Le vertige de l’émeute. De la Zad aux Gilets jaunes

Notes de lecture par Niloofar Moazzami du livre de Romain Huët, Paris, PUF, 2019 Publié dans Nouveaux Cahiers du Socialisme numéro 26 automne 2021.

Le livre de Huët a pour objet une partie de ses recherches visant à établir une théorie de la violence. Il y fait état de ses immersions pendant plusieurs mois au sein des brigades rebelles syriennes en 2012 et 2018 ainsi que d’une ethnographie participante des émeutes en France depuis 2013, en particulier la Zad[1] de Notre-Dame-des-Landes lors de l’évacuation de 2018 et les dix premières manifestations des Gilets jaunes à Paris et à Nantes (novembre 2018-janvier 2019). Selon lui, le choix de deux pays ne sert pas à faire une comparaison, mais bien à multiplier les collectes de données et à tester les interprétations de la violence.

Selon l’auteur, deux raisons motivent la rédaction de ce livre : 1) une réaction médiatique et sociale négative face aux émeutes, où l’émeute est vue comme un acte nihiliste et destructif : « ultragauche », « black bloc » et, selon Macron, « les professionnels du désordre », p. 19 ; 2) le fait que les pratiques émeutières recèlent une ambiguïté et une opacité au regard de leur sens politique.

Par cette étude, Huët veut comprendre pourquoi les gens se laissent gagner par le vertige ou la joie de l’émeute, malgré la condamnation sociale massive de la violence. Sa thèse veut que les discours sociaux sur les émeutes occultent la qualité affective de ce mouvement. Son livre essaie de faire ressentir le climat et le ton de l’émeute.

Selon Huët, la littérature ignore toujours la subjectivité des émeutiers. La violence émeutière est appréhendée sous deux perspectives sociologiques : 1) le contexte social, comme l’inégalité, la discrimination, etc., 2) les processus et la dynamique de la violence. La majorité des études cherchent à repérer les raisons et les fondements sociaux, politiques ou culturels qui conduisent les gens vers l’expérience émeutière, par exemple, la frustration sociale, l’injustice.

Huët remarque que la violence liée à l’émeute procure une satisfaction ou une joie aux émeutiers; il emploie la conceptualisation de la violence d’Erich Fromm, soit l’« instinct spécifiquement humain » (p. 93). Mais il met l’accent sur la différence entre la violence émeutière et d’autres formes de violence. La violence émeutière est une agressivité bénigne (p. 93), aux effets matériels et corporels limités; c’est plutôt un jeu avec le pouvoir, une manifestation de soi à caractère politique. L’auteur passe aussi en revue les autres explications de la violence (Caillois, Gély, etc.).

Huët examine les corps, les affects et les moments intersubjectifs qui motivent les individus à participer à la violence comme une expérience de rapport à soi, à l’autre et au monde. Cet aspect guide son interprétation des gestes des émeutiers vers leur dimension charnelle et affective. Pour cela, il met l’accent sur la scène émeutière. Selon lui, il n’y a pas toujours une rationalité, une moralité ou un argument qui justifie les actes violents : ils peuvent être dus aux affects intérieurs des individus qui résonnent entre les corps ou bien aux expériences sensibles de chacun·e. Les réponses à l’intervention de la police ou les actes de vandalisme, comme le bris de vitres, ne sont pas moralement acceptables, mais ils répondent aux besoins existentiels où « la réalité est bloquée » (p. 44).

L’auteur dégage les sentiments des émeutiers à partir de la conversation ordinaire entre eux, sur ce qu’ils ressentent, de même qu’à partir du rôle des militants et militantes qui assurent et structurent la vitalité de l’expérience commune et valorisent quelques sentiments pour former une « sensibilité dominante » (p. 46). Huët reconnait les difficultés de son travail sous deux aspects : d’abord, l’immédiateté ou la soudaineté de la violence, l’expérience de l’instant difficile à décrire et à conceptualiser ; puis, sur le plan de la méthodologie, l’objectivation d’un sentiment subjectif, qui se présente sous des formes de silence et de secousse des corps. L’observation est donc approximative : l’auteur parle de « presque voir » ou d’« impression de voir » (p. 55).

Pour Huët, l’émeute est un vertige, une « passion de réel » (p. 116), elle montre l’échec du pouvoir et sa radicalité. L’émeute inscrit le politique dans le corps et libère les sentiments. Elle constitue une scène ou un événement politique. Son aspect destructif sert au renouvellement de la vie, à la création d’un monde commun, au dépassement du pouvoir du quotidien. L’émeute est une occupation de l’espace public, une tentative d’apparition publique des corps rassemblés. L’émeute veut forcer le silence politique au dialogue, elle veut provoquer le pouvoir, en montrer la fragilité. Mais c’est une action qui éprouve son impuissance.

Les émeutiers, comme porteurs de forces, vibrent et combattent, maladroitement ou en manquant intentionnellement la cible, ils montrent leur passion pour le réel, et détruisent les symboles de pouvoir pour atteindre le réel. Quand ils cassent, ils manifestent politiquement leur prise de conscience du réel. Les corps exercent leur force. Ce rassemblement des corps est bref, mais il a une valeur, une solidarité en face des forces de l’ordre et l’entre-corps protège les émeutiers : c’est la dimension affective de l’émeute. Les corps adoptent un rythme commun, un rythme de chaos et de désordre, ce qui perturbe les rythmes institutionnels et habituels.

La violence est plutôt confuse, l’essentiel pour les émeutiers consiste à créer des obstacles, à renverser les objets dans les rues, à construire les barricades. Ces actes ont aussi une fonction symbolique : ils créent la scène d’émeute et donnent une consistance à la situation. « L’émeute est essentiellement une guerre de présences » (p. 67). Les émeutiers pratiquent la violence comme un spectacle au personnage idéalisé par les odeurs, le bruit, les corps habillés de noir, masqués et la présence de spectateurs, qui regardent, filment, applaudissent.

Huët souligne que le moment de joie de la victoire dans l’émeute est celui où les forces de l’ordre reculent, ce qui démontre la puissance des sujets, quand les effets de leurs actions sont visibles. La visibilité de l’émeute dit la victoire des individus, montre leur rôle au sein d’un collectif : c’est une reconnaissance symbolique de la vie communautaire menacée de répression.

Pour Huët, l’histoire ou le contexte des émeutes qu’il analyse ne sont pas importants. Nous ne savons pas d’où viennent les Gilets jaunes et les zadistes, comment et pourquoi ils ont fait des émeutes. Mais comment les lectrices et lecteurs peuvent-ils comprendre une émeute sans connaître son histoire, son contexte ? Huët décrit les scènes des émeutes dans un style riche et poétique, qui se grave de manière inaltérable dans la mémoire des lecteurs. Avec ses phrases courtes, sa manière en spirale de décrire les scènes, un peu répétitive mais sans être agaçante, à chaque fois il me semble qu’il ouvre la scène de la même façon, mais pour arriver à un autre point.

Ses hypothèses sont appuyées par la description des scènes d’émeutes, et il me semble que, dès le début, Huët connaît les réponses, mais laisse aux lectrices et aux lecteurs le soin d’en décider la justesse. Ce livre est une étape vers la réalisation de son projet d’une théorisation de la violence. Sa démarche ambitieuse me semble solidement amorcée.

Niloofar Moazzami


  1. NDLR. Zad : zone à défendre. C’est un néologisme militant utilisé en France, en Belgique et en Suisse pour désigner une forme de squat à vocation politique. Wikipédia.