Pensant ensemble l’avenir du Forum social mondial

maher-haninkacemLa tenue au cours de cette deuxième semaine d’une nouvelle session du FSM ici à Montréal est venu en temps opportun, en effet, beaucoup d’événements se sont succédé et beaucoup de changements marquants, politiques, géostratégiques et des multiples dynamiques depuis la clôture de la session de Tunis nous invitent à s’engager davantage à la fin de notre rencontre canadienne dans un débat franc, pluriel et constructif sur la place, le rôle et le futur de notre mouvement altermondialiste, et de l’espace qui nous réunis depuis 2001 ( le FSM )

La crise de la gauche en Amérique latine, la montée des droites et des populismes en Europe, la présence de plus en plus frappante du monde des affaires et de l’argent sur la scène politique internationale ainsi que la double impasse dans laquelle se trouve les printemps arabes semblent retarder le déclin de l’hégémonie néolibérale et nous interpellent à redéfinir notre démarche pour renforcer la capacité du forum à articuler les mouvements émergents pour le changement social et le renouveau de la gauche .
En effet, cinq ans après le réveil de l’histoire pour reprendre l’expression d’Alain Badiou, grâce aux émeutes historiques en Tunisie puis en Égypte, la région du Maghreb Machrek ne semble pas garder la même dynamique.

Les soulèvements populaires dans la région qui portaient des revendications avant tout sociales et également politiques n’ont pas trouvé jusqu’à lors des réponses politiques claires; les populations révoltées sont toujours dans l’attente d’un changement tangible en terme de libertés, de travail, de protection sociale et de préservation de la dignité humaine.

Les mouvements sociaux qui ont poussé les révoltes n’arrivent pas à imposer le changement tant revendiqué et attendu par les peuples de la région et semblent même en perte de visibilité et également de vitesse et de force de frappe.

Dès lors, le désarroi est partagé, le désenchantement gagne les esprits, le vieux monde est en crise. Le libéralisme économique et l’orthodoxie du consensus de Washington ont donc atteint leurs limites. Tout le modèle n’est plus capable de construire un espace politique juste et réellement pluriel. Il s’agit d’une crise aiguë qui touche tous les aspects de la vie humaine et d’un malaise profond partagé par les peuples d’un sentiment d’incertitude : « partout les balises vers le futur ont disparu » (E. Morin).

En revanche et face à cette crise, notre mouvement et notre combat pour un monde meilleur continue : Podémos en Espagne, Razem en Pologne, Syriza en Grèce puis le mouvement DiEM25 (fondé par le philosophe croate Srecko Horvat avec Yanis Varoufakis), la nuit debout dernièrement en France, la campagne de B. Sanders, accompagnée par les voix levées des Occupy et de Black Live Matter aux états unis, l’étendu de la campagne BDS, en plus de la mobilisation grandissante autour de la justice climatique partout dans le monde, la remobilisation des mouvements sociaux en Tunisie et au Maroc en Égypte dans un contexte politique difficile et la question des droits des immigrés… nous amènent à croire au sillon de l’espoir qu’on a creusé ensemble depuis 15 ans.

Comment peut-on alors tirer profit de nos expériences après tant d’années et continuer à travailler en réseaux solidaires ? Comment dépasser et surmonter nos faiblesses et les incapacités de nos sociétés au sein desquelles nous agissons et trouver le chemin de changement en posant leurs revendications en termes politiques clairs et en trouvant les voies de mobilisation pour l’émergence d’un nouveau monde meilleur.
Dans ce contexte général, les mouvements altermondialistes magrébins, portés il y a cinq ans par des révoltes contre l’exclusion, la pauvreté et les disparités territoriales, réclament une véritable liberté, et une réelle démocratie sociale se trouvent face à des nouveaux défis et enjeux sur leurs rôles et leurs lignes de mobilisations dans un champ d’action nouveau à la fois par ses opportunités que ses difficultés.
Notre apport dans la réflexion globale pour une alternative au néolibéralisme, pour un nouveau contrat social garantissant le travail décent, le respect des droits économiques et sociaux, la diversité culturelle et linguistique, ne peut être qu’à travers notre ancrage social sur les terrains de nos actions.
L’union des mouvements de résistance, et plus de solidarité sont les seuls moyens qui nous donneront la complémentarité pour élaborer nos alternatives, la force pour mobiliser les masses, faire converger nos luttes et gagner des batailles sur nos terrains d’action.

C’est dans ce sens que les mouvements sociaux et civils magrébins participants au FSM de Montréal seront menés à poser d’une manière claire les axes suivants pour en débattre entre eux et avec les autres mouvements venus du monde entier dans le but de revitaliser le mouvement d’ensemble et surmonter son essoufflement.

Les printemps arabes : comment sortir de l’impasse ?

Passer les premiers moments d’euphorie et d’enthousiasme, les acteurs sociaux pour un autre Maghreb démocratique libre et juste, à travers les trajectoires qui mènent au véritable changement, se trouvent confrontés à une double impasse.

Cinq ans après on ne peut pas nier, la déception voir même la frustration de toute une jeunesse qui s’est révoltée pour changer sa vie, on est en fait dans une double impasse.

Le titre de Sophie Bessis est dans ce sens révélateur, il nous invite à interroger le moment présent et penser la situation dans laquelle est bloquée la transition démocratique et tout le processus révolutionnaire jadis attendu comme un processus de jaillissement des possibilités de libération et de progrès.

Cette double impasse qui met les valeurs universelles de liberté, de justice sociale et de dignité humaine à l’épreuve des deux fondamentalismes religieux et marchand, dénotent bien les difficultés que nous affrontons pour changer l’ordre dominant dans notre région.

Un processus révolutionnaire qui revendiquait plus de liberté, de justice sociale et de dignité s’est vu troublé par des problématiques identitaires et de remise en question des libertés fondamentales, des droits des femmes et du droit à la citoyenneté. Les questions de justice sociale, de dignité, du rôle de l’état ne sont plus à l’ordre du jour, car la terreur a mis les questions de sécurité comme une priorité. La lutte contre le fondamentalisme a relégué les mouvements sociaux au second plan et les a caché.

Or il convient de remarquer que l’engagement dans ces mouvements religieux radicaux est fortement lié aux problèmes d’une jeunesse exclue, profondément oubliée, humiliée qui est restée en marge du développement; devenant ainsi une proie facile des idéologies rétrogrades et des réseaux terroristes armés et violents.

Une jeunesse dont l’avenir est hypothéqué par l’absence d’opportunité de travail, pas de politique sociale lui étant destinée que ce soit sur le plan de la création d’emploi, de l’accès à la culture, du sport et/ou du développement personnel. Une précarité qui touche narcissiquement la jeunesse maghrébine au point de ne pouvoir retrouver un objectif et une renarcissisation (certes trompeuse) que par le combat et la lutte contre les autorités ou les nations qu’il juge comme responsables de son mal être.

Ainsi, ces révolutions n’ont pu aborder les questions de justice sociale, de dignité et des droits des citoyens pour des causes sécuritaires qui sont elles-mêmes devenues responsables aujourd’hui de l’accentuation des problèmes économiques et du recul en matière de justice sociale.

D’un autre coté, le pouvoir de l’argent, la domination de la logique du profit et de spéculation bloque l’essor d’une nouvelle économie au service des sociétés et de l’intérêt commun. Le fondamentalisme orthodoxe du néolibéralisme continue à ignorer les revendications légitimes des peuples et des strates le plus démunies gardant ainsi des écarts inacceptables entre riches et pauvres, entre régions favorisées et défavorisées.
Néanmoins, nos peuples ne doivent pas céder à la peur, au terrorisme et au fatalisme en reléguant les questions économiques et sociales. Notre lutte dans ce sens est double : elle est contre le terrorisme et le fondamentalisme religieux, mais également contre l’orthodoxie néolibérale et la classe politique corrompue dominante.

Ainsi, on ne peut, à partir de nos référents humanistes et altermondialistes réduire la lutte contre le terrorisme à des simples mesures sécuritaires. Cette notion de lutte contre le terrorisme et le danger de radicalisation de jeunes doit être envisagée par plus de politiques sociales, des véritables réponses concrètes à la précarité, par une véritable politique culturelle et éducationnelle en prônant la paix, la tolérance, l’amour de l’autre et le dialogue des cultures, mais pas par la confrontation et la stigmatisation.

Nous demeurons convaincus qu’un monde plus juste ne peut point être bâti par les détenteurs des sectes néolibérales, défenseurs d’un capitalisme agressif, inhumain et destructeur de la nature et de la biodiversité. Le salut de l’humanité n’est pas dans la productivité profitant à 1 % des plus riches, mais dans la redistribution, la préservation de l’environnement, le développement social et la réduction des inégalités.
En effet, relancer les mobilisations au sein des sociétés magrébines ne se résume pas à nos yeux à défendre une démocratie réductive se limitant à un vote et à des échéances électorales. Ces mobilisations prendront tout leur sens et auront plus d’impact en impulsant une vitalité dans les institutions et les forces de contre pouvoir en prônant une citoyenneté sociale, participative et en acte, inclusive des jeunes, des femmes et des nouveaux acteurs sociaux et politiques.

Une démocratie respectueuse des minorités, des droits de l’homme et de l’égalité des chances, des droits des femmes ne peut point être le but des deux fondamentalismes religieux et de marché. C’est en mobilisant les citoyens eux-mêmes contre ces deux ennemis de la démocratie que l’on avancera vers une alternative sociale et solidaire et que l’on débloquera la marche vers une transition démocratique réelle.

La lutte contre l’Islamophobie, le racisme et le refus de l’Autre

Exposés à une propagande néoconservatrice rampante, des pans entiers de la réflexion politique dans les sociétés occidentales semblent contaminés par l’idée dangereuse et fortement défendue par Samuel Huntington du « choc des civilisations ».

Une telle approche, développait depuis la fin du 20e siècle notamment après le 11 septembre, la culture de la peur de l’Autre, en l’occurrence de la « culture musulmane » désignée comme la barbarie de l’époque moderne, violente par essence elle est une véritable menace pour les valeurs universelles de l’occident à savoir le rationalisme, la liberté, la démocratie et le progrès.

Réfuter aujourd’hui cette stigmatisation accentuée, nous amène à revenir au contexte de vulnérabilité économique et à la profonde crise sociale aggravée par cette période de transition démocratique post révolution.

Cette nouvelle situation a eu pour conséquence une augmentation des flux migratoires. Le retour au pays des exilés pour des raisons politiques s’est vu accompagné de pressions migratoires de plus en plus fortes pour diverses raisons vers l’Europe. La politique européenne de repli a conduit des ONG, des mouvements syndicaux, des défenseurs de droits de l’homme, des politiques, des intellectuels et des artistes à poser de nouveau la question des droits des migrants selon le droit international et selon l’éthique de la solidarité entre les peuples.

Plus précisément, le bassin méditerranéen a également été frappé ces dernières années par une montée de l’extrémisme au sud comme au nord. Cet extrémisme s’exprime à la fois par la montée de l’extrême droite, du racisme et de la xénophobie en Europe et du développement des mouvements islamistes rétrogrades et violents appelant à un repli identitaire dangereux au sud et au sein des communautés des immigrés et travaillant pour radicaliser de jeunes immigrants fragilisés.

Dès lors, ces deux mouvements d’extrême droite s’autoalimentent. En effet, le rejet de l’altérité et le racisme à l’égard des immigrés se développent dans un environnement entaché par les attentats et la menace terroriste. Ainsi, la radicalisation des jeunes musulmans se nourrit du sentiment d’humiliation et de mépris (El Hogra).

Le racisme de son côté se nourrit de la peur de l’étranger proche, car il représente une menace pour l’identité vantée par un occident dominant et les valeurs des sociétés européennes. Ainsi, dans un contexte de mondialisation mal gouvernée et mal maîtrisée, la peur est exacerbée par les difficultés sociales et les incertitudes par rapport au futur. Le racisme sévit aujourd’hui donc dans les deux camps.

Quelle réponse donner aujourd’hui aux jeunes qui pensent que l’État islamique a raison quand il leur dit qu’ils vivent dans une société islamophobe et un monde qui combat l’Islam et qu’il est de leur devoir aujourd’hui de se soulever contre cette société et ce monde mécréant qui les rejette et qui rejette leurs croyances. Daech, l’État islamique et/ou tous les autres mouvements radicaux ont tous compris que le néolibéralisme a créé une déstabilisation importante et font tout pour instrumentaliser le discours et les symboles religieux dans une guerre de religion et de culture abjecte, et pousser des jeunes aveuglés à commettre des attentats et des attaques terroristes atroces et fortement condamnables.

Une telle crise identitaire sur fond de crise économique et sociale dans les ghettos, d’apartheid social et les régions oubliées rend une partie de cette jeunesse très facilement mobilisable pour devenir les alliés des mouvements terroristes. Les attentats et les images de violence largement diffusées dans les différents pays engendrent une diabolisation de toute une communauté. Cette diabolisation nous amène à poser le problème aussi bien au niveau des réactions ou agissements politiques lorsque l’on met en débat des sujets tels que la déchéance de nationalité, la fermeture de frontières et l’ethnisation de la violence. De tels débats ne font qu’attiser la haine et souffler sur la braise et aggravent la polarisation identitaire.

Il est inconcevable pour les véritables forces de liberté de se laisser intimider par les destructeurs de la démocratie du fait de leur haine de l’Autre et il est de leur devoir de proposer des alternatives de lutte sociale, culturelle et aussi politique, contre la radicalisation et la terreur en imposant un débat de fond et pluriel sur l’espace public.

Le but des forces conservatrices et des droites néolibérales est de hisser des murs de séparation entre les peuples et de rendre son union face au capitalisme sauvage difficile voir impossible. Les médias jouent également un rôle fondamental dans cette stigmatisation des populations opprimées l’une contre l’autre et dans cette construction des murs de séparation symbolique, culturelle et psychologique.

Aujourd’hui, les attentats laissent place à une communication qui joue sur l’émotionnel et n’interpelle plus les citoyens sur des analyses plus profondes, sur un horizon plus long. Les médias travaillant sur la sphère émotionnelle induisent dans la population le besoin de réponses immédiates, de solutions qui sont elles-mêmes dans la radicalité. La peur induite par les attentats est présentée à travers la qualité et la quantité d’images de manière à augmenter le sentiment d’insécurité de façon exponentielle et de la conduire à exiger et à accepter des mesures sécuritaires même répressives.

Il est clair que ces médias aujourd’hui jouent entièrement le jeu que Daech et/ou les mouvements terroristes souhaitent qu’ils jouent. Ils manipulent la population dans le même sens que les mouvements fanatiques, l’empire médiatico-culturel veut bien nous interdire de penser autrement.

Notre combat est de surpasser cette idéologie dominante de la résignation et de déconstruire ces postulats afin de montrer que seule une paix basée sur le droit et l’hospitalité n’est possible.

A présent, le retour à une idée qui a surgi lors du 2e forum social mondial est d’actualité à savoir la mise en place d’un mouvement international défendant la paix, le dialogue des cultures et qui pourra prendre la forme d’un parlement mondial issu des sociétés civiles à travers le monde.

Un tel parlement aura pour prérogatives de défendre la conciliation des différentes cultures et d’insister à la réhabilitation des instances internationales pour éviter tout usage unilatéral et l’instrumentalisation de la guerre contre le terrorisme au profit des puissances dominantes.

Pour un véritable changement et un nouveau modèle de développement

Il va sans dire que relancer la mobilisation sociale pour un véritable changement inclusif des plus démunis, des dominés, des populations des régions oubliées et marginalisées, des citoyens d’en bas, est devenu un impératif politique plus pesant après l’avènement des changements amorcés par les révoltes de la région du Maghreb (14 janvier en Tunisie, 20 février au Maroc).

La volonté populaire de changer les conditions de vie se trouve aujourd’hui confronter à l’acharnement des forces puissantes locales et étrangères pour reconduire le même modèle de développement adopté depuis la fin des années 80 malgré son échec cuisant.

Le chômage des jeunes, l’injustice territoriale et les disparités entre les régions favorisées et marginalisées, la pauvreté élevée, la détérioration des services publics ne font que confirmer les injustices sociales, territoriales et de genre dans nos sociétés dont l’Etat est le premier responsable par ses politiques publiques.
Par ailleurs, l’endettement des pays qui ont fait leur « révolution démocratique » ne cesse d’augmenter. Nous avons l’impression paradoxalement que ces révolutions pour plus de démocratie ont hypothéqué financièrement les revenus futurs. Elles ont un coût financier dont les charges d’intérêt vont revenir à l’occident et aux organismes créditeurs qui plombera pour longtemps les économies des pays en transition et les contraindra à plus d’austérité et de réduction des dépenses publiques qui ne peuvent avoir que des coûts sociaux douloureux sur les classes populaires et moyennes.

L’idéologie néolibérale dominante prônant un individu « rationnel » universel, guidé par sa raison technique et son intérêt économique, régulé par le marché et le droit mondialisés semble avoir engendré plus de précarité et de souffrance. Nous assistons à une crise des pratiques néolibérales, les valeurs d’un capitalisme heureux ne sont plus défendables. Pour le psychanalyste Roland Gori : les gens ne sont plus «croyants» de cette «religion de marché», et on leur demande de demeurer «pratiquants» d’accepter de souffrir l’austérité pour mériter le paradis promis par la technocratie.

Ces mouvements conservateurs sont nés de la défaillance de ce système et au lieu aujourd’hui de penser à changer le système, à chercher comment extraire les personnes de la précarité et de l’injustice pour rétablir la paix sociale, le politique et les débats sur le religieux et les identités prennent, sous l’effet d’une main invisible, le dessus dans nos sociétés et dans toute la région du Bassin méditerrané.

En harmonie avec la téléologie néolibérale appelant à un État minimum, l’offre islamiste de justice sociale (M. Tozy, 2015) se base sur le rôle des associations de charité et d’assistance ouvrant la voie au clientélisme partisan et au cadrage de la société pour des fins idéologiques. Pour l’islam politique, il ne s’agit pas de défendre un système de droits pour tous fondé sur le principe universel d’équité, mais d’une logique d’acceptation religieuse de l’injustice sociale à laquelle pallierait un dispositif basé sur la charité.
Pour nous, altermondialistes, il s’agit de penser, aujourd’hui, la démocratie sociale à travers de véritables programmes de développement régionaux et sectoriels dans un cadre plus global de développement social, humain et durable et par l’adoption d’un nouveau modèle de développement qui redonne à l’État son rôle régulateur, développementiste, redistributeur des richesses et garant des égalités des chances.

En plus de ce combat pour des politiques publiques volontaristes, il est de notre devoir plus concrètement de nous mobiliser, d’engager les citoyens et de nous inspirer des expériences des réussites pour la mise en place d’alternatives d’économie sociale et solidaire qui peuvent constituer des micros transformations prônées et portées par des acteurs réels.

En effet, développer le commerce équitable, des programmes de financement des micros projets, les associations d’échanges non monétaires, les nouvelles coopératives de consommation en circuit court et les services de proximité peuvent être pour les défenseurs des alternatives au libéralisme des projets réalisables et mobilisables.

La question du financement solidaire est alors posée, une refondation du système financier doit être la clé de voute des débats en y intégrant plus d’éthique, de coopération, d’équité et de justice sociale.

Quels débouchés politiques à nos mouvements ?

La transition que nous vivons dans la région vers un horizon politique nouveau est en train de toucher les institutions de l’État, les règles de l’exercice du pouvoir, les structures de la société, les comportements sociaux et les rapports entre gouvernants et gouvernés. Il s’agit d’un changement à la fois institutionnel et social touchant toute la morphologie de la société et son éthos.

Sans crier à la rupture totale avec l’ancien ordre autoritaire dominant et l’ancien mode de gouvernance, nous sommes réellement en période de gestation où les individus et les acteurs collectifs cherchent à s’adapter à la nouvelle situation mouvante et affronter les nouveaux défis.

Dans ce nouveau contexte des groupes sociaux jadis exclus, sans voix et dominés se mobilisent pour exprimer une citoyenneté active défendant ainsi le droit à l’eau potable, la santé, à l’emploi, aux services publics et réclamant une nouvelle gouvernance politique qui met fin à l’autoritarisme, le népotisme et à la corruption.

La tenue de deux forums sociaux dans la région a certes dynamisé davantage le champ politique et boosté les mouvements sociaux altermondialistes, les préparatifs pour la COP 22 à Marrakech offre aussi une autre occasion à la société civile pour se mobiliser davantage, conscientiser les citoyens, pour la justice climatique et les droits environnementaux et articuler leurs luttes.

Néanmoins, cette gestation reste fragile et menacée, le diktat des institutions de Bretton Woods qui veulent nous imposer une nouvelle dictature émanant exclusivement d’experts: banquiers, financiers, économistes et technocrates dépolitisés au service d’une idéologie libérale. Ces derniers sont propulsés et imposés au-devant de la scène pour entraver l’élan démocratique réel, et la genèse d’une culture démocratique étendue.
Par ailleurs, le retour des anciennes pratiques de coercition, de contrôle et de domination constitue aussi un véritable défi à l’élargissement de l’horizon démocratique et l’inclusion réelle des citoyens et citoyennes dans le champ du politique.

Il serait contre-productif pour nous militants altermondialistes et défenseurs de la démocratie, des libertés et de la justice sociale de ne pas penser les moyens nécessaires pour faire de ce moment révolutionnaire un tournant historique qui a débuté sous forme de mouvements sociaux un moment fécond dans un processus de transition réel vers une démocratie sociale et solidaire et un véritable état de droit.

Ainsi, la constitution d’une identité politique devient une interpellation démocratique, notre révolution ne peut s’accomplir sans fournir aux différents groupes sociaux mobilisés contre la domination, l’aliénation et l’exclusion, des possibilités de convergence un socle de valeurs commun et une nouvelle grammaire politique émancipatrice.

Passer de l’isolement, de l’immédiateté, de la spontanéité et de l’entre soi, à la solidarité et à la convergence des luttes, nous poussera vers une politique du peuple, une politique qui ouvre aux subalternes les possibilités de la participation politique, où pour emprunter les mots de Gramsci, permettre aux exclus subalternes de passer de l’être un sujet subalterne en soi à un sujet subalterne pour soi. Elle donnera au mouvement des mouvements un sens proprement politique et contribuera à changer le rapport de force en faveur des dominés face aux dominants.

La diversité des luttes et sa pluralisation est certes un signe de démocratie et de vivacité et de citoyenneté engagée or la mondialisation marchande et capitaliste tend à travers différents moyens à renforcer son hégémonie et à tuer cette diversité. Plus d’engagement politique de nos mouvements, à côté des forces politiques de gauches et des autres mouvements de masse, dans nos différents contextes respectifs non seulement comme forces de contestations, mais également de changement par la prise du pouvoir politique au niveau local, régional et national est nécessaire.

Ainsi, on s’engagera plus clairement, pour la mise en pratique d’ un nouveau mode de gouvernabilité qui propose le renouveau de la démocratie avec des fondements basés sur le principe d’égalité entre les acteurs et la logique de la participation ouverte et continue, une participation qui se veut inclusive de l’individu pas en tant que monade isolé mais aussi comme membre d’une communauté éthique, culturelle, territoriale, d’un groupe social et d’une classe reconnue en tant que telle.

Pendant longtemps l’accent a été mis sur la contestation citoyenne, il est peut-être temps de penser à des voies nouvelles pour pouvoir mieux gouverner nos régions, nos pays, et le monde.
En guise de conclusion la tenu du Forum ici au ‘’ nord ‘’ et en dépit de toutes les lacunes a été une réussite, et un pari gagné.

Garder l’élan porteur que nous offre notre rassemblement se traduira par notre volonté d’amorcer une revitalisation de nos méthodes, de nos rapports au monde d’aujourd’hui pour avoir plus de capacités à catalyser, redynamiser, et redonner confiance aux mouvements comme forces capables de changer le monde en partant du local vers le global.

Montréal Aout 2016
Contribution de Maher Hanin – F.T.D.E.S, Kacem Afaya UGTT (Tunisie)