des pro­ces­sus de mise sous dis­ci­pline du social et de vio­la­tion des droits humains. Les formes d’organisation sociale domes­ti­quées, le ren­for­ce­ment de la logique hégé­mo­nique s’est étendu, selon le format conci­lia­teur et inter­clas­siste propre des modèles popu­listes d’antan, inté­grant les inté­rêts des classes domi­nantes en réus­sis­sant à obte­nir l’adhésion active ou pas­sive d’une partie d’entre elles. Cela sans que leurs inté­rêts cessent de pres­ser, au tra­vers de la pola­ri­sa­tion poli­tico-idéo­lo­gique, en faveur des oppo­si­tions de droite, dans la pers­pec­tive d’une revanche élec­to­rale qui ponc­tuel­le­ment eut lieu. Dans la majo­rité des cas, cette pra­tique poli­tique hégé­mo­nique, déta­chée d’un projet éman­ci­pa­teur s’est révé­lée effi­cace au cours d’une décen­nie. Il est remar­quable de consta­ter com­ment durant ce laps de temps, paral­lè­le­ment et par-delà les divers man­dats consti­tu­tion­nels, sauf pra­ti­que­ment dans le cas du pou­voir com­mu­nal au Venezuela, l’échafaudage éta­tique et de parti poli­tique propre au néo­li­bé­ra­lisme est resté intact.

Luttes sociales et horizons émancipateurs

Parallèlement à ses résul­tats dis­cu­tables de tona­lité post-néo­li­bé­rale, de per­sis­tance et de l’approfondissement des inéga­li­tés dans un contexte de réduc­tion de la pau­vreté, ces gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont contri­bué à désac­ti­ver ces ten­dances éman­ci­pa­trices qui étaient en ges­ta­tion dans les mou­ve­ments anti-néo­li­bé­raux. Cette désac­ti­va­tion ne peut être attri­buée à la simple ten­dance natu­relle au reflux des cycles de luttes, à l’ouverture de canaux ins­ti­tu­tion­nels pour trans­mettre des reven­di­ca­tions et à leur satis­fac­tion, comme l’expliquent habi­tuel­le­ment les gou­ver­nants et défen­seurs du pro­gres­sisme.

En arrière-fond de la dété­rio­ra­tion des indices éco­no­miques et, dans divers cas, la non-recon­nais­sance même de la crise éco­no­mique, comme en Argentine et au Venezuela, dans ce contexte de dépo­li­ti­sa­tion et de démo­bi­li­sa­tion des classes subal­ternes, il n’est pas sur­pre­nant que la fin du cycle du pro­gres­sisme se fasse par la droite et non par un débor­de­ment « sur » la gauche.

En même temps, la recon­fi­gu­ra­tion du pou­voir de manière hégé­mo­nique a engen­dré des autres résis­tances et réac­tions d’en bas qu’il faut éva­luer car, malgré leurs limites, elles sont por­teuses de traits anti-sys­té­miques par elles-mêmes et consti­tuent des réserves stra­té­giques du mou­ve­ment social latino-amé­ri­cain. L’hégémonie pro­gres­siste latino-amé­ri­caine a très vite été fen­dillée par la cri­tique de l’extractivisme, ce qui a enri­chi les gram­maires de lutte et a, y com­pris, inter­pellé le dis­cours le plus clas­sique sur le « pou­voir popu­laire ». C’est ainsi que depuis des orga­ni­sa­tions pay­sannes et indi­gènes (les « cam­pe­sin­dios », comme les appelle Armando Bartra, le socio­logue mexi­cain spé­cia­liste du monde paysan), des mou­ve­ments urbains ter­ri­to­riaux, des nou­veaux mou­ve­ments socio-envi­ron­ne­men­taux, enfin des col­lec­tifs cultu­rels et d’assemblées de tous types, s’est inven­tée une nou­velle gram­maire poli­tique contes­ta­taire. Elle vise la construc­tion d’un récit éman­ci­pa­teur selon des nou­veaux concepts d’horizon : Biens Communs, Bien Vivre, Communalité, Post-extrac­ti­visme, Éthique de la pré­cau­tion, Démocratisation radi­cale, entre autres.

Dans cer­tains pays, la gauche sociale et syn­di­cale a com­mencé à lancer des pas­se­relles vers cette gauche pay­sanne et éco-ter­ri­to­riale, en repre­nant cer­taines pro­blé­ma­tiques et cer­tains concepts. Dans d’autres pays, ce lien appa­raît de manière plus par­tielle dans la mesure où la gauche de classe semble domi­née par une vision encore très ouvrié­riste et pro­duc­ti­viste. Mais le dia­logue est si inévi­table que de nom­breuses gauches de classe com­mencent aujourd’hui à élar­gir leur pla­te­forme de dis­cours en incluant des concepts qui pro­viennent de ces autres lan­gages et, inver­se­ment, la poli­ti­sa­tion des luttes socio-éco­lo­giques les amène à cher­cher et à trou­ver des clés de lec­ture qui ren­voient aux meilleures tra­di­tions et pra­tiques poli­tiques du XXe siècle.
D’un autre côté, la fai­blesse appa­rente des luttes socio-éco­lo­giques ne réside pas tant dans leur mar­gi­na­lité (l’extractivisme agran­dit ses fron­tières chaque fois plus en Amérique latine), sinon dans leur carac­tère rural et asso­cié à des petites loca­li­tés et donc dans le fait qu’elles sont encap­su­lées à l’échelle locale et régio­nale et dans leur décon­nexion des grandes luttes syn­di­cales et – dans une moindre mesure – des luttes sociales urbaines, dans le cadre de socié­tés majo­ri­tai­re­ment urbaines.

En outre, le para­digme du « pou­voir popu­laire » que pro­meuvent cer­tains mou­ve­ments syn­di­caux et orga­ni­sa­tions urbaines (usines récu­pé­rées, mou­ve­ments socio-ter­ri­to­riaux urbains, expres­sions d’économie sociale popu­laire, entre autres) malgré leurs contra­dic­tions (la tension/​subordination avec les direc­tions popu­listes ; ou leur éclo­sion dans le cadre de la crise sys­té­mique, comme c’est le cas au Venezuela) nous inter­rogent aussi quant à la per­sis­tance et poten­tia­lité de formes de luttes anti-sys­té­miques engen­drées et ali­men­tées par des sec­teurs popu­laires urbains.

En tout cas, tout indique que dans le nou­veau cycle poli­tique ces deux lignes d’accumulation his­to­riques aujourd’hui décon­nec­tées (luttes socio-éco­lo­giques, luttes urbaines et syn­di­cales) – dont la tra­jec­toire et l’épaisseur dif­fèrent selon les pays et les expé­riences – pour­raient éta­blir un dia­logue plus grand, en termes de stra­té­gies d’action et de résis­tances à la res­tau­ra­tion conser­va­trice et de dépas­se­ment du pro­gres­sisme mais aussi de dia­logue à propos de la concep­tion du chan­ge­ment de civi­li­sa­tion et à propos des « concepts hori­zons ».

Dans un autre ordre, il faut ajou­ter que dans la jeu­nesse latino-amé­ri­caine, malgré les iner­ties dépo­li­ti­santes liées au consu­mé­risme, on observe des signes de com­ba­ti­vité. En partie, parce que déjà est montée sur scène une géné­ra­tion qui ne s’est pas poli­ti­sée dans les luttes anti-néo­li­bé­rales qui furent la condi­tion de pos­si­bi­lité des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, sinon que sa poli­ti­sa­tion oppo­si­tion­nelle est passée néces­sai­re­ment par défier l’ordre pro­gres­siste déjà ins­tallé en signa­lant ses limi­ta­tions.

En même temps, leur poli­ti­sa­tion n’étant pas radi­ca­le­ment anti-sys­té­mique, les poli­tiques publiques pro­gres­sistes ont laissé intactes pour le moins deux épines qui tra­versent tout le monde juvé­nile et le mettent sous ten­sion : la com­pé­ti­ti­vité et la pré­ca­ri­sa­tion. De sorte que, étu­diants, chô­meurs, sous-employés, tra­vailleurs pré­caires et flexi­bi­li­sés, vivent une expé­rience com­mune en termes de classe et sont restés rela­ti­ve­ment exté­rieurs à la paix sociale pro­gres­siste. En effet, tout au long de ces années, ils n’ont pas dédai­gné mani­fes­ter leur dis­sen­sion de manière voilée, et en cer­taines occa­sions ouver­te­ment, au tra­vers d’une série de pra­tiques et d’instruments de lutte (mani­fes­ta­tions pour la gra­tuité de l’éducation, comme au Chili ; mani­fes­ta­tion contre la hausse des tarifs des ser­vices publics ; sou­tien à des luttes ter­ri­to­riales et syn­di­cales, entre autres).
Les conflits du tra­vail, qui ont secoué plus d’un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste, se sont nour­ris de la den­sité orga­ni­sa­tion­nelle propre de la forme syn­di­cat, mais aussi de la pous­sée venue d’en bas – de l’intérieur comme de l’extérieur – que leur vaut l’activisme des couches jeunes. En plus de sa contri­bu­tion au conflit social, dans d’amples sec­teurs de la jeu­nesse latino-amé­ri­caine des valeurs asso­cia­tives, anti-patriar­cales et liber­taires oppo­sées au conser­va­tisme social-libé­ral propre au pro­gres­sisme latino-amé­ri­cain, ont été culti­vées et encou­ra­gées.

L’accumulation de forces et la capa­cité d’articulation poli­tique de ces expé­riences sont, de toute évi­dence, insuf­fi­santes pour les pro­je­ter comme alter­na­tive opé­ra­toire sur le ter­rain du conflit poli­tico-éta­tique qui est mono­po­lisé par des inté­rêts puis­sants et des for­mats conso­li­dés. Cependant, ces luttes contiennent des pra­tiques col­lec­tives et un fon­de­ment moral et idéo­lo­gique qui ouvrent des hori­zons éman­ci­pa­teurs externes au péri­mètre déli­mité par l’opposition pro­gres­sisme contre néo­li­bé­ra­lisme. En même temps, au niveau de la société, leur ren­for­ce­ment et leur conso­li­da­tion anta­go­niste comme contre-pou­voirs leur confèrent une valeur ines­ti­mable puisque, dans le moyen terme des chan­ge­ments d’époque, face à la dis­si­pa­tion mani­feste de l’enthousiasme post-néo­li­bé­ral et sous la menace de la res­tau­ra­tion conser­va­trice, il est indis­pen­sable de nous orien­ter à partir d’en bas, à rebours de toute ten­ta­tion conser­va­trice, c’est-à-dire à partir du fil rouge de la capa­cité de résis­tance et de la voca­tion éman­ci­pa­trice des luttes en cours.

En somme, durant ces années, au milieu du plu­ra­lisme irré­duc­tible et de la convul­sion mou­ve­men­tiste, sont appa­rus plus que des étin­celles pra­tiques et théo­riques dans la recherche de voies éman­ci­pa­trices. Ce qui est cer­tain, c’est que par-delà l’involution popu­liste des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, plus encore par-delà la fin de cycle à laquelle nous assis­tons aujourd’hui avec pré­oc­cu­pa­tion, ces paris éman­ci­pa­teurs, ces dif­fé­rentes lignes d’accumulation de luttes, conti­nuent de faire partie du patri­moine sur lequel comptent les classes subal­ternes de la région.

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N B :
* « Amérique latine. Post-pro­gres­sisme et hori­zons éman­ci­pa­teurs ». Article publié sur le site Rebelión, en date du 13 août 2016 ; tra­duc­tion A l’Encontre :
http://​alen​contre​.org/​a​m​e​r​i​q​u​e​s​/​a​m​e​l​a​t​/​a​m​e​r​i​q​u​e​-​l​a​t​i​n​e​-​p​o​s​t​-​p​r​o​g​r​e​s​s​i​s​m​e​-​e​t​-​h​o​r​i​z​o​n​s​-​e​m​a​n​c​i​p​a​t​e​u​r​s​.html

* Massimo Modonesi est his­to­rien et socio­logue, pro­fes­seur à l’UNAM, Mexico DF ; Maristella Svampa est socio­logue et écri­vaine, cher­cheuse du CONICET, Argentine.

Notes
[1] M. López Maya ( 2005), « La protesta popular venezolana : mirando al siglo XX desde el siglo XXI », in CENDES, Venezuela Visión plural, vol. II, bid&co.editor, Cendes-UCV, pp.517-535.–], une modalité dans laquelle convergent l’idée de signification politique des pauvres avec celles de rébellion et d’antagonisme. Une autre dimension importante de l’action collective, revêtue de nouveaux habits, a été la revendication d’autonomie, qui allait caractériser depuis les petits collectifs culturels jusqu’aux grands ensembles territoriaux ou organisations de masses. L’autonomie, en termes généraux, a émergé non seulement comme un axe organisateur, mais aussi comme un postulat stratégique, qui renvoie tant à la pratique d’« autodétermination » (se donner sa propre loi) comme à un horizon émancipateur. [[Massimo Modonesi (2010), Subalternidad, antagonismo, autonomía. Marxismos y subjetivación política, Prometeo-CLACSO, Buenos Aires.
[2] Voir Maristella Svampa (2008), Cambio de época. Movimientos sociales y poder politico. Buenos Aires, Siglo XXI ( 2010) ; « Movimientos sociales, matrices socio-políticas y nuevos contextos en América Latina », in OneWorld Perspectives, Workings Papers 01/2010, Université de Kassel.
[3] Nous faisons allusion, manifestement, au Chili, avec les gouvernements de Patricio Lagos et Michelle Bachelet ; au Brésil, de Lula Da Silva et Dilma Roussef ; à l’Uruguay, de Tabaré Vázquez et Pepe Mújica ; à l’Argentine de Néstor et Cristina Fernández de Kirchner ; à l’ Équateur de Rafael Correa ; à la Bolivie de Evo Morales et au Venezuela de Hugo Chávez et récemment, de Nicolás Maduro ; au Nicaragua avec les présidences de Daniel Ortega et les gouvernements du FMLN au Salvador, en particulier celui de Sánchez Cerén.
[4] Maristella Svampa (2016), Debates Latinoamericanos. Indianismo, desarrollo, dependencia y populismo. Buenos Aires, Edhasa
[5] Massimo Modonesi (2012), « Revoluciones pasivas en América Latina. Una aproximación gramsciana a la caracterización de los gobiernos progresistas de inicio de siglo » in Mabel Thwaites Rey (éditrice), El Estado en América Latina : continuidades y rupturas, CLACSO-ARCIS, Santiago de Chile.
[6] Pour une conceptualisation plus générale, quoique appliquée au cas du Chili, voir F.Gaudichaud (2014) « Progresismo transformista”, neoliberalismo maduro y resistencias sociales emergentes », http://​www​.rebe​lion​.org/​n​o​t​i​c​i​a​.​p​h​p​?​i​d​=​1​84776
[7] Voir S. Schalvelzon (2016), « El Estado neoliberal terminó gobernando el progresismo », interview de Alejandro Zegada, 12/05/2016 :
http://​anar​quia​co​ro​nada​.blog​spot​.com​.ar/​2​0​1​6​/​0​5​/​e​l​-​e​s​t​a​d​o​-​n​e​o​l​i​b​e​r​a​l​-​t​e​r​m​i​n​o​-​g​o​b​e​r​n​a​n​d​o​.html
[8] Voir de Massimo Modonesi (2016), « Subalternización y revolución pasiva » in El principio antagonista. Marxismo y acción política, Itaca-UNAM, México et de Maristella Svampa (2013), « Populismo de clases medias y revolución pasiva », in Ideas de Izquierda, disponible surhttps://issuu.com/ideasdeizquierda/docs/ideas_de_izquierda_02__2013
[9] CEPAL (2012), « El Estado frente a la autonomía de las mujeres », ONU, disponible surhttp://www.observatoriojusticiaygenero.gob.do/documentos/PDF/publicaciones/Lib_el_estado_frente_%20autonomia_%20Mujeres.pdf
[10] Voir le numéro spécial de Nueva sociedad, surtout l’article de l’économiste Pierre Salama, “¿Se redujo la desigualdad en América Latina ?Notas sobre una ilusión”, 2015 ; disponible sur http://​nuso​.org/​a​r​t​i​c​u​l​o​/​s​e​-​r​e​d​u​j​o​-​l​a​-​d​e​s​i​g​u​a​l​d​a​d​-​e​n​-​a​m​e​r​i​c​a​-​l​a​tina/ . Pour une discussion à propos de la forme de mesure et sa méthodologie, voir M. Medeiros, P.H.G. Ferreira de Sousa y F. Avila de Castro, « Estabilidade da desigualdade de renda no Brasil, 2006-2012. Estimativa como dados do imposto de renda e pesquisas domiciliares », Ciencia &Saude Coletiva 20 (4) : 971-986.

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