FSM2016: Bilan et prospective

Pensant ensemble l’avenir du Forum social mondial

Pour garder le sillon de l’espoir

Mis en ligne le 20 septembre 2016

maher-haninkacemLa tenue au cours de cette deuxième semaine d’une nou­velle ses­sion du FSM ici à Montréal est venu en temps oppor­tun, en effet, beau­coup d’événements se sont suc­cédé et beau­coup de chan­ge­ments mar­quants, poli­tiques, géos­tra­té­giques et des mul­tiples dyna­miques depuis la clô­ture de la ses­sion de Tunis nous invitent à s’engager davan­tage à la fin de notre ren­contre cana­dienne dans un débat franc, plu­riel et construc­tif sur la place, le rôle et le futur de notre mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, et de l’espace qui nous réunis depuis 2001 ( le FSM )

La crise de la gauche en Amérique latine, la montée des droites et des popu­lismes en Europe, la pré­sence de plus en plus frap­pante du monde des affaires et de l’argent sur la scène poli­tique inter­na­tio­nale ainsi que la double impasse dans laquelle se trouve les prin­temps arabes semblent retar­der le déclin de l’hégémonie néo­li­bé­rale et nous inter­pellent à redé­fi­nir notre démarche pour ren­for­cer la capa­cité du forum à arti­cu­ler les mou­ve­ments émer­gents pour le chan­ge­ment social et le renou­veau de la gauche .
En effet, cinq ans après le réveil de l’histoire pour reprendre l’expression d’Alain Badiou, grâce aux émeutes his­to­riques en Tunisie puis en Égypte, la région du Maghreb Machrek ne semble pas garder la même dyna­mique.

Les sou­lè­ve­ments popu­laires dans la région qui por­taient des reven­di­ca­tions avant tout sociales et éga­le­ment poli­tiques n’ont pas trouvé jusqu’à lors des réponses poli­tiques claires ; les popu­la­tions révol­tées sont tou­jours dans l’attente d’un chan­ge­ment tan­gible en terme de liber­tés, de tra­vail, de pro­tec­tion sociale et de pré­ser­va­tion de la dignité humaine.

Les mou­ve­ments sociaux qui ont poussé les révoltes n’arrivent pas à impo­ser le chan­ge­ment tant reven­di­qué et attendu par les peuples de la région et semblent même en perte de visi­bi­lité et éga­le­ment de vitesse et de force de frappe.

Dès lors, le désar­roi est par­tagé, le désen­chan­te­ment gagne les esprits, le vieux monde est en crise. Le libé­ra­lisme éco­no­mique et l’orthodoxie du consen­sus de Washington ont donc atteint leurs limites. Tout le modèle n’est plus capable de construire un espace poli­tique juste et réel­le­ment plu­riel. Il s’agit d’une crise aiguë qui touche tous les aspects de la vie humaine et d’un malaise pro­fond par­tagé par les peuples d’un sen­ti­ment d’incertitude : « par­tout les balises vers le futur ont dis­paru » (E. Morin).

En revanche et face à cette crise, notre mou­ve­ment et notre combat pour un monde meilleur conti­nue : Podémos en Espagne, Razem en Pologne, Syriza en Grèce puis le mou­ve­ment DiEM25 (fondé par le phi­lo­sophe croate Srecko Horvat avec Yanis Varoufakis), la nuit debout der­niè­re­ment en France, la cam­pagne de B. Sanders, accom­pa­gnée par les voix levées des Occupy et de Black Live Matter aux états unis, l’étendu de la cam­pagne BDS, en plus de la mobi­li­sa­tion gran­dis­sante autour de la jus­tice cli­ma­tique par­tout dans le monde, la remo­bi­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux en Tunisie et au Maroc en Égypte dans un contexte poli­tique dif­fi­cile et la ques­tion des droits des immi­grés… nous amènent à croire au sillon de l’espoir qu’on a creusé ensemble depuis 15 ans.

Comment peut-on alors tirer profit de nos expé­riences après tant d’années et conti­nuer à tra­vailler en réseaux soli­daires ? Comment dépas­ser et sur­mon­ter nos fai­blesses et les inca­pa­ci­tés de nos socié­tés au sein des­quelles nous agis­sons et trou­ver le chemin de chan­ge­ment en posant leurs reven­di­ca­tions en termes poli­tiques clairs et en trou­vant les voies de mobi­li­sa­tion pour l’émergence d’un nou­veau monde meilleur.
Dans ce contexte géné­ral, les mou­ve­ments alter­mon­dia­listes magré­bins, portés il y a cinq ans par des révoltes contre l’exclusion, la pau­vreté et les dis­pa­ri­tés ter­ri­to­riales, réclament une véri­table liberté, et une réelle démo­cra­tie sociale se trouvent face à des nou­veaux défis et enjeux sur leurs rôles et leurs lignes de mobi­li­sa­tions dans un champ d’action nou­veau à la fois par ses oppor­tu­ni­tés que ses dif­fi­cul­tés.
Notre apport dans la réflexion glo­bale pour une alter­na­tive au néo­li­bé­ra­lisme, pour un nou­veau contrat social garan­tis­sant le tra­vail décent, le res­pect des droits éco­no­miques et sociaux, la diver­sité cultu­relle et lin­guis­tique, ne peut être qu’à tra­vers notre ancrage social sur les ter­rains de nos actions.
L’union des mou­ve­ments de résis­tance, et plus de soli­da­rité sont les seuls moyens qui nous don­ne­ront la com­plé­men­ta­rité pour éla­bo­rer nos alter­na­tives, la force pour mobi­li­ser les masses, faire conver­ger nos luttes et gagner des batailles sur nos ter­rains d’action.

C’est dans ce sens que les mou­ve­ments sociaux et civils magré­bins par­ti­ci­pants au FSM de Montréal seront menés à poser d’une manière claire les axes sui­vants pour en débattre entre eux et avec les autres mou­ve­ments venus du monde entier dans le but de revi­ta­li­ser le mou­ve­ment d’ensemble et sur­mon­ter son essouf­fle­ment.

Les printemps arabes : comment sortir de l’impasse ?

Passer les pre­miers moments d’euphorie et d’enthousiasme, les acteurs sociaux pour un autre Maghreb démo­cra­tique libre et juste, à tra­vers les tra­jec­toires qui mènent au véri­table chan­ge­ment, se trouvent confron­tés à une double impasse.

Cinq ans après on ne peut pas nier, la décep­tion voir même la frus­tra­tion de toute une jeu­nesse qui s’est révol­tée pour chan­ger sa vie, on est en fait dans une double impasse.

Le titre de Sophie Bessis est dans ce sens révé­la­teur, il nous invite à inter­ro­ger le moment pré­sent et penser la situa­tion dans laquelle est blo­quée la tran­si­tion démo­cra­tique et tout le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire jadis attendu comme un pro­ces­sus de jaillis­se­ment des pos­si­bi­li­tés de libé­ra­tion et de pro­grès.

Cette double impasse qui met les valeurs uni­ver­selles de liberté, de jus­tice sociale et de dignité humaine à l’épreuve des deux fon­da­men­ta­lismes reli­gieux et mar­chand, dénotent bien les dif­fi­cul­tés que nous affron­tons pour chan­ger l’ordre domi­nant dans notre région.

Un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire qui reven­di­quait plus de liberté, de jus­tice sociale et de dignité s’est vu trou­blé par des pro­blé­ma­tiques iden­ti­taires et de remise en ques­tion des liber­tés fon­da­men­tales, des droits des femmes et du droit à la citoyen­neté. Les ques­tions de jus­tice sociale, de dignité, du rôle de l’état ne sont plus à l’ordre du jour, car la ter­reur a mis les ques­tions de sécu­rité comme une prio­rité. La lutte contre le fon­da­men­ta­lisme a relé­gué les mou­ve­ments sociaux au second plan et les a caché.

Or il convient de remar­quer que l’engagement dans ces mou­ve­ments reli­gieux radi­caux est for­te­ment lié aux pro­blèmes d’une jeu­nesse exclue, pro­fon­dé­ment oubliée, humi­liée qui est restée en marge du déve­lop­pe­ment ; deve­nant ainsi une proie facile des idéo­lo­gies rétro­grades et des réseaux ter­ro­ristes armés et vio­lents.

Une jeu­nesse dont l’avenir est hypo­thé­qué par l’absence d’opportunité de tra­vail, pas de poli­tique sociale lui étant des­ti­née que ce soit sur le plan de la créa­tion d’emploi, de l’accès à la culture, du sport et/​ou du déve­lop­pe­ment per­son­nel. Une pré­ca­rité qui touche nar­cis­si­que­ment la jeu­nesse magh­ré­bine au point de ne pou­voir retrou­ver un objec­tif et une renar­cis­si­sa­tion (certes trom­peuse) que par le combat et la lutte contre les auto­ri­tés ou les nations qu’il juge comme res­pon­sables de son mal être.

Ainsi, ces révo­lu­tions n’ont pu abor­der les ques­tions de jus­tice sociale, de dignité et des droits des citoyens pour des causes sécu­ri­taires qui sont elles-mêmes deve­nues res­pon­sables aujourd’hui de l’accentuation des pro­blèmes éco­no­miques et du recul en matière de jus­tice sociale.

D’un autre coté, le pou­voir de l’argent, la domi­na­tion de la logique du profit et de spé­cu­la­tion bloque l’essor d’une nou­velle éco­no­mie au ser­vice des socié­tés et de l’intérêt commun. Le fon­da­men­ta­lisme ortho­doxe du néo­li­bé­ra­lisme conti­nue à igno­rer les reven­di­ca­tions légi­times des peuples et des strates le plus dému­nies gar­dant ainsi des écarts inac­cep­tables entre riches et pauvres, entre régions favo­ri­sées et défa­vo­ri­sées.
Néanmoins, nos peuples ne doivent pas céder à la peur, au ter­ro­risme et au fata­lisme en relé­guant les ques­tions éco­no­miques et sociales. Notre lutte dans ce sens est double : elle est contre le ter­ro­risme et le fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, mais éga­le­ment contre l’orthodoxie néo­li­bé­rale et la classe poli­tique cor­rom­pue domi­nante.

Ainsi, on ne peut, à partir de nos réfé­rents huma­nistes et alter­mon­dia­listes réduire la lutte contre le ter­ro­risme à des simples mesures sécu­ri­taires. Cette notion de lutte contre le ter­ro­risme et le danger de radi­ca­li­sa­tion de jeunes doit être envi­sa­gée par plus de poli­tiques sociales, des véri­tables réponses concrètes à la pré­ca­rité, par une véri­table poli­tique cultu­relle et édu­ca­tion­nelle en prô­nant la paix, la tolé­rance, l’amour de l’autre et le dia­logue des cultures, mais pas par la confron­ta­tion et la stig­ma­ti­sa­tion.

Nous demeu­rons convain­cus qu’un monde plus juste ne peut point être bâti par les déten­teurs des sectes néo­li­bé­rales, défen­seurs d’un capi­ta­lisme agres­sif, inhu­main et des­truc­teur de la nature et de la bio­di­ver­sité. Le salut de l’humanité n’est pas dans la pro­duc­ti­vité pro­fi­tant à 1 % des plus riches, mais dans la redis­tri­bu­tion, la pré­ser­va­tion de l’environnement, le déve­lop­pe­ment social et la réduc­tion des inéga­li­tés.
En effet, relan­cer les mobi­li­sa­tions au sein des socié­tés magré­bines ne se résume pas à nos yeux à défendre une démo­cra­tie réduc­tive se limi­tant à un vote et à des échéances élec­to­rales. Ces mobi­li­sa­tions pren­dront tout leur sens et auront plus d’impact en impul­sant une vita­lité dans les ins­ti­tu­tions et les forces de contre pou­voir en prô­nant une citoyen­neté sociale, par­ti­ci­pa­tive et en acte, inclu­sive des jeunes, des femmes et des nou­veaux acteurs sociaux et poli­tiques.

Une démo­cra­tie res­pec­tueuse des mino­ri­tés, des droits de l’homme et de l’égalité des chances, des droits des femmes ne peut point être le but des deux fon­da­men­ta­lismes reli­gieux et de marché. C’est en mobi­li­sant les citoyens eux-mêmes contre ces deux enne­mis de la démo­cra­tie que l’on avan­cera vers une alter­na­tive sociale et soli­daire et que l’on déblo­quera la marche vers une tran­si­tion démo­cra­tique réelle.

La lutte contre l’Islamophobie, le racisme et le refus de l’Autre

Exposés à une pro­pa­gande néo­con­ser­va­trice ram­pante, des pans entiers de la réflexion poli­tique dans les socié­tés occi­den­tales semblent conta­mi­nés par l’idée dan­ge­reuse et for­te­ment défen­due par Samuel Huntington du « choc des civi­li­sa­tions ».

Une telle approche, déve­lop­pait depuis la fin du 20e siècle notam­ment après le 11 sep­tembre, la culture de la peur de l’Autre, en l’occurrence de la « culture musul­mane » dési­gnée comme la bar­ba­rie de l’époque moderne, vio­lente par essence elle est une véri­table menace pour les valeurs uni­ver­selles de l’occident à savoir le ratio­na­lisme, la liberté, la démo­cra­tie et le pro­grès.

Réfuter aujourd’hui cette stig­ma­ti­sa­tion accen­tuée, nous amène à reve­nir au contexte de vul­né­ra­bi­lité éco­no­mique et à la pro­fonde crise sociale aggra­vée par cette période de tran­si­tion démo­cra­tique post révo­lu­tion.

Cette nou­velle situa­tion a eu pour consé­quence une aug­men­ta­tion des flux migra­toires. Le retour au pays des exilés pour des rai­sons poli­tiques s’est vu accom­pa­gné de pres­sions migra­toires de plus en plus fortes pour diverses rai­sons vers l’Europe. La poli­tique euro­péenne de repli a conduit des ONG, des mou­ve­ments syn­di­caux, des défen­seurs de droits de l’homme, des poli­tiques, des intel­lec­tuels et des artistes à poser de nou­veau la ques­tion des droits des migrants selon le droit inter­na­tio­nal et selon l’éthique de la soli­da­rité entre les peuples.

Plus pré­ci­sé­ment, le bassin médi­ter­ra­néen a éga­le­ment été frappé ces der­nières années par une montée de l’extrémisme au sud comme au nord. Cet extré­misme s’exprime à la fois par la montée de l’extrême droite, du racisme et de la xéno­pho­bie en Europe et du déve­lop­pe­ment des mou­ve­ments isla­mistes rétro­grades et vio­lents appe­lant à un repli iden­ti­taire dan­ge­reux au sud et au sein des com­mu­nau­tés des immi­grés et tra­vaillant pour radi­ca­li­ser de jeunes immi­grants fra­gi­li­sés.

Dès lors, ces deux mou­ve­ments d’extrême droite s’autoalimentent. En effet, le rejet de l’altérité et le racisme à l’égard des immi­grés se déve­loppent dans un envi­ron­ne­ment enta­ché par les atten­tats et la menace ter­ro­riste. Ainsi, la radi­ca­li­sa­tion des jeunes musul­mans se nour­rit du sen­ti­ment d’humiliation et de mépris (El Hogra).

Le racisme de son côté se nour­rit de la peur de l’étranger proche, car il repré­sente une menace pour l’identité vantée par un occi­dent domi­nant et les valeurs des socié­tés euro­péennes. Ainsi, dans un contexte de mon­dia­li­sa­tion mal gou­ver­née et mal maî­tri­sée, la peur est exa­cer­bée par les dif­fi­cul­tés sociales et les incer­ti­tudes par rap­port au futur. Le racisme sévit aujourd’hui donc dans les deux camps.

Quelle réponse donner aujourd’hui aux jeunes qui pensent que l’État isla­mique a raison quand il leur dit qu’ils vivent dans une société isla­mo­phobe et un monde qui combat l’Islam et qu’il est de leur devoir aujourd’hui de se sou­le­ver contre cette société et ce monde mécréant qui les rejette et qui rejette leurs croyances. Daech, l’État isla­mique et/​ou tous les autres mou­ve­ments radi­caux ont tous com­pris que le néo­li­bé­ra­lisme a créé une désta­bi­li­sa­tion impor­tante et font tout pour ins­tru­men­ta­li­ser le dis­cours et les sym­boles reli­gieux dans une guerre de reli­gion et de culture abjecte, et pous­ser des jeunes aveu­glés à com­mettre des atten­tats et des attaques ter­ro­ristes atroces et for­te­ment condam­nables.

Une telle crise iden­ti­taire sur fond de crise éco­no­mique et sociale dans les ghet­tos, d’apartheid social et les régions oubliées rend une partie de cette jeu­nesse très faci­le­ment mobi­li­sable pour deve­nir les alliés des mou­ve­ments ter­ro­ristes. Les atten­tats et les images de vio­lence lar­ge­ment dif­fu­sées dans les dif­fé­rents pays engendrent une dia­bo­li­sa­tion de toute une com­mu­nauté. Cette dia­bo­li­sa­tion nous amène à poser le pro­blème aussi bien au niveau des réac­tions ou agis­se­ments poli­tiques lorsque l’on met en débat des sujets tels que la déchéance de natio­na­lité, la fer­me­ture de fron­tières et l’ethnisation de la vio­lence. De tels débats ne font qu’attiser la haine et souf­fler sur la braise et aggravent la pola­ri­sa­tion iden­ti­taire.

Il est incon­ce­vable pour les véri­tables forces de liberté de se lais­ser inti­mi­der par les des­truc­teurs de la démo­cra­tie du fait de leur haine de l’Autre et il est de leur devoir de pro­po­ser des alter­na­tives de lutte sociale, cultu­relle et aussi poli­tique, contre la radi­ca­li­sa­tion et la ter­reur en impo­sant un débat de fond et plu­riel sur l’espace public.

Le but des forces conser­va­trices et des droites néo­li­bé­rales est de hisser des murs de sépa­ra­tion entre les peuples et de rendre son union face au capi­ta­lisme sau­vage dif­fi­cile voir impos­sible. Les médias jouent éga­le­ment un rôle fon­da­men­tal dans cette stig­ma­ti­sa­tion des popu­la­tions oppri­mées l’une contre l’autre et dans cette construc­tion des murs de sépa­ra­tion sym­bo­lique, cultu­relle et psy­cho­lo­gique.

Aujourd’hui, les atten­tats laissent place à une com­mu­ni­ca­tion qui joue sur l’émotionnel et n’interpelle plus les citoyens sur des ana­lyses plus pro­fondes, sur un hori­zon plus long. Les médias tra­vaillant sur la sphère émo­tion­nelle induisent dans la popu­la­tion le besoin de réponses immé­diates, de solu­tions qui sont elles-mêmes dans la radi­ca­lité. La peur induite par les atten­tats est pré­sen­tée à tra­vers la qua­lité et la quan­tité d’images de manière à aug­men­ter le sen­ti­ment d’insécurité de façon expo­nen­tielle et de la conduire à exiger et à accep­ter des mesures sécu­ri­taires même répres­sives.

Il est clair que ces médias aujourd’hui jouent entiè­re­ment le jeu que Daech et/​ou les mou­ve­ments ter­ro­ristes sou­haitent qu’ils jouent. Ils mani­pulent la popu­la­tion dans le même sens que les mou­ve­ments fana­tiques, l’empire média­tico-cultu­rel veut bien nous inter­dire de penser autre­ment.

Notre combat est de sur­pas­ser cette idéo­lo­gie domi­nante de la rési­gna­tion et de décons­truire ces pos­tu­lats afin de mon­trer que seule une paix basée sur le droit et l’hospitalité n’est pos­sible.

A pré­sent, le retour à une idée qui a surgi lors du 2e forum social mon­dial est d’actualité à savoir la mise en place d’un mou­ve­ment inter­na­tio­nal défen­dant la paix, le dia­logue des cultures et qui pourra prendre la forme d’un par­le­ment mon­dial issu des socié­tés civiles à tra­vers le monde.

Un tel par­le­ment aura pour pré­ro­ga­tives de défendre la conci­lia­tion des dif­fé­rentes cultures et d’insister à la réha­bi­li­ta­tion des ins­tances inter­na­tio­nales pour éviter tout usage uni­la­té­ral et l’instrumentalisation de la guerre contre le ter­ro­risme au profit des puis­sances domi­nantes.

Pour un véritable changement et un nouveau modèle de développement

Il va sans dire que relan­cer la mobi­li­sa­tion sociale pour un véri­table chan­ge­ment inclu­sif des plus dému­nis, des domi­nés, des popu­la­tions des régions oubliées et mar­gi­na­li­sées, des citoyens d’en bas, est devenu un impé­ra­tif poli­tique plus pesant après l’avènement des chan­ge­ments amor­cés par les révoltes de la région du Maghreb (14 jan­vier en Tunisie, 20 février au Maroc).

La volonté popu­laire de chan­ger les condi­tions de vie se trouve aujourd’hui confron­ter à l’acharnement des forces puis­santes locales et étran­gères pour recon­duire le même modèle de déve­lop­pe­ment adopté depuis la fin des années 80 malgré son échec cui­sant.

Le chô­mage des jeunes, l’injustice ter­ri­to­riale et les dis­pa­ri­tés entre les régions favo­ri­sées et mar­gi­na­li­sées, la pau­vreté élevée, la dété­rio­ra­tion des ser­vices publics ne font que confir­mer les injus­tices sociales, ter­ri­to­riales et de genre dans nos socié­tés dont l’Etat est le pre­mier res­pon­sable par ses poli­tiques publiques.
Par ailleurs, l’endettement des pays qui ont fait leur « révo­lu­tion démo­cra­tique » ne cesse d’augmenter. Nous avons l’impression para­doxa­le­ment que ces révo­lu­tions pour plus de démo­cra­tie ont hypo­thé­qué finan­ciè­re­ment les reve­nus futurs. Elles ont un coût finan­cier dont les charges d’intérêt vont reve­nir à l’occident et aux orga­nismes cré­di­teurs qui plom­bera pour long­temps les éco­no­mies des pays en tran­si­tion et les contrain­dra à plus d’austérité et de réduc­tion des dépenses publiques qui ne peuvent avoir que des coûts sociaux dou­lou­reux sur les classes popu­laires et moyennes.

L’idéologie néo­li­bé­rale domi­nante prô­nant un indi­vidu « ration­nel » uni­ver­sel, guidé par sa raison tech­nique et son inté­rêt éco­no­mique, régulé par le marché et le droit mon­dia­li­sés semble avoir engen­dré plus de pré­ca­rité et de souf­france. Nous assis­tons à une crise des pra­tiques néo­li­bé­rales, les valeurs d’un capi­ta­lisme heu­reux ne sont plus défen­dables. Pour le psy­cha­na­lyste Roland Gori : les gens ne sont plus « croyants » de cette « reli­gion de marché », et on leur demande de demeu­rer « pra­ti­quants » d’accepter de souf­frir l’austérité pour méri­ter le para­dis promis par la tech­no­cra­tie.

Ces mou­ve­ments conser­va­teurs sont nés de la défaillance de ce sys­tème et au lieu aujourd’hui de penser à chan­ger le sys­tème, à cher­cher com­ment extraire les per­sonnes de la pré­ca­rité et de l’injustice pour réta­blir la paix sociale, le poli­tique et les débats sur le reli­gieux et les iden­ti­tés prennent, sous l’effet d’une main invi­sible, le dessus dans nos socié­tés et dans toute la région du Bassin médi­ter­rané.

En har­mo­nie avec la téléo­lo­gie néo­li­bé­rale appe­lant à un État mini­mum, l’offre isla­miste de jus­tice sociale (M. Tozy, 2015) se base sur le rôle des asso­cia­tions de cha­rité et d’assistance ouvrant la voie au clien­té­lisme par­ti­san et au cadrage de la société pour des fins idéo­lo­giques. Pour l’islam poli­tique, il ne s’agit pas de défendre un sys­tème de droits pour tous fondé sur le prin­cipe uni­ver­sel d’équité, mais d’une logique d’acceptation reli­gieuse de l’injustice sociale à laquelle pal­lie­rait un dis­po­si­tif basé sur la cha­rité.
Pour nous, alter­mon­dia­listes, il s’agit de penser, aujourd’hui, la démo­cra­tie sociale à tra­vers de véri­tables pro­grammes de déve­lop­pe­ment régio­naux et sec­to­riels dans un cadre plus global de déve­lop­pe­ment social, humain et durable et par l’adoption d’un nou­veau modèle de déve­lop­pe­ment qui redonne à l’État son rôle régu­la­teur, déve­lop­pe­men­tiste, redis­tri­bu­teur des richesses et garant des éga­li­tés des chances.

En plus de ce combat pour des poli­tiques publiques volon­ta­ristes, il est de notre devoir plus concrè­te­ment de nous mobi­li­ser, d’engager les citoyens et de nous ins­pi­rer des expé­riences des réus­sites pour la mise en place d’alternatives d’économie sociale et soli­daire qui peuvent consti­tuer des micros trans­for­ma­tions prô­nées et por­tées par des acteurs réels.

En effet, déve­lop­per le com­merce équi­table, des pro­grammes de finan­ce­ment des micros pro­jets, les asso­cia­tions d’échanges non moné­taires, les nou­velles coopé­ra­tives de consom­ma­tion en cir­cuit court et les ser­vices de proxi­mité peuvent être pour les défen­seurs des alter­na­tives au libé­ra­lisme des pro­jets réa­li­sables et mobi­li­sables.

La ques­tion du finan­ce­ment soli­daire est alors posée, une refon­da­tion du sys­tème finan­cier doit être la clé de voute des débats en y inté­grant plus d’éthique, de coopé­ra­tion, d’équité et de jus­tice sociale.

Quels débouchés politiques à nos mouvements ?

La tran­si­tion que nous vivons dans la région vers un hori­zon poli­tique nou­veau est en train de tou­cher les ins­ti­tu­tions de l’État, les règles de l’exercice du pou­voir, les struc­tures de la société, les com­por­te­ments sociaux et les rap­ports entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. Il s’agit d’un chan­ge­ment à la fois ins­ti­tu­tion­nel et social tou­chant toute la mor­pho­lo­gie de la société et son éthos.

Sans crier à la rup­ture totale avec l’ancien ordre auto­ri­taire domi­nant et l’ancien mode de gou­ver­nance, nous sommes réel­le­ment en période de ges­ta­tion où les indi­vi­dus et les acteurs col­lec­tifs cherchent à s’adapter à la nou­velle situa­tion mou­vante et affron­ter les nou­veaux défis.

Dans ce nou­veau contexte des groupes sociaux jadis exclus, sans voix et domi­nés se mobi­lisent pour expri­mer une citoyen­neté active défen­dant ainsi le droit à l’eau potable, la santé, à l’emploi, aux ser­vices publics et récla­mant une nou­velle gou­ver­nance poli­tique qui met fin à l’autoritarisme, le népo­tisme et à la cor­rup­tion.

La tenue de deux forums sociaux dans la région a certes dyna­misé davan­tage le champ poli­tique et boosté les mou­ve­ments sociaux alter­mon­dia­listes, les pré­pa­ra­tifs pour la COP 22 à Marrakech offre aussi une autre occa­sion à la société civile pour se mobi­li­ser davan­tage, conscien­ti­ser les citoyens, pour la jus­tice cli­ma­tique et les droits envi­ron­ne­men­taux et arti­cu­ler leurs luttes.

Néanmoins, cette ges­ta­tion reste fra­gile et mena­cée, le diktat des ins­ti­tu­tions de Bretton Woods qui veulent nous impo­ser une nou­velle dic­ta­ture éma­nant exclu­si­ve­ment d’experts : ban­quiers, finan­ciers, éco­no­mistes et tech­no­crates dépo­li­ti­sés au ser­vice d’une idéo­lo­gie libé­rale. Ces der­niers sont pro­pul­sés et impo­sés au-devant de la scène pour entra­ver l’élan démo­cra­tique réel, et la genèse d’une culture démo­cra­tique éten­due.
Par ailleurs, le retour des anciennes pra­tiques de coer­ci­tion, de contrôle et de domi­na­tion consti­tue aussi un véri­table défi à l’élargissement de l’horizon démo­cra­tique et l’inclusion réelle des citoyens et citoyennes dans le champ du poli­tique.

Il serait contre-pro­duc­tif pour nous mili­tants alter­mon­dia­listes et défen­seurs de la démo­cra­tie, des liber­tés et de la jus­tice sociale de ne pas penser les moyens néces­saires pour faire de ce moment révo­lu­tion­naire un tour­nant his­to­rique qui a débuté sous forme de mou­ve­ments sociaux un moment fécond dans un pro­ces­sus de tran­si­tion réel vers une démo­cra­tie sociale et soli­daire et un véri­table état de droit.

Ainsi, la consti­tu­tion d’une iden­tité poli­tique devient une inter­pel­la­tion démo­cra­tique, notre révo­lu­tion ne peut s’accomplir sans four­nir aux dif­fé­rents groupes sociaux mobi­li­sés contre la domi­na­tion, l’aliénation et l’exclusion, des pos­si­bi­li­tés de conver­gence un socle de valeurs commun et une nou­velle gram­maire poli­tique éman­ci­pa­trice.

Passer de l’isolement, de l’immédiateté, de la spon­ta­néité et de l’entre soi, à la soli­da­rité et à la conver­gence des luttes, nous pous­sera vers une poli­tique du peuple, une poli­tique qui ouvre aux subal­ternes les pos­si­bi­li­tés de la par­ti­ci­pa­tion poli­tique, où pour emprun­ter les mots de Gramsci, per­mettre aux exclus subal­ternes de passer de l’être un sujet subal­terne en soi à un sujet subal­terne pour soi. Elle don­nera au mou­ve­ment des mou­ve­ments un sens pro­pre­ment poli­tique et contri­buera à chan­ger le rap­port de force en faveur des domi­nés face aux domi­nants.

La diver­sité des luttes et sa plu­ra­li­sa­tion est certes un signe de démo­cra­tie et de viva­cité et de citoyen­neté enga­gée or la mon­dia­li­sa­tion mar­chande et capi­ta­liste tend à tra­vers dif­fé­rents moyens à ren­for­cer son hégé­mo­nie et à tuer cette diver­sité. Plus d’engagement poli­tique de nos mou­ve­ments, à côté des forces poli­tiques de gauches et des autres mou­ve­ments de masse, dans nos dif­fé­rents contextes res­pec­tifs non seule­ment comme forces de contes­ta­tions, mais éga­le­ment de chan­ge­ment par la prise du pou­voir poli­tique au niveau local, régio­nal et natio­nal est néces­saire.

Ainsi, on s’engagera plus clai­re­ment, pour la mise en pra­tique d’ un nou­veau mode de gou­ver­na­bi­lité qui pro­pose le renou­veau de la démo­cra­tie avec des fon­de­ments basés sur le prin­cipe d’égalité entre les acteurs et la logique de la par­ti­ci­pa­tion ouverte et conti­nue, une par­ti­ci­pa­tion qui se veut inclu­sive de l’individu pas en tant que monade isolé mais aussi comme membre d’une com­mu­nauté éthique, cultu­relle, ter­ri­to­riale, d’un groupe social et d’une classe recon­nue en tant que telle.

Pendant long­temps l’accent a été mis sur la contes­ta­tion citoyenne, il est peut-être temps de penser à des voies nou­velles pour pou­voir mieux gou­ver­ner nos régions, nos pays, et le monde.
En guise de conclu­sion la tenu du Forum ici au ‘’ nord ‘’ et en dépit de toutes les lacunes a été une réus­site, et un pari gagné.

Garder l’élan por­teur que nous offre notre ras­sem­ble­ment se tra­duira par notre volonté d’amorcer une revi­ta­li­sa­tion de nos méthodes, de nos rap­ports au monde d’aujourd’hui pour avoir plus de capa­ci­tés à cata­ly­ser, redy­na­mi­ser, et redon­ner confiance aux mou­ve­ments comme forces capables de chan­ger le monde en par­tant du local vers le global.

Montréal Aout 2016
Contribution de Maher Hanin – F.T.D.E.S, Kacem Afaya UGTT (Tunisie)

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